CHAPITRE VIII
Commercedes Européens sur les côtes el dans l'intérieur
de Tlnde.
Les Portugais furent le premier peuple d'Europe qui parut dans Tlnde avec éclat. Ils durent leur ancienne prospérité au génie entreprenant et aux travaux opiniâtres d'un prince qu'ils n'ont
!>as traité comme il le méritait. Malgré ses taents extraordinaires et les services qu'il rendit à sa nation par ses découvertes , ils ont laissé son nom dans l'oubli , pour prodiguer des louanges excessives à d'autres princes, qui n'ont fait aucune action éclatante, en comparaison des siennes.
Ce prince est dom Henrique, duc de Viseu, quatrième fils de Jean I er , roi de Portugal. Il employa son génie profond aux sciences utiles, et s'occupa lui-même à faire des découvertes sur mer. L'Europe, avant lui, ne connaissait point les Açores , dont il prit possession en faveur de son pays, et il poussa la navigation des Portugais jusque sur les cotes de Guinée.
Animé par ses exemples et ses succès , le Portugal poursuivit ses entreprises après sa mort , et l'on alla bientôt jusqu'au cap de Bonne- Espérance, connu d'abord sous la nom de cap des
Tempêtes (1). On fit plusieurs tentatives inutiles pour le passer , mais enfin Vasco de Gama vint à bout de le doubler en 1497. Ce navigateur continua sa route jusqu'à Calicut, sur la côte de Malabar (2), où, par la suite des temps, on forma plusieurs établissements.
Les Portugais profitèrent bientôt de leurs découvertes. Ils s'emparèrent des ports d'Angola, ce qui les rendit maîtres de ce royaume , et les mit en état de faire le commerce de FAfrique occidentale. Ils formèrent ensuite des établissements dans File de Mosarabique, d'où ils ont fait longtemps , avec les peuples qui habitent la côte orientale de l'Afrique (3), un commerce avantageux en poudre d'or, dents d'éléphant , etc.
En ouvrant la route de l'Inde , ils y auraient eu probablement un grand nombre de rivaux , si Ton n'avait pas découvert l'Amérique dans ces
(1) Il fut découvert en 1486 par Bartholoméo Diaz.
(2) Les premières terres d'Amérique furent découvertes en 1492 par Christophe Colomb; de manière que l'Europe eut connaissance des Indes orientales et occidentales à peu près dans le même temps.
(3) Sur la côte orientale d'Afrique, qui s'étend depuis le cap de Bonne Espérance jusqu'à la mer Rouge, on trouve plusieurs ports, et entre autres ceux de Sofala et de Melinde. On sait que le pays du Monomotapa, qui borde celui de Sofala, renferme de très-riches mines d'or et beaucoup d'éléphants, et qu'on pourrait y faire un commerce avantageux. Ce pays étant situé a l'est du cap de Bonne-Espérance, se trouve dans l'étendue du terrain sur lequel la Compagnie anglaise a un droit exclusif de commerce. Quoiqu'elle n'en fasse d'autre usage que d'y prendre de l'eau et des provisions pour ses voyages , elle défend cependant d'y commercer; elle ne veut pas que personne fasse un profit qui ne serait pas pour elle. Cet objet mérite d'être examiné par le gouvernement anglais.
mêmes temps, ce pays étaut moins éloigné de l'Europe que l'Asie. L'Espagne était devenue tout à coup florissante et riche par l'argent qu'elle en avait tiré ; les autres nations aimèrent mieux faire des expéditions dans le Nouveau- Monde que dans l'Inde ; les établissements et les succès des Anglais en Amérique achevèrent de tourner vers ce continent l'esprit des peuples, qui se réveillait alors.
Les Portugais mirent à profit ces circonstances, et firent longtemps le commerce d'Asie sans avoir de concurrents. L'administration de leurs affaires dans l'Inde fut aussi vicieuse qu'il est possible de l'imaginer ; la vaine gloire et la superstition leur firent commettre des fautes qui auraient dû ruiner leurs établissements. Sans penser à leurs intérêts politiques, ils osèrent persécuter des peuples qui leur avaient permis d'aborder sur leurs côtes, et qui pouvaient facilement les rejeter au milieu des mers. Cependant la nation s'enrichit, et parut en Europe avec splendeur. La prospérité du Portugal se maintint jusqu'à l'extinction de la branche mâle de la famille royale. Philippe II, roi d'Espagne, profita des malheurs de ce royaume, et finit par s'en emparer. Ce monarque , tout occupé de l'Amérique et des brouilleries qu'il eut avec les autres puissances de l'Europe et ses sujets des Pays- Bas , négligea le commerce de l'Asie. Ses successeurs suivirent tous ses projets ; et les Hollandais, après avoir secoué le joug espagnol, formèrent eux-mêmes en Asie, en Afrique et en Amérique, des établissements de commerce qui nuisirent beaucoup à ceux des Portugais. En évitant adroitement les fautes de leurs anciens maîtres , ils établirent peu à peu leur commerce et leur puissance ; et ils se conduisirent avec plus de poli-
tique C[ue leurs prédécesseurs. Le monopole des épiceries, qu'ils se sont approprié, entretient leur supériorité dans le commerce de ce pays , sans qu'on puisse trop prévoir quand elle unira.
Lors des premiers établissements des Portugais dans Tlnde, leurs marchands commerçaient iusijue dans les parties les plus avancées de rHmdoustan. Ils allaient à Agra, Azmeer, Burrampour, Lahore, et en remontant le fleuve Indus jusqu'à Tatta et Amadabad. César-Frédéric dit qu'ils envoyaient chaque année, du Bengale (1) à la côte de Malabar, trente ou trente-cinq vaisseaux chargés de riz, d'étoffes, de lacque, de sucre, de poivre et autres marchandises.
Les Mogols, dans ces premiers temps, donnaient aux marchands des nations dé l'Europe tous les encouragements possibles. Bien éloignés de la fausse politique de la Compagnie anglaise, ils permettaient à chacun de commercer librement dans le Bengale , d'y aller par terre ou par eau , et d'en sortir quand bon lui semblait. On y voyait arriver chaque jour de grandes caravanes par terre, des pays les plus éloignés, et même de Moscovie. Des flottes nombreuses de bateaux descendaient le Jumna (2) et le Gange
(1) Hakluyt's Collection, vol. I, page 230. On dit dans l'original, qu'ils les envoyaient de Satagan; ce mot a fort embarrassé tous les anoiens géographes qui ne connaissaient pas assez les divisions du Bengale. Satagan, dont parle César - Frédéric , est un district composé de plusieurs pergunnahs subordonnés à Hougly. 11 est enregistré dans les livres du roi sous le titre de Sircar Sautgaum. C'est sous ce nom qu'il est connu dans Tlnde.
(2) Hakluyt, t. I. p. 252 jusqu'à la pag. 257. Ralph Fitch, un des ambassadeurs de la reine
pour aller commercer dans le Bengale et les provinces voisines.
Entraînés par un zèle aveugle de religion et par une ambition démesurée , les Portugais exercèrent des vexations atroces à l'égard des naturels du pays, qui conçurent dès lors de l'anti-
Î>atbie et de Faversion pour les Européens. Ces àutes contribuèrent beaucoup à la ruine de leurs affaires dans FInde ; la concurrence des Anglais et des Hollandais, après Tannée 1000, acheva de la consommer.
A peine les Portugais eurent-ils paru dans FInde , cru'ils renversèrent avec fureur les idoles des Hinaous (1). Sans égard aux intérêts de leur commerce, ils s'efforcèrent d'anéantir, par des persécutions, le culte et les lois de ces idolâtres, et d'introduire la religion chrétienne parmi eux. Dès que de nouveaux établissements européens offrirent de la tolérance et de la protection à ce malheureux peuple, le commerce quitta bientôt les ports des Portugais , pour se réfugier dans un asile plus calme et plus assuré.
La Grande-Bretagne ne commença guère à faire un commerce direct dans l'Inde avant la fin
Elisabeth auprès de l'empereur Akbar, dit qu'en i585, lorsqu'il alla cPAgra à Satagan dans le Bengale, il fit ce voyage avec plusieurs marchands au milieu d'une flotte de cent quatre-vingts bateaux qui descendaient le Jumna chargés d'un sel appelé sambul, d'opium , de tapis et autres marchandises.
(1) On trouve dans la vie de Dom Jean de Castro, qui mourut vice-roi de l'Inde, une lettre du 8 mars 1546, de Jean III, roi de Portugal, qui donnait à ce vice-roi des instructions très-rigoureuses pour l'extirpation de l'idolâtrie. Les Hindous des environs de Goa sont obligés aujourd'hui d'aller à plusieurs lieues de la ville lorsqu'ils veulent pratiquer quelques cérémonies de leur culte.
du règne d'Elisabeth. Elle accorda, en 1600, sa première charte ou lettre -patente à quelques aventuriers qui entreprenaient une expédition sur mer : elle eut la précaution de rendre sa permission révocable quand il lui plairait. Cette première Compagnie ne fit rien d'important , et s'éteignit au milieu des troubles qui bientôt après survinrent en Angleterre. Sous le règne de Charles II, on en établit une nouvelle; l'acquisition qu'elle fit de Bombay, comme partie du douaire de la reine Catherine, parut lui donner quelque éclat ; mais , comme elle était restreinte par la nature de son privilège , elle ne put pas étendre bien loin le commerce de l'Angleterre. Pendant les règnes de Charles et de Jacques II ,
voyage dans l'Inde qu'avec six grands vaisseaux et six pinnaces (1). Pour mettre de pareilles en-
(l) Il paraîtra d'abord étrange que les Anglais, dans la vue d établir un monopole de commerce, aient enfreint leur constitution. On peut s'étonner encore que ce premier pas, une fois fait, ils aient resserré les bornes de leurs opérations. Pour expliquer ces phénomènes politiques, il faut remarquer que le Portugal avait alors recouvré son indépendance, et qu'il s'occupait plus que jamais du commerce de l'Inde. A l'époque du mariage de Charles avec l'infante Catherine, une des stipulations du contrat fut qu'on remettrait Bombay à l'Angleterre. Il est très-probable que Charles, dont le trésor était épuisé, reçut des Portugais quelque présent secret pour que cette acquisition ne nuisit point à leur commerce, et il limita le commerce de la Compagnie, qui, à son tour, avait donné de l'argent pour obtenir son privilège exclusif. Ces conjectures paraissent d'autant plus vraisemblables que, sous le règne du roi Guillaume, le glorieux libérateur de son pays, son ministère et la plus grande partie du parlement, accordèrent une nouvelle charte à une autre Compagnie, sans borner son commerce en aucune manière.
compagnies de faire le
traves au commerce de l'Inde , il fallait qu'on ne fut pas encore persuadé de son utilité , ou que quelques motifs secrets arrètâssent les progrès aune entreprise que la nation jugeait devoir lui être favorable , et que par conséquent on ne pouvait trop encourager. Sans examiner ici quelles peuvent avoir été les causes d'un pareil règlement, il est possible que, pendant les règnes de Charles et de Jacques II , le commerce de l'Inde ne fut pas très-florissant. Ceux qui après la révotution obtinrent du roi Guillaume et de la reine Marie une nouvelle charte , mirent tant de langueur dans leurs expéditions , que des commerçants particuliers, sans privilège et sans charte, ne craignirent point d'affronter l'autorité royale et celle de l'ancienne Compagnie , en en formant une nouvelle. Ils osèrent entrer en concurrence avec un corps à qui l'expérience avait donné des lumières, et qui devait l'emporter sur des rivaux qui connaissaient moins la pratique du commerce de l'Inde. Des changements survenus dans le gouvernement et la constitution occasionnèrent vraisemblablement quelque altération dans les matières de commerce, ou bien le peu de succès de la première Compagnie engagea quelques Anglais à en établir une seconde. 11 est peu important de savoir ici quelles furent les causes qui portèrent des particuliers à cette association sans la permission du gouvernement. On peut toujours supposer qu'avant la révolution, le commerce des Anglais dans l'Inde n'a pas été considérable.
Après l'établissement de cette seconde Compagnie , l'esprit de rivalité donna au commerce de l'Inde toute la perfection dont il était susceptible à cette époque. Les progrès que faisaient alors les colonies et le commerce d Angleterre, sans
doute y contribuèrent. Cette concurrence dura jusqu'à la sixième année de la reine Anne, temps auquel un acte du parlement réunit ces deux compagnies, qui se gênaient dans leurs opérations, pour en former une seule, laquelle, par le renouvellement de sa charte , a toujours subsisté depuis, et dont le privilège fut prorogé jusqu'en 1783.
Depuis la réunion des deux Compagnies , trois causes ont beaucoup contribué à l'accroissement du commerce de l'Inde. Premièrement , les progrès du commerce de l'Amérique et de l'Afrique, ui a augmenté la consommation des marehanises de l'Inde ; secondement , la multiplicité des demandes qu'ont fait les étrangers à l'Angleterre des toiles peintes d'Asie; troisièmement, l'usage presque universel du thé , qui s'est introduit dans la Grande-Bretagne et dans tous les pays de sa dépendance.
J'ai déjà dit plus haut, et on trouve dans la collection de Purchas, des faits d'où l'on peut conclure que lorsqu'on commença à faire en Europe le commerce de l'Inde , les Anglais , ainsi que tous les autres navigateurs, y trafiquaient librement sous la protection du gouvernement mogol. Ils transportaient leurs marchandises sur des voitures du pays appelées hackeries, jusque dans l'intérieur de l'Hindoustan , où ils faisaient un commerce considérable sur plusieurs articles , et en particulier sur l'indigo , qu'on tirait d'Asie avant qu'on le cultivât en Amérique.
Après la subversion et le démembrement de l'empire , les troubles qui en furent la suite ne laissèrent aux commerçants de l'Europe qu'une sécurité très-précaire. On les assujettit à des impôts considérables dans les provinces où ils pas-
saient, et chaque nabab les rançonnait à son gré. Ces inconvénients se firent sentir surtout avant la réunion des deux Compagnies ; les agents de ces deux corps , qui allaient faire des achats ou des ventes dans l'intérieur du pays , ne manquaient pas de s'insulter lorsqu'ils se rencontraient; et les gouverneurs ou nababs leur faisaient payer de grandes sommes, sous prétexte de terminer leur différend avec les naturels du pays et de procéder à la réparation de quelques injures , ou à l'expédition des ordres dont ils avaient besoin.
C'est pour cela qu'après la formation d'une seule Compagnie, lorsqu'on eut imaginé un système plus réglé sur le commerce de l'Inde, on établit une loi générale qui défend à tout employé au service de la Compagnie, ou à toute autre personne de sa juridiction, d'aller dans l'intérieur de l'Hindoustan sans en avoir obtenu la permission du gouverneur et du conseil du lieu où il fait sa résidence. Malgré ces prohibitions, plusieurs sujets de la Compagnie anglaise établirent leur demeure et leur commerce dans des lieux situés fort avant dans les terres. Comme ils connaissaient la langue et les coutumes des Indiens, ils eurent soin de n'avoir avec eux aucun différend; ou, lorsqu'il arrivait quelque dispute inévitable, ils se tiraient d'embarras en disant qu'ils n'étaient point employés de la Compagnie , et qu'ils ne la reconnaissaient en aucune manière. Tant que le pays , ravagé par de petits despotes, fut dans la confusion et l'anarchie, les précautions dont on vient de parler par rapport aux voyages étaient nécessaires; mais elles sont devenues inutiles depuis que le Bengale est sous la domination et la souveraineté immédiate de la Compagnie. Nous ferons voir dans les cha-
pitres suivants comment la Compagnie et ses représentants ont su profiter de ces anciennes restrictions, qui n'étaient plus en usage, pour favoriser le monopole du commerce de l'intérieur de l'Inde, ou pour l'intérêt particulier de ses employés.
Tout le commerce de la Compagnie anglaise dans le Bengale consiste dans la vente des draps et étoffes de laine, du cuivre, du fer, du plomb, et de quelques autres marchandises d'Europe , et dans rachat des toiles de l'Inde, des étoffes de soie, de la soie crue, des drogues, salpêtre, etc., dont elle compose la cargaison de ses vaisseaux de retour. Outre ce commerce d'importation et d'exportation , la Compagnie de Hollande en fait un autre dans les différents ports de l'Inde , qui consiste en cuivre, étain du Japon, camphre, benjoin, épiceries, porcelaines, arrack et meubles de la Chine. Le seul commerce d'Inde en Inde qui se fasse au nom de la Compagnie anglaise, est composé d'un peu d'opium , qu'on envoie de Bencouli dans le Bengale, d'environ six cents balles de coton , que tire le Bengale de Bombay et de Surate, et d'un peu de poivre qu'on conduit en Chine. Mais tous ces articles sont de peu d'importance.
Les marchandises importées dans le Bengale par la Compagnie anglaise se vendent dans des foires ou à une espèce d'encan. On accorde un escompte de neuf, six ou trois pour cent, suivant que l'acheteur enlève ses marchandises plus ou moins promptement. Toute personne , sans distinction , peut se rendre à ces foires et y acheter ce que bon lui semble. Le gouvernement lui accorde un dustuck lorsqu'il enlève ce qu'il a acheté.
Les marchandises qui forment la cargaison des
vaisseaux de retour sont pavées avant qu'on les reçoive, avant même qu'elles ne soient fabriquées. Ces avances d'argent se font sous la direction des chefs des factoreries de la Compagnie résidents à Chittigong, Luckypore, Dacca, Cossimbozar, Maldah, Patna, Burdwan et Midnipore, et ils envoient pour cela des gomasthas ou agents natifs dans l'intérieur des terres. Il arrive quelquefois que ces emplettes se font par des gomasthas natifs qui habitent les aurungs ou villes fabricantes sous la direction d'un membre du bureau du conseil de Calcutta.
Lors de l'indépendance du gouvernement mo-
Sjol , le commerce de la Compagnie différait seuement de celui des marchands particuliers qui y . trafiquaient librement, en ce que les marchandises de la Compagnie, en vertu du firman du Mogol, passaient, au moyen de leur dustuck, libres d'impôts, pendant que celles des négociants particuliers étaient soumises à toutes les taxes établies par les princes du pays.
Les Portugais ont lait pendant longtemps un commerce régulier dans leur établissement de Bandel. Les Hollandais et les Français avaient obtenu des privilèges qui leur permettaient de faire librement tout lecomraerce qu'ils voudraient, sans payer aucun impôt pour les marchandises d'importation, si ce n'est deux et demi pour cent à Hougly, pour les marchandises qu'ils exporteraient par mer. Ils devaient seulement se conformer aux lois et usages de l'empire. Les Danois , il y a environ vingt ans , . obtinrent les mômes privilèges lors de leur établissement à Serampour ; ils reçurent leur sunnud du nabab Allawerdy Khawn. Mais les Portugais , les Hollandais, les Français et les Danois sont subordonnés aujourd'hui à la volonté de la Compagnie.
I^s Arméniens , qui ont toujours été un grand corps de négociants dans l'Inde, ont eu aussi des établissements considérables dans le Bengale , et en particulier à Sydabad. Leur commerce était autorisé par un nrman du Mogol, qui fixait à trois et demi pour cent les impôts sur les deux principaux articles de leur négoce , les toiles de coton et la soie crue. Sous les nababs, qui détruisirent et usurpèrent l'empire mogol , ces tyrans les soumirent à de gros impôts et causèrent de fréquentes interruptions de leur commerce. Depuis que la Compagnie anglaise est devenue souveraine absolue de ce pays, les Arméniens continuent leur commerce sous l'apparence des anciennes formes. Dans chaque province du Bengale, ils sont assujettis à tous les impôts et règlements qu'il platt aux Anglais de leur imposer au nom des fantômes de nababs (4). Ces règlements finissent souvent par une prohibition entière de commerce; ils sont communément variables, contradictoires, et ils ont toujours pour but de mettre tout le commerce entre les mains de la Compagnie.
Ce que nous venons de dire est exactement conforme à ce qu'écrivaient les directeurs de la Compagnie; dans toutes les lettres qu'ils ont envoyées dans l'Inde jusqu'en 1757, ils se sont toujours énoncés de la même manière. Voici un extrait des ordres et instructions qu'ils donnaient aux différentes présidences de ce pays : « Toute
(1) Lorsque la Compagnie rencontre des mutins ou des réfractaires, elle ordonne au fowzdar d'Hougly d'environner leur établissement de troupes au nom du nabab , d'arrêter leurs provisions et de leur ôter toute espèce de communication avec qui que ce soit. Les Anglais ont souvent exercé ces tyrannies.
« personne, sous la protection de la Compagnie, « aura la liberté de commercer dans tous et a chacun des établissements de la Compagnie , « ainsi que dans toutes les places qui se trouvent « comprises dans les limites de sa charte , de la « même manière que les employés de ladite « Compagnie, à charge seulement de payer les <c taxes et impôts établis par les lois dans ces dif- « férentes places. » A peu près dans le même temps, la cour des directeurs voulant fixer les droits des Anglais qui résidaient sur la côte occidentale de l'île de Sumatra, écrivait au président et au conseil de Bombay ce qui suit : « Tous et ceux qui résident sur la côte occidentale de « Sumatra pourront commercer par eux-mêmes, a ou par leurs agents, au fort Saint-George et « au fort Guillaume, ou dans les dépendances « respectives de ces factoreries ; ils seront « les maîtres d'y acheter ou vendre publique- « ment ou en particulier, toutes sortes de mar- « chandises. On ne pourra mettre aucune espèce « d'empêchement ou d'obstacle dans ce qu'ils « entreprendront. Si , contre cet ordre , quelque « personne, de quelque rang et qualité qu'elle « soit, voulait les opprimer ou leur faire des in- « suites , elle encourrait notre disgrâce et éprou- « verait à coup sûr notre ressentiment. »
Telles étaient les sages ordonnances que faisaient les premiers directeurs dans la vue de protéger le commerce. D'après ce que nous avons dit de la nature du commerce de la Compagnie anglaise dans l'Inde, il est facile d'apercevoir qu'il est de son intérêt d'encourager celui des commerçants particuliers de toutes les nations. Mais depuis qu'elle a acquis la souveraineté du Bengale , elfe a envahi tout le commerce pour elle-même ou pour ses substituts, et elle
semble avoir adopté un système directement contraire au véritable esprit des affaires mercantiles. Les directeurs ont osé dernièrement avancer qu'eux seuls avaient droit de commercer dans l'Inde; et, en conséquence de cette absurde opinion, ils ont ordonné à plusieurs marchands qui résidaient à Calcutta de ne faire aucun commerce, en leur disant avec beaucoup de finesse et de bon sens, que , quoique la loi leur accordât peut-être le droit de résider dans les établissements de la Compagnie, ils ne pouvaient avoir aucun droit d'y commercer. Cela est aussi raisonnable que si Ton disait à un homme : vous avez droit de vivre, mais vous ne pouvez pas prendre les moyens que vous fournit votre profession pour pourvoir à votre subsistance.
Il est vrai qu'on n'a jamais imposé ces odieuses restrictions qu'aux personnes que la Compagnie avait dessein d'opprimer, ou dont elle voulait traverser les projets. Les affaires de la Compagnie sont administrées d'une manière bien misérable et bien digne de mépris, puisqu'on manque ainsi aux premières lois de la justice pour opprimer les particuliers.
Il faut convenir encore qu'il n'y a que six ans qu'on a osé soutenir cette opinion. Depuis ce temps , toutes les manœuvres de ceux qui gouvernent la Compagnie en Europe , et surtout en Asie, ne semblent avoir eu pour but que de s'approprier plus facilement le monopole de tout le commerce intérieur du Bengale. C'est pour remplir ce projet qu'ils ont fait éprouver des vexations et des cruautés inouïes aux pauvres fabricants et autres ouvriers de ce pays, qui, dans le fait, sont traités comme des esclaves de la Compagnie anglaise.
Les agents des Compagnies française et hol-
landaise se sont souvent plaints de ce monopole. Dans une des dernières disputes survenues entre la Compagnie anglaise et celle de Hollande, les Hollandais demandaient qu'il se fit un partage des manufacturiers, afin que chacun j)ût faire travailler paisiblement pour soi ceux qui lui seraient échus. Comme rien ne montrera mieux l'état du commerce de la Compagnie dans Tintérieur du Bengale que les propres écrits du président et du conseil de Calcutta sur cette matière , nous allons les rapporter tels qu'on les trouve dans le soixante-deuxième paragraphe de leur lettre générale aux directeurs. Cette lettre est datée du 14 septembre 1767. Voici ses termes : c Si Ton accordait le partage des manufacturiers « que demandent les Hollandais, ce serait lever « te masque y et nous reconnaître souverains- du « pays. Nous contredirions de la manière la plus « expresse toutes les protestations que nous fai~ a sons, les apparences que nous gardons et les « efforts que nous employons chaque jour pour « faire semblant d'agir seulement au nom et par a l'autorité du nabab. En un mot, il y a une si a grande disproportion dans le nombre des ou- « vriers nécessaires pour former leur cargaison et « la nôtre, que nous ne pouvons pas consentir à « ce partage sans dévoiler tout ce que la politique « de la Compagnie doit tenir caché. »
Il n'est pas possible d'énumérer tous les moyens qu'emploient chaque jour les agents de la Compagnie et les gomasthas du Bengale pour opprimer les fabricants. Ils leur imposent des amendes, ils les traînent en prison , ils leur font donner le fouet, ils en arrachent par force des billets ou des obligations, etc. Ces atrocités tyranniques ont diminué de beaucoup le nombre des manuacturiers. Les fabriques qui subsistent ne sont
plus aussi florissantes, les marchandises qui en sortent sont plus chères , et par conséquent les revenus de la Compagnie ne sont plus si considérables. La fourniture des cargaisons de la Compagnie est tellement asservie au monopole, que personne ne peut rien vendre ou acheter, s'il n'est pas employé au service de la Compagnie. Comme ils sont chargés de la cargaison , ils ne manquent pas d'acheter des marchandises pour la Compagnie , pour eux-mêmes et pour leurs favoris. Il faut excepter aussi de l'exclusion générale les Compagnies étrangères auxquelles l'on permet de faire quelques petites emplettes pour leurs cargaisons, afin de prévenir les clameurs qui ne manqueraient pas de s'élever en Europe, si on leur interdisait entièrement le commerce du Bengale.