CONCILES DE PLAISANCE ET DE CLERMONT
expédition a déjà presque le caractère d'une croisade. Cependant, les croisades n'eurent lieu qu'à la suite des plaintes qui vinrent de l'Orient à l'Occident, après la conquête de l'Asie- Mineure, de la Syrie et de la Palestine par les Turcs Seldjoucides, commandés par le prince Melek-Schah (1073). Nous avons dit comment Grégoire VII avait eu la pensée de se mettre à la tête d'une armée destinée à- secourir cette terre infortunée. Mais le
hostilités, qui furent marquées par une expédition byzantine contre Alexandrie (1033), Schlumberger, Épopée byzantine, t. m, p. loi, le traité fut renouvelé sous Michel IV en 1036, Schlumberger, op. cit., I. m, p. 203-204, et l'empereur envoie à Jérusalem des ouvriers et de l'argent. Les constructions sont établies et terminées en lO'iS. Cet état de choses va durer jusque vers 1070, la date vers laquelle les Turcs n'ont plus de ménagements à garder. Dès 1061 les Seldjoucides s'emparent d'Ani en Arménie, de Césarée de Cappadoce, tandis que Ansiz-ibu-Abjk s'empare de Jérusalem (1070), massacre trois mille musulmans, mais épargne les chrétiens abrités par les murailles de levir quartier. Romain IV, empereur de Constantinople, est fait prisonnier à la bataille de Manzikert, l'Asie-Mineure est envahie, enfin en 1078, Jérusalem est au pouvoir des Turcs, qui s'étendent de plus en plus. C'est dans ces conditions que se sont accomplis tant de pèlerinages au XI® siècle, pèlerinages dont il faut dire quelque chose.
Ces pèlerinages se répartissent sous deux aspects : pèlerinages individuels et pèlerinages par groupes. Les premiers sont loin d'être délaissés malgré les inconvénients jiombreux qui s'y attachent. « En 1011, Foulque Nerra, comte d'Anjou, a pour toute sauvegarde une lettre de recommandation du pape aux empereurs byzantins. Gesta consulum Andegavensium, éàï\.. delà Soc. d'hist. de Fr. , p. 101. A Constantinople, on lui fournit des guides qui le conduisent en Terre Sainte ; à Jérusalem il doit payer le tribut levé par les musulmans sur les chrétiens qui veulent pénétrer dans la ville et, grâce à sa générosité, une foule de pauvres pèlerins, retenus impitoyablement devant les portes faute de ressources, peuvent accomplir leur pèlerinage en même temps que lui. A la même époque, Meingoz, archevêque de Trêves, n'a pour l'accompagner à Jérusalem que l'ermite saint Siméon, grec de Sicile que ses voy'ages dans tout l'Orient ont préparé à faire un excellent guide. Mon. Germ. hist., Script., t. xi, p. 130. Au milieu dvi xi'^ siècle, Ulrich, plus tard prieur du monastère de Zell, se rend en Terre Sainte avec un serviteur et une unique monture qu'il partage avec lui, chaque jour il ne monte à cheval qu'après avoir récité tout le psautier. Vila Ldalrici, dans Mon. Germ. hist., Script., t. xii, p. 249-267. En 1058, le chroniqueur Lambert de Ilersfeld quitte son monastère sans avertir l'abbé, traverse tout le continent et revient après avoir atteint Jérusalem. Lambert, Annales, dans Mon. Germ. Iiisl., Script., t. V, p. 159. La conversion des Hongrois au christianisme, sous saint Etienne (997-1038), eut d'ailleurs pour résultat de rendre plus faciles les pèlerinages par la voie de la vallée du Danube. La future route continentale de la croisade était donc déjà ouverte et on y rencontrait déjà les hospices fondés par de grands personnages pour donner asile aux pèlerins. Ordéric Vital cite un établissement de ce genre situé «aux frontières des Bavarois et des Hongrois ) (d'après Pertz, à iMoelk, en Autriche), à la tête duquel se trouvait un chevalier normand entré
zèle du pape ne put enflammer les princes temporels ^, et la lutte contre Henri IV ne lui permit pas de réaliser son plan. Grégoire venait à peine de mourir à Salerne que le frère de Mclek-Scliah céda en 1086 la principauté de Jérusalem à un autre chef turc nommé [229] Orthok et à sa horde, et la misère des chrétiens fut à son comble. Les églises furent de nouveau dévastées, les vases sacrés souillés et
duns les ordres. Les pèleriiuiges à Jérusalem avaicuL il(jiic reru un comiueiicement d'organisation.
« Mais à côté de ces voyages entrepris individuellenieiil, on trouve surtout à cette époque de véritables expéditions qui traversent toute l'Europe et l'Orient, non sans être parfois eu butte à l'hoslililé des indigènes. Un des premiers pèlerinages de ce genre i'uL celui de Richard, abbé de Saint- Vanne ; il eut lieu en 1026- 1027, aux frais de Richard II, duc de Normandie, qui montrait un si grand zèle pour tout ce qui concernait la Terre Sainte. J/al)bé de Saint-Vanne était à la tète de 700 pèlerins, parmi lesquels se trouvaient plusieurs chevaliers normands. La même année, Guillaume, comte d'Angoulèmc, suivi de plusieurs abbés de l'ouest de la France et d'une grande troupe de nobles, « se dirigeait vers .Jérusalem à travers la Bavière et la Hongrie; les pèlerins reçurent l'hospitalité du roi saint Etienne et accomplirent heureusement leur voyage (1026-1027). L'année suivante, leur exemple suscita un nouveau départ des seigneurs de l'ouest ; les évêques de Poitiers et de Limoges et, de nouveau, Foulque Nerra, comte d'Anjou, partirent pour la Terre Sainte. En l'année 1033, d'après Raoul Glaber, il y eut au Saint-Sépulcre une afïluence de pèlerins telle qu'on n'en avait pas encore vue de semblable: toutes les classes et tous les rangs y étaient représentés, depuis le bas peuple jusqu'aux princes et aux nobles. Quelques années plus tard, en 1035, le fameux Robert le Diable, duc de Normandie, après avoir rassemblé l'or et l'argent nécessaires à ces olîrandes, prit la route de Palestine « avec une multitude de ses sujets. » Il mourut à son retour, à Nicée, où il fut enseveli. Mais de toutes ces expéditions la plus célèbre et la plus importante fut celle des évêques et des chevaliers de l'Allemagne du Sud qui eut lieu en 1065, sous le commandement de Gùnther, évèque de Bamberg, et qui comprenait plus de 12 000 hommes. » Annales AUahenaes majores, dans Mon. Germ. hist., Script., t. xx, p. 815 ; Lambert, de Hersfeld, Annales, dans Mon. Germ. Iiist., Script., t. v, p. 169 ; Riant., Archives de l'Orient latin, 1. 1, p. 53 sq. ; L. Bréhier, op. cit., p. 45-48. (H. L.)
1. Toujours des phrases. En 1073, lettre de Michel VII à Grégoire VII, demandant du secours avec promesse de réunion au Saint-Siège. Le pape noue la conversation, P. L., t. cxlviii, col. 300 ; lettre de Grégoire VII à Guillaume, comte de Bourgogne, l'exhortant à aller défendre Constantinoplc. P.L., t. cxlvih, col. 325. Encyclique à tous les fidèles leur aimonçant le péril que court la chrétienté et deniandant qu'on fasse savoir au pape si on est disposé à une grande action commune. P. L., t. cxlviii, col. 329. Le pape apprend que le bruit court de victoire remportée sur les Turcs, il ajourne toute expédition. P. L., t. cxlviii, col. 360. Lettre du 7 décembre à Henri IV, annonçant lexpédition d'un corps de 50 000 hommes commandés par le pape. P. L., t. cxlviii, col. 386. Les autres lettres sont regardées par Riant comme douteuses. Archi^'es de l'Orient latin, t. i, p. 56 sq. (H. L.)
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brisés, les autels détruits, les images brisées, les prêtres maltraités, le patriarche traîné par les cheveux et emprisonné. Un cri de détresse retentit auquel répondit en Occident un cri de vengeance^. Sur ces entrefaites (printemps de 1095), arrivèrent au concile de Plaisance les ambassadeurs d'Alexis Comnène, se plaignant de l'oppression des Turcs, et sur l'appel du pape, beaucoup firent, vœu de secourir Alexis et l'Orient chrétien'^.C'était comme une indication donnée à ce grand besoin d'action qui agitait la chrétienté ; mais à Clermont on devait faire de plus grandes choses. L'un des plus anciens et des plus importants documents pour l'histoire des croisades, les Gesta Francorum ^, composés par un chevalier nor-
1. Pour la chronologie des événements et les sources qui s'y rapportent, nous renvoyons une fois pour toutes à Hagenmeyer, Chronologie de la première croisade, in-8, Paris, 1902, et Revue de l'Orient latin, t. vi, sq. (H. L.)
2. '< Cette initiative du pape a-t-elle été sollicitée par Alexis Comnène ? Lempire byzantin a-t-il vraiment lait appel aux secours de l'Occident ? Il est certain qu'à plusieurs reprises Alexis, suivant en cela une tradition constante, a cherché à enrôler des Occidentaux dans son armée. Des demandes ont été adressées à cet effet au comte de Flandre et au pape. En 1091, l'empereur attendait une armée qui devait venir de Rome afin de l'aider contre les Petchénègues. En 1094 , à la veille de la croisade, si l'on en croit l'auteur contemporain Bernold, en général bien informé, des ambassadeurs de Constantinople parurent au concile que le pape tenait à Plaisance et supplièrent Urbain II et tous les chrétiens « de leur accorder quelques secours contre les païens pour la défense de la sainte Église; >' Bernold, dans Mon.Germ. hist.. Script., t. v, p. 450. Chalandon, Alexis Comnène, }). 129 et 155, diminue un peu trop l'importance du témoignage de Bernold. Il n'y a rien d'étonnant à ce que les historiens originaux delà croisade, personnages du second ordre, ne soient pas au courant de ces négociations. » L. Bréhier, op. cit., p. 61. Nous avons tenu à citer ce jugement, moins absolu que celui de Chalandon, op. cit., cité plus haut. « Il est donc certain qu'Alexis Comnène a demandé au pape de favoriser l'enrôlement des auxiliaires qu'il voulait recruter en Occident, mais de là à mettre en mouvement les grandes armées de chevaliers qui, quelques années plus tard, se dirigèrent vers Constantinople, il y a loin. Il est probable que ces demandes répétées de secours ont dû agir sur l'esprit d'Urbain et lui inspirer l'idée d'un appel général à tout l'Occident ; le succès obtenu par ses exhortations au concile de Plaisance a pu lever ses dernières hésitations; mais en provoquant la croisade, le pape ne répondait nullement à un désir exprimé par Alexis Comnène; il agissait de son propre mouvement et n'avait en vue que le bien de la chrétienté et le salut des Églises orientales. » L. Bréhier, op. cit., p. 62; H. Pirenne, .1 propos de la lettre d'Alexis Comnène à Robert le Frison, comte de Flandre, dans la Revue de V instruction publique en Belgique, 1907, t. L, p. 219-227. (H. L.)
o. Anonyme, Gesta Francorum et aliurum llierosolymitanorum; 1 auteur paraît être un Normand de l'Italie méridionale qui a suivi Bohémond, puis Raimond de Saint-Gilles ; son récita le caractère d'un journal de route, édit. Le Bas, dans
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mancl anonyme, racontent qu' : « Ajirès avoir passé les Alpes, le pape Urbain commença à prêcher subtilement : que quiconque voulait obtenir le salut de son âme ne devait pas faire difficulté de suivre avec humilité le chemin du Seigneur. » Ce qui s'accorde parfaitement avec ce qu'on lit dans un document plus récent, VHistoria Ilierosolymitana du moine Robert ^. Les « affaires de l'Église terminées (à Clermont), le pape se rendit, aucune église ne pouvant contenir la foule, sur une très large place ^, et adressa avec une éloquence entraînante à tous les assistants les paroles suivantes : Français aimés et élus de Dieu, vos hauts faits le prouvent..., c'est à vous que j'adresse mon discours et ines exhortations, à vous que je veux faire connaître la triste circonstance qui m'a conduit dans votre pays. De Jérusalem à Constantinople sont arrivées des mauvaises nouvelles, portant que le peuple du royaume des Perses (?),
Hislor. crois. Occid., t. m, p. 121-163, sous le faux titre de Tudebodus ahhreviatus, et Hagenmeyer, Heidelberg, 1890; cf. Sybel, (Jescliichte des erslen Kreuzzuges, 2c édit., 1881, p. '^2 sq. (H. L.)
1. L'auteur de VHisloria Hierosolymatana n'est pas Robert le Moine, mais Albert, d'Aix-la-Chapelle, mort vers 1120, chanoine d'Aix. h'IIistoria Hierosohjmilana embrasse la période 1095-1121. Sybel tenait cet ouvrage pour un pur roman ; Kugler, Albert von Aachen, Stuttgart, 1885, a montré que l'auteur s'était servi de chroniques lorraines originales aujourd'hui perdues, Hist. crois. Occid., t. IV, p. 265-713. (H. L.)
2. R. Crégut, Le concile de Clermoiil en 1095 et la première croisade, in-8, Clermont, 1895, p. 121-123 : « L'intérieur de la ville n'offrait aucun espace suffisant. Les places dites Devant et Derrière Clermont se trouvaient trop étroites ; elles étaient encombrées, au nord par le palais des comtes d'Auvergne, au midi par les chapelles et par les demeures des dignitaires de la cathédrale. La place située à l'ouest de la potence et appelée actucllemont place Sainl-IIérem était en contre-bas des fortifications et offrait alors un glacis rapide, que des nivellements habilement exécutés ont, dans la suite, considérablement adouci. La place Saint- Pierre était occupée par l'église de ce nom ; l'église de Saint-Genès s'élevait sur la place Jienon.r. I^a piace de Jaurfe ne présentait point son aspect d'aujourd'hui ; ce côté (le Clermont était marécageux. Les foules n'eussent pu évoluer à l'aise sur ce sol fangeux. Restait, à l'orient de la ville, un espace vacant, spacieux, piéparé à souhait pour la tenue des grandes assemblées populaires. Cet emplacement s'étendait en terrasses au delà de la porte Champ-herm et allait mourir en légères inclinaisons, dans les plaines plantureuses de Montferrand. Rien ne se pouvait rencontrer de plus propice au déploiement de la fouie. Les quartiers de la Gale, du cours Sablon, des Jacobins, de la place Delille n'existaient pas. Seul l'ilot de Chantoin se dégageait sur la rive gauche. C'est sur cette place Champherm, que s'ouvrit, à la voix du pape, l'ère des grandes expéditions de Terre Sainte. » (H. L.)