‹ Histoire des conquêtes et de l'administration de la Compagnie anglaise au BengaleChapitre 10 sur 21 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

État del'Hindoustan depuis la subversion totale de

l'empire.

Après ce que nous avons dit dans le chapitre précédent , rien ne donne un exemple plus frappant de l'instabilité des puissances humaines, que le contraste qu'on verra dans celui-ci.

Nous ne nous arrêterons pas à décrire en détail comment l'invasion de Nadir Schah, en 1739, affaiblit l'empire, et le démembrement qui s'en fit sous l'empereur Mahomed Schah, qui réçnait quelque temps après : nous renvoyons aux différents auteurs qui ont traité de l'histoire moderne de l'Hindoustan Les soubabs ou gouverneurs de provinces s'emparèrent de celles (jui leur étaient confiées; les rebelles devinrent indépendants à force de carnage et de meurtre; ils abolirent les lois et les usages établis , et ils répandirent dans tout l'empire la dévastation et la misère. « Le a pays (1) , déchiré par les factions et les guerres « civiles, gémissait dans la confusion et le dé- « sordre. Les lois et la religion étaient foulées « aux pieds, et rien n'arrêtait plus le brigandage. « Les crimes les plus atroces se commettaient « tous les jours ; chacun, pour se venger, s'ef-

(1) Dow's Hindostan.

« forçait d'en inventer de nouveaux. On ne re- « connaissait plus aucune liaison de parents, « d'amis, de société ou de gouvernement; et « chaque individu , comme s'il eût été au milieu « d'une forêt parmi des bètes farouches, ne poua vait compter que sur la force de son bras. »

Depuis le règne de l'empereur Aureng-Zeb, il y a toujours eu plusieurs princes du sang en prison. Les usurpateurs, suivant qu'ils le trouvaient convenable à leurs desseins ambitieux (1), les en tirèrent quelquefois pour les proclamer empereurs de nom ; mais ces malheureux empereurs n'étaien; que le jouet et l'instrument de la perfidie de leurs officiers. C'est ainsi que l'Omrah Gazi-al-Deen-Khawn, qui était trésorier des troupes de l'empire, détrôna, en 1753, son maître l'empereur Ahmet Schah, fils aîné et successeur de Mahomed Schah. L'empire de l'Hindoustan, qui jusque alors avait été si florissant, s'anéantit à cette époque. Quoiqu'il y ait toujours eu depuis quelques prétendants à la couronne, à proprement parler, il n'y a point eu d'empereur. Les provinces anciennement tributaires de Delhi se sont détachées pour former autant de gouvernements séparés et indépendants.

Le rebelle Gazi-al-Deen-Khawn, après avoir détrôné son souverain, le fit mettre dans un ca-

(1) Les exemples de ce traitemeat ont été fréquents depuis le temps de Nadir Schah. Voyez les Lettres édifiantes^ vol. 28, p. 227. Voici les paroles du P. Griinod dans une lettre datée d'Ispaban, le 20 août 1750 : < Depuis la mort de Nadir Schah , il y a eu cinq rois : « trois ont été massacrés; le quatrième aveugle, le « cinquième a été proclamé depuis peu; c'est un en- « fant. Il n'a été fait roi, dit-on, que pour la montre, « et pour donner l'occasion à ceux qui l'obsèdent de * tirer des sommes considérables des villes éloignées. »

chot où plusieurs autres princes du sang royal étaient déjà renfermés. 11 lui fit ensuite crever les yeux par un homme qui avait été longtemps son chirurgien.

Comme Gazi avait besoin pour ses projets d'un nouvel empereur, il tira de prison le prince Yazal-Deen , qu'il plaça sur le trône de Delhi , sous le nom de Allum Guuer. Ce monarque lui devint bientôt aussi incommode que son prédécesseur ; afin de s'en débarrasser, il Vattira dans un piège, et le fit assassiner au mois de décembre 1759.

Le scélérat qui se jouait ainsi de la vie des empereurs, qu'il créait à son gré, se servit, après cet assassinat, d'un troisième prince qui était en prison, pour remplir le trône de Delhi. Il l'y fit monter sous le nom de Schah Jehan. Enfin , ses projets d'ambition furent renversés par l'invasion des Marattes, qui le vainquirent dans une bataille en 1761. Il crut alors qu'il était à propos d'abandonner la scène où il avait répandu si souvent le sang des empereurs, et il s'enfuit dans le pays des Jates.

Le fantôme d'empereur Schah Jehan resta sur le trône de Delhi Quelques semaines. Les Marattes qui venaient de conquérir le pays, le ren-

mirent à sa place Jehan Bukht , fils aîné d'Ally Gohar, autre prince de la famille de Tamerlan, que Gazi-al-Deen avait, parmi tant d'autres, retenu prisonnier d'Etat. Ce prince, Ally Gohar, est le même que la Compagnie anglaise créa ensuite empereur de V Hindoustan.

Au milieu de la confusion et de l'anarchie de l'empire, un homme obscur, Akhmet Abdalla, chef de la nation des Durannies , ou Abdallas , avait usurpé toutes les provinces cédées à la Perse par Mahomed Schah , et était devenu très-

voyèrent en prison après l'avoir

Suissant. II fit d'abord une première invasion ans l'Hindoustan, et combattit plusieurs fois les Marattes, pour savoir qui placerait un valet-roi sur le trône de Delhi. Le 8 février 1760, ii rentra une seconde fois dans l'Hindoustan, et défit entièrement ses ennemis. L'empire de Delhi n'avait plus d'autorité que sur la province du même nom ; les Marattes y avaient nommé roi le jeune Jehan Bukht. Akhmet Abdalla voulut bien confirmer leur élection. Il exigea seulement du jeune monarque un tribut annuel pour les provinces qu'il lui laissait ; et après l'avoir mis sous la garde d'un chef rohilla, une de ses créatures,

Sur ces entrefaites, le prince Ally Gohar trouva moyen de s'échapper de la prison où il était confiné avec plusieurs de ses frères , et il eut le bonheur de tomber en des mains moins sanguinaires que ses autres compagnons d'esclavage et d'infortune. Il s'adressa à la Compagnie anglaise , qui , après lui avoir fait essuyer bien des refus et des humiliations, voulut bien le créer Grand Mogol.

Incapable sans doute alors de lui conférer la couronne à laquelle elle venait de le nommer, la Compagnie anglaise abandonna Ally Gohar. Sans ressources et sans protecteur, il mena une vie errante pendant neuf mois ; mais le fameux Gazial-Deen le fit bientôt saisir et remettre de nouveau en prison. Ses malheurs augmentèrent son intrépidité et son courage ; un acte de bravoure le délivra de ses fers, et il alla se réfugier chez un chef maratte nommé Ittul Row , qui le protégea quelques mois, en ravageant et pillant le pays en son nom. Mécontent de son nouveau protecteur, il implora les secours de Nigib-al- Dowlah, chef des RohiUas. Celui-ci, ne jugeant

pas à propos de lui accorder la grâce qu'il demandait, le malheureux prince s'adressa à Sujahal-Dowlah (i), soubab d'Oude. Ce soubab, jouissant dans l'indépendance du fruit de ses usurpations, crut qu'il ne devait point se mêler des affaires de ce mendiant. Il fit à AUy Gohar une petite aumône, et lui ordonna de quitter ses domaines.

Notre prince errant, dédaigné par tous ceux qu'il tâchait d'intéresser en sa faveur, ne sachant que devenir, se retira chez Mahomed Kully Khawn, nabab d'Illahabad. Comme il avait eu la précaution d'obtenir de l'empereur Allum Gueer, son père , une concession de la soubabie du Bengale, il concerta avec Mahomed Kully Khawn les moyens de s'emparer de cette province.

Après avoir rassemblé, vers la fin de décembre 1758, une armée d'aventuriers désespérés et de zemindars (2) mécontents, ils marchèrent vers le Bengale pour en prendre possession. Lord Clive, gouverneur de la Compagnie anglaise, avait enlevé, au mois de juin de l'année précédente, cette province à Sujah-al-Dowlah , qui en était nabab , pour la donner à un de ses officiers nommé Mir Jaffier AUy Khawn.

AUy Gohar réussit très-mal dans cette expédition. Les Anglais eurent tant de mépris pour sa personne et si peu d'égard pour ses prétentions, que le colonel Clive, à la demande de Jaffier Ally Khawn, qu'il avait fait soubab du Bengale,

(1) Le même qui , en 1764, fut chassé de ses domaines par la Compagnie anglaise, et que lord Clive rétablit ensuite, après son arrivée à Calcutta.

(2) Sorte de grands fermiers qui tiennent à bail les terres du gouvernement.

se mit en campagne pour punir les rajahs qui avaient osé se joindre au fils de l'empereur (4). Ally Gohar écrivit une lettre très - pathétique à lord Clive ; il lui dit entre autres choses : a Je ne « forme aucun projet contre la vie ou le gouver- « nement de Mir Jaffier; j'ai seulement levé « une armée pour faire tête au visir ; et si Dieu « favorisait mon entreprise, vous pourriez dis- « poser de mes biens ou de ma personne en votre « iaveur ou en celle de la Compagnie. » Lord Clive ayant communiqué cette lettre au fils du nabab et à ses ministres , on convint unanimement « qu'il serait dangereux d'avoir un prince « du sang dans quelques-unes des provinces. » Lord Clive renvoya le député avec une réponse respectueuse et un présent de quatre mille livres sterling. Le prince fut si charmé de ce procédé, qu'il écrivit à lord Clive une seconde lettre , où il lui disait « que ses bontés pour lui l'enga- « geaient à se mettre sous sa protection. » Le colonel Clive lui marqua alors pour toute réponse : « J'agis par les ordres de Mir Jaffier Ally « Khawn , et je ne puis pas vous conseiller de « vous mettre entre mes mains. » Il crut, en outre, que, pour intimider les puissances voisines et prévenir les troubles qu'elles pouvaient désormais occasionner dans les provinces du Bengale, il devait témoigner son ressentiment à Sujah-al-Dowlah, qui avait assisté Ally Gohar. 11 lui fit dire par un député : « Comme vous ne « pouvez pas ignorer l'amitié inviolable qui 7*ègne « entre Mir Jaffier et moi , je suis surpris que « vous ayez eu l'audace d'envoyer des troupes

(1) Luke ScraftoiVs Reflcctions on the governement of Uindostan, p. 159 et suivantes.

« dans le Bengale. Si vous persistez dans vos « sentiments d'inimitié contre nous, vous devez a l'avouer franchement ; dans ce cas y j'irai vous « en demander raison Vépée à la main. » Il n'était pas alors de l'intérêt des Anglais de reconnaître l'autorité de ce prince; mais quand ils avaient besoin des empereurs pour favoriser leurs projets, ils leur donnaient le titre de souverains. Si nous examinons ce qui se passait en même temps de l'autre côté de l'Inde, sur la côte de Malabar, nous verrons que la Compagnie anglaise, voulant s'emparer du port et de la ville de Surate, faisait au Mogol, père d'Ally Gohar, une apologie de ses intentions. Cette pièce est trop curieuse pour ne pas l'insérer en entier au bas de la pagé, telle qu'elle fut présentée en 1759 à l'empereur, par M. Spencer, qui fut ensuite gouverneur du Bengale (1).

(i) Remontrance en faveur de la Compagnie anglaise, faite au Mogol , en 1759, par Jean Spencer.

« Les firmans royaux des prédécesseurs de Votre « Majesté ont toujours favorisé le commerce que font « les Anglais à Surate; cependant les Siddées usurpent « aujourd'hui dans la ville une autorité illégitime: ils « en hâtent la ruine et ils y introduisent le trouble et la « confusion. Ils disposent arbitrairement de la vie et « de la propriété des sujets de Votre Majesté, et même « des Anglais que vous voulez bien protéger. En un « mot, Surate est tellement accablée par les oppresa sions des Siddées, que Ton ne fait plus aucune at- « lention aux ordonnances de Votre Majesté. Les choses « en sont venues au point que les Siddées, qui devaient « tenir la barre du port toujours ouverte, l ont fermée « entièrement pendant plusieurs mois et en ont défendu « l'entrée du côté de la mer, à l'aide d'une flotte con- « sidérable commandée par Sancrajée Punt, et, du côté « de la ville, au moyen d'une grande armée, ce qui a « causé un notable préjudice à la ville et à ses habi- « tants. On avait de très-fortes raisons de croire que si « l'on ne s'empressait pas de prendre des mesures effi-

Le Bengale fut en paix pendant quelques mois; mais, en 1760, Ally Gohar renouvela ses entreprises sur ces provinces. Toutes ses tentatives eurent un mauvais succès ; mais elles trou-

t caces et rigoureuses pour s'opposer à ces brigands, votre « fameuse ville de Surate, le seul port des bons musul- « mans et le tombeau de votre prophète, allait être pro- « fanée. Dans cette circonstance, toute la ville a jeté les « yeux sur nous, comme les seuls ayant des forces sufHt santés pour la délivrer des malheurs qu'elle ressent « et dont elle est menacée pour la suite. Nous n'avons « d'autre projet dans cette partie du monde que de « commercer et non d'envahir et de gouverner des villes « ou des pays. Cependant, comme tous les habitants « de Surate, petits et grands, m'ont sollicité d'en « prendre le gouvernement, et que j'ai vu que c'était « pour le bien de la place, j'ai écrit sur ce sujet au « général de Bombay , qui a fait des frais immenses « pour envoyer une escadre de vaisseaux remplis de « soldats courageux et de toute sorte de provisions de « guerre. Tai eu le bonheur de rendre à la ville et à h ses habitants la sûreté et la paix que les Siddées « leur avaient enlevées, et de faire exécuter les ordres « de Votre Majesté Impériale. Nous maintiendrons « dans cette place Vautorité de Votre Majesté, autant « qu'il sera en notre pouvoir : nous sci ons toujours « disposés à ses ordres. Le gouvernement de Bombay « et moi n'avons d'autre intention que de posséder pour « Votre Majesté le château et la ville de Surate : de « tenir pour votre avantage la barre du port et la mer « ouvertes contre quiconque voudrait contrevenir aux « lois qui l'ordonnent expressément. Nous n'emploie- « rons pas à d'autres usages, comme on a fait jusqu'à « présent, le tunkhaw (*) que vous avez destiné à cet « effet. C'est ainsi que nous sommes venus à bout « d'écarter les ennemis qui désolaient la ville par terre « et par mer. Nous sommes toujours prêts à défendre « la ville et le château et tous les habitants: nous es- * pérons les faveurs de Votre Majesté envers la Com- « pagnie anglaise. 1 An account ofthe Warin India by Bichard Owen Cambridge. Lond. Jefferys. in-i°, 1761, pag. 226.

( •) Revenu destiné par le Mogol & l'entretien d'une flotte.

blèrent le pays pendant trois ans. Il offrit souvent de se mettre à la disposition des Anglais , ainsi qu'on le voit par une lettre qu'écrivit de Calcutta, le 14 juin 1760, le gouverneur Holwell (1) au commandant de Tannée. Enfin, au milieu de toutes ses campagnes , il fut réduit à une telle extrémité, que le 8 février 1761 il se rendit au major Garnac , qui commandait l'armée anglaise à Gaya, dans la province de Behar. On écrivit alors de Delhi au prince , que l'empereur Allum Gueer, son père, avait été assassiné; il réitéra auprès des Anglais ses instances et ses offres, pour les engager à l'aider à exécuter le

Srojet favori qu'il avait formé depuis longtemps, e recouvrer le trône de Delhi. Il s'aperçut bientôt que les Anglais ne feraient rien pour lui, sinon de le proclamer à Patna empereur de nom , sans lui donner des secours suffisants pour prendre possession de sa dignité. Contraint de chercher un autre asile, Ally Gohar quitta les Anglais le 21 juin 1761 , et sortit le même jour de la province de Behar.

Ce prince infortuné, au comble de tous les malheurs, n'avait d'autre ressource que d'implorer de nouveau la protection de ceux même qui l'avaient toujours rebuté. Il va trouver le

(1) Lettre de M. Holwéll au générai-major Caillaud. « Le prince est dans une situation si déplorable, qu'il « écoutera sûrement avec reconnaissance et plaisir « toutes les ouvertures que nous voudrons lui pro- « poser, et que, sans hésiter, il accordera un flrman « qui nomme la Compagnie soubab perpétuel de la « province. Je vous ai aéjà dit que, dans les deux « lettres qu'il m'a adressées, il offre carie blanche à la « Compagnie. Je ne doute pas qu'il ne vous ait écrit la « même chose. » India tracts by Ilolweel and friends Lond. liecket, 1764, in-4<>. p. 52.

nabab Sujah-al-Dowlah , contre qui il venait de faire la guerre , et dont il avait été autrefois le prisonnier. Celui-ci, nour tout accueil, le fit jeter une seconde fois dans un cachot et garder de près. Sa proie pouvant lui être bonne à quelque chose, il s'en servit pour ses projets particuliers, comme Gazi-al-Deen, les Marattes et Abdalla s'étaient servis des autres princes du sang.

Cossim Ally Khawn, ayant été chassé par les Anglais, vers la fin de 1763, de la soubabie du Bengale, se retira, avec son trésor et quelquesuns de ses adhérents, dans les domaines de Sujahal-Dowlah, qu'il détermina à se joindre à lui pour reprendre la province qu'on venait de lui enlever. Sujah-al-Dowlah, au mois de février 1764, entra dans la province de Behar avec des troupes considérables, amenant avec lui le prince Ally Gohar, Jont les titres et les droits , comme fils d'empereur, pouvaient être avantageux à son projet. L'armée anglaise, commandée par le major Hector Munro, rencontra Sujah-al-Dowlah à Buxar, le 23 octobre 1764; et après un combat très-opiniâtre, le défit et le poursuivit jusque dans ses propres États. Ally Gohar tomba dans les mains du vainqueur.

La Compagnie anglaise , depuis cette époque , fut maîtresse de ce prince ; elle avait devant les

Îreux trop d'exemples de la manière dont le plus brt se servait de ce vil instrument, pour ne pas les imiter. Cependant elle le traita d'abord avec plus d'amitié que tous ces autres brigands qui se battaient pour savoir à qui le tiendrait en prison. Tant qu'il fut dans le camp des Anglais, on lui donna une certaine somme pour sa subsistance journalière. Telle était la situation de ce malheureux, qu'on appellera, si l'on veut, empereur, grand Mogol, Schah Allum l'invincible ou roi du monde.

Les Anglais, non contents d'avoir repoussé le nabab Sujah-al-Dowlah de la province de Behar, allèrent Fattaquer dans ses domaines et vinrent à bout de l'en chasser. Comme on ignorait alors en faveur de qui les Anglais disposeraient de ces provinces, Ally Gohar, le 22 novembre 1764, envoya du camp de Benarès une lettre au président et au conseil de Bengale, dont voici la copie :

a Si vous conservez ce pays, je vous prie de « m'en mettre en possession et de faire voir que a je suis protégé par les Anglais, en me donnant « un petit détachement de troupes <jue j'entre- « tiendrai à mes frais. Si l'ennemi vient m'atta- « quer, je tâcherai de me faire des protecteurs et « des amis dans cette province, afin que, avec mes « propres soldats et le petit détachement que « vous m'aurez laissé, je puisse me défendre « sans vous demander d'autres secours. Je vous « paierai annuellement sur les revenus du pays « tout ce que vous exigerez. Si vous faites, contre a votre intérêt , la paix avec le visir (1) , je serai « forcé de retourner à Delhi. Je ne puis pas me « remettre de nouveau dans les mains d'un « homme qui m'a si maltraité. Je n'ai point « d'amis sur qui je puisse compter que sur les « Anglais. J'aurai toujours pour eux le respect o et la considération que méritent leurs procédés « à mon égard. Il est temps qu'ils prennent pos- « session d'un pays si abondant en richesses et « en trésors. Je serai content de tout ce qu'il leur « plaira me donner. Les Rohillas seront toujours « ennemis de l'impérieux visir ; ils sont tous mes « amis. »

(1) Sujah-al-Dowlah s'était fait créer visir par Aily Gohar, pendant qu'il le tenait en prison.

DigitizédJfc^flÉflle

Le président et le conseil de Calcutta ayant examiné la demande de l'empereur, résolurent qu'on garderait pour la Compagnie une partie des domaines de Sujah-al-Dowlah, et qu'on mettrait Sa Majesté en possession du reste. Après cette sentence définitive, on dressa, en décembre 1764, un acte qu'on envoya au major Munro , commandant en chef de l'armée , afin de le faire signer >ar AUy Gohar. Voici la traduction exacte de 'original , tel qu'il fut écrit en langue persane.

a En considération des secours de la Compati gnie anglaise qui nous a délivré des malheurs « oui nous accablaient, et qui a consolidé les fonce déments de l'empire que Dieu nous a donné , « nous avons accordé gracieusement à la Comte pagnie anglaise notre faveur royale, et signé « ce traité dont les différents articles resteront « fermes et inébranlables pour le présent et pour « l'avenir.

« Comme la Compagnie anglaise a fait de c< grandes dépenses, et que ses affaires ont été « retardées par la guerre que lui a suscitée injuste tement, et contre notre plaisir royal, le nabab « Sujah-al-Dowlah; afin de la dédommager, a nous lui donnons le pays de Ghazipore et le « reste du zemindarat de Bulwant Sing, dépen- « dant du nizamut de Sujah-al-Dowlah. Elle y « établira les lois et le gouvernement qu'elle « voudra, ainsi que le faisait le nabab. Le rajah « de ces provinces s'arrangera avec la Compagnie c< pour les revenus qu'il doit payer. La somme « qui sera fixée n'appartiendra plus au trésor « impérial, et sera rayée sur les registres des « revenus de la couronne. L'armée des Anglais « se joindra à nos drapeaux pour nous mettre en « possession d'Illahabad et du reste du pays qui « appartenait à la nababie de Sujah-al-Dowlah.

« Excepté les revenus ci-dessus du zemindarat « de BuTwant Sing, nous aurons l'entière admia nistration de tous les autres dont nous pource rons disposer à notre gré.

« Lorsque la Compagnie anglaise m'aura mis « en possession d'Illahabad et du reste du niza- « mut du nabab Sujah-al-Dowlah, je lui donne- « rai pour les dépenses qu'elle aura été obligée « de faire une somme prise dans mon trésor, « telle que les circonstances me le permettront, « jusqu'à ce que je puisse lui rembourser entière- « ment tous les frais que lui aura coûtés cette « expédition. »

On imagine bien que Sa Majesté souscrivit volontiers à tout ce qui est contenu dans cet acte. Quelques jours après Favoir reçu, le 29 décembre 1764, Ally Gohar donna son sunnud impérial, ou firman, pour le confirmer (1). En conséquence de ce partage, le prince fut mis en possession d'Illahabad et de toute la soubabie d'Oude, excepté seulement le zemindarat de Bulwant Sing que la Compagnie anglaise s'appropria. Elle établit à Bénarès, qui en est la principale ville, une factorerie pour la perception des revenus, qui furent fixés à vingt lacks de roupies, ou environ deux cent cinquante mille livres sterling par an.

Tandis que la Compagnie anglaise posait ainsi les premiers fondements de sa souveraineté dans le Bengale, on n'était pas encore instruit dans la Grande-Bretagne de l'heureux succès de ses affaires. La cour des directeurs , au contraire , alarmée des troubles qui désolaient ce pays et qui pouvaient nuire au commerce de la Compa-

(l) Ce firman est rapporté tout au long dans l'Appendice de M. Bolts, n° 14, p. 21.

gnie, nomma lord Clive gouverneur de ses établissements dans l'Inde, avec un comité, et elle leur donna pleine autorité de prendre toutes les mesures qu ils jugeraient convenables pour rétablir la tranquillité et la paix. Lord Clive et le comité arrivèrent dans le Bengale le 3 mai 1765, et trouvèrent les établissements de la Compagnie plus florissants qu'on ne les avait jamais vus. En suivant le plan d'administratioiï que la cour des directeurs avait tracé, il ne leur était pas possible d'acquérir de la réputation ou des richesses, et afin de ne pas manquer ce seul but de leur voyage, ils crurent devoir inventer quelque expédient. Ils résolurent donc d'abolir tous les traités que venaient de faire leurs prédécesseurs dans le gouvernement de la Compagnie, et d'établir un nouveau système de politique et de commerce (1). Ce n'est pas ici le lieu d'examiner les raisons qu'ils avaient de faire ce changement, que la Compagnie aura toujours lieu de déplorer (2). Il suffit de rapporter les circonstances particulières relatives à l'arrangement pris avec Ally Gohar dont nous parlons à présent.

Par un des changements que firent lord Clive et son comité , Ally Gohar était privé de la partie

(1) Voyez la comparaison des différents traités dans le sixième chapitre.

(2) Ce changement dans les affaires de la Compagnie, et les conséquences qui en ont résulté, ont été l'occasion de nombreux ouvrages publiés en Angleterre sur cette matière. C'est depuis cette époque que la Compagnie paie au gouvernement quatre cent mille livres sterling par an, comme pour rengager à ne pas examiner de trop près sa conduite. Consultez Reports front the select commitjee appointed by the house of commons to inquire state of the east Jndia company, Lond. Events. 1773, 1781, et années suivantes.

du Nizamut (!) de Sujah-al-Dowlah , dont il avait déjà pris possession en vertu d'un traité solennel , et la Compagnie abandonnait le Zemindarat de Buhvant Sing. Dow (2) observe avec raison que tous les Anglais 9 auteurs de ces révolutions , ne furent pas à l'épreuve de l'argent de Sujab-al- Dowlah; il devait être rétabli dans la plus grande partie de ses domaines , moyennant une somme de cinquante lacks de roupies , ou de six cent cinquante mille livres sterling. Comme on supposait que le grand mogol Ally Gohar était en possession du Bengale , il devait signer un acte qui transférait à la Compagnie non -seulement l'office de dewan (3), mais encore la propriété des revenus de ces provinces, ce qui annulerait tous les anciens traités faits avec les nababs du pays. Le prince devait en outre confirmer à lord Clive sa pension et à la Compagnie toutes les terres que lui avaient accordées auparavant les premiers nababs Jaffier Ally et Cossim Ally Khawn. Si le Mogol voulait faire toutes ces concessions, on le maintenait dans la possession de Corra et d'une partie de la province d'Iilahabad, et, en outre, la Compagnie s'engageait à lui paver sur les revenus du Bengale une somme annuelle de vingt-six lacks de roupies pour ses dépenses et l'entretien de sa dignité.

Le comité de Calcutta ne douta point que Sa Majesté ne souscrivit de bon cœur et très-promptement à tous ces articles, puisque, comme il le di-

(1) Circonscription du territoire d'un nazim, ou gouverneur de province.

(2) Dow's Hindostan. Appendice, pag. 78.

(3) Nous parlerons dans le chapitre suivant de cet oflice.

sait (1) : « Le roi est à présent à la merci de « notre bonté; toutes ses espérances sont fondées a sur nous, dont il a besoin pour sa subsistance. « Il n'est pas possible de supposer qu'il s'opi- « niâtre à refuser une convention qui est de peu « de conséquence pour lui, dans l'état oit il se « trouve , mais qui est très-avantageuse à nous « qui sommes ses plus grands bienfaiteurs et ses « meilleurs amis. »

Ce n'était pas assez pour la Compagnie d'acquérir par le titre de dewan la souveraineté du Bengale, et, puisqu'on était maître du grand Mogol, il fallait bien en faire tout l'usage possible. Le comité se proposa d'obtenir encore des firmans pour pouvoir s'emparer des cinq provinces du nord, dans le Deckan, dont les revenus annuels étaient estimés à trente lacks de roupies, ou trois cent soixante-quinze mille livres sterling.

Le comité n'avait point à craindre de ne pas réussir dans tous ses projets. Il est sur que, si le plus jeune des écrivains au service de la Compagnie avait été envoyé vers ce fantôme d'empereur, il lui aurait accordé le reste de son empire , pour obtenir sa subsistance et la sûreté de sa personne. Il signa effectivement tout ce qu'on voulut, et il donna des sunnuds ou firmans im-

Sériaux qui confirmaient toutes les demandes e la Compagnie (2).

Le lecteur voudra bien observer que cet Ally Gohar, qui accorde à la Compagnie anglaise la

(1) Extrait d'une délibération du comité en date du 21 juin 1765.

(2) Voir tous ces actes dans l'Appendice de M. Bolls, nos 17, 18, 19, 20, 21 et 22, pag. 27 et suivantes.

la charge de dewan et tant d'autres avantages , est le même prince que lord Clive avait combattu auparavant et dont il reconnaissait si peu les droits qu'il châtia les rajahs rebelles qui avaient osé se joindre à lui. Les sunnuds, firmans, ou concessions de ce prince, avaient été dans plusieurs occasions déclarés invalides (1). La Compagnie et le nabab du Bengale s'étaient réunis par un traité formel contre lui , le 27 septembre 1760; et enfin, la cour des directeurs avait reconnu qne toutes ses prétentions étaient extrêmement douteuses (2).

La Compagnie ne profita pas seule de la dépendance ae cet infortuné monarque dans les opérations publiques dont on vient de parler. Si 1 on en croit les rapports de llnde, les employés supérieurs s'en servirent adroitement pour favoriser leur ambition et leur cupidité. On dit avec beaucoup de vraisemblance qu'on ne lui laissa pas l'administration libre des districts et de la pension qu'on lui avait accordés , non plus que de ses monnaies, ni même de ses domestiques.

Comme cette matière est digne des recherches des commissaires que l'Angleterre se propose d'envoyer dans le Bengale, il faut espérer que les directeurs auront assez d'honneur et d'amour de la justice pour leur ordonner de faire cet exa-

(1) Dans une délibération du gouverneur Vansitlart, du colonel Gaillaud et des autres membres du conseil du Bengale, en date du 12 janvier 1761, on dit : « Quant i au flrman du Mogol, il fut un temps où les ordres de a la cour de Delhi avaient quelque poids dans le Bena gale; mais ce temps n'est plus. Il serait difficile de « dire qui est roi à Delhi, ou même qui le sera. »

(2) General Lettcr of Bengale, du 19 février 1686.

men, afin que les employés qui ont abusé de rautorité de leurs places d'une manière criante, soient punis comme ils le méritent.

Il suit de tout ce qu'on a dit dans ce chapitre , que réellement il n'y a point eu d'empereur ou de grand Mogol pendant les années dernières; qu'actuellement même (1772) personne n'est revêtu de cette autorité; que tout le pays est dans un état d'anarchie, où il n'y a pas d'autres lois que celles de l'usurpateur le plus fort, et qu'enfin M. Dow a raison de dire (1) : « que mille tyrans, « au lieu d'un, oppriment l'Hindoustan, et que les « cris des malheureux Hindous implorent la cléce mence des Cieux et des hommes. L'équité et « l'humanité exigent qu'on ôte à tous ces petits « despotes la domination qu'ils ont usurpée par a leur scélératesse et qu'on donne à tant de « millions d'homme» un gouvernement fondé « sur la vertu et sur la justice. »

Quant au malheureux et trop généreux prince (2), qu'on appelle Grand Mogol, il dépend, pour sa subsistance, des employés d'une compagnie de commerce, qui lui ont donné le titre d'empereur, afin de favoriser leur ambition. Instrument et vil jouet de leur cupidité, ils en font ce qu'il leur plaît. Il restera dans cet état pitoyable, tant qu'il demeurera parmi eux et qu'on ne changera pas la forme du gouvernement qu'y ont établi les Anglais.

(1) Dow's Hindostaîi, Appendice, pag. 36.

(2) On peut avoir des exemples de la générosité d'Ally Gobar, dans les Authentic Paner s concerniny the India affaires, pag. 9 et 10; et dans une délibération du comité de Calcutta, du 14 septembre 1707.

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