CONCILES DE PLAISANCE ET DE CLERMONT
nous devons donc nous y arrêter. < La principale cause de cet effondrement soudain fut, il n'en faut pas douter, le schisme religieux qui prit en Orient un caractère de protestation nationale contre Ihellcnisme ofllciel de Constantinople. En vain, les empereurs, en particulier Justinien et Héraclius, essayèrent-ils d'user de l'autorité dogmatique qu'ils s'arrogeaient pour imposer aux orthodoxes comme aux dissidents des formules de conciliation : leurs efforts n'aboutirent qu'à créer de nouveaux schismes et, dans leur ensemble, les pf.ys d'Orient refusèrent avec obstination d'admettre les décrets du concile de Chalcédoine et le dogme des deux natures du Christ. Sans insister sur le caractère théologique de ces luttes, il suffira d'en marquer les conséquences historiques. h'Ecthèse d'Héraelius (639) ajouta une nouvelle faction, les monothélites, à celles qui se disputaient déjà la prépondérance en Orient. Le parti orthodoxe melchite ou impérial fut ainsi alïaibli sans que le nombre des monophysites eût diminué sensiblement : le patriarche de Jérusalem, Sophrone, avait déjà dénoncé la nouvelle hérésie au pape, et un conflit éclata entre Rome et Constantinople, que le Type, publié par Constant en 649, ne fit qu'irriter. Mais à cette époque la domination politicjue de rOrient avait échappé pour toujours aux empereurs byzantins.
<f Ces luttes intestines Tirent, en effet, de l'Egypte et de la Syrie une proie pour les envahisseurs. S'il paraît faux que les Jacobites de Syrie et les Coptes d'Egypte aient favorisé l'invasion musulmane, il n'en est pas moins vrai que la haine qu'ils éprouvaient pour les « chalcédoniens '> et les monothélites devait paralyser la résistance. Comme leur historien, Jean de Xikiou, ils voyaient daiis cette catastrophe un effet de la colère divine. Devant l'ardeur toute nouvelle des néophytes musulmans, cette résignation ne pouvait qu'accélérer la défaite. Deux courants successifs d'invasion amenèrent la ruine de la domination byzantine en Orient. En 614, les Perses s'emparèrent de Jérusalem, en massacrèrent les habitants et, au milieu de la désolation des chrétiens, emportèrent la vraie croix comme un trophée de leurs victoires : de 616 à 618, ils occupèrent toute l'Egypte. Sans doute, grâce aux belles campagnes d'Héraclius, qui eurent le caractère d'une guerre sainte, les Perses durent abandonner toutes leurs conquêtes. En 629, les armées impériales avaient réussi à frapper au cœur la domination sassanide, Héraclius replaçait triomphalement la vraie croix dans la basilique du Saint- Sépulcre; mais, par une véritable ironie, il avait travaillé sans le vouloir pour des envahisseurs autrement redoutables que les Perses : en affaiblissant la puissance sassanide, il devait iavoriser la conquête arabe. Quatre ans en effet ne s'étaient pas écoulés (iepuis la victoire d'Héraclius que les premières troupes musulmanes violaient la frontière de Syrie (633). En trois ans, la Syrie fut perdue sans espoir ; le 20 août 636, la bataille décisive se livrait sur les bords derY^rnouk. L'année suivante, le a commandeur des croyants », le khalife Omar, venait prendre possession de Jérusalem. Après avoir résisté jusqu'en 642, l'Egypte byzantine succomba à son tour. Dix ans plus tard, les armées arabes étaient partout en Perse, en Arménie, en Afrique ; une flotte musulmane menaçait les côtes de l'empire ; Carthage et Constantinople elle-même étaient en danger ; les nouveaux conquérants semblaient poussés par une force irrésistible qui devait seulement se briser devant Constantinople en 718 et à Poitiers en 732. La conséquence de cette destruction des chrétientés orientales fut de rendre singulièrement plus difficiles qu'auparavant les rapports entre les Occidentaux et l'Orient. Au milieu des invasions persanes et niusulmanes, il ne pouvait plus être question de pèleri-
nages. Le momement qui portait les Occidentaux à entreprendre le pèlerinage d'Orient fut donc arrêté brusquement au vu'' siècle ; il ne cessa pourtant pas complètement et si les Occidentaux ne furent plus attirés en Orient comme naguère par le désir de s'instruire, l'intérêt qui s'attachait toujours à la visite des Lieux Saints suffit à maintenir des rapports dont la continuité nous est attestée par quelques témoignages. » L. Bréhier, op. cit., p. 18-22.
« Sur ces entrefaites, l'iconoclasme vint faire perdre au pouvoir des empereurs byzantins le caractère universel qui avait jusque-là maintenu son prestige aux yeux des chrétiens de l'Orient. Ceux-ci, leurs patriarches entête, — ceux d'Antioche, de .Jérusalem et d'Alexandrie, — perdirent l'habitude de compter sur la protection des empereurs byzantins et ce lut désormais du côté de l'Occident que se tournèrent leurs regards. Or, la dynastie carolingienne y grandissait rapidement et bientôt Charlemagne incarna en sa personne l'idée du protecteur officiel et du représentant suprême de la chrétienté. Des négociations commencent à se nouer entre l'Orient non byzantin et l'Occident ; bientôt le roi des Francs commence à exercer un protectorat sur les chrétiens de Terre Sainte; en outre, le khalife Haroun-al-Rascliild fait don à Charlemagne du Saint-Sépulcre en toute propriété. Des établissements furent fondés qui, pendant près de deux siècles, subsistèrent dans leur intégrité grâce au prestige du grand empereur et permirent un nouveau mouvement régulier de pèlerinages en Terre Sainte. A partir des premières années du x^ siècle, ces pèlerinages deviennent de plus en plus fréquents, il n'est guère de grand personnage laïque ou ecclésiastique, dont les biographes ne mentionnent un et quelquefois plusieurs voyages à Jérusalem. D'autres, moins notables, ne s'en privent pas non plus. Tous ces pèlerins semblent voyager rapidement et sans grande dilTiculté ; ils ne forment pas encore de grandes troupes, mais ils se réunissent au nombre de deux ou trois compagnons. La sécurité qui avait frappé Bernard le moine existait donc encore dans les pays musulmans à la fin du x^ siècle, et l'on peut dire que la période de relations pacifiques inaugurée par Charlemagne s'est prolongée jusqu'à cette époque. Désormais, le pèlerinage en Terre Sainte hante l'imagination des Occidentaux et devient une des manifestations favorites de leur piété. Ceux qui ne peuvent entreprendre le long voyage se consolent en lisant les récits qui circulent dans toute l'Europe, en vénérant les reliques rapportées de Jérusalem, en priant dans les églises bâties sur le modèle de la rotonde d'i Saint-Sépulcre. Le mouvement a même atteint les extrémités de l'Occident et c'est à la fin du x^ siècle que l'on voit arriver en Terre Sainte les premiers pèlerins Scandinaves, dont quelques-uns sont venus de la lointaine Islande.
Au début du xi® siècle, les relations entre les Occidentaux et l'Orient étaient en pleine activité lorsqu'un événement inattendu vint mettre fin au régime pacifique établi depuis Charlemagne. « Un fou couronné, le khalife Hakem, célèbre par la cruelle extravagance de ses édits et son fanatisme pour la doctrine schiite, ordonna brusquement au gouverneur de Syrie, le turc Yarouk, de démolir le Saint-Sépulcre, de taire disparaître de Jérusalem tous les emblènries chrétiens et d'anéantir toutes les reliques. Youssof, fils de Yarouk. partit pour la ville sainte, s'empara de toutes les offrandes accumulées dans la basilique du Saint - Sépulcre, renversa le monument de fond en comble, sans pouvoir arriver cependant à en arracher les substructions ; sa fureur n'épargna même pas le Golgotha. Le mppastère de religieuses fondé jirès du Saint-SépulcfC et de l'église Sainte-