CONCILKS DE PLAISANCE ET DE CLERMONT
laquelle le Christ l'avait encouragé à accomplir cette mission. Le pèlerin s'était immédiatement embarqué sur un navire qui l'avait conduit en Italie ; débarqué à Bari, il avait traversé [233] toute la péninsule en prêchant, avait remis au pape les lettres à lui confiées ^, et exposé en France, avec une magnifique éloquence, la triste situation de Jérusalem. Il était ainsi parvenu à déterminer les princes et les fidèles à faire vœu de partir pour la croisade. A Clermont, il avait prêché en même temps que le pape, et sa legatio dwina, jointe à V admonitio apostolica, avait déterminé la campagne pour le Saint-Sépulcre ^.
Mais des documents anciens et dignes de foi réservent à Pierre l'Ermite un rôle plus modeste. Pierre aurait assisté avi concile de Clermont, mais sans y jouer un rôle important. Après le concile, il aurait parcouru la Normandie en prêchant la croisade avec zèle, et aurait entraîné sous sa conduite en Orient plusieurs milliers de personnes, sans attendre le départ de la grande armée ^.
1. Pour que rien n'y manque, il y avait eu une lettre tombée du ciel, dans laquelle on excitait les fidèles à aller délivrer la Terre Sainte, cf. Annal. Rosenvehi, dans Mon. Germ. hist., Script., t. xvii, p. 101 ; Rôhricht, Der ersie Kreuzzu^, p. 34 ; Hagenmeyer, Peter der Eremit., p. 117, 303 sq. Beilase I. (H. L.)
2. Ce qui ne laisse pas d'être plaisant, c'est l'acharnement apporté depuis quelques années à dépouiller Pierre l'Ermite de l'illustration légendaire qui l'avait glorifié. Quand il s'agit de quelque saint à déclasser, on craint de se compromettre; mais ici, tout ce qu'on retire à Pierre, on l'accorde à Urbain, à un pape. Etre critique en même temps qu'ultramontain est une trop belle occasion pour la laisser échapper. (H. L.)
3. Le champ d'action de Pierre l'Ermite fut le centre de la France, la Lorraine et les pays Rhénans, qu'il arpenta pendant l'hiver de 1095-1096; il fit incontestablement beaucoup de bien, rappela la religion, procura des réconciliations et surtout donna un dérivatif à l'esprit d'aventure qui s'exerçait sur les pauvres gens du pays. Comme Du Guesclin qui emmènera au loin, en Espagne, ces brigands appelés « grandes compagnies », Pierre l'Ermite embrigade et met en route tout ce qu'il y a de fiévreux, d'agressif. Le cadeau fait à Constantinople est sans doute peu avantageux, mais les Grecs y pourvoiront. « Les brigands qui suivaient Pierre l'Ermite, a écrit Gibbon, Histoire de la décadence et de la chute de l'empire romain, trad. Buchon, Paris, 1843, p. 656, étaient des animauxsauvages, sans raison et sans humanité. » Il y eut ainsi un corps d'armée de 15 000 hommes sous Gautier de Poiss\% Gautier Sans-Avoir, qui était à Cologne le 12 avril 1096. Là, la bande fut doublée et partit à l'aventure avec les deux Gautier par la Hongrie, la Bulgarie jusqu'à Philippopolis; ce qui ne périt pas en route arriva à Constantinople le 16 juillet, et attendit Pierre l'Ermite. Cf. Krebs, Ziir Krilik Alberts von Aachen, Munster, 1881 ; B. von Kugler, dans Historisclie Zeitschrift, t. xliv, p. 30-32; Forschunqen zur deutschen Geschichte, 1883, p. 449,
Le pape utilisa la fin de son séjour en France, après le concile de Clermont, pour susciter partout l'enthousiasme pour la croisade; tous les clercs et laïques revenus de Clermont prêchèrent cette croisade dans leurs pays, si bien que, dans toutes les provinces de France, il n'y eut bientôt plus une famille qui n'eût un de ses membres engagé à la croisade. Les femmes et les vieillards rivalisèrent avec les hommes et les jeunes gens, et les gens de sens rassis subirent la contagion, furent entraînés ]iar le torrent et se montrèrent pleins d'ardeur i. Des signes de toute espèce, une comète, un chevalier de feu, un glaive, aperçus dans le ciel, etc., achevèrent d'exciter les esprits. On comprend que cet enthousiasme, qui avait saisi des millions d'hommes, ait été çà et là cause de quelques supercheries ou de cjuelques visions imaginaires qui déguisaient des motifs moins purs.
Bientôt le cri « Dieu le veut ! » retentit hors de France, gagna l'Angleterre, l'Ecosse, l'Espagne, l'Allemagne et l'Italie, et produisit partout les mêmes résultats ^. Néanmoins. l'Espagne se
'i80 ; Hagenmeyer, Peter der Eremit, p. 155-165 ; A. Wolf, Die Bauernkreuzzùge, Tiibingen, 1891, p. 1-91 ; L. Bréhier, Les croisades, p. 66-70. (H. L.)
1. » Les comtes songeaient encore à leurs préparatifs, écrit Guibert de Nogent, et les chevaliers commençaient à peine à y réfléchir, quand déjà le peuple s'y portait avec une ardeur que rien ne pouvait arrêter. Personne, parmi les plus pauvres, ne songeait à l'insufFisance de ses ressources et aux difficultés d'un pareil voyage. Les Français souffraient alors de 1& famine ; de mauvaises récoltes survenues coup sur coup avaient fait monter le prix du grain à un taux excessif. Tout à coup, le cri de la croisade, retentissant partout en même temps, brisa les serrures et les chaînes qui fermaient les greniers. Les provisions, qui étaient hors de prix alors que personne ne bougeait, se vendirent pour rien quand tout le monde se leva et voulut partir. On ne saurait décrire ces troupes d'enfants, de jeunes filles, de vieillards des deux sexes appesantis par les années, qui partaient ainsi pour la guerre sainte. Certes, ils n'avaient ni l'intention ni la force de participer au combat : seulement ils se promettaient le martyre sous le fer ou dans les prisons des infidèles. Ils disaient aux guerriers : « Vous, vous êtes vaillants et forts, vous combattrez : nous nous associerons aux souffrances du Christ et nous ferons la conquête du ciel. « Rien de plus touchant que de voir ces pauvres croisés ferrer leurs bœufs comme des chevaux, les atteler à une charrette à deux roues sur laquelle ils mettaient leurs pauvres bagages et leurs petits enfants. A tous les châteaux, à toutes les villes qu'ils apercevaient sur le chemin, ceux-ci, tendant leurs mains, demandaient si ce n'était pas là encore cette Jérusalem vers laquelle on se dirigeait. » (H. L.)
2. Par les lettres qu'il adressait dans toutes les directions, par les assemblées