VASTE PLAN DE GREGOIRE VII
Apres les co)isidcrations que no\is venons de présenter, il ne nous paraît pas possible d'admettre, pour expliquer les idées do Grégoire VIT, que selon lui, « autre chose est l'autorité soeiale ou politicjue, autre chose l'autorité royale proprement dite ou, si l'on veut, la l'orme monarchique ». Cette distinction ne ressort nullement des textes qui précèdent. Sans doute le pape porte nécessairement son attention sur les formes gouvernementales de son époque ; mais il parle cependant uniquement non de lcll(> foi'mc si)écialc, mais Lien du jxjuvoir considéré coinnuï 1(1.
Divers auteuis ont également invoqué, pour expliquer la pensée de GrégoireVII, la distinction entre le pouvoir eu général et la persomie revêtue du pouvoir. Il est bien évident cependani (|u'à plusieurs repi'ises il parle non des personnes, mais bien de la dignili' rnyalc : Scd /idIc pidiinl. (jiitxl i'.iaux du; m tas ('/"■'■''"/"'^''"i piiPcellat. Ex ctinirn priiiripiis colUgere possunl quantum a se utraquc dij'jciunl. Ili.am quidem supiibia liuniouo repperil, hanc divina pietas iit.sliluil, Rci^istr., 1. IV, n. '2 ; Mou. Grc^or., p. 2415. Et encore : Ilauc dicnitas, a s.TcuIarihus — etiam Dcum ignoranlibus — iu^'euta, non subiciclur ei dignilali, quam oninipolentisDei providenlin ad houorem suuni iurcnil P Regist., 1. VIII, n. 21, AIon.Gregor., p. 456. Cette distinction ne peut donc pas elle-même expliquer la pensée de Grégoire VII. Le P. Michael a bien montré l'insuffisance de cette distinction, mais il a tort de l'écarter complètement. A notre avis il y a lieu d'en tenir compte dans une certaine mesure.
Bien que, en ces endroits et ailleurs encore, Grégoire VII enveloppe sa pensée sous une forme abstraite [dignilas], il a cependant en vue non pas la dignité in abstracto, mais la dignité en tant qu'elle est recherchée et exercée d'une manière antichrétienne par telle et telle personne. En effet, pour développer cette affirmation : diguitas a siccuhwibus, eliam Dcum ig))oyantihufi, inveiila, il fait précisénient appel à un ensemble dc^vénements particuliers : qui.s ncsciaf regcs et duces, etc. La fcrmvde d'abstraction n'est donc que l'expression synthéti([ue de faits concrets : sous la dignité, ce sont les personnes revêtues de cette dignité qui sont ^ isées par Grégoire VIL Si donc cette distinction entre la dignité et le dignitaire ne suffit pas à expliquer complètement la pensée de Grégoire VII, elle peimcl. cependant d'eu préciser un aspect : la manière dont s'est établi le pouvoir civil est le fait d'hommes ignorant Dieu, etc.
Pour terminer cette (piestion, on peut se demander comment, s'il est bien manifeste que Grégoire envisage l'origine humaine et diabolitjue du pouvoir non comme un principe, mais comme un fait inhérent à son mode d'établissement, il se fait cependant qu'on ait pu si longtemps lui attribuer comme un principe cette doctrine de la dérivation humaine et diabolique de la puissance séculière. — A l'époque de ce granel pape, on retrouve des idées analogues aux siennes sur l'origine du pouvoir chez plusieurs écrivains du parti pontifical. Toutefois, il faut reconnaître ([ue, sans nier l'origine divine du pouvoir — et ceci confirme encore notre manière de voir — ils insistent cependant avant tout sur le mode humain de son origine. Le malheur fut que, sur ce point comme sur plusieurs autres et notamment sur la ejucstion de la validité des sacrements conférés par des prêtres indignes, la pensée de Grégoire VII, exagérée par certains de ses partisans, fut bientôt défigurée par un écrivain du parti impérial, Hugues do Fleury. Ainsi grégoriens et antigrégoriens en viennent à attribuer à l'illustre pontife l'atténuation o\i la négation de l'origine divine du pcuvoir civil, les
chef unique et représentant de Jésus-Christ, Partant de là cl s'inspirant des idées du moyen-âge, Grégoire concluait cjue les rois, chefs des hranches de cette, grande famille, devaient, à ce titre, ohéissance an pape, et que les rapports entre eux et lui étaient ceux des vassaux vis-à-vis de leur suzerain. De même f[uc le vassal jurail fidélité et ohéissance à son suzerain, de même le (lnM'lirn ]ir()nicllail à son haplénie, fidélité au Christ son Seigneur el à son représenlanl sur la Icrrc. Grégoire parle hion, il est vrai, des deux pouvoiis (jui régisseni le monde, le pouvoir ecclésiastique el le pouvoir royal ; et au déhul il leur reconnaissait des droits égaux ^ ; mais ])eu à peu et sous l'influence de ses luttes violentes contre les partisans de la prépondérance du pouvoir séculier, il en vint à dire que le pouvoir séculier devait être subordonné au pouvoir ecclésiastique. C'est ce qu'il dit sans détour dans sa lettre à Guillaume le Conquérant, où il compare ces deux pouvoirs au soleil et à la lune ^, Que tels aient été les sentiments de Grégoire VII, c'est ce que prouvent le denier de Saint-Pierre, et les redevances analogues, que les peuples germaniques durent payer à Rome à partir de leur conversion, et en outre cette théorie souvent formulée par Grégoire VII et très répandue à cette époque, que seul le pouvoir ecclésiastique provenait de Dieu, tandis que le pouvoir civil provenait du démon et n'était issu que de l'ambition, etc ^.
La réalisation du règne de Dieu fondé sur la théocratie [22] aurait pour point de dépari la réforme du clergé, l'n pareil idéal et de si vasies pensées exigeaient un clergé IWn-v et irréprochable, Grégoire inaugura la lui le en s'allaquaul donc au relâchement des mœurs du clergé, à la simonie el à l'investiture laïque. Beaucou]) de clercs vivaient en concubinage ou en état
premiers poiii' mieux humilier la puissnneo iîiipérialo, l(>s anlros pour provorpier une réaction en sa faveur. Depuis lors le rôle du démon ou du péehé dans rétablissement du pouvoir n'a cessé de préoccuper bien des écrivains catholiques ou héléi'odoxes du moyen-âge et des temps modernes. Mais, quoi qu'il eu soit de ces opinions, il est bien certain, en ce qui regarde Grégoire VII lui-même, qu'il n'a nullement nié l'origine divine de la puissance séculière ni érigé en principe son origine diabolique el humaine. A Gauchie, dans la /?eruerf'/(is/. ecc/e's., 1904, t. v, p. 588-596. (H. L.)
1. Voir la lettre adressée au duc Rodolphe, Jaffé, Mon. Germ., p. 33 : Namsicui duohus oculis humanum corpus tempovali lumine regilur , itahis duahus dignitaiibus in pura regione concordant i bu ft corpus Ecclesiœ spirituali lumine régi et illuminari probalur.