CHAPITRE VI
Remarques sur les chapitres précédents.
Lorsqu'on entend parler en Europe du grand Mogol ou du nabab <iu Bengale, ceux qui ne connaissent point les affaires de Hnde imaginent que ce sont des souverains indépendants qui possèdent un empire ou des provinces en toute pro-
!>riété , et qu'ils gouvernent leurs sujets suivant eur volonté ou a après les lois établies du pays. Nous espérons que les chapitres précédents convaincront le lecteur impartial de la fausseté de ces opinions , car ces princes sont bien éloignés d'être ce que l'on suppose. On a vu plus haut
sa subsistance. Les nababs du Bengale ne sont que les instruments de la Compagnie et ses représentants en Asie. Les naturels du pays, ainsi que les Anglais qui vont s'établir dans ces climats lointains, y sont exposés à des oppressions de toute espèce. Le gouvernement du Bengale peut les priver, quand il lui plaît, de tous les biens qu'ils possèdent dans les domaines du nabab, même de la vie , sans qu'il soit possible aux uns et aux autres , par la constitution présente de la
tice danslaGrande-Bretagneou dansl'Hindoustan.
comment l'empereur
Com
de réclamer la protection de la jus
La suite de ce livre démontrera de plus en plus la vérité de toutes ces assertions.
Le mogol Furruk-Sir accorda en 1747, à la Compagnie anglaise, un petit terrain de quinze acres , où elle établit ses factoreries. Ce domaine est le seul qu'elle ait obtenu par une concession légitime d'un véritable empereur. D'après tous les témoignages rapportés dans nos quatrième et cinquième chapitres, concernant la charge de dewan et le nabab, d'après l'autorité de lord Clive luimôme, il paraît clairement que , suivant la constitution de t empire, le nabab ou soubab du Bengale, ainsi que de toutes les autres provinces de l'Hindoustan , n'avait aucun pouvoir de disposer des revenus ; qu'il était comptable de tout leur montant au trésor de Delhi , après qu'il avait payé les dépenses nécessaires de son gouvernement. "
Le nabab n'avait donc pas le droit de disposer des revenus de sa province , et d'en aliéner les terres par des traités publics et particuliers. Toutes ces concessions devaient émaner de l'autorité impériale. Comme depuis plusieurs années il n'y a point eu de véritable empereur sur le trône de Delhi, excepté ce qui fut accordé par Furruk-Sir en 1717 à la Compagnie anglaise, tous les actes qui lui ont transféré depuis cette époque la propriété des terres ou des revenus, sont invalidés, et ont été extorqués par la violence et l'usurpation.
Lorsqu'il n'existe plus dans l'Hindoustan ni em-
f>ire ni loi, il est absurde de supposer l'un et 'autre, et de partir de ce principe pour justifier la légitimité des possessions de la Compagnie. Tous les ouvrages qu'on a faits sur cette matière sont remplis de contradictions et de faussetés. Les auteurs, ordinairement parties intéressées dans la cause qu'ils défendaient, ont toujours
exposé la constitution de Fempire mogol suivant leur caprice. On ne doit point espérer de rencontrer la vérité en les lisant ; ils n'ont jamais manqué de présenter l'état des affaires suivant leurs vues particulières.
C'est ainsi que la cour des directeurs , dans un mémoire présenté au roi d'Angleterre le 3 février 1762, à l'occasion des plaintes de la Compagnie hollandaise , s'efforça de prouver par des arguments très-subtils , que le nabab du Bengale était dans le fait un prince souverain (1), déclaré tel par les lois de l'empire, et qu'il n'y avait point d'empereur mogot. Son intérêt exigeait alors que Jaffier Ally Khawn, premier nabao de la Compagnie , fût regardé comme indépendant. Lord Clive soutenait le même système, parce que le nabab l'avait créé omrah, et lui avait donné la propriété des terres de la Compagnie sous le titre de jaguir, ce qui délivrait les An-
? liais dans l'Inde de toute dépendance autre que a sienne (2) . Mais, lorsqu'il fut question de s'emparer de l'emploi de dewan, la Compagnie soutint qu'il y avait un empereur et point de nabab. En conséquence, Schah Àllum publia ses firmans royaux avec toute l'autorité impériale.
Il est sûr que l'équité n'autorise pas toutes ces révolutions et concessions prétendues. Dans tout ce qui s'est passé dans l'Inde, depuis l'anarchie de l'empire et les troubles de la Compagnie , il n'y a point eu d'autre droit que celui du plus fort, ni de lois que le despotisme et la volonté des
(1) Voyez Défense, etc., imprimée à Londres, chez Brotherton Cornbill, 1762, p. 22.
(2) Voyez une lettre de lord Clive aux propriétaires de la Compagnie anglaise: Londres, chez J. Nourse, 1764, pag. 34.
conquérants , qui s'emparaient à leur gré de ce qu'ils trouvaient à leur bienséance , et disposaient de tout sans être réprimés par rien. Avant l'acquisition de la charge du dewan , la Compagnie anglaise, pour défendre ses possessions, devait dire qu elle les tenait du nabab, en cas que son droit fût contesté parles autres puissances. Après s'être emparée de l'emploi de dewan, elle devait encore, par la même raison, soutenir que le Mogol le lui avait accordé : il fallait , d'ailleurs, qu'elle cachât son usurpation à la législature d'Angleterre.
Lord Clive, en s'emparant au nom de la Compagnie du droit de dewan du Bengale, avait un intérêt immédiat à consommer cette entreprise si hardie et si extraordinaire. Il craignait de perdre son titre d'omrah et la pension de trente-six mille livres sterling qu'on lui avait accordée.
On a vu dans le quatrième chapitre que la cour des directeurs refusa formellement, au mois de mars 1763, d'accepter la charge de dewan. En effet, cette acceptation était incompatible avec les arrangements qui subsistaient alors entre la Compagnie anglaise et le nabab de qui elle avait tiré les plus grands avantages. La cour des directeurs sentait bien que ce nouveau titre engagerait la Grande-Bretagne à examiner les affaires de la Compagnie, qu'on dévoilerait des secrets qu'ils fallait cacher et enfin qu'il ne serait d'aucune utilité. Il semble que la Compagnie anglaise doit recueillir beaucoup de profit de la souveraineté qu'elle a acquise par le titre de dewan , et que lord Clive, auteur de tous les changements, a rendu des services signalés à la Compagnie et à la nation. Afin de mettre le lecteur en état d'en juger, nous allons exposer les avantages que produisaient à la Compagnie les traités établis lors de l'arrivée de lord Clive et de son comité à Cal-
cutta et les comparer ensuite avec ceux qui résultent du titre ae dewan.
Pour que le lecteur juge mieux de cette comparaison, nous devons d'abord faire connaître la valeur du zemindarat de Bulwant Sing. Le gouverneur Vansittartet son conseil avaient établi, vers la fin de 1764, une factorerie dans la ville de Benarès, qui en est la capitale. Cette factorerie, composée d'un chef et d un conseil, était chargée de la perception des revenus, et était d'ailleurs située très-avantageusement pour faciliter et augmenter les ventes des marchandises importées dans le Bengale par la Compagnie. Lord Clive et son comité, par une suite de son nouveau plan, résolurent d'abandonner ce zemindarat et de retirer la factorerie, et, sans consulter les employés de la Compagnie occupés à ce département, ils fixèrent à vingt lacks de roupies les revenus du zemindarat pour la dernière année qu'il devait être possédé par les Anglais. On sait cependant que le rajah, qui mourut il y a environ deux ans, percevait annuellement pour ses revenus une somme quatre fois plus forte. Lorsque lord Clive abandonna ce pays, Sirnaam Sing, frère du rajah, se disposait à en offrir à la Compagnie quarante-cinq lacks. La Compagnie, en accordant au zemindar une pension raisonnable, aurait pu, sans tyrannie et sans vexation, y recueillir encore cinquante lacks de roupies par an; et si, depuis sa mort , elle avait mis les terres du zemindarat sur le pied des pergunnahs de Calcutta, on ne peut douter qu'elles n'eussent produit bientôt un revenu annuel de quatre-vingts lacks , ou un million sterling.
La Compagnie s'empara du titre de dewan au mois d'août 1765. On peut voir dans l'Appendice de M. Bolts, n 08 14 et 15, les traités qui subsis-
taient alors et qui furent annulés par lord Clive.
Ces traités accordaient à la Compagnie cinq lacks de roupies sicca par mois pour ses dépenses mili- roupies sicca. taires, c'est-à-dire par an, 6,000,000
Les revenus de Burdwan , Midnipore et Ctaittigong, sans parler de Calcutta et de ses pergunnahs , montaient, suivant l'estimation de lord Clive, à 5,000,000
D'après les raisons données dans la page précédente, nous évaluons les revenus de Ghazipore, Benarès et autres districts du zemindarat de Bulwant Sing, à quarante-cinq lacks de roupies , 4, 500,000
Roupies sicca, 15,500,000
livres sterl.
A 2 sch. 6 den. la roupie, 4,942,750
Les traités faits par lord Clive, en 4765, lorsqu'il acquit l'emploi de dewan, se trouvent dans l'Appendicede M. Bolts, n 09 17, 18, 22, 23.
Lord Clive lui-môme (1) évalue tous les revenus de la Compagnie dans les provinces du Bengale, Behar et Orissa, sans parler de Calcutta et de ses ving£quatre per- roupies sicca. gunnahs, à 25,000,000
Dont il faut déduire la pension que paie annuellement la Compagnie à l'empereur Schah-Allum, 2,600,000
(i) Authentic Papers, p. 22.
La pension du nabab du Bengale, fixée à cinq millions trois cent quatre-vingt-six mille cent trenteune roupies sicca, quoiqu'elle ait été réduite depuis,
Reste roupies sicca, ou livres sterling ,
Différence :
livres sterl.
Lord Clive suppose que les provinces de Bengale, Behar et Orissa rendent annuellement un revenu de deux cent cinquante lacks de roupies; plusieurs raisons nous engagent à croire que, depuis 1765, la Compagnie n'a jamais perçu cette somme. Cependant, en admettant cette supposition, il résulte de tous les calculs qu'on vient de voir, une différence seulement de cent quatre-vingt-deux mille neuf cent quatrevingt-trois livres sterling en faveur des traités conclus lors de l'acquisition du titre de dewan. Il est vrai que le nabab Sujah-al-Dowlah, suivant le sixième article du traité, après avoir été rétabli dans son gouvernement , paya cinquante lacks de roupies aux Anglais, comme un dédommagement des frais de la guerre. On ne peut pas dire que nous les avons omis dans nos calculs , puisque ce n'était qu'un avantage passager à coté auquel il faudrait placer d'ailleurs les dépenses de l'expédition, et que nous ne parlons ici que des revenus permanents de la Compagnie.
Depuis que la Compagnie s'est emparée du droit de dewan, elle paie chaque année au gouverneur quatre cent mille livres sterling. Si l'on y ajoute
l'augmentation des revenus du zemindarat de Buhvant Sing, qu'on avait lieu d'attendre, on verra que les cent quatre-vingt-deux mille neuf cent quatre-vingt-trois livres ne suffisent pas pour compenser ces deux dernières sommes, et que, par conséquent, les changements que fit lord Clive en 1765, n'ont été d'aucun prolit aux Anglais. Les anciens traités qu'il lui plut d'annuler, rapportaient de plus grands profits. Enfin, pour achever de convaincre le lecteur, nous ferons remarquer que les charges des établissements civils et militaires se sont accrues si prodigieusement depuis cette époque, qu'elles absorbent entièrement les revenus.
La cour des directeurs a senti la vérité de toutes nos assertions; voici comme elle s'explique dans une lettre au comité du Bengale, datée du 16 mars 1768 : après avoir évalué ce que coûteraient l'entretien des troupes, les expéditions militaires et les autres charges occasionnées par la charge de dewan , sans parler de ce que la Compagnie sera forcée de payer aux Marattes, si le traité qu'on négociait alors venait à se conclure , elle termine son 140 e paragraphe en disant : « Quand « vous aurez fait tous ces calculs , vous trouverez « que l'altération survenue dans nos affaires n'est « pas beaucoup à notre avantage, et que nous « n'avons fait qu'échanger les profits sûrs que « nous faisions dans le commerce contre les pro- « fits précaires des revenus. »