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Lors même qu'on refuserait aux belles-lettres

rinfluence que je leur reconnais pour perfectionner Tesprit et améliorw les mœui^s, il est impossible de ne pas admettre la part que doit avoir nécessairement la raison dans totfte composition littéraire, dont Fauteur^ respectant le public à Tég^al de luimême, écrit autant peur la postérité que pour ses contemporains.

72. Je vais dire comment je comprends l'influence de la raison dans Tœuvre littéraire, et l'analogie de celle-ci avec l'œuvre scientifîijuequi, n'appartenant pas aux mathématiques pures, a pour objet les phénomènes de la nature inorganique ou organique. Le littérateur doit être observateur comme l'est le savant qui s'applique à connaître le monde extérieur; cat* l'ouvrage du premier commp celui du second ne vit qu'à la condition d'être vrai dans l'expression des sentiments, des affections, des passions et dans la description des objets du monde extérieur, aussi bien que dans ces raisonnements propres à nous donner certaines opinions, à éveiller en'nous certaines idées ou à nous pénétrer de quelques vérités.

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De la composition SOUS le point de vue de la raison qui enchoisit les éléments pour en composer im tout.

75. La raison doit présider à l'œuvre littéraire, après même qu'elle a déjà dirigé Fauteur dans les observations que le monde extérieur et le monde moral lui ont fournies.

74. La première règle qu'elle lui impose est de ne présenter dans le sujet qu'il traite qu'un petit nombre des rapports sous lesquels ce sujet est susceptible d'être envisagé ; et cette règle trouve sa justification dans la difficulté que nous éprouvons à suivre sans fatigue les rapports d'un certain nombre de choses successives; car, personne n'ignore combien est limité dans son action l'organe le plus élevé certainement par le nombre et l'importance des rapporte du monde extérieur qu'il est apte à saisir; en effet, fixons-nous les yeux sur un certain nombre d'objete afin d'en apprécier les modifications, quant à la manière dont la lumière blanche et la lumière colorée se trouvent distribuées à leur surface, nous savons tous que, si les objete sont nombreux, nous n'en voyons de parfaitement distincte qu'un trèspetit nombre à la fois ; s'agit-il de quelques objete d'une certaine grandeur, le résultat est le même

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encore. Pour apercevoir toutes les modifications d'ombres, de clairs, de couleurs qu'ils nous montrent, il faut donc du temps, et cela, parce que l'œil n'en apprécie les rapports qu'après en avoir regardé successivement les diverses parties.

Cet exemple fait comprendre, selon moi, la difficulté de suivre sans fatigue pour l'esprit les rapports d'un certain nombre de choses successives, parce que j'assimile les impressions qu'une peinture fait sur notre esprit à des impressions que nous recevons delà lecture d'une œuvre littéraire; dès lors, l'œuvre d'un auteur qui ne saurait pas se borner, paraîtrait confuse au lecteur, et par là serait incapable de toucher et d'émouvoir; elle n'inspirerait pas l'intérêt sans cesse croissant qui nous excite à lire jusqu'à la fin un livre bien composé ; elle manquerait enfin de cet attrait, de ce véritable charme par lequel nous sommes incessamment entraînés à relire le livre qui a conquis nos sympathies^ comme à contempler sans cesse l'œuvre sculptée ou peinte d'un grand artiste. Le mérite et les beautés semblent augmenter avec le temps que nous donnons à la lecture du premier et à la contemplation de la seconde.

75» Le littérateur ne pouvant jamais exposer tous les rapports du sujet qu'il traite, est donc dans

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la nécessité de choisir et de se rendre à lui-même un compte parfaitement clair des effets qu'il recherche, afin d'arriver sûrement, par un raisonnement ultérieur, à l'emploi des moyens les plus propres à atteindre le but qu'il s'est proposé.

76. Qu'est-ce donc que choisir en littérature, sinon faire Vanalyse du sujet qu'on veut traiter afin de trouver les attributs, les qualités que l'on peut en prendre, et les rapports les plus convenables à l'aspect sous lequel on veut présenter ses pensées? Qu'estrK5e que composer en littérature, sinon réunir ces attributs, ces qualités, véritables abstractions, pour en coordonner les rapports, de manière à en faire un tout unique, par xxne synthèse habile et réfléchie? En cela, le littérateur va plus loin que le grammairien, quand celui-ci se borne à imposer un nom à un objet, sans se préoccuper de ses propriétés, de ses qualités, de ses attributs ; cependant le nom imposé à l'objet est un signe qui comprend implicitement toutes les propriétés, toutes les qualités, tous les attributs de l'objet (1).

77. Examinons maintenant les trois éléments signalés plus haut, dans les compositions litté-

(i) Voir le dernier alinéa de la poslfieice, page 46 1.

paires, les jwfisées générales, les descriptions et les raisonnements^ relativement au choix que doit en faire le littérateur et à la manière dont il doit les coordonner.

a) Pensées générales.

78. Les pensées gpénérales doivent toujours avoir un caractère évident d'exactitude, de vérité, et, si elles ont des antécédents, elles doivent en être des conséquences.

79. L'épig*ramme peut se réduire à une pensée g^énérale exprimée de la manière la plus laconique; mais, si elle a une certaine étendue, la pensée générale peut être énoncée d'abord, ou bien l'être à la lin, sous forme de conclusion des prémisses, ainsi que cela a lieu g'énéralement dans la fable.

80. L'œuvre didactique expose ordinairement les pensées g*énérales avant tout, sous la forme de principes dont elle déduit ensuite les conséquences de la manière la plus poétique possible.

81. Dans le poëme épique, dans les compositions dramatiques, les pensées g'énérales sont le plus souvent, comme dans l'apologue, des conclusions qui se rapportent à un récit ou à un dialogue.

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b) Descriptions.

82. Si l'œuvre littéraire parle des objets du monde physique, en décrit les propriétés, les qualités, les attributs, et si, sous ce rapport, elle se rapproche de FœuXhpe scientifique, la forme des descriptions l'en éloigne beaucoup; car, loin de chercher à faire connaître de la manière la plus approfondie l'ensemble des propriétés de Tobjet dont elle parle en Tenvisag*eant sous tous les rapports possibles, elle s'impose la loi de n'offrir, dans les imag-es qu'elle présente à l'esprit, qu'un petit nombre de traits et encore de ceux qui lui paraissent les plus saillants ; elle fait un choix des propriétés, des qualités, des attributs les plus convenables à montrer le sujet qu'elle a choisi au point de vue le plus favorable à l'effet qu'elle veut produire : mais, après avoir décrit,réprésenté à l'esprit un objet avec quelques-uns seulement de ses attributs, il lui est permis de lo reproduire ultérieurement dans d'autres C8tô, dans d'autres instants avec de nouveaux attributs; et sous ce rapport de succession, la littérature diffère beaucoup de la peinture d'après la remarque que j'en ai faite plus haut (20), mais dans chaque cas particulier, comme la peinture, elle ne présente en un même temps qt^un certain nombre d abstractions choisies.

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83. Si nous passons de la description d'objets du monde extérieur ou d'objets imaginaires, à la description des affections, des sentiments, des passions de personnes quelconques mises en scène, nous verrons qu'il y aura toujours à choisir parmi les afiTeclions, les sentiments, les passions que l'auteur attribuera à chacune d'elles dans un moment donné. — Pour peu que la composition .littéraire ait quelque fHendue, qu'elle fasse agir, parler plusieurs personnages, dans une épopée, dans une pièce de théâtre, la raison devra avoir une grande part au choix des sentiments à exprimer, et, pour ne pas manquer le but, elle devra profiter de toutes les lumières qu'une étude approfondie du cœur humain pourra lui fournir.

c) Raisonnements.

84. Les raisonnements dans les compositions littéraires doivent être aussi vifs, aussi pittoresques que possible lorsqu'ils font partie d'une œuvre didactique, telle qu'un poëme, une épître philosophique dont ils sont la partie dominante. Dans les autres compositions où, servant de lien à tous les éléments de Fœuvre, ils ne dominent pas cependant, ils doivent être concis, surtout s'ils sont censés émaner de l'auteur; mais il en est autrement, s'ils font partie d'une sorte de

discussion soutenue par les personnages d'une composition dramatique; car, leur intimité avec l'action doit être telle qu'ils se présentent alors au spectateur comme des actes mêmes propres à faire connaître ces personnages, et non comme des raisonnements propres à appuyer des opinions personnelles à l'auteur. Aussi remarque-t-on que le juge impartial et éclairé accorde rarement son suffragpe aux compositions dramatiques où le dialogue semble retracer bien plus les opinions de l'auteur que celles qu'on peut supposer aux personnages, en ayant égard à leur âge, à leur sexe, à leur pays, à leur vie sociale et au temps où se passe le drame.

Ensemble de la composition sous le point de vue de la raison qui doit y présider.

85. Si nous considérons l'ensemble d'une composition relativement à l'emploi raisonné des trois éléments principaux que nous y avons reconnus, les pensées générales, les descriptions et les raisonnements servant de lien aux deux autres éléments, nous parviendrons sans peine à justifier certaines règles qui, quoi qu'on en ait dit, doivent être observées dans toute œuvre littéraire

étendue, parce qu'elles reposent sur la nature de l'homme, et je m'estime heureux d'être parvenu à en reconnaître la nécessité, quoique parti d'un point bien différent de celui où se place le rhéteur qui les enseig'ne.

Ainsi, dans toutes les compositions littéraires de quelque étendue, il doit y avoir une certaine unité d'intérêt dans le sujet; car, du moment où plusieurs objets divers attirent l'attention, celleci, hors d'état de se concentrer sur ce qu'elle pourrait saisir d'un objet ou de quelques objets isolés, s'éparpille, et l'intérêt qu'on voulait exciter s'affaiblit ; tandis qu'au contraire , l'auteur s'empare de l'esprit du lecteur ou de l'auditeur, s'il groupe secondairement et habilement différents objets autour d'un objet principal, et à l'aide même de la variété, il le dirigée sur cet objet principal ; dès lors la variété, loin de nuire à l'unité, la fait valoir au contraire; et à cause de sa diversité même en parlant à la diversité des esprits, elle s'empare de chacun d'eux pour les amener ensuite à un but unique par des chemins divers.

86. Les considérations précédentes font donc sentir la nécessité d'une unité de sujet, non-seulement dans une composition épique ou drama-

tique, mais encore dans un poëme didactique; car évidemment trop de détails, trop de digressions, en devenant fastidieux ou en rappelant trop la science, perdraient tout à fait le caractère de la forme littéraire. Mais c'est surtout dans Tœuvre dramatique que la relation des règles avec les effets essentiels à la composition de cette œuvre littéraire peut être portée jusqu'à l'évidence : car ce n'est plus l'auteur qui parle, ce sont des personnages concourant à une action dont le spectateur voit le commencement, la complication et le dénoûment. D'après cette définition même le moyen de porter l'illusion au plus haut degré est certainement que l'auteur observe l'unité d'action, l'unité de temps et l'unité de lieu autant que possible.

Gardons-nous donc d'abolir ces règles, sous le prétexte de la médiocrité des productions littéraires qu'on attribuerait à une imitation servile d'écrits qui ne périront pas tant qu'il existera des sociétés humaines animées du sentiment du beau et douées du bon goût de la forme et du fond de l'œuvre littéraire !

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