DE LA MÉTHODE NATURELLE EN BOTANIQUE
H4. Si Tassociation des êtres d'après le degré de leur plus grande ressemblance mutuelle existe dans des lances anciennes (112), on ne peut s étonner de la retrouver dans des écrits de naturalistes qui ont précédé de beaucoup d'années les classifications faites explicitement d'après les règ-Ies de méthode naturelle. Et, à l'appui de cette opinion, je citerai ce que dit Antoine-Laurent de Jussieu de différenls genres de plantes établis par Tournefort en 1694, et par Lipné en 1737.
« Tels ont été ceux (les g-enres) de Tournefort, le « réformateur de la science en 1694; malg'ré cet « inconvénient, beaucoup de ses genres ont mérité d'é- « Ire conservés
« Cette connaissance des organes sexuels, recon- (( nus comme les parties essentielles de la fleur, fît « une nouvelle révolution dans la botanique, et « Linné, en 1737, en tira un parti avantageux pour « faire des g'enres mieux caractérisés, et dont la plu- « part sont maintenant admis (1 ) . »
11«^. Quelles conséquences doit-on déduire de ce qui précède ?
V C'est que le principe de la méthode naturelle a présidé depuis longtemps à rétablissement des genres en botanique.
2* C'est que Adanson et les de Jussieu ont senti, dans la dernière moitié du dix-huitième siècle, la nécessité de réunir les genres les plus analogues en familles.
Voilà leur gloire; voilà ce qu'ils ont fait de plus que Linné , et nous serons juste en ajoutant que Antoine-Laurent de Jussieu a fait en outre l'observation capitale que, parmi les caractères communs aux êtres constituant un même groupe, il efi est qui paraissent plus constants et dès lors plus importants que d'autres. Ce n'est pas toujours le nombre des propriétés ou des caractères communs aux êtres qu'on veut associer en un même groupe qui doit décider le naturaliste,
(i) Dictionnaire des Sciences naturelles j 3o* vol.. p.44o.
mais bien la constance et l'importance qu'il reconnaît aux caractères sur lesquels il fonde Fassociation, et là existe Textrême différence qui distingue la manière de voir de Jussieu de celle d'Adanson* Mais, simple narrateur de l'opinion commune, je n'examine pas si le principe de la subordination des caractères a été clairement défini et employé toujours d'une manière précise dans l'application.
116. Quoi qu'il en soit de cette réflexion, l'importance de l'observation de l'auteur du Gênera plantarum a été parfaitement appréciée par l'application que G. Cuvier en a faite explicitement à la classification des animaux. On peut donc dire que l'œuvre originale d'Antoine-Laurent de Jussieu se résume dans \e principe de la subordination des caractères qu'il a appliqué à la classification des plantes d'après la méthode naturelle.
117. Si nous nous élevons maintenant à la distribution des familles végétales en groupes supérieurs y en classes par exemple, nous verrons que les caractères de ces g*roupes supérieurs se rapprochent bien plus de ceux d'une méthode artificielle que des caractères d'une méthode naturelle. Cette observation, je la consignai dans \e Journal des Savants de l'année 4825, comme on le verra plus bas par les citations que j'en
iiO RAPPORT DE LA CHIMIE
extrairai; mais auparavant je reproduirai à Tappui de mon opinion les passag^es suivants des ÉléfnetUs de botaniqiCB de Adrien de Jussieit, botaniste fort dislingue, et le fils d'Antoine-Laurent de Jussieu.
«Celui (le caractère) de l'embryon marchait
^< évidemment en avant de tous les autres, et partag*eait « le règ*ne vég^étal en trois g-rands embranchements : « les acotylédonées , les monocotylédonées et les di- « cotylédonées. Après ce caractère , mais bien au- « dessous de lui, A.-L. de Jussieu plaça l'insertion des « étamines : hypog'yne, périgyne ou épigyne (1). . . »
« II y a deux parties distinctes à considérer dans « la méthode de Jussieu :
« 1° Le g'roupement des g-enres en familles;
« 2° La coordination de ces familles en classes, et « leur série. C'est presque toujours cette division en «classes, telle qu'elle est indiquée par le tableau « précédent, que les livres élémentaires se conten- <( tent de présenter sous le nom de cette méthode, « quoiqu'elle ne soit seulement que la partie la moins (( importante de ce grand travail. Le grand pas vers « l'établissement de la classification naturelle, c'était « celui des familles qui méritassent ce nom^ et c'est ce « qu'exécuta A.-L. de Jussieu (2). »
(i) Cours élémentaire d^ histoire naturelle. Botanique. Paris, 1844» P- S^6-
(a) 7rf., ibidj p. Say.
AVEC L*inSTOmE DES ÉTBES VIVANTS. 1^1
118. Après avoir lu ces citations, on ne peut nieltre en doute que la méthode naturelle de Jussieu ne dépasse pas Tordre des familles, et si Ton veut tenir compte des citations que j'ai faites (114) de Topinion d'Antoine-Laurent de Jussieu sur beaucoup de genres de Tournefort et de Linné, on peut résumer ainsi les travaux sur Thistoire de la méthode naturelle conformément à ce qu'elle a été exposée dans le Geriej^a plantarum.
119. Les botanistes qui ont précédé Adanson et les de Jussieu, notamment Tournefort et Linné, ont suivi le principe de la méthode naturelle dans les g'enres que leurs successeurs ont conservés, parce que ces gem*es sont bien circonscrits, leurs espèces respectives ayant plus de ressemblance mu tuellequ elles n'en ont avec les espèces de tous autres g'enres.
Les de Jussieu ont fait un grayidpas dans la connaissafice de la méthode naturelle en groupant les genres en familles naturelles; et Antoine-Laurent de Jussieu a attaché son nom à l'établissement du principe de la subordination des caractères, qui a été considéré comme une véritable découverte en philosophie naturelle.
120. Il appartient aux botanistes successeurs des de Jussieu de réduire les familles en ordres, en classes et en embranchements 7iaturels,
Si en pareille matière Texpression d'une opinion est permise à un homme qui, n'ayant pas. même la prétention d'un amateur, obéit à un sentiment émané de l'étude des analog*ies en toute chose, considérée en g^énéral, il exprimera ainsi sa pensée :
Lorsqu'on distingue les plantes en trois embranchements ou trois classes : les acotylédonies, les monocotylédoiiées et les dicotylédones, on ne peut admettre le même intervalle différentiel entre les trois groupes, car les plantes des deux derniers ont des cotylédons, tandis que celles du premier en sont dépourvues. Conséquemment, il me semble impossible de ne pas réunir les monocotylédonées et les dicotylédonées en un même embranchement, formé de deux classes tout à fait distinctes des plantes dites acotylédonées.
En outre, l'étude de ces dernières plantes ne conduirait-elle pas à établir diverses classes assez différentes les unes des autres pour établir des embranchements ? C'est ce qui me paraît vraisemblable.
lui. Enfin, qu'on me permette encore d'exprimer une opinion relative à l'inconvénient qu'il y a d'élever des g^enres au deg*ré de famille et des familles au degré d'ordre ou de classe, d'après le seul motif du grand nombre d'espèces cong-énéres et du g'rand nombre de g^enres composant une fatnille. Sans cri-
AVEC L'UISÏOIJŒ DES ÉTOES VIVANTS. 143
tiquer la facilité avec laquelle beaucoup de botanistes se laissent aller à multiplier les espèces, leur grand nombre dans un genre bien fait n'est point un motif de les répartir en plusieurs g-enres, car on évite rinconvénient que peut avoir un g^rand nombre d'espèces en divisant le genre en différentes seclions qu on disting^ue par des lettres de lalphabet; et cette manière de procéder, avantag*euse pour ménager les noms, serait applicable à des sections de familles que les lettres de l'alphabet distingueraient l'une de l'autre.
122, J'ai parlé de l'inconvénient qu'il y a pour la nomenclature d'élever les genres au degré de famille» et les familles au degré d'ordres ou de classes; mais il en est un plus grave, à mon avis : c'est d'élever la classe des monocotylédonées et celle des dicotylédonées ^wà^fp^édeY embranchement; car comparez les plantes de ces deux classes entre elles, et voyez s'il existe une différence aussi grande que celle qui distingue les animaux à'un embranchement d'avec les animaux de r embranchement subséquent; en outre, rappelez-vous l'observation faite plus haut (120), que les monocotylédoMes et les dicotylédofiées ont entre eux bien plus d'analogie que les acotylédonées ? Or^ pour atteindre le but auquel tend la méthode naturelle, l'analogie doit être aussi grande que possible entre les diffé-
ihli RAPTORT DE LA CHIMIE AVEC L'HISTOIRE, ETC.
rents degrés d'élévation des gToupes de plantes qu'entre les différents degrés d'élévation des grou- .^pes d'animaux.
125. Après avoir sig'nalé une part de la méthode artificielle dans les g^roupes de vég'étaux supérieurs au g^roupe des familles, je dois revenir sur les classifications antérieures à celles d'Adanson et des de Jussieu, afin de montrer que, si à partir des g'enres, les g*roupes supérieurs sont formés d'après la méthode artificielle, les g^enres bien faits appartiennent à la méthode naturelle. C'est donc la conséquence où je voulais arriver lorsque je me suis élevé contre la distinction des classifications botaniques faites au point de vue absolu, de manière que les unes sont dites exclusivement artificielles, et los autres exclusivement îiaturelles. Or l'habitude où sont beaucoup de savants de faire des distinctions absolues, en classant des choses en g^roupes qu'ils disent être absolument distincts les uns des autres, a des inconvénients de toutes sortes.
CHAPITRK IV.