CHAPITRE VII
Des iirmans du Mogol; des passeports appelés dustucks, et des anciennes possessions des Anglais dans le Bengale.
Les Portugais, après les premières découvertes de Vasco de Gama, en 4497, firent pendant près d'un siècle le commerce de l'Inde , sans que les autres peuples d'Europe devinssent leurs rivaux. Leur puissance dans ce pays était formidable; ils avaient des établissements à Surate, à Guzaratc, à Amadabad, sur les côtes de Goromandel et de Malabar, longtemps avant que les vaisseaux marchands des Anglais abordassent dans ces pays. Dès Tan 1534 , ils së liguèrent avec le roi du Bengale, qui était alors indépendant de la cour de Delhi, et ils envoyèrent, de Goa, une armée pour le secourir contre Shera Khawn, prince de Patna. Leurs principaux domaines étaient Porto-Grandé , qu'on appelle à présent Chittigong , et sur la rivière d'Hougly, Porto-Pequeno, aux environs duquel ils ont encore actuellement leur établissement de Bandel. L'empereur Schah Allem, ou Jehan Gueer, grand-père du fameux Aureng-Zeb, les confirma dans la possession des territoires qu'on leur avait accordés sur la rivière d'Hougly, à condition qu'ils défendraient la baie et les côtes du Bengale contre les
invasions des pirates Mugg, qui étaient alors très-fréquentes.
La reine Elisabeth fut le premier des souverains de la Grande-Bretagne qui s'intéressa aux voyages qu'entreprirent les Anglais en Asie par le cap de Bonne-Espérance. Afin qu'ils pussent établir leur commerce dans la Chine et dans l'Inde, elle donna aux aventuriers qui formaient ces expéditions des lettres pour les empereurs et les princes de ces pays. C'est ce qu'elle fit en faveur de deux marchands nommés Jean Newbury et Ralph Fitch, qui partirent en 1583, et de deux autres appelés Richard Allot et Thomas Bromfield, qui partirent en 1596.
Voici sa lettre au grand Mogol ou empereur Akbar, datée du mois de février 1583 :
« Elisabeth, par la grâce de Dieu, etc. , à l'in- « vincible et très-puissant prince, seigneur Ze- « labdin Echebar, roi de Cambaie, invincible em- « pereur, etc.
« Nos sujets ayant grande envie de visiter les o: parties éloignées du monde, dans la bonne voce lonté d'y introduire le commerce des marchan- « dises de toutes les nations , nous avons chargé « Jean Newbury de cette lettre, afin que lui et ses « associés puissent , avec une honnête hardiesse , « arriver sur les frontières et dans les pays de « votre empire. Nous ne doutons pas que Votre « Majesté Impériale ne veuille bien les accueillir « et les traiter favorablement. Nous vous prions a de le faire pour l'amour de nous, et nous au- « rons par là de très-grandes obligations à Votre c< Majesté. On parle tant en Europe de votre hu- « manité, que nous ne croyons pas devoir insis- « ter plus longtemps sur cette demande. Nous « ajouterons seulement qu'il plaise à Votre Ma- « jesté , en considération du pénible voyage qu'ils
<c ont entrepris, leur accorder la liberté et les « privilèges que vous jugerez convenables. Si vous « écoutez notre prière, nous ferons par recon- « naissance en votre faveur tout ce qui dépendra « de nous. Sur ce, je salue Votre Majesté Impé- « riale (1). »
Ralph Fitch, qui a écrit dans Hakluyt l'histoire de son voyaçe, raconte bien qu'il resta jusqu'au 28 septembre i585 à la cour de l'empereur Akbar, qui se tenait alors à Fetipour ; mais il ne dit pas qu'il en obtint des privilèges.
On trouve dans la collection de Purchas (2) que Jean Mildenhall fut le premier Anglais qui obtint des privilèges du grand Mogol en faveur de sa nation. Il partit de Londres en 1599, et passa le détroit ae Gibraltar. Après avoir traversé la Méditerranée, il fit par terre le voyage à la cour du Mogol, et il arriva à Agra en 1603. L'empereur reçut ses lettres et un présent de vingt-neuf chevaux anglais et de quelques bijouteries, et l'accueillit très-bien. Les intrigues des jésuites, et surtout des Italiens, dont il se plaint amèrement , lui suscitèrent beaucoup d'obstacles. Comme il ne pouvait rien faire, sans connaître la langue du pays, il s'appliqua à l'étude du persan et trouva moyen de gagner les bonnes grâces du Mogol. L'empereur lui accorda des firmans dont il fut content et qui étaient, dit-on, avantageux et très-honorables à la nation anglaise. Les copies de ces firmans se sont perdues par le laps du temps et l'on n'en sait pas le contenu.
(1) Richard Hakluyt, Principal navigations, voyages. Lond. G. Bishop. 1598-0 et 1600, 3 vol. f°, tom. II, p. 145.
(2) Purchas. Pilgrimes, tom. II, pag. 114. Lond.,
Pendant le voyage de Mildenhall, la reine Elisabeth donna des lettres-patentes, pour quinze ans, à une espèce de Compagnie, créée alors sous le nom de Compagnie des marchands de Londres dans les Indes orientales. Cette société empêcha probablement Mildenhall de publier les firmans qu'il avait obtenus.
Thomas Best (1) qui, en 1611 , conduisit deux vaisseaux dans l'Inde, présenta de même au grand Mogol Schah Selim, des lettres de la part du roi Jacques. Le 21 octobre 1612, il lit, avec le gouvernement mogol d'Amadabad et de Surate , un traité de commerce que l'empereur confirma le 25 janvier 1613 par un firman. Entre autres articles, il fut stipulé : « Qu'il y aurait « une paix perpétuelle et un commerce libre « entre les sujets du Mogol et les Anglais dans « tous les domaines de l'empire ; que toutes les « marchandises de la Grande-Bretagne paieraient a un impôt de trois et demi pour cent; que le roi « d'Angleterre, pendant que durerait la paix et « ce commerce, pourrait entretenir à la cour du a grand Mogol un ambassadeur, afin d'y négoce cier et terminer toutes les affaires importantes « relatives à ses sujets. »
En 1614, Jacques I er envoya Thomas Roë, en qualité d'ambassadeur à la cour du Mogol Schah Selim , avec une lettre dont voici la copie : .
« Jacques, par la grâce du Dieu tout-puissant, « créateur du ciel et de la terre, roi de la Grandece Bretagne, etc., etc. Au très-haut et très-puis- <c sant monarque le grand Mogol, roi des Indes «orientales, de Candahar, Cachemire, Koras- « san, etc., salut :
« Le traité conclu en votre nom par Scheik
(1) Purchas, tom. II, pag. 456.
« Sutfée, gouverneur de Guzarate, avec notre « bien-aimé sujet le capitaine Thomas Best, nous « a fait connaître l'accueil favorable que vous « voulez bien faire à tous nos sujets qui vont « commercer dans vos domaines. Nous avons a jugé à propos de vous envoyer notre ambassa- « deur, afin qu'il puisse plus au long négocier et « traiter les affaires relatives à la correspondance « qui vient de s'établir entre nous, et qui tource nera sans doute à l'avantage de nos deux em- « pires. Nous avons fait choix pour cela de sir « Thomas Roë, chevalier de notre ordre et un « des principaux seigneurs de notre cour. Sa « commission est scellée de notre grand sceau « d'Angleterre, et nous lui avons donné les or- « dres et les directions nécessaires pour terminer « définitivement avec vous sur toutes les matières <c qui surviendront à l'occasion du commerce. « Vous voudrez bien donner créance à tout ce « qu'il proposera sur ces objets. Nous vous prions « d'accepter en bonne part le présent que notre « dit ambassadeur est chargé de vous remettre a comme un témoignage de nos bons sentiments « à votre égard. Sur ce , je vous recommande à « la protection miséricordieuse du Dieu tout- « puissant. »
Le 10 janvier 1616, sir Thomas Roë eut sa première audience à la cour du Mogol, qui se tenait alors à Azmeer. Il fut très-bien reçu , et l'empereur Jehan Gueer écrivit en réponse au roi Jacques la lettre suivante.
Après les préambules et les compliments ordidinaires :
« J'ai reçu la lettre que vous m'avez envoyée « en faveur de vos marchands. Je suis très-satisa fait du tendre attachement que vous me té- « moignez, et je vous prie de ne point être fâché
« si je ne vous ai point écrit jusqu'à présent. Je « vous adresse cette lettre pour renouveler notre a amitié et vous informer que j'ai fait publier « dans tout mon empire des firmans qui ordon- « nent que, si quelques vaisseaux des marchands « anglais arrivent dans mes ports, mes sujets « leur permettent de commercer librement. J'ai « ordonné , en outre , qu'ils aient autant et plus « de liberté que mes propres sujets; qu'on ne « leur fasse aucune espèce d'insulte , et qu'on les « secoure et les aide dans tous les cas où ils « seraient offensés. Ils pourront acheter, vendre, « transporter, enlever leurs marchandises, sui- « vant leur plaisir, sans être molestés ou éprou- « ver des obstacles de la part de qui que ce soit j « la présente vous donnera des assurances aussi « fortes de la paix et de l'amitié que je veux conc< server avec vous , que si mon propre fils était « chargé de la porter et d'en aller ratifier le con- « tenu. S'il se trouvait dans mes Etats quelqu'un « qui eût assez peu de crainte de Dieu, de relief ffion et de soumission à son roi pour s'efforcer « de rompre notre alliance, j'enverrais mon fils, c< le sultan Khourm, général renommé dans la a guerre, pou?' lui couper la tête.
« Gomme j'ai reçu de vous différentes marques « d'amitié , je vous prie d'accepter, comme un « témoignage de la mienne, quelques nouveautés « de ce pays. »
Tels étaient les firmans et les encouragements accordés anciennement dans l'Inde aux Anglais, d'après la demande spéciale qu'en avaient faite les rois de la Grande-Bretagne en faveur de leurs sujets. La Compagnie anglaise, par permission du gouvernement mogol, fonda sa première factorerie dans le Bengale, à Hougly, où les Hollandais s'étaient établis vers l'an 1623. La factorerie du Ben-
gale dépendait alors de celle de Chinipatnam ou de Madras. Hougly , qui est aujourd'hui une ville ruinée , était à cette époque un port où Ton faisait un commerce considérable. Tous les étrangers, en général, y abordaient comme en un lieu où était le grand entrepôt des marchandises du Bengale. Les nababs de cette province et la cour de Delhi, qui avaient seulement accordé aux Européens la liberté d'y venir commercer, ne leur permettaient pas d'y établir des fortifications.
Comme le gouvernement avait beaucoup d'indulgence pour ces étrangers, ils accrurent bientôt leur commerce et ils devinrent l'objet de la jalousie des naturels du pays. Les Anglais essuyèrent souvent des résistances et des humiliations qui ne s'accordaient guère avec la liberté dont ils avaient coutume de jouir dans leur patrie, et les gouverneurs mogols étaient mécontents de ce! qu'ils ne trouvaient pas en eux une obéissance aussi servile que celle des Asiatiques. La violence et l'oppression d'un côté, le désordre et la révolte de l'autre , excitèrent beaucoup de contestations.
Ces disputes étaient très-défavorables au commerce de la Compagnie. Elles durèrent si longtemps, surtout dans les établissements anglais sur la côte de Malabar, qu'en 1685 la Compagnie fut réduite à abandonner son commerce ou à résister par la force aux violences des nababs. Les victoires des Portugais montraient combien la marine et la discipline des peuples d'Europe avaient d'avantages sur les Indiens. La Compagnie se détermina enfin à soutenir ses droits par la force des armes. Elle obtint la permission du roi Jacques II d'équiper une flotte, d'aller croiser sur les côtes de Surate pour saisir, piller et détruire tous les vaisseaux des naturels du pays. On en-
voya en même temps des corps de troupes dans le Bengale pour défendre cette partie de l'Inde.
La flotte, en pillant indifféremment tous les vaisseaux marchands des Indiens, fit un butin immense sur les côtes du Malabar. L'armée du Bengale , commandée par Job Chanok , principal facteur de la Compagnie à Hougly, éprouva divers changements de fortune. La conduite imprudente de Jean Ghild , gouverneur de Bombay, prolongea jusqu'en juin 1690 la guerre, qui fut très-fatale à la Compagnie : elle perdit tous ses
I)riviléges et tout son crédit chez les Indiens et e Mogol, et il lui en coûta, en outre, plus de quatre cent mille livres sterling. Sedée Yacoob, gouverneur de Surate, s'empara de Bombay, fit mettre en prison les facteurs de la Compagnie et les obligea de traverser les rues enchaînés par le col (1).
<x Le mauvais succès de la guerre, dit Hamilton, « obligea les Anglais à supplier l'empereur Aua reng-Zeb de leur pardonner et de leur accorder « la paix. Ils chargèrent du message deux facteurs, « qu'ils envoyèrent de Surate à Delhi avec le titre a d'ambassadeurs de la Grande-Bretagne. Ils fu- « rent introduits à l'audience d'Aureng-Zeb , « d'une manière un peu nouvelle pour des ara-
(1) Hamilton, vol. 1, pag. 185 et suivantes de son Histoire des Indes orientâtes, où il avait été capitaine de vaisseau pendant plusieurs années, a développé la conduite atroce de Jean Child. Il fut créé gouverneur de Bombay en 1682 , et ensuite gouverneur général dans l'Inde et chevalier baronnet d'Angleterre. Hamilton dit qu'il fut coupable de toutes les espèces de tyrannie, d'oppression, d'injustice et de rapine, à l'égard des Anglais ainsi que des Indiens. H ajoute que ce fut lui qui suscita cette guerre, qui se termina à la honte et au déshonneur de la Compagnie et de la Grande-Bretagne.
« bassadeurs. Ils parurent en sa présence pros- « ternés contre terre , les mains liées par devant « avec une ceinture. L'empereur, après leur avoir « fait une sévère réprimande , leur demanda ce « qu'ils voulaient. Ils répondirent qu'ils venaient « confesser leurs fautes et demander pardon ; « qu'ils avaient mérité de perdre les anciens pri- « viléçes qu'on leur avait accordés; qu'ils sup- « pliaient Sa Majesté de vouloir bien les renou- « vêler et d'ordonner en même temps que son « armée évacuât l'Ile de Bombay.
« Aureng-Zeb, qui était un prince pacifique et « modéré , accepta la soumission des Anglais, « leur pardonna leurs fautes et renouvela le fir- « man, à condition que le gouverneur Child « sortirait de l'Inde dans neuf mois, pour n'y « rentrer jamais; que la Compagnie paierait à « ses sujets toutes les dettes qu'elle avait con- « tractées envers eux, et qu'elle les dédommage- « rait en même temps de toutes les friponneries « et de toutes les pertes dont elle avait été l'oc- « casion. »
Job Chanoch , agent de la Compagnie dans le Bengale , voyant que le Mogol était fort indulgent, demanda que les Anglais eussent la permission de retourner dans leurs factoreries. Aureog- Zeb y consentit. Les Anglais ne se soucièrent pas de choisir Hougly pour le lieu de leur demeure ; ils s'établirent à Ulbarea, village situé sur une baie, à environ quarante mille au-dessous de la rivière d'Hougly. Ils s'aperçurent bientôt que cette place n était pas convenable à leur commerce, et ils transportèrent, du consentement du nabab, leurs factoreries à Soutannuty, village qui est actuellement compris dans le district de la ville de Calcutta.
Six ans après, c'est-à-dire en 1696, plusieurs
des fermiers héréditaires , commandés par le rajah de Burdwan, se soulevèrent, et ne voulurent plus reconnaître l'autorité du gouverneur mogol, ou nabab du Bengale. Les rebelles levèrent une armée considérable ; ils s'emparèrent d'Hougly, de Ragemolh et de Murchedabad, capitale de la province, avant qu'on pût arrêter leur révolte. Les Anglais, les Français et les Danois firent au nabab beaucoup de protestations d'attachement, et se déclarèrent en sa faveur. Sous prétexte de défendre leurs établissements, ils profitèrent adroitement de la confusion pour les fortifier. C'est ainsi que les Hollandais bâtirent leur fort de Chinsurah, les Français celui de Chandernagor, et les Anglais le fort William de Calcutta.
Aureng-Zeb, pour appaiser la révolte, avait envoyé le nabab Azim-al-Shawn , homme trèsavare. Les Anglais le corrompirent avec de l'argent; et, sans égard pour les ordonnances de l'empereur, il leur permit d'acheter des fermiers héréditaires le droit de zemindarat dans une étendue d'environ un mille et demi en carré.
Ils acquirent par ce moyen les villages de Calcutta et de Govindpore, réservant pourtant au nabab les prérogatives royales. Les établissements de la Compagnie furent bientôt peuplés d'un grand nombre d'habitants. Les avantages qu'ils trouvaient à vivre sous son gouvernement, la protection que l'empereur lui accordait, et l'accroissement du commerce des Anglais par la relation des deux Compagnies, les y attiraient en foule. La cour des directeurs, en 1707, jugea que pour gouverner tant de sujets, il fallait rendre la présidence de Calcutta indépendante de l'établissement de Madras, dont elle avait relevé jusqu'alors.
Depuis cette époque , jusqu'au règne de l'empcreur Furruk-Sir, en 4717, on ne voit pas qu'il se soit passé aucune négociation entre les Anglais et la cour de Delhi relativement à leurs firmans. Nous avons déjà dit qu'Aureng-Zeb, qui pouvait se venger des outrages qu'ils lui avaient faits , voulut bien leur pardonner et leur accorder de nouveaux privilèges; après cette nouvelle faveur, le commerce de la Compagnie devint chaque jour plus important. Cependant il éprouvait de fréquentes interruptions de la part des officiers du gouvernement mogol, qui n'obéissaient guère aux ordres de l'empereur. Il leur était très-facile d'inquiéter une colonie étrangère qu'ils n'aimaient pas, et ils y manquaient rarement, lorsqu'ils en trouvaient l'occasion. La Compagnie, sentant combien ses établissements du Bengale et du reste de l'Inde étaient précaires, envoya en 1315, à la cour de Delhi, deux députés pour demander la réparation des torts qu'elle avait soufferts , et la protection de l'empereur contre les oppressions qu'elle avait lieu de craindre par la suite. La Compagnie demandait en outre quelques nouveaux privilèges, avec la prorogation des anciens , et surtout qu'on lui accordât une petite étendue de terrain partout où elle établirait une factorerie.
La députation eut tout le succès qu'elle avait lieu d'attendre. La Compagnie anglaise obtint le grand firman , qui exemptait son commerce dans les domaines du Mogol de toute espèce d'impôts, en payant seulement une reconnaissance de dix mille roupies par an. Comme les Anglais ont appuyé toutes leurs opérations sur ce firman, jusqu'à ce que , devenus maîtres des nababs et du Mogol, ils les aient établis sur le trône ou déposés à leur gré, et qu'il servira d'ailleurs à
faire connaître aux lecteurs les demandes des ambassadeurs, nous allons le rapporter en entier.
a Tous les gouverneurs ou officiers présents «ou à venir de la province d'Amadabad, des « heureux ports de Surate et de Cambaye, sau- « ront que les facteurs des Anglais , nous ont re- « présenté que les marchandises de la Compagnie « ne paient point de droits dans tout l'empire, « excepté dans le port de Surate; qu'au temps «de 1 empereur Chahab-al-Deen-Cnah- Jehan, a les droits de ce port étaient fixés à deux pour « cent; que sous l'empereur Mohy-al-Deen-Ma- « homed - Aureng - Zeb - Allum-Gueer , il furent « portés à trois et demi; et qu'enfin, sous le rè- « gne d'Abul-Mazzuffer-Behadr-Schah, ils furent « réduits à deux et demi pour cent, somme « qu'on a continué de percevoir jusqu'à ce jour ; « que les vexations des officiers du gouvernement « les ont obligés depuis plus de trois ans à retirer « leur factorerie de Surate; que dans les provinces « de Behar et d'Orissa , leur nation ne paie point « de droit ; qu'ils en sont exempts dans le port « d'Hougly et dans le Bengale , moyennant une « reconnaissance de trois mille roupies, qu'ils «paient tous les ans; et qu'enfin ils espèrent a que , suivant la coutume des autres ports , « nous voudrons bien établir un pescush en place « des droits fixés par le tarif; sur quoi ils s'en- « gagent, si nous y consentons, à payer pour « cela une reconnaissance de dix mule roupies « par an.
« A ces causes , nous publions la présente or- « donnance, qui sera suivie ponctuellement, et «à laquelle le monde entier doit obéir. Nous « acceptons le pescush de dix mille roupies par « an pour le port de Surate, et personne ne « pourra molester et inquiéter en aucune ma-
a nière les Anglais dans leur commerce. Us poura ront acheter et vendre , suivant leur plaisir, « et sans payer aucun droit, toutes k les marchan- « dises que leurs facteurs amèneront par terre ou « par eau dans ledit port, ou qu'ils voudraient « en faire sortir pour les conduire dans les autres « provinces de notre empire. S'il arrivait qu'on « leur volât quelques-uns de leurs effets ou mara chandises, nous ordonnons à nos officiers de a faire tous leurs efforts pour les retrouver, de les a rendre ensuite au propriétaire, et de faire « punir les voleurs ; d'accorder aux Anglais « toutes les demandes qui seront équitables , et « de veiller à ce que personne n'insulte leurs « facteurs.
a Les députés nous ayant en outre représenté « que les dewans des provinces peuvent leur de- « mander l'original ou la copie de leur sunnud, « scellée du sceau du nazim , ce qui est souvent « impraticable , ils espèrent que nous ordonnecc rons qu'on ajoute foi à une copie du sunnud « scellé du sceau du kazy; que les monnaies « portugaises ont cours dans l'île de Bombay , « appartenant aux Anglais ; qu'ils désireraient « que nous leur permissions d'en frapper de parce ticulières , ainsi qu'il se pratique à Madras. « Les députés , ayant demandé d'ailleurs que a tous les employés de la Compagnie qui auront « des dettes , et qui prendront la fuite , puissent « être envoyés au chef de la factorerie , et que « désormais, sous prétexte du fowzdarat (1), les
(1) Le fowzdar, dans les grandes villes, est le magistrat chargé de l'inspection de la police. 11 connaît des ventes des liqueurs spiri tueuses, des tumultes, etc. Les marins anglais qui vont s'enivrer dans les tavernes, y excitaient des disputes et des bataiUes. L'officier,
« facteurs et employés de la Compagnie ne soient « plus vexés et molestés, ainsi qu'il est arrivé « souvent.
« En conséquence , nous ordonnons qu'on « ajoute foi à une copie du sunnud scellée du « sceau du kazy ; que dans l'heureuse île de « Bombay , les monnaies frappées suivant les lois « de l'empire aient cours; que tous les employés « de la Compagnie qui auront des dettes et qui et prendront la fuite , soient saisis et remis au « chef de la factorerie; que, sous prétexte du « fowzdar, etc., les Anglais ne soient plus mo- « lestés.
« Les députés, nous ayant encore représenté « que la Compagnie a des factoreries dans les pro- « vinces de Bengale, Behar et Orissa, mais qu elle « désire s'établir en d'autres endroits; qu'elle prie « l'empereur de vouloir bien lui accorder qua- « rante begas de terrain (1) ; que ses vaisseaux, « chassés par la tempête, venant souvent à faire « naufrage sur les côtes , les gouverneurs des « ports saisissent tyranniquement les marchan- « dises, et en demandent quelquefois la qua- « trième partie.
a Nous ordonnons que partout où les Anglais « voudront se fixer, ils suivent les usages établis « pour leurs anciennes factoreries, et que les droits « soient changés en une reconnaissance annuelle. « Lorsque quelques-uns de leurs bâtiments este suieront un naufrage, ou s'égareront dans leur
qui veille au bon ordre, étendait souvent sur tous les facteurs des châtiments qu'ils ne méritaient pas. Le firman, dont nous parlons ici, les soustrait à la juridiction du fowzdar.
(1) C'est-à-dire environ quinze acres. Le béga contient 16,003 pieds carres.
a route, nos officiers auront grand soin des car- « gaisons , et ne pourront rien exiger. Dans « toutes les affaires relativement au commerce « des Anglais , on suivra cette ordonnance, dont « on ne demandera pas même le renouvellement a chaque année. Nous ordonnons à nos sujets de « l'exécuter ponctuellement. Donné le 4 de sasser, « la cinquième année de notre règne glorieux «(le 16 janvier 1716-7) (1)».
M. Vansittart (2) a donné une autre traduction de ce firman, qui s'accorde avec celle de M. Fraser dans les points principaux , mais qui diffère en quelques particularités. Il serait inutile de les comparer ici ; le lecteur curieux peut consulter l'ouvrage que nous indiquons en note.
Afin de notifier aux officiers des douanes de l'Inde quelles sont les marchandises qui doivent passer exemptes de droit en vertu du firman , le
Jouverneur de Calcutta , et quelquefois les chefs es factoreries de la Compagnie, ont coutume d'envoyer aux employés du Mogol un passeport écrit en anglais et en persan , qui désigne la quantité des marchandises qu'on expédie, et le lieu de leur destination. Ce passeport est scellé du grand sceau de la Compagnie; on l'appelle dustuck.
Avant l'anarchie et le démembrement de l'empire, ce dustuck était respecté, et les Anglais transportaient leurs cargaisons dans tout l'Hindoustan sans payer aucun impôt. Depuis que les nababs sont devenus indépendants de l'empereur, ce dustuck ne sert plus au delà des provinces du Bengale , c'est-à-dire , en d'autres termes , qu'il est inutile à la Compagnie partout où sa puis-
(1) J. Fraser. Ilistory of Nadir Sehah.
(2) H. Vansittart. Narrative of thc transactions in Bençal, t. I, p. 9.
sance ne peut pas le faire exécuter. Il faut remarquer que, d'après l'usage et la connivence du gouvernement mogol , les employés patentés de la Compagnie ont profité de ces dustucks, et que, par ce moyen, ils font leur commerce particulier sans acquitter les droits auxquels sont soumis les naturels du pays.
Tels sont les privilèges qu'accorda l'empereur Furruk-Sir aux Anglais par le grand firnian. 1^ Mogol prétendait seulement permettre le libre transport de leurs marchandises dans les différents établissements de la Compagnie, et les mettre à l'abri des vexations des gouverneurs des
Î)rovinces. En exemptant leur commerce de tous es droits que devaient payer ses propres sujets , il ne sentait pas les pertes qui en résulteraient dans la suite pour son trésor, et l'atteinte qu'il donnait à son autorité. Le commerce de la Compagnie , peu considérable alors , se bornait à un petit nombre d'articles, et il ne prévoyait pas l'influence et le pouvoir quelle acquerrerait un jour dans ses propres Etats. D'ailleurs, les marchandises qu'achetaient les Anglais dans l'intérieur du pays, devaient passer par tant de canaux avant d arriver à leurs établissements, que les Indiens, qui faisaient eux-mêmes les emplettes de la première main, malgré les impôts qu'ils devaient acquitter, pouvaient encore les donner à meilleur prix que la Compagnie. Les Arméniens ont souvent prouvé cette vérité. Les affaires de la Compagnie étant devenues plus florissantes au milieu des troubles de l'Inde, l'abus de ce privilège a été la source de bien des oppressions envers les naturels du pays. Nous ferons voir dans le chapitre suivant que c'est la cause principale de l'état pitoyable où se trouve à présent réduit le Bengale.