CHAPITRE IV
De l'office du dewan, et des motifs allégués par la Compagnie anglaise pour prendre possession des territoires du Bengale à ce titre.
La charge de deivan est un office qui n'existe plus depuis plusieurs années; et cependant les agents de la Compagnie s'en sont servis pour faire illusion aux ignorants et éluder la législation de la Grande-Bretagne. Afin de mettre le lecteur en état de se former un jugement impartial sur ce qu'on appelait autrefois le dewan, et sur ce qu'on veut faire entendre à présent par ce mot , nous aurons recours à ce qu'en ont dit ceux qui ont ioué les principaux rôles dans l'administration des affaires du Bengale, et qui, par conséquent, connaissaient bien cette matière.
M. Vansittart, dernier gouverneur du Bengale, nous dit que le dewan (1), est un officier qui est le second de la province (2), et qui a la surintendance des terres et la perception des revenus. Cet officier est nommé par la cour de
(1) Vansittart's Narrative, Lond. 1766. 3 vol. in-8«. vol. I, p. 23, et Introduction, p. 4.
(2) Le visir est le premier.
Delhi; il est absolument indépendant du nabab , qui, suivant la constitution de l'empire, n y a aucun droit de se mêler de ce qui regarde l'administration des revenus.
Une lettre de plusieurs membres du conseil de Calcutta à la cour des directeurs, datée du 41 mars 1762, nous dit : « Le dewan est un of- « ficier chargé de la perception'des revenus de «toutes les provinces soumises au nabab, et a dont il doit rendre compte à la cour de a Delhi. Cet office est différent de celui du souci bab , qui a le commandement des troupes et la a juridiction des provinces. La charge de dewan « était autrefois un office séparé ; mais les nababs « du Bengale, profitant des derniers troubles « de l'empire, se sont approprié cet emploi. »
Voici les termes de M. Holwell, ancien gouverneur du Bengale, au sujet du dewan : Uema pereur a la propriété des terres et par consé- <t quent des revenus. Il a, dans chaque nababie, « un dewan royal qui rend compte au trésor de « Delhi de la somme de tous les revenus, tels <c qu'ils sont fixés dans les livres de la couronne. « ODmrae le dewan et le nabab sont toujours en « bonne intelligence, ils ne manquent jamais de « raisons pour dire que tous les revenus n'ont pas « été payés, quoique dans le fait ils en aient « perçu tout le montant. Ds partagent entre eux « tout ce qu'ils peuvent distraire ainsi du trésor « royal. Le nabab prend toujours la part du a lion (1). »
Lord Clive et son comité acquirent, en 1765,
(1) HolwelPs Historical Events, part. I, p. 220. Jndia tracts, p. 92.
à la Compagnie anglaise cet emploi de dewan.
L'empereur le leur avait offert plusieurs fois, comme on Ta vu dans le chapitre précédent ; mais ils l'avaient toujours refusé. La cour des directeurs écrivit, en 4763, au gouverneur et au conseil de Calcutta (1) : a Vous avez très-bien « fait de ne pas accepter la charge de dewan a nue nous oflftdt le roi, c'est-à-dire le prince a Ally Gohar; nous sommes satisfaits des raisons « que vous donnez de votre refus. »
On alléguait alors pour raison que, si la Com-
Sagnie anglaise prenait cet emploi, il causerait es disputes interminables avec le nabab , parce qu'on diminuerait trop son autorité ; qu'il exciterait la jalousie et le mécontentement des puissances du pays et des nations de l'Europe qui ont des établissements dans le Bengale; que la législation d'Angleterre pourrait se mêler des affaires de la Compagnie et les contrarier, et au'enfin l'acquisition de cet office pourrait avoir crautres suites qui seraient très -préjudiciables aux intérêts de la Compagnie.
Nous nous écarterions de notre objet, si nous recherchions les raisons particulières qui engagèrent lord Clive et son comité à prendre l'emploi de dewan ; nous parlerons seulement de celles qu'ils ont exposées au public dans leur lettre du 30 septembre 1765 :
« Après une mûre délibération sur cette ma- « tière, les disputes perpétuelles de supériorité qui « régnent entre vos agents et les nababs, et les « preuves manifestes que nous avons de la cor- « ruption et du désordre qui désolent ce pays,
U) Lettre générale datée du 9 mars 1703.
« nous ont fait convenir unanimement qu'il n'y « avait pas d'autre moyen pour attaquer le mai a dans sa racine, que d'acquérir à la Compagnie « la charge de dewan du Bengale et des pro- « vinces de Behar et d'Orissa (1).
« Cette acquisition assurera d'une manière « permanente vos possessions et votre influence, a puisque désormais aucun nabab n'aura assez de a richesse ou de puissance pour vous renverser « par la force ou vous corrompre par l'argént. <c L'expérience de plusieurs années nous a appris « qu'il est impossible de partager l'autorité , sans « engendrer le mécontentement et nous mettre a en danger de tout perdre. Tout le pays doit « appartenir au nabab ; dans cette alternative, « nous vous laissons à juger lequel des deux « partis est le plus désirable et le plus utile. »
Lord Clive, dans une autre lettre qu'il écrivit à la cour des directeurs le 30 septembre 1765, expliqua au long les motifs de son plan (2) : a Quoique les revenus, disait-il, appartiennent à « la Compagnie, les nations étrangères en pren- « draient ombrage, si ses officiers en étaient les « collecteurs. Si elles en portaient des plaintes à « la cour d'Angleterre , les suites pourraient être a très-embarrassantes pour nous ; on ne peut pas « supposer que les Français , les Hollandais et les « Danois reconnaissent que la Compagnie anglaise « est maîtresse de la nababie du Bengale, et « cpi'ils consentent à payer à vos employés les « impôts établis sur le commerce ou le revenu « des terres qu'ils ont possédées pendant plu-
(1) Authenttc papers , partie du paragraphe 22, p. 22.
(2) Authenttc papers , partie du paragraphe 23.
« sieurs années, en vertu des firmans royaux ou a des concessions des anciens nababs (1). » Il ajoutait plus bas : « Notre juridiction territoriale « ne donnera point d'ombrage aux nations étran- « gères, tant que nous conserverons en apparence a l'autorité du nabab. »
Les affaires de la Compagnie changèrent entièrement de face après qu'elle eut acquis la charge de dewan du Bengale. Lord Clive et son comité écrivaient à la cour des directeurs, le 30 septembre 1765 : « Vous êtes devenus souverains « d'un riche et puissant royaume. Vous n'êtes « pas seulement les collecteurs , mais les proprié- « taires des revenus des domaines du nabab (2). »
Le succès de cette entreprise donnait aux employés de la Compagnie un vaste champ pour exercer leur ambition et leur tyrannie. Maîtres absolus du pays, ils foulèrent, aux pieds les droits naturels du genre humain et établirent dans la suite , à leur profit , des monopoles de commerce jusque sur les denrées nécessaires à la vie. Nous parlerons plus au long ailleurs de ces monopoles destructeurs, dont on ne trouverait pas d'autre exemple dans l'histoire des nations.
Quel qu'ait été le dewan autrefois , il résulte évidemment de ce chapitre que cet office n'existait plus lorsque la Compagnie l'a obtenu ; que le prince, de qui elle prétend l'avoir reçu, ne pouvait pas en disposer; que la Compagnie a, dans plusieurs occasions, désavoué son autorité; et enfin , que toute cette nianœuvre n'est qu'une fiction inventée pour favorisèr les vues particulières de la Compagnie ou des directeurs, des
(1) Âuthentic Papers , parag. 12 de la lettre p. 26.
(2) Authentic Papers , p. 92 et 103.
employés ou de leurs amis , et cacher aux yeux de l'Angleterre, de l'Europe et de l'Asie, la souveraineté dont elle venait de s'emparer.
Nous donnerons à toutes ces assertions une nouvelle évidence par les faits que nous rapporterons dans le reste de cet ouvrage.