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C'est bien là la pensée de Grégoire VII lui-même. Qu'en parlant de l'origine divine du pouvoir, Grégoire VII se place a\i point de vue des principes et envisage la source suprême de l'autorité, personne ne le contestera, tant l'esprit et les termes de ses lettres sont clairs sur ce point, et d'ailleurs Grégoire VII n'a jamais nié nulle part expressément que le jiouvdii- d('ii\(' de Dieu comme de sa source suprême. Qu'il se l)orne à l'afTirmation d un fait, lorsqu'il parle de l'origine violente et diabolique des rois, les paroles dont il se sert suffiraient à l'établir, car, sous une iorme oratoire et sur un ton apologétique, c'est bien l'affirmation d'un fait bistori(juc (pi'elles indiquent, et cela dans un but et d'une manière qui montrent bien aussi que le pontife envisage ici la (juestion sous son aspect historique. ]\n effet, dans ces deux lettres, Grégoire VII, en réponse aux attaques dont sa conduite à légard d'IIenii IV élait l'objet, veut élaljlir que le pouvoir religieux est le supérieur du pouvoir civil et qu'ainsi il possède bien le droit d'excommuiiii r le roi. A celle fin, à côté de plusieurs autres arguments de nature diverse, il fait appel à l'histoire et relève un ccitain nombre de faits qui prouvent la supériorité de la [)uissancc spirituelle sur la puissance séculière. C'est ainsi quil établit aussi dans les deux passages en cause, un parallèle cnlrc l'origine historique des rois et celle du sacerdoce chrétien. A l'instiUilion du sacerdoce chrétien — et c'est bien un fait — le pontife oppose celle de la royauté, et c'est pourquoi il envisage également non le principe, mais le fait même de son établissement.
Quels sont les laits historiques visés par Grégoire VII ? Il s'agit évidemment de l'antiquité païenne, mais il serait oiseux de discuter si, comme l'ont opiné plusieurs écrivains, il est question de Nemrod (Gen. x, 9-10), puisque Grégoire VII ne s'est pas mis en peine de préciser et que d'ailleurs il ne serait pas difficile de citer un grand nombre de cas où la violence a présidé à l'étal^lissement du pouvoir. Mais du moins Grégoire VII a pris soin d'expliquer en quel sens un pouvoir né dans de telles conditions est diabolique ; et tout en l'expliquant, il laisse bien voir que ce n'est pas le pouvoir, mais l'acte même de vouloir s'emparer du pouvoir qui est diabolique. Voici, en elfet, de quelle manière, immédiatement après avoir parlé de l'origine diabolique du pouvoir, il poursuit ses considérations et explique sa pensée : Qui videlicct, dum sacerdotes Domini ad vesti- <^ia sua incUnare intendanl, cul rectius co/nparenUir quant ci, qui est capul super omnes filios superhise, qui ipsum sumtnuni pontificem, sacerdotum capul, Altissimi filiuni, temptans et omnia illi mundi regni promittens, ail : JIxc otnnia tibi dabo, si procidens adoraveris me [Regislr., 1. VIII, n. 21 ; Mon. Gregor., p. 457). Si le pouvoir est d'origine diabolique, c'est donc que, par le fait qu'ils poursuivent le pouvoir d'une manière coupable, les hommes imitent Satan s'eiTorçant de soumettre à sa domination le Fils du Très-Haut. Ausvuplus, un peu plus loin, le pape reprend la même idée et la place sous le patronage de saint Grégoire le Grand : JJealus Greguriuv, dit-il, ('/( codent libio paslorali Icstalur : Aposlala quippe aiigelo similis efficilur, dum hunio liomiiiibus esse similis dedignalur. Sic Saul posl liumilitalis merilum in tumorem superbix culmine polestatis excrevil. Per humililulem quippe prxlalus est, per superbiam reprobalus. (Regislr., 1. VIII, n. 21 ; Mon. Gregor., p. 46'»).
Que Grégoire VII parle, non des principes d'où dérive l'autorité, mais de la façon dont s'est établi le pouvoir, il sullirail d ailleurs, [)our s'en convaincre , de li^iprucher de ces passages ceux qui visent la nature diabolique de la puis-
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sance civile. Chaque fois qu'un gouvernement cesse d'agir chrétiennement et pose des actes contraires à la loi chrétienne et funestes à l'Eglise et au peupl^ chrétien, chaque fois aussi Grégoire VII s'exprime avec énergie sur le caractère diabolique du gouvernement. Or, il est manifeste qu'ici encore ce n'est pas l'essence même du pouvoir, mais un fait accidentel qu'il envisage, c'est-à-dire l'exercice, l'usage anliihrélicn de l'aulorilé. \'oir la lettre de Grégoire VII à Guillaume I^"'', roi d Angleterre, le 4 avril 1074 : Iluiwreni Dci et ornnia, qiiœ Dei sunl, fuo el iniindanis omnibus pra'ponere consultius ad/nonemus cl precamur ; iiiiii lioc ex cerlo sil uinini, quo iieiîlecto sippius lux dignitatis polesiales se soient pcrdere el ad injeros Irudere (Regislr., 1. I, n. 70 ; Monum. Gregor., p. 89). Le 17 avril 1075, il écrit aussi à Svend Eslridsen, roi de Danemark : Nuiic uero reges cl piivside.s lernx', content plorea (iirti ercletii(islia.v le gis, qui aniplins jwililiam senore el coin defendere debucrunt, iid toi irrogandas ecclesiiv cvnlumeliasde^'encrunt, nique ad lanlani inobcdienliam, qux secunduni Samuhcleni similis est idololatriic, de\(duli sunl... [iiegistr., 1. II, ji. 75 ; Moinini. Gregor., p. 199). Le G novembre 1077, il écrit à llarold llcin, roi de Danemark : Et idcirco ilerum ilerumque monemus, ul te ita dignum ucceptuhilctnque, proul fragilitas huinana periniscril, Domino conccdcnle omui annisu perficere saiagas, ut tant i)iie.scntis quuin eliaia fuluri regni .suhliiiiiliilcni \aleas. Quod si forte paler eliam tuus diabolo suadentc uliqua incurrit aninue detrimenla, cœlum polius, immo lœli Dominum hortatnur udiendus quam terram, cl contra ea lui crealoris invincibilia arma corde cotidie puro exposcas ; qualenus et profectu apostolici filii hetemur, et luis comparibus regibus incitamenla i'aleas pnebere virtutuin [Regislr., t. V, n. 10 ; Mon. Gregor., \). 300). Le 2 janvier 1080, à Wratislav, duc de Bohème : Illud quocjue vigili mente pertracles oportei : ne lionoreni tuuni di\'ino h.onori, seu pecuniam prseponas justitise ; neu quod iti le cinerem a subdito, libi consimili, fieri non sine gravi animadversiona palereris, in creatorem luum el omnium prsesumix quanimiter feras. Indubiantcr etenim non Dei sed diaboli membra et fulsi christiani con\'incuiitur, qui suas injurias persequunlur usque ad sanguinem elDei conlumelias negligunl ad oblivionem. [Regislr., 1. VII. n. 11, Mon. Gregor., p. 392). Vers le 27 juin 1080, il écrit à Alphonse VI, roi de Léon et de Caslille : Te vere christianum regem el idco vere regem nos habere in parle dominiJesu contra membra diaboli gaudebamus (Regislr., 1. VIII, n. 3 ; Moti. Gregor., p. 430).
C'est absolument la même doctrine que le saint pontife professe à l'occasion de sa lutte avec Henri IV. Le 25 juillet 1076. il écrit à tous les fidèles : Quod si vos non audieril [Ileiuicus quarlus] el diabolum polius quam Chrislum sequi clegerit (Regislr., 1. IV, n. 1 ; Mon. Gregor., p. 239). Le 7 mars 1080, dans les actes du concile de Rome, le pape appelle Henri IV et les siens nu-mhra diaboli et démontre la justesse de cette appellation : Et quia super monlem excelsum me fussistis ascendere el clamare alque annuntiare populo Dei scelera eorum et filiis ccclesiœ peccata eorum, membra diaboli contra me cœperunt insur gère el usque ad sanguinem pra'sumpscruid in nie ntnnus suas inicere. Aslilerunl eiiim reges lerrœ el principes sœculares et ecclesiastici, aulici etiam et bulgares convenerunl in unum adversus Dominum el adversus sos chrislos efus (Regislr., 1. VII, n. 14 a; Monum. Gregor., p. 401). Les lettres mômes oi'i se trouvent les passages en question sur l'origir.e violente et diabolique du fiouvoir, contiennent identiquement les mêmes vues. Dans sa lettre à Hermann de Metz, en date du 25 août 1070, Grégoire Vil lui écrit : Reges quidem et principes tiufus soeculi, quilio)wrcni suum cl hicra le.mpo'
ralia justiliœ Del pnrponiml cjusquc honorcm nci^ligeiido proj'rliini iitnrniiif, cujui sint mcmhva cuivr. adlixrcoutji'cslra non i'^novul caritas. Nani suiililli, (jui onini siix i'oliintali Dciim pnrponunl cjusquc prœccpto plus quant Iiominihus obediunf, nicmhrn sunt Chrisli, iia et illi de quibus supra dLviinus, membra ■•su}}l anlicJtrisli, Hefistr., 1. lY, n. 2; Mon. (îre'j,or., p. 243. Et de même dans sa Icllre à llcrniimii do Metz, en date du 1.") mars 1081 , Grégoire VII dévclopi)e la mémo pensée : Ad summavu qvoslibrl bonos chrislianos mullo convenienlius, quam nialos principes /T2?rv intelliiii deccl. Isli enim, gloriam Dei quœrcndo, se ipsos sirenue re^unl ; d' illi, non quas Dei sunl scd sua. quirreitles, sibimct Itoslcs. alins tyranniee oppriniunl. Ili vcri régis Chrisli, illi vero diaboli corpus sunl, ibid, p. ^nO. Viennent ensuite, dans la même lettre eneore, des termes qui prouvent à J'évidenec qu'il s'agit non de l'essence m.cnie du pouvoir, mais d'une situation défait pour les gouvernements : Contra quos profecto non lam disserendum quam pro cis est liKrinio.sis phDidibus ingenieiuluni : (// oninipolens Deus illos a laqueis satanse, quibus caplivi teneniur, eripial cl, i'el post pericula, adagmlioneniverilalis tandem aliquando pcrducat, ibid., p. 461. Ces rapprochements montrent donc bien, eux aussi, que le ponlife n'envisage pas l'origine diaholicpic et violente de la royauté comme une t|uestion de principe, mais de fait.
iS'il y a pas de contradiction entre les tliverses affirmations de Grégoire VII, est-ce à dire que le pontife se soit préoccupé de les concilier ? Nullement. Gertes la solution de ce problème est facile : dans certains cas l'origine violente d'un pouvoir peut motiver le refus d'adhésion, si par là les intérêts sociaux ne sont pas compromis, mais bien plutôt sauvegardés. Mais souvent la nécessité d'une autorité, pour la conservation de la société, légitime et exige l'adhésion à un gouvernement né dans des circonstances violentes et dès lors le pouvoir est dûment considéré comme voulu ou permis de Dieu : il n'y a donc nulle contradiction à dire : 1° en fait; le pouvoir s'établit d'une manière diabolique ; 2° en principe, malgré ce vice originel, il faut le considérer comme voulu ou permis de Dieu. Toutefois, Grégoire VII n'a nidlement envisagé la cjuestion à ce point de vue, et il est donc inutile de lui demander une solution. Cela se conçoit; car, étant donnée la façon dont le problème des rapports avec Henri IV se posait, il ne s'agissait pas pour Grégoire VII d'examiner la question spéculative de savoir si les rois arrivés au pouvoir de cette manière possédaient légitimement le pouvoir, si, malgré ce vice originel, leur pouvoir dérivait en dernière analyse de Dieu : dans l'ardeur de la lutte c'eût été un manque de tactique, car il s'agissait bien plutôt de tirer argument du mode dont en fait s'était établi le pouvoir, pour montrer la supéiiorité du pouvoir religieux sur le pouvoir civil et tirer de là des conclusions pratiques concernant la couduite du pape et des rois auxcjuels il inculque le respect de la loi chrétienne, soit dans la recherche, soit dans l'exercice du pouvoir. C'est à ce point de vue pratique que s'est placé le pontife et voilà pourcpioi, si, dans d'autres circonstances, il avait rappelé aux princes l'origine divine de leur pouvoir, en vue également de leur enseigner les devoirs d'un gouvernement honnête et chrétien, il se préoccupait uniquement à ce moment de prouver en réponse aux théories césaristes cjue l'inviolabi- •lilé de la Majesté j'oyale et inq)ériale n'était pas absolue, mais restait subordonnée aux droits du pouvoir religieux sur le pouvoir civil.
C'est donc bien à tort qu'on attribue à Grégoire d'avoir avancé comme un principe doctrinal la dérivation humaine et diabolique du pouvoir.