‹ Histoire des conciles d'après les documents originaux (volume 5)Chapitre 55 sur 505 · Jiri'iaic, xi.viii · texte numérisé non relu

Jiri'iaic, xi.viii

2. Regislrum, 1. II, n. f) ; Mon. (lrc'j.or., ]>. 11;!; Reiicsid jtont. roiit., n. ''i878. La pièce vaut la poinc d'être citée en entier, mais pas avant eetle fine remarque d'nn historien familiarise avec l'époque que nous traversons, A. Luchaire, Les pieniiers capétiens dans Ilisloire de France, in-8, Paris, 1901, t. ii, part. 2, p. 217 : « Il [Grégoire] traita dui'ement le rci de France, Philippe P"", moins puissant que Guillaume [le Conquérant], et qui ajoutait au crime de l'investiture laïque celui de la simonie, sans parler de son inimoralilé notoire. A plusieurs reprises, Grégoire l'a invectivé, flétri, menacé des anallièmes apostoliques, jusqu'à déclarer que, s'il persévérait dans sa conduite, l'Eglise lui enlèverait sa couronne et délierait ses sujets du serment de fidélité. Mais il en est resté aux menaces. On ne l'a jamais vu mettre le domaine royal en interdit, encore moins frapper le roi d'excommuiiication personnelle. Et pourtant, durant tout ce pontificat, Philippe a persisté dans ses pratiques simoniaques et n'a jamais renoncé complètement à l'investiture. Tovit au plus s'est-il résigné, de temps à autre, à des simulacres de soumission que Grégoire, plus ou moins dupé, accueillait avec un empressement qui étonne. En réalité, le pape l'épargna, comme ses prédécesseurs avaient ménagé Henri P"". »

Voici la lettre papale : « Grégoire, évèque, serviteur des serviteurs de Dieu, aux archevêques Manassès de Reims, Richer de Sens, Richard de Bourges et Adrald, évèque de Chartres et aux autres évê(pies de France, salut et béiiédietion apostolii|ue.

« Depuis longtemps d(''jà le royaume de Iranee, jadis illustre et puissant, a vu sa gloire dimimiPi- peu à peu ; des mœin-s détestables qu'on ne prend plus guère soin de cacher ont fait disparaître les insignes vertus d'autrefois. De nos jours, ce royaume semble dému'' du sentiment de l'honneui' et de la dignité ; lc3 lois y sont méprisées, la jusiiee, fouli'e aux pieds, les crimes les ])bis honteux, les plus féroces, les plus horribles, les plus intolérables demeurent impunis pour le plus grand eneovn'agemeiit des malintentionnés. Par suite de lalTaiblissement du pouvoir royal, alïaiblissement qui remonte à plusieiu's années déjà, les lois et l'autorité sont impuissants à répriiner les crimes; il en résulte que, par une sorte de nouveau droit des gens, chacun se fait justice, fait usage des armes et des moyens dont il dispose et tire lui-même sa propre vengeance. Si cette situation a yirovoqué les meurtres, les incendies, les maux de toute sorte, il faut le dépli)rer, mais on n'en peut être surpris. En effet, tous, frappés, semble-t-il, d'une épidi'niie d iniquité, commetten t îles forfaits horribles et exécrables sans pouvoir alléguer la moindre excuse ; ils ne respectent ni les choses divines ni les choses hiunaines : parjures, sacrilèges, incestes, trahisons, tout cela n'est que jeu à leurs yeux. Vous seids sur la terre offrez ce navrant spectacle de concitoyens,

57 1. CONCILES A PARIS, A HOUEN ET A REIMS iOU

de proches, dv frères mcnic, qui, par avarice, se font prisonniers les uns les autres, pour dépouiller ensuite ces niailicuroux de tous leurs biens et les faire mourir dans une alTrcuse misère. Les j)èlerins qui vont à Rome visiter le tombeau des saints apôtres ou qui in reviennent sont, dans votre pays, si un pi'étexle commode vient à s'offrir, emptisoiuiés et soumis à des traitements qtic les païens n'oseraient infliger ; on leur extorque ensuite, à titre de ran(;on, plus d'argent qu'ils n'en ont.

« Votre roi — qui est moins un roi ipi'un tyran — est, à l'instigation dvi démon, la cause et le principe de tous ces maux. Après avoir souillé sa vie de vices et d'infamies, pauvre et niisérahlcî qu'il est, il porto inutilement le sceptre ; non seulement, par la faiblesse de son gouvernement, il a lâche la bride à ses peuples pour tous les attentats, mais il les a lui-même excites par l'exemple de ses penchants et de ses actes. Il ne lui a pas suffi de mériter la colère de Dieu par la ruine des églises, les adultères, les rapines, les parjures, les fraudes sans nombre dont nous l'avons souvent rr})ris; tout récemment, à des marchands venus de divers points de la terre, à une foire de France, il a extorqué, en vrai briganti, une immense sonmic d'argent ; jusqu'à nos jours, jamais on n'a raconté, même dans les légendes, qu'un roi se soit conduit de telle façon ; lui, le défenseur attitré des lois et de la justice, il est le premier à les violer. En agissant ainsi, il a nui non seulement à ses sujets, mais, je le dis à sa honte, à ceux qui ne le sont pas.

Une telle conduite ne peut éviter la sentence du souverain juge; aussi nous vous prions, nous vous avertissons avec une vraie charité, de prendre garde à vous, de ne pas vous attirer cette malédiction apostolique : « Maudit soit l'homme qui détourne son glaive du sang », c'est-à-dire comme vous le comprenez très bien, qui n'emploie pas le glaive de la parole à la correction des honimes charnels. Vous, mes frères, vous êtes en faute, car en ne résistant pas, avec une vigueur sacerdotale, aux actions détestables de cet homme, vous favorisez sa méchanceté par votre complaisance. Nous vous le disons à regret et avec des gémissements, nous craignons que, voyant le loup dévorer sous vos yeux le troupeau du Seigneui', vous ne preniez la fuite, cpie vous ne soyez des chiens incapables d'aboyer et muets. Votre salut nous paraît d'autant plus en danger que nous ne voyons pas quelles excuses vous invoquerez, en paraissant devant Dieu, pour expliquer votre silence; je ne suppose pas que le roi agisse comme il le fait, fort de votre agrément,il ne reste donc que votre négligence qui fait que la perte de son àmc ne vous touche guère. Vous vous rendez compte vous-mêmes qu'une semblable adhésion, une pareille négligence sont entièrement incompatibles avec les devoirs de votre charge pastorale.

« Vous vous tronqiez étrangement si, en empêchant le roi de faire le mal, vous croyez manquer au respect et à la fidélité que vous lui avez promise. Celui-là, nous l'affirmons en toute sûreté, fait preuve d'une bien plus grande fidélité qui oblige celui à (jui il l'a jurée, de sauver son àme, et ne la laisse pas, par une complaisance coupable, tristement disparaître dans le gouffre du péché. Il est inutile de parler de crainte. Réunis et armés j)our défendre la justice, votre force serait telle que vous pourriez à la fois, sans aucun péril pour vous, le détourner par la pénitence de sa passion de mal faire, et mettre vos âmes en sûreté; y aurait-il du reste crainte ou péi'il de mort que vous ne devriez pas abdiquer l'iiidépendancc de voire sacerdoce.

IIU

Grégoire rcvicnl sur celte spolialion de marchands italiens par Philippe, dans deux lettres écrites un peu plus tard

« Nous vou.s |)jiuiis tloiu", nous vous avertissons, au nom de l'autorité apostolique, de vous unir j)our veiller au bon renom et au salut de votre patrie ; mettezvous daceord pour parler au roi, donnez-lui avis de sa honte, du péril où il est et son royaume avec lui. Montrez-lui sans détour l'impiété de ses actes et de ses desseins, hulicz de le lli'cliir i)ar loiilc espèce d'instance afin qu'il indemnise les marchands dont j'ai parie ; vous savez que si ces indemnités ne sont pas l)ayées, il en sortira des querelles sans issue. Que votre roi se corrige, tju'il renonce aux excès de sa jeunesse, qu'il commence, en s'attachant à la justice, à relever la dignité et la gloire de son royaume; pour pouvoir corriger autrui qu'il soit le ])ri'niier à ahandoniicr 1 ini([uilc.

" S il refuse de vous écouter; si, bravant la colère de Dieu, au mépris de la dignité royale, de son salut et de celui de son peuple, il s'ubstine dans la dureté de son cfi'ur, i'ailes-lui enlcndrc comme venant de notre bouche qu'il ne pourra échapper plus loiigtcnqjs au glaive do la vengeance apostolique. Ainsi donc vousmêmes, avertis, commandes j)ar la puissance apostolique, inclinez-vous avec la foi et l'obéissance qui lui sont dues, devant les ordres de voire mère, la Sainte Eglise romaine ; séparez-vous complètement de l'obéissance et de la communion de votre roi, défendez dans toute la France de célébrer publiquement l'oflice divin.

« Si ces mesures le laissent insensible, nous essayei'ons par tous les moyens, avec le secours de Dieu, de lui arracher le royaume de France ; que chacun soit bien convaincu de notre résolution à cet ég^rd.

« Mais nous sommes persuadés que, si vous le voulez bien, il ne continuera pas à se montrer incorrigible ; si donc nous nous apercevons cjuc vous faites preuve de peu de zèle dans une affaire si importante, nous vous regarderons comme les compagnons et les complices de ces scélérats et nous ne procéderons pas contre lui sans vous dégrader vous-mêmes de l'épiscopat. »

Ce qui suit concerne des intérêts particuliers.

Une pareille lellre serait aujourd'hui inconcevable; au temps où elle fut écrite il fallait parler haut alin d'être entendu, et on n'en tint d'ailleurs aucun compte: cependant le roi demeura sur son trône et les évêques sur leurs sièges. « La politique réelle de Grégoire VII, celle que révèlent ses actes, dit encore A. Luchaire, ne fut donc pas tout à fait d'accord avec les lettres impérieuses qu'il se croyait obligé d'écrire pour stimuler le zèle religieux et terrifier les récalcitrants. » Elle se résume dans cette courte phrase de sa correspondnacc avec Hugues de Die : « C'est la coutume de l'Eglise romaine de tolérer certaines choses et d'en dissimuler d'autres, cl voilà poui'quoi nous avoiis cru devoir tcuqiérer la rigueur des canons par la douceur de la discrétion. » Hugues, bcaucouj) plus radical — peutêtre parce qu'il n'était pas pape — s'est plaint avec amerlumede la modération de Grégoire Vil : «■ (!Jue votre Sainteté fasse en sorte que nous ne recevions plus d'alïront des simoniaques ou d'autres coupables, que nous avons suspendus, déposés ou condamnés et qui courent à Rome où, au lieu d'éprouver une plus grande rigueur, ils obtiennent leur absolution à \olonle cl revicniicnl ensuite pires qu'ils n'étaient. » (H. L.)

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