DE LA MÉTHODE NATUBBLLE EN ZOOLOGIE
124, J'ai parlé de la méthode naturelle appliquée à la botanique avant de parler de son application à la zoolog-ie; en cela, j'ai suivi en quelque sorte l'ordre chronolog^ique adopté en France, conformément à l'opinion de G. Cuvier : l'illustre anatomiste considère en effet te Gefiet^aplaniarum comme la. première application qu'on ait faite de la méthode naturelle à la science des corps organisés, en même temps qu'il reconnaît A.-L. de Jussieu comme Tauteur du principe de la mhordination des caractères (115), principe qui éclaire la classification des animaux aussi bien que celle des végétaux.
i25. J'ai dit plus haut (117) que j'avais émis, en
io
1825, dans le Jowmaldes Savants, une manière d'envisag'er la méthode naturelle d'A.-L. de Jussieu, qui avait été confirmée en 4844 par Adrien de Jussieu. Je reproduirai fidèlement mes paroles parce qu'elles expriment encore mes opinions relativement aux analog^ies et aux différences que présente la méthode naturelle appliquée, d'une part à la botanique, et d'une autre part à la zoolog^ie.
« La méthode naturelle a été appliquée d'abord i( au règ^ne vég'étal, puis à Fensemble des g^roupes « de tout ordre du règfne animal, c'est-à-dire aux et règ^nes qui présentent exclusivement à Tobservac( tion des individus représentant des espèces toutes t( faites. » J'interromps ma citation pour faire remarquer que l'afticle du Journal des Savants, auquel je l'emprunte, ayant pour objet l'examen de la minéralog'ie de Beudant, je disais que le règ'ne minéral ne présente pas des espèces toutes faites, du moins toujours, parce que beaucoup de substances inorg^aniques sont des mélangées ou des combinaisons indéfinies, lors même qu'elles sont cristallisées et que 5 en définitive, l'analyse chimique est toujours nécessaire pour les disting*uer avec certitudCi Je reprends ma citation : a Mais la méthode « naturelle donne des résultats différents pour les rt deuxrèg^hesi
« Dans le rôg'ne vég-étal, elle a conduit à établir
WEC L*IIIS1X)IRE DES ÊTRES VIVANTS. l/i7
« des familles plus ou moins naturelles, c'est-à-dire « que, dans celles qui le sont au plus haut deg^ré, il « suffit d avoir \^ une espèce pour reconnaître « toutes les espèces de cette famille qu'on peut ren- « contrer lînais^ilfatit l'avouer, lorsqu'on veut coordon- « tierces familles enti*e elles, les rapprocliements auxquels « on est conduit rejjosent bien souvent sur des caractères « artificiels; et quant aux familles comprises dans les « luonocolylédonés et ]es dicotylédones, il est im- « possible de les échelonner de manière que les « unes puissent être considérées comme étant « douées d'une organisation plus simple que les « autres. »
« Dans le règne animal, la méthode naturelle «conduit à des résultats bien plus satisfaisants. « Outre la possibilité d*établir des genres et des fa- R milles fondés sur des ressemblances aussi grandes « que celles que présentent des genres et des fa- « milles de végétaux, notis avons en outi^e des moyetis « fèchelonmr^je ne dis pas les familles, mais les groupes « plm élevés, tels que les classes. Que l'on prenne pour " imit Je dl^part les mammifère^, dont t organisation est '' la plus complète, et celle que nous pouvons le mieux ay>- " précier par les rapports nombreux qu'elle a avec la nôtre, '• m établira une échelle descendante d'organisation dans « les autres classes (ï animaux, dont les échelons seront, a « de légères exceptiom près^ placés dans le même ordre
Iii8 RAPPORT DE LA CIIIMIE
« par tous les nationalistes. Mais si Ton veut échelonmr « les ordres dune même classe et surtout les familles d'un « même ordre, en commençant toujours par les « g^roupes dont Torg^anisation est la plus élevée, les « difficultés augmenteront et conséquemnient il ne (( régénéra plus le même accord que pour la subor- (i dination des classes (1). »
126. La g^rande difficulté que présente la classification en séries, proposée par difîérents naturalistes, c'est que les espèces de. corps vivants sont bien autrement complexes par Tensemble des rapports mutuels de leurs propriétés. ou attributs, que ne le sont les séries arithmétiques ou g'éontétriques exprimées par des nombres. A la vérité, les propriétés prises pour caractères des espèces, distribuées en g'cnres, familles, ordres, classes, etc., n'étant (ju'en petit nombre relativement aux propriétés que la classification n'énonce pas, la distribution des espèces en séries est plus facile qu'elle ne le serait dans le cas contraire, où toutes les propriétés seraient prises en considération. Mais il arrive, lorsqu'on examine des espèces classées en séries depuis un certain temps, que les rapports mutuels sur lesquels repose la distribution des espèces sont rare-
(i) Journal des Savants, Année i8a5y page 617.
ment conservés. Dès lors, à raison de nouveaux rapports que Ton croit plus naturels que les anciens, on est conduit à changer la classification des espèces de celles même qu'on croyait le mieux connaître.
127. Si l'on tend à classer les espèces d'animaux d après leurs deg'rés respectifs d'org'anisation, de manière que les premières sont jug'ées supérieures à celles qui les suivent, il s'en faut beaucoup que, dans ces classifications, les espèces supérieures, du moins celles des mammifères, par exemple, occupent des places parfaitement en harmonie avec les degrés respectifs des facultés que l'on fait dépendre de l'intelligence et même de l'instinct.
128. A quoi cela tient-il ? A ce que tout en reconnaissant g'énéralement l'influence exercée par un certain déveleppement du système nerveux sur les facultés dont je parle, si on prend en considération les formes du cerveau et même les traits de la physionomie, quand il s'ag'it des individus de l'espèce humaine, examinés au point de vue respectif de leurs facultés intellectuelles, nous n'avons rien encore de précis, malg'ré de nombreuses tentatives, pour juger des qualités intellectuelles d'après l'observation des organes, en en considérant la forme, l'étendue relative qu'ils occupent, la structure et les pro-
150 KAPTOUT DE LA CHFMIK
portions respectives de leurs tissus constituants; car cette observation, toute physique, ne donne rien de précis sur l'activité dont les organes soumis à Texamen sont doués à Tétat vivant.
129. Le peu de relation qu'une observation attentive aperçoit aujourd'hui entre les organes et les facultés de Tordre le plus élevé que nous attribuons aux animaux, estr-il conforme à l'importance que la philosophie doit se faire de la méthode naturelle? Je ne l'ai jamais pensé; mais cette opinion admise, il serait fâcheux qu'on voulût suppléer à l'observation, en cherchant à modifier, sous le prétexte de rectifier des rapprochements qui reposent sur des faits qu'on a lieu de croire exacts. Dès lors, je n'hésite pcHnt à dire que l'on doit continuer la marche suivie aujourd'hui par les anatomistes et les zoologistes les plus distingués, mais avec la condition expresse de donner une attention toute particulière^ la relation que peuvent avoir les facultés appelées intellectuelles et instinctives avec les organes, tels qu'ils se présentent à l'observation savante, afin de savoir en définitive s'il existe réellement une harmonie satisfaisante entre ces facultés et ces mêmes organes.
150. La conséquence de l'état de choses que je viens de signaler est qu'en disposant les espèces, les
AVEC LIilSTOrRE DES ÊTRES VIVANTS. 151
genres, les familles d'un même ordre, d'après la considération d'une org'anisatîon physique jug'ée supérieure à Torg^anisalion physique d'espèces appartenant à un ordre différent, on pourra apercevoir dans celui-ci des espèces supérieures en facultés intellectuelles à des espèces du premier ordre.
Par exemple, Tordre des quadrumanes précède l'ordre des carnassiers, et celui-ci précède les ordres des marsupiaux, des rongeurs, des édentés et des pachydermes auxquels appartiennent l'éléphant et le cheval {Règne animal ûe Cuvier).
131. Si vous' motivez la supériorité de l'ordre des quadrumanes par la supériorité de l'orang^-outang», du chimpanzé et du gorille, singes que l'on a toujours consiclérés comme les êtres les plus rapprochés de riiomme par leur organisation physique et par des faimltés intellectuelles supérieures à celles des autres animaux mammifères, n'est-il pas évident que les makis, quadrumanes comme les singes que je viens de nommer, comparés à l'égard de rintelligence avec les carnivores des genres chien et phoque, seront tout à fait inférieurs à ceux-ci. Il y a donc désaccord entre l'organisation physique et les facultés intellectuelles; car, aux yeux de tous, le chien est bien supérieur, comme animal intelligent, au makis. Même résultat pour le phoque.
i62 RAPPORT DE LA CHIMIE
152. Ma conclusion est donc qu'bn ne peut rang*er les espèces animales dans une série unique , comme Bonnet et de Blainville ont tenté de le faire à des époques différentes : et, après avoir réfléchi aux séries parallèles, proposées par plusieurs naturalistes, je n'y ai vu que de vains palliatifs au vice radical de la série unique, et sans doute, des études ultérieures ne manqueront pas d'altérer la rectitude des séries parallèles en oblig-eant le naturaliste à disposer ses espèces entre les ljg*nes mêmes de ces séries de manière à le ramener ainsi à la classification dite réticulée l
155. Je conçois un mode de classification exempt des inconvénients que présentent une série unique et même des séries parallèles; mais je n'ai nulle prétention à établir un ^stème de zoologie, je me borne à exposer quelques idées propres à faire disparaître les inconvénients dont je parle, en appliquant mes vues à la disposition de quelques-unes des espèces de l'ordre des quadrumanes et de Tordre des carnassiers, classées d'après le mode que j'appelle par étages. Ces espèces sont disposées sur deux plans superposés horizontalement ; le plan supérieur reçoit les quadrumanes et l'inférieur les carnassiers.
Les espèces considérées par les naturalistes -ana-
tomistes comme les plus parfaites, occupent la parlie centrale du plan; les autres espèces sont disposées autour des premières et à des distances d'autant plus grandes du centre que leur org^anisation est jug*ée moins parfaite.
S'il existe des moilifîcations d'org'anisation trèsdiverses, on place les espèces qui les présentent sur des rayons différents partant du centre.
Et s'il existe des modifications analogies entre les espèces de g'enres différents, on dispose ces g'enres sur un même rayon et Ton fait ainsi une série d'espèces.
ISI". Ne. sachant pas si l'orang'-outang*, le chimpanzé et le g-orille doivent être considérés comme différents d'organisation au point de vue de leur supériorité respective, je les dispose sur la circonférence d'un cercle dont le centre est celui du plan. Leur place se trouve à Textrémité des trois rayons qui divisent la circonférence en trois arcs de 120* chacun. S'il Venait à être prouvé que les trois espèces diffèrent réellement d'org'anisatîon au point de vue de leur supériorité respective, il faudrait les mettre à des distances différentes du centre , el toujours sur leurs rayons respectifs.
Plmi des Quadnunfineii.
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AVEC I/fllSTOIflE DES ÊTRES VIVANTS, 155
155. Je placerai le plan des carnassiers au-dessous de celui des quadrumanes et je mettrai au centre les espèces les mieux organisées, à savoir : le chien, le phoque, l'ours et le chat.
Sur le rayon tiré d'un petit cercle dont te chat est censé être aussi le centre, je placerai le guépard.
Sur le rayon tiré d'un petit cercle dont le chien est censé le centre, je placerai la civette, puis la. genette.
Sur le rayon tiré d'un petit cercle dont le phoque est censé le centre, je placerai V otarie, \enhydre, et la loutre^ puis la marte à l'extrémité.
Enfin, sur le rayon tiré d'un petit cercle dont Xotirs est censé le centre, je placerai le subursus, le mêlé s ^ et ce rayon, comme le précédent, aboutira h la marte.
De sorte que Tartifice que je propose permet de ranger les espèces en séries converg'entes aussi bien qu'en séries diverg-entes et de représenter à Tceil les intervalles différents séparant les espèces d'une même série.
CuntAiitorfl*
VVKC L'HISTOIRE DES ÊTRES VlVAN'l^S. 157
156. Les avantag'es de la distribution par étages des espèces zoolog-iques sont incontestables, car elle se prête à représenter aux yeux toutes les relations que Tesprit peut apercevoir entre ces espèces.
1* Si un ordre ne présentait qu'un type d'org*anisation dans les g-enres et les espèces qui le composeraient, un seul rayon tiré du cercle du plan représenterait l'ensemble de ces espèces, et le tableau indiquerait clairement ce fait.
2° Si un ordre présentait ji ^s:^ — T"^ » J^' ^^^ sé»ies parallèles d'essff i^"-^lJé!-4^M^.î" pèces aussi rigpoureusement
déterminées dans leurs distances respectives que le sont les termes de séries numérirjiies, vous traceriez des circonférences concentriques, vous prendriez des points équidistanls sur la courbe de moindre r^yon que vous distin- •^ueriez par les lettres a, a, «", a!", a}"", a'', à'K,., et vous tireriez de ces points des droites parallèles ; au point d'intersection avec la deuxième courbe, vous écririez les lettres b, h\ V\ l)\ h'\b\ b""'... ; sur les points d'intersection de la troisième courbe, les lettres c, d, c"^ c'", &'', c", c^\,., et ainsi de suite.
Cette figure indiquerait qu'il nV a pas un type unique d'org^anisation, mais bien qu'il existe autant
158 RAPTORT DE LA QJIMIE
de types a, a!, a", a'", n'\ a\ a"\.. qu'il y a de têtes, de^séries.
3° Si un ordre présente des séries converg'entes, le second tableau montre la facilité avec laquelle on les présente. Ainsi le phoque et ses dérivés d'une part, et d'une, autre part Tours et ses dérivés, sont sur deux lig'nes qui aboutissent à la marte.
4* Si un ordre présente des séries diverg'enles, cas le plus ordinaire, je crois, du moins dans la classe des mammifère^, le premier tableau témoig^ne de la manière de satisfaire à cette condition.
5** On peut par des lignes établir des rapports entre les diverses espèces d'un même plan.
• 137. Que l'on voulût établir une relation entre deux espèces placées à deux étages consécutifs, on y parviendrait, en tirant une lig'ue dans un plan vertical passant par les deux points dont il s'agirait de montrer la correspondance. Par exemple, s'il s'agissait du galéopithèque du premier tableau et des" chéiroptères du deuxième, oh tirerait du premier point aU deuxième point une ligtw obliqua aux deux plans;
Si Ton avait quelque motif de vouloir que cette ligne fût une verticale (les deux plans sont supposés horizontaux), on satisferait à cette condition à l'aide A' xxne convention (^altitude que je vais expliquer:
AVEC L'HISTOIRE DES ÊTRES VlVAN'i'S. 150
Du point guléopilhèque du premier plan on lirerail une perpendiculaire au deuxième plan et on la prolongperail quelque peu au-dessous, c'est précisément à Textrémité inférieure de cette lig'ne qu'on imagfinerait la place des chéiroptères, d'après la convention que Ton compenserait par abaissement ce que le rapproclietiient du centre tendrait à élever l'organisation des chéiroptères, qui dans ce tableau sont plus éloig'nés du centre que ne l'est le g'aléopithèque. Si le cas était inverse, c'est-à-dire que le çaléopithèque fût plus éloigné du centre du premier plan, que les chéiroptères ne le sont du centre, du deuxième plan, on reculerait leur place de ce centre et on compenserait Féloig^nement par une élévation dans le sens de la verticale. Ces deux cas mgntreijt que la compensation d'altitude serait tiégative (^) dans le premier cas, et positive (-f-) dans le second.
l38. En résumé, on voit :
1' Conmienl sur le plan des quadrumanes l'orf^nisation des espèces s'affaiblit à mesure qu'on s éloigne du centre.
2' Gomment la forme principale va en s'affaiblissanl sur le rayon partant du centre et sur lequel se trouve une des trois formes les plus parfaites des quadrumanes:
160 IlAProUT DE LA CHIMIE
3** Comment il est possible de représenter les modifications que peuvent affecter des formes qui ne rentrent pas dans Tune des trois formes centrales.
4° Comment il est possible, en opérant la distribution des espèces de carnassiers sur le plan inférieur au premier, d'établir une' correspondance entre des espèces de carnassiers et des espèces de quadrumanes.
5* Comment, si le chien est inférieur aux singles les plus parfaits, il en est rapproché bien plus que les makis ; car si dans le sens vertical il y a infériorité de haut en bas, cette infériorité peut être bien moindre qu'entre deux espèces du même plan qui se trouvent à des distances considérables Tune de l'autre.
6° La possibilité par des attitudes différentes prises sur chacun des plans où se placeraient des espèces d'un» même g'enre présentant une notable différence dans leurs facultés intellectuelles de faire saisir de nouveaux rapports entre les espèces de deux ou plusieurs plans superposés.
Je crois en avoir dit assez pour donner une idée juste des avantagées de la dhfribtftion des espèces zooloffîqiwspar étages. Elle est applicable à la classification des races humaines ; à celle des espèces d'un g'enre; à celle des g^enres d'une famille; à celle des ordres d'une classe; et à celle des classes d'un embranchement.
139. L'importance des facultés attribuées à l'inlelligence et aux instincts est telle à mon sens, que dès à présent on doit les prendre en considération, lorsqu'il s'ag'it de classification, parce que leur existence se manifestant par des phénomènes, ces facultés appartiennent nécessairement à l'organisation, et toute classification qui sera établie comme si elles n'existaient pas laissera quelque chose à désirer.Mais iJ convient d'en tenir compte avec la réserve que la science restant ce qu'elle est actuellement, on se gardera de déranger l'ordre suivant lequel on subordonne les espèces zoologiques les unes aux autres, comme je l'ai dit €d;j)lidtemmt plus haut (129). Il me parait donc utile que si, en les classant par étages, des espèces paraissent à cause de leur organisation devoir être placées au centre relativement à d'autres espèces évidemment plus intelligentes, il faudra tenir celles-ci éloignées du centre ; mais on en fera la remarque explicite afin que les personnes qui partagent mon opinion cherchent si ce résultat, que je trouve opposé au but de la méthode naturelle, telle r|ue je me la représente, ne peut, après un examen approfondi, être expliqué conformément à cette méthode, parce que cette recherche conduirait à trouver dans l'organisation physique des faits qui auraient échappe jusque-là à l'observation et dont l'importance conséquemment n'aurait point été appréciée.