‹ Histoire des conquêtes et de l'administration de la Compagnie anglaise au BengaleChapitre 18 sur 21 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Des revenus du Bengale et de la manière de les

percevoir.

Les revenus du Bengale et des provinces qui en dépendent , proviennent des taxes levées sur les terres. Les terres sont imposées suivant leur étendue , ou suivant leur produit, d'après certains taux établis qui varient dans les différents cantons du pays, suivant leurs différents degrés de fertilité. Avant l'anarchie de l'empire mogol, le taux général établi à Delhi pour les terres cultivées du Bengale , était de trois roupies sicca ou de sept scheîings six sols par bega de seize mille trois pieds carrés; c'est-à-dire, d'environ vingt scheîings par acre. Il faut remarquer cependant que ce taux général n'était guère suivi, et qu'il y avait peu de terres qui payassent les revenus de cette manière. Ordinairement on appréciait la récolte sur le champ d'après la valeur des denrées au marché , et le propriétaire en donnait au gouvernement une partie, telle qu'elle était fixée. Ainsi, les terres qui produisent du riz , des pois, du blé, de l'orge et autres grains, payaient en général la valeur de la moitié de la récolte. Le sol du Bengale étant extraordinairement fertile, les terres y produisent en plusieurs endroits deux ou

trois récoltes de grains par année. L'opium et les cannes à sucre, qui ne donnent qu'une récolte par an , rendent au propriétaire depuis sept jusqu'à quinze roupies par bega. Le terrain dont le produit est le plus avantageux é est celui où croit l'arbrisseau qui porte la feuille appeilée paan par les naturels du pays, et bétel par les Européens. Cette culture, malgré les avantages du sol et de la végétation du Bengale , demande à être conduite avec soin ; mais alors elle produit au propriétaire jusqu'à trente-deux roupies par bega.

Avant la révolution, tous les revenus appartenaient à l'empereur; si l'on en excepte les districts assignés par des concessions aux pensionnaires de la cour, appelés iaguerdars, et les terres de charité destinées à des œuvres pies. Le Mogoi donnait à ferme l'administration et la perception des revenus du reste du pays; ceux qu'il en chargeait s'appelaient surintendants, fermiers des revenus, gouverneurs, etc., et on les rangeait sous différentes classes, telles que celles de rajahs, soubabs, nazims, nababs, zemindars, etc. Ils ne manquaient pas de percevoir plus qu'il ne leur était dû; cependant les officiers du dewan ou receveur général des revenus du roi ne réprimaient point leurs exactions, tant qu'ils payaient régulièrement la somme enregistrée dans les livres de la couronne pour chaque province, et qu'ils faisaient au dewan et aux autres grands officiers de la cour des présents pour les mettre dans leur intérêt.

Les rajahs sont des princes descendus des anciens rois indigènes. Les Mogols qui , par équité ou par politique, avaient toujours eu pour eux des égards particuliers , laissaient jouir leurs fa-

milles des domaines

d'un bien héréditaire ; quoiqu'ils se soient arrogé le pouvoir, dans les dernières années, de créer de nouveaux rajahs, et de donner la qualité d'omrahs à des Anglais. Plusieurs rajahs des anciennes races possèdent encore la môme dignité dans les terres qui sont sous la domination de la Compagnie anglaise. Les zeraindars et les gouverneurs des provinces, presque tous mahométans, qu'on nomme soubabs, nazims ou nababs, qui tiennent des terres, sont des fermiers qui les ont à bail pour une année, quoiqu'il arrive quelquefois ' qu'ils en jouissent plus longtemps. Quant aux impôts qu on lève sur les terres que possèdent aussi les rajahs , nababs et zemindars , après que le souverain a vu l'état du produit , il les taxe à volonté; et même il pourrait reprendre le tout, en accordant aux grands propriétaires ou surintendants de ces terres les sommes qu'il jugerait convenables pour leur subsistance, et pour les frais des récoltes et l'entretien de leur gouvernement.

Il y a une autre classe de moindres fermiers, qui tiennent leurs terres du gouvernement. On les appelle chowdris , taloukdars et etmaundars ; ils sont comptables des revenus de leurs terres aux grands propriétaires dont nous avons parlé ci-dessus. Les grands et les petits fermiers afferment de nouveau leurs domaines à des sous-fermiers; ces sous-fermiers, moyennant une certaine somme , le remettent aux ryots ou pauvres agriculteurs et manufacturiers. Il faut remarquer qu'il arrive souvent que les grands fermiers donnent immédiatement leurs terres à bail aux ryots et qu'ils en font percevoir ensuite les revenus par leurs propres officiers. On établit dans chaque district une cutchery ou cour destinée à cette perception; et lorsque les ryots sont en retard pour

k$ paiements, on les fait châtier avec beaucoup «îe stVérité.

Les ryots tiennent les terres par une espèce de bail appelé pottab, qui en spécifie la qualité, la quantité, et la somme qu'ils doivent payer à certains temps fixes. Par les anciennes lois de rempire, ces pottabs sont irrévocables tant que le fermier j>aie exactement les revenus; et même s'il lui arrive d'y manquer, les anciennes coutumes, qui sont encore en vigueur, ont tant d'égards pour les laboureurs, qu ils ne pourraient être dépossédés , qu'après avoir passé un an sans donner le prix stipulé par le bail.

Les nababs ont coutume de prêter de l'argent aux petits fermiers pour les avances de culture. Ces petits fermiers en avancent également aux ryots. Ceux-ci s'engagent à le rembourser sur le produit de la récolte prochaine, en payant un gros intérêt, quelquefois de quarante pour cent. On appelle tagabey dans le Bengale, l'argent qu'on avance ainsi à ceux qui tiennent les terres. Les ryots l'emploient aux frais de la culture, surtout à acheter du bétail et de la semence , à faire les canaux et les dessèchements oui sont très-nécessaires dans ce pays, et qui sont les plus grandes de toutes les avances. Si on ne prêtait pas cet argent aux laboureurs pauvres, il ne leur serait pas possible de cultiver les terres; il est donc de la plus grande importance de protéger et d'encourager la classe inférieure du peuple et des agriculteurs du Bengale.

Après la subversion de l'empire Mogol, les terres de chaque canton devinrent la propriété des usurpateurs qui s'en emparèrent et qui les conservèrent tant qu'ils eurent assez de force pour les défendre. Ces usurpateurs se regardaient tous comme souverains, et dans le fait ils l'é-

taient véritablement. Lorsque la Compagnie anglaise obtint l'office de dewan, elle déclara à son tour qu'elle était devenue souveraine d'un riche et puissant royaume, et qu'elle n'était pas seulement chargée d'en recueillir les revenus, mais qu'ils lui appartenaient en propriété (1).

A cette époque, c'est-à-dire en 1765, le président et le comité de Calcutta nommèrent M. Sikes en qualité de résident à la cour du nabab qui habite à Murshedabad, capitale de ses États ; il fut chargé d'arranger ce qui regardait les revenus des provinces, et de prononcer sur les prétentions des jaguerdars. On lui confia en même temps une autorité illimitée et absolue sur le nabab et ses officiers, la surintendance des revenus de l'intérieur du pays, et l'administration de la justice dans une étendue de pays plus vaste et plus peuplée que la Grande-Bretagne ; et comme si tous ces emplois n'eussent pas suffi pour occuper l'attention et les talents d'un simple particulier, le sagesse d'un comité le nomma encore chef de la factorerie de la Compagnie à Cossim-bazar, où l'on achète la plupart des soies et des autres marchandises qui composent les cargaisons de l'Europe,

Nous allons donner l'état des revenus du Bengale et de ses dépendances , comme il fut déterminé, en 1765, par M. Sikes.

(I) Authentic Papers, p. 92 et 103.

Revenus provenant des différents districts qui composent le pays appelé Bengale , tels qu ils furent fixés avec les zcmindars , taloukdars et etmaundarsy en Vannée 4765.

Revenus des terres.

Roupies sicca. 15,623,425 0,0 Frais de perception à déduire. 1,020,029 7,0

Reste roupies sicca. 14,593,525 9,0 Différents impôts et amendes,

toutes charges déduites,

roupies sicca. 19,138 7,0

Impôts de Chunacollv. 173,610 5,0

— de Ruxlmnder. 125,000 0,0

— d'Azimgunge. 107,000 0,0

— de la monnaie de Mur-

shedabad. 30,005 8,0

Revenus provenant des différents districts qui composent le pays appelé Behar, tels qu'ils furent fixés avec les différents propriétaires , pour Vannée 1766.

Revenus des terres.

Roupies sicca. 7,499,398 8,0 Nuzzeranah ou reconnaissance payée par les Hollandais, à

Patna. 15,000 0,0

Déductions à faire

Montant des jaguers ou pensions qu'on doit payer annuellement aux différentes personnes qui ont des sunnuds ou patentes, et brevets du roi à cet effet. 003,192 13,0

Ce qu'on paie aux personnes suivantes pour les gages des employés, etc., savoir :

Au nabab Itram-al-Dowlah- Dirgenarain et à Sbetabroy , collecteur des revenus de la Compagnie, à Patna, chacun cent mille roupies sicca. 200,000 0,0

Vingt-cinq mille roupies sicca par mois de frais de dépenses pour les employés et autres chargés de la perception des revenus qu'on a accordées à Dirgenarain et Shetabroy. 300,000 0,0

Total des déductions. 1,403,192 13,0

Reste. 6,110,905 11,0

Cette somme, jointe à celle de

la page 156, fait 21,159,245 8,0

Revenus provenant des pays cédés à la Compagnie par Cossim AÛy Khawn , savoir :

De Burdwan tels qu'ils furent établis et fixés par Harry Verelst, écuyer, commissaire. 3,350,000, 0,0

Midnipore.

Chittigong.

Ville de Calcutta.

Cinquante-cinq villages.

Droit que paient les vaisseaux. 1 40,000 0,0 Vingt-quatre pergunnahs cédés à la Compagnie par Mir Jaffier, tels qu'ils furent fixés par lord Clive et le

Produit total, toutes charges

déduites, roupies sicca. 26,827,661 15,0

11 n'a pas été possible de connaître si les agents de la Compagnie anglaise perçurent une somme plus ou moins considérable ; ceci est peu intéressant : il suffit de savoir que M. Sikes déclara qu'en Tannée 1766 on pouvait, sans opprimer les habitants, tirer des revenus du Bengale cette somme de deux crores , soixantehuit lacks, vingt-sept mille six cent soixante-une roupies sicca, et quinze annas. En évaluant la roupie sicca à deux schelings huit sols et demi anglais, la somme ci-dessus fait trois millions six cent trente mille six cent soixante-seize livres sterling. D'après l'état qu'on vient de voir, lord Clive, dans sa lettre à la cour des directeurs, datée de Calcutta le 30 septembre 1765, écrivait ce qui suit :

«Vos revenus, au moyen de cette nouvelle « acquisition (l'emploi de dewan), iront, Tannée a suivante, jusqu'à deux cent cinquante lacks de « roupies , en y comprenant vos premières pos- « sessions de Burdwan, etc. Dans la suite, ils

a monteront à vingt ou trente lacks de roupies ce de plus. Vos dépenses civiles et militaires ne <t peuvent jamais coûter plus de soixante lacks. a Ce qu'on accorde au nabab est déjà réduit à « quarante-deux lacks , et le tribut qu'on paie à « l'empereur est fixé & vingt-six ; de sorte qu'il « restera à la Compagnie un profit net de cent a vinçt-deux lacks de roupies sicca, ou de un « million six cent cinquante mille neuf cents a livres sterling. Cette somme pourra suffire à a toutes les dépenses des cargaisons, fournir « l'argent du commerce de la Chine, payer l'en- « tretien de tous vos établissements de* l'Inde , « et laisser en outre , dans votre trésor, un reste « considérable. Lorsqu'en temps de guerre le « pays sera exposé aux incursions des ennemis, « nous pourrons toujours lever une somme suffia santé pour les opérations civiles et militaires, a et même pour les cargaisons , parce qu'une a très-riche partie du Bengale et les domaines a de Behar sont situés à l'est du Gange , qui les a met à l'abri des invasions. Ce que je viens de « vous annoncer n'est point un état imaginaire <c de vos revenus , et vous pouvez être assurés «qu'ils ne seront pas au-dessous de mes a calculs. »

Ces deux autorités sont incontestables , et l'on ne peut révoquer en doute l'exactitude de cet état des revenus du Bengale pour l'année 1765.

Sous le despotisme des différents usurpateurs qui ont envahi ce pays , la propriété est devenue si chancelante et si incertaine , l'impôt et la manière de le percevoir, qui d'abord étaient trèssimples, ont été si onéreux, la tyrannie a inventé tant de prétextes pour l'augmenter, la rapine des changeurs, receveurs et autres officiers employés dans les cutcherys en ont rendu la per-

ception si compliquée, qu'il serait très-difficile de connaître parfaitement Fétat actuel (1772) de ces revenus. Dans la situation où se trouve le Bengale, au milieu de la mauvaise administration de son gouvernement , il est très-facile à ceux qui sont employés à ce département de pratiquer toutes sortes de vexations et de friponneries. Malheureusement ils ne profitent que trop de Poccasion. J'ai reconnu par moi-même qu'après que les comptes d'un pergunnah sont arrêtés dans quelques-unes des cutcherys, il est presque impossible au meilleur calculateur d'en apercevoir la vérité ou la fausseté , quand même il serait très-bien instruit de la langue et des usages du pays.

Toutes les méthodes qu'on emploie dans la perception des revenus semblent avoir été inventées pour encourager la fraude , et la dérober à la vengeance du souverain. On y tient les comptes en langue du pays, et on les écrit sur de petites feuilles de papier appelées ferds, qu'on enfile à un cordon. Si Ton n'a pas soin de les tenir soigneusement cachés et de les examiner avec attention, il est très -facile au greffier d'enlever un ferd et d'y en glisser un autre. Le collecteur anglais ne peut jamais découvrir la fraude, à moins qu'il ne sache lire et écrire la langue du Bengale (1), ou qu'il n'ait avec lui

(1) En 1766, Tauteur de cet ouvrage fat témoin d'un fait remarquable, qui prouve combien il est utile à un collecteur anglais de savoir la langue du pays. Charles Middleton, écuyer, était chef de la factorerie de la Compagnie, à Patna, et surintendant des revenus do la province de Behar. Le vakil d'un zemindar vint se présenter à lui , et faire des plaintes de la part de son maître sur ce qui se passait dans son canton. Pour appuyer ses plaintes, il tira une lettre de

quelque banian qui soit honnête homme, et qui veuille bien lui faire remarquer la friponnerie

La confusion que l'anarchie de l'empire a 'introduite dans les provinces de Delhi, s'est répandue sur tous les domaines de chaque nabab usurpateur Depuis l'invasion de Nadir Schah jusqu a présent, les nababs ou soubabs du Bengale indépendants ont fait peu d'attention aux droits héréditaires des anciens rajahs ou zemindars, mu transmettaient leurs domaines à leurs descendants comme un héritage. Depuis que la Compagnie anglaise est devenue souveraine du lien-ale, on les a encore moins respectés. Il arrive souvent qu'on prend dans la dernière classe des banians un homme qu'on met en leur place ou au-dessus d'eux , ainsi que dans tous les autres postes du gouvernement.

Les revenus , tels qu'ils sont fixés à Murshedanad, sont des taxes arbitraires et qui dépendent entièrement de la volonté des chefs préposes par la Compagnie. Les lettres de oikes, déjà citées, nous en fournissent la preuve. Depuis les employés supérieurs jusqu aux derniers , ces surintendants des revenus sont si environnés de harpies qui ont intérêt à les tromper et à corrompre leur intégrité , qu'ils ne peuvent compter que sur leur jugement et leur propre conscience. Outre les collecteurs an-

son turban, qu'il lut d'abord en langue du Bengale, et qu'il traduisit ensuite, alin de la faire entendre. L'écrivain de la factorerie, qui savait un peu la langue du itengale, et qui regardait la lettre pardessus les épaules du vakjl, découvrit à M. Middleton qu'il n'y avait pas dans toute la lettre un mot de ce que le deputé prétendait y lire : et ainsi, à la honte du vakil, on découvrit sa fourberie.

glais, on se sert encore, dans la perception des revenus , d'une autre espèce d'hommes, des sircars et des banians , qui , pàr l'influence que leur donne sur le reste des officiers natifs leur titre de dewans et de seigneurs du pays , doivent naturellement avoir les premiers profits de leur injustice et de leur rapacité. Sous ces différentes classes , il y en a une multitude infinie d'autres. Tous, depuis le nabab jusqu'au plus petit officier de village, doivent partager ce qui peut être séquestré des revenus. D'après cet exposé trèsfidèle, il est clair que dans le département des revenus il doit se commettre des abus sans nombre , qui échapperont à la vigilance du surintendant, quand même il serait d'une probité parfaite. Nous allons parler, en peu de mots, de quelques-uns de ces abus.

Au commencement de chaque année, qui dans le Bengale commence en avril, on célèbre une fête appelée Pounée. C'est à l'époque de cette fête qu'on détermine la somme que paieront les différents fermiers. On confirme ou l'on révoque alors leurs baux , suivant que les délégués de la Compagnie croient avoir lieu de se plaindre , ou suivant leurs caprices. Les différents rajahs et zemindars paraissent en personne à Murshedabad, ou ils y, envoient leurs vakils affidés, qui négocient la somme des revenus qu'ils doivent payer l'année suivante, et qui terminent les comptes de l'année qui vient de s'écouler. Dans ces occasions, soit qu'un zemindar ait été exact ou non à payer ses revenus, les mutseddis, ou contrôleurs pour avoir un prétexte de les augmenter, ne manquent jamais de former des plaintes contre eux, ou de leur opposer un compétiteur qui demande à ferme les mômes terres. Ils emploient tous ces manèges afin d'extorquer la promesse

d'un nuzzerânah particulier, ou présent secret , et les zemindars ne manquent guère d'y consentir ou même d'en promettre un plus considérable, suivant que les mutseddis, à qui les intendants de la Compagnie sont obligés de s'en rapporter pour les informations , promettent, de leur côté , de faire diminuer la somme stipulée pour le revenu de l'année suivante. C'est ainsi que celui qui donne le plus grand nuzzerânah est déchargé, au détriment des autres cantons.

Les Hindous, qui ne le cèdent à aucun autre asiatique pour l'intrigue, emploient toute leur adresse lorsqu'on fixe les revenus, opération qui, dans le Bengale, s'appelle emphatiquement le bundobust (le lien ou l'obligation). Les zemindars, qui doivent toujours avoir de grandes sommes d'argent toutes prêtes , et fournir, suivant les conventions, des assurances pour le paiement de leurs revenus, ont été obligés d'appeler à leur secours les banquiers et changeurs.

Juggutseat , chef d'une famille hindoue de la caste des Tisserands, qui vivait au temps du nabab Jaffier Khawn , sut profiter de cette circonstance. Les troubles de l'empire ne contribuèrent pas peu à favoriser ses desseins; il introduisit au durbar de nouveaux usages dans le département des revenus, et il acquit par là des richesses considérables. Il était né dans l'obscurité ; mais il devint le plus opulent et le plus célèbre banquier de i'Hindoustan. Il avait établi, dans les principales villes commerçantes de l'empire, des comptoirs et des gomasthas pour les traites et les remises. Lorsque la propriété des particuliers était en sûreté , ce commerce était beaucoup plus avantageux dans l'Inde que celui qu'on fait en Europe. Outre le

centage qu'on donnait aux changeurs sur tous les billets qu'ils négociaient, le prix de Fagio était fort grand. Les agents et gomasthas de Juggutseat l'informaient régulièrement de tout ce qui se passait d'important dans les différentes provinces de l'empire. Avec ces connaissances , il prit part aux affaires et aux intrigues de la cour de Murshedabad , où il vivait avec la grandeur et la magnificence d'un prince.

Ce célèbre banquier séduisit les nababs et les officiers de la monnaie et des revenus, en leur représentant comme très-avantageux rétablissement d'un agiotage sur les roupies sicca , qui , dans le fait , était très-nuisible à la circulation. Cet abus , qui se perpétua dès-lors , a contribué à la ruine du pays ; et cependant la Compagnie anglaise ne Ta pas réformé. Cet agiotage consiste en un escompte qu'éprouvent toutes les roupies sicca qui passent dans le commerce. Quoiqu'elles soient d'un titre et d'un poids égal aux roupies qui servent de modèles dans les fabriques des monnaies, on ne les reçoit cependant qu'avec une diminution qui varie d'une année à l'autre. Les règles qu'on suit pour cet agiotage sont si com-

Ï>liquées, qu'il est difficile de les comprendre orsqu'on n'a pas été sur les lieux. Nous nous contenterons de dire que le nombre des roupies diverses qui circulent dans l'empire est si grand > que lorsqu'un commerçant de Murshedabad veut acheter des marchandises dans quelques provinces voisines , il doit d'abord se procurer auprès des banquiers l'espèce de roupies sicca qui y a le plus de cours et qui souffre le moins de perte dans le pays où il prétend faire ses emplettes. Toutes les roupies sicca qui se fabriquent dans les monnaies de Patna, de Murshedabad, ou de Calcutta, supportent une dépréciation lors-

qu'elles sortent de la province où on les a frappées. Le change des roupies est une branche de commerce très-étendue et qui est devenue , entre les mains des banquiers , une source d'injustices auxquelles les souverains du Bengale devraient remédier.

Lorsque les zemindars avaient besoin d'argent comptant , Juggutseat était toujours prêt à leur en prêter ; il avait obtenu le shroffing de tous les revenus (1). Il répondait pour les zemindars lorsque les nababs ou les soubabs demandaient une caution. L'influence qu'il avait acquise au durbar était peu inférieure à celle du nabab lui-même ; ce fut lui qui obtint la fameuse pension de lord Clive. Il amassa une fortune de sept crores de roupies , ou de près de neuf millions sterling. Tels sont les profits qu'on fait ù la cour des nababs. Un détail de la manière dont on y conduit les affaires mettra le lecteur en état de juger qu'il est très-facile de s'y enrichir.

Parmi les arrangements qu'on prit lorsque lord Clive acquit à la Compagnie le titre de dewan, un fils de Juggutseat , qui avait à peine dix-huit ans, fut nommé banquier de la Compagnie. On lui associa Mahomed Reza Khawn et Doolubram comme agents de la Compagnie, pour l'administration et tout ce qui regardait la perception des revenus du Bengale. Lord Clive , malgré toutes ces précautions, ne put pas les empêcher de commettre , comme leurs prédéces-

(1) Les Anglais du Bengale appellent Shroffing une charge qui donne droit d'examiner, de vérilier et de peser les différentes espèces de roupies, de juger si elles sont recevables ou non, d'en fixer l'agio suivant le prix du jour, et enlln d'établir leur valeur en rou pies sicca.

seurs , bien des injustices ; leur fortune fut aussi rapide que celle de tous ceux qui les avaient devancés dans la même charge.

Si, comme il arrive souvent, les zemindars n'ont pas de l'argent comptant pour payer au temps fixé les sommes qu'ils doivent chaque mois , les officiers chargés de la perception des revenus exigent un intérêt de trois et demi pour cent pour le retard , outre que lors du paiement ils déduisent encore de trois à huit pour cent pour le change. Les zemindars ne peuvent payer les revenus qu'en roupies sicca; il leur est trèsdifficile de s'en procurer, et les banquiers, par leur agio, réduisent toujours en roupies sicca les autres roupies telles qu'elles viennent des différents pergunnahs. Si ceux qui tiennent les terres à ferme ne peuvent pas donner, à l'époque déterminée, la somme stipulée par le bail, le dewan du gouverneur anglais se charge de la payer, moyennant dix pour cent

Sour la caution ; et lorsque le nabab demande au ewan cette somme dont il s'est rendu garant , l'autorité de ce dernier le met en état de la trouver facilement , en ordonnant aux banquiers de percevoir quelque nouvel impôt, sous le prétexte d'un besoin pressant de la Compagnie.

Outre ces différentes sommes que les zemindars sont ordinairement obligés de payer en sus de celle des revenus, quelquefois on exige encore cinq pour cent à titre de taxes pour 1 entretien des sous-sircars ou employés inférieurs.

Lorsque les incursions des ennemis ont ravagé les terres, ou que les inondations ou la sécheresse ont dévasté les campagnes , ou enfin lors-

Su'il est survenu quelque autre calamité pulique, il est vrai qu'on diminue quelque chose des revenus stipulés ; mais dans ces cas mêmes ,

ainsi que dans toute autre circonstance , on ne laisse pas d'exercer encore des vexations et des injustices sur les fermiers.

Les Anglais envoient souvent dans les pergunnahs des inspecteurs ou commissaires pour examiner les comptes, mesurer les terres, évaluer la récolte et hâter la perception des revenus. Outre ce qu'on donne à ces employés pour cacher à la Compagnie ce qu'ils ont découvert , ils reçoivent encore des présents considérables des zemindars, qui font retomber toutes ces charges sur les ryots ou fermiers cultivateurs. En examinant le tort que font aux provinces ces petites concussions de tant de personnes différentes, on voit que cette somme leur cause beaucoup plus de dommage que si on l'exigeait tout à la fois en sus des revenus qu'ils doivent.

Quand les cutcherrys décident les procès dans les causes du mien et du tien , mais surtout dans ceux où il est question de billets ou d'obligations , le gouvernement a coutume de percevoir la quatrième partie, appelée chout, des sommes en litige. Au milieu de l'anarchie du pays , cet usage fournit aux banians et autres officiers un grand nombre d'occasions de commettre des friponneries.

Mais de tous les profits que peuvent faire les principaux officiers chargés de la perception des revenus, le plus considérable est celui de prêter leur argent , et ordinairement celui de la Compagnie, comme s'il leur appartenait. Ils le prêtent, ainsi que nous l'avons expliqué plus naut, à trente-cinq et quarante pour cent par an ; ils ont des moyens sûrs de se faire payer, en retenant les premières sommes qu'on apporte pour acquitter les revenus. Nous ne prétendons pas que tous les collecteurs anglais soient coupables de

ces petites pratiques , mais ce point mérite d'être examiné par les commissaires qu'on se propose d'envoyer dans l'Inde.

On fait, à la cour des nababs , des fortunes si rapides et si promptes, que les banians euxmêmes des employés anglais, plutôt que de perdre leur poste, ont cru plusieurs fois devoir emprunter de l'argent à vingt-cinq pour cent d'intérêt, afin de le prêter à leur maître à un intérêt de dix pour cent. D'un autre côté , ceux qui sont chargés de la perception des revenus répandent une si grande terreur , qu'il est trèsordinaire aux zemindars de donner vingt -cinq pour cent de la somme totale des revenus qu'ils paient , à des personnes qui ont de l'influence au durbar, afin que, appuyés de leur protection, ils n'essuient plus les concussions criantes des Anglais. L'auteur de cet ouvrage peift citer plusieurs exemples de tous ces faits. Il a connu un collecteur indigène employé par les Anglais dans la province de Behar, qui, de sa propre autorité, levait une taxe de huit armas (d'environ quinze sols anglais) sur tous les villages de son département , pour le dédommager d'une bague qu'il avait perdue dans la cutcherry. Quoique cet]impôt paraisse d'abord peu de chose, cependant, par le grand nombre de villages , il rapportait une somme considérable.

Le lecteur aperçoit facilement que, loin d'avoir remédié aux anciens abus qui s'étaient glissés dans la perception des revenus, on n'a fait qu'en introduire de nouveaux, en établissant une forme d'administration qui permet à une foule d'autres concussionnaires de s'enrichir par leurs injustices. De tout ce que nous avons dit, il suit encore que dans le Bengale on donne aussi pu d'encouragement que jamais à l'agriculture, qui en

a pourtant très-grand besoin. Gomme la propriété n'est pas en sûreté dans ce pays, les marchands ou propriétaires, parmi les natifs, n'osent pas prêter de l'argent aux agriculteurs ; et si les laboureurs eux-mêmes veulent en emprunter, ils n'osent recourir à personne, si ce n'est aux collecteurs anglais ou à leurs banians. Cependant , les gouverneurs du pays devraient donner toutes les facilités possibles de prêter à l'agriculteur, puisque c'est le seul moyen de réduire les intérêts exorbitants qu'exigent les concussionnaires des laboureurs pauvres.

Je conclus donc qu'au milieu de ce labyrinthe impénétrable de fraudes et d'injustices, il est impossible de déterminer quelle est précisément la somme des revenus qu'on lève sur les provinces. Il faudrait d'abord mesurer exactement l'étendue de chaque district, et connaître au juste lés terres tenues par chaque ryot. On en trouverait un grand nombre possédées sous le titre de iaguirs ou pensions, et de terres de charité , qui ne paient point de revenus au gouvernement. Afin que le lecteur se forme une idée de cette autre espèce d'abus , il ne sera pas inutile de dire ici que , lorsque M. Jean Johnstone était gouverneur de la province de Burdwan, on fît sur cette matière des recherches qui occupèrent soixante -dix personnes et qui durèrent huit mois, et qu'on découvrit cinq cent soixante-huit mille sept cent trente - six begas , c'est-à-dire environ la cinquième partie des terres de toute la province , qui avaient été distraites des revenus du gouvernement, et qui, par de frauduleuses concussions, étaient possédées par des prêtres et des intendants des revenus, ou leurs favoris. On peut dire, avec la plus grande vérité, que les sommes perçues par les collecteurs de la

Compagnie à Murshedabad , même en y comprenant toutes les dépenses de régie, sont fort audessous de celles que paient actuellement les ryots et les autres cultivateurs du pays. Soit qu'on considère la Compagnie comme" souveraine et propriétaire des revenus du Bengale, ainsi qu'elle le dit elle-même, ou seulement comme dépositaire des fonds du public , ce point mérite toute l'attention des actionnaires et de la nation anglaise. Pour prévenir la dissipation des revenus, il faut infliger des peines capitales contre tous ceux qui y auront part. La punition de deux ou trois personnes légalement convaincues de ce crime de péculat , contiendrait les Indiens dans le devoir. Les naturels du pays sont timides; et s'ils commettent des injustices , c'est plutôt parce qu'elles restent impunies dans le Bengale , ou parce qu'ils voient leurs supérieurs tenir une conduite pareille, que par une ancienne habitude de dépravation.

Elle a adopté depuis peu un des plans que l'auteur de cet ouvrage lui proposait en 1767; elle fait résider, à chacrue principal zemindarat , des employés qui veillent à la perception des revenus , et l'on a établi à Murshedabad un bureau de collecteurs. Le mal est porté trop loin , pour que ce nouveau règlement, qu'il est bien étrange qu'on eût négligé jusqu'alors, puisse y remédier entièrement ; mais il fera rentrer dans le trésor de la Compagnie plusieurs des revenus qu'on en avait écartés , et il empêchera un certain nombre d'aliénations et de fraudes. Il reste encore beaucoup à faire pour donner à l'administration des revenus la meilleure somme possible : il faudrait, surtout, défendre aux jeunes collecteurs anglais de devenir les seuls marchands et les juges suprêmes dans les districts dont

on leur a confié l'inspection, parce que les droits que leur donne leur place ne les mettent que trop dans le cas d'en abuser, et de réunir ces deux qualités si incompatibles. Les directeurs se sont toujours persuadés faussement que l'influence d'un jeune employé qui réside dans rintérieur du pays est peu considérable, et par conséquent moins pernicieuse que celle d un conseiller ; mais lorsqu'un Européen est revêtu d'un caractère public par autorité de la Compa-

rie , soit en qualité d'écrivain ou de conseiller, est également appelé, par les naturels du pays, le Burra Saheb , le grand lord ou gouverneur, et les rajahs et les zemindars ont pour lui un très-grand respect. On a vu un rajah, lors de l'arrangement du Bundobust , offrir une de ses filles pour le sérail du collecteur anglais :

Anglais dans ce pays , et l'état abject de dépendance et d'esclavage où sont réduits les habitants , qu'un exemple de cette nature , si directement contraire à toutes les institutions que les Hindous regardent comme les plus sacrées.

Les oppressions et les monopoles qui se sont introduits depuis quelques années dans le commerce, mais surtout depuis 1765, ont tellement contribué à diminuer les revenus du Bengale, que bientôt la Compagnie en ressentira les funestes effets. Les ryots ordinairement sont à la fois agriculteurs et manufacturiers; d'un côté, ils sont vexés par les gomasthas, qui , pour avoir des marchandises, les harcèlent au point qu'il leur est souvent impossible de cultiver leurs terres et d'en payer les revenus ; tandis que de l'autre, les officiers chargés de la perception des revenus les punissent et les châtient pour manquer au paiement des sommes qu'ils doi-

mieux faire voir l'autorité des

vent comme fermiers. On les opprime d'une manière si atroce, qu'on en voit souvent qui sont obligés d'abandonner le pays ou de vendre leurs enfants pour payer les impôts (i).

Les agents intermédiaires sont partout ceux qui font les plus gTands profits. C'est une erreur capitale en politique de souffrir dans l'Hindoustan un si gTand nombre de commis, qui Jouent d'abord les terres, pour les donner ensuite à ferme à des personnes qui les remettent encore à d'autres. Il en faut dire de même de ces marchands par qui doivent passer les denrées avant qu'elles puissent arriver à ceux qui les achètent pour leur usage. En général, pour le bien d'un Etat, les agriculteurs et les consommateurs ne pour-

(1) Le Bengale est un exemple des suites fâcheuses qu'entraîne la dépopulation d'un pays causée par l'oppression et la violence exercée sur ses habitants. On trouve au centre des possessions de la Compagnie une étendue de deux cent quarante milles sur les côtes de la mer, depuis rîle de Sundip jusqu'à l'île de Sagor, nui n'est à présent qu'un désert couvert de bois et fort malsain, et qui n'est habité que par des tigres . et d'autres bêtes féroces. Ce canton était autrefois trèspeuplé : les ravages des pirates Mugg, il y a environ cent cinquante ans, forcèrent les habitants de l'abandonner. Ces brigands, sous l'autorité du roi d'Arracan , qui , a cette époque , s'empara par leur secours de Chittigong et de l'île de Sundip, avaient coutume do descendre dans les îles du Bengale sur de petites Hottes de bateaux armés; ils remontaient les rivières Jusqu'à plus de cent milles dans les terres, pillaient, )rûlaient les villages et réduisaient en servitude tous es hommes qu'ils rencontraient. Le pavs qui est trèsortile, et en outre placé fort avantageusement pour a navigation et le commerce, ne produit à présent qu'un i>eu de sel dans quelques endroits, où il est dangereux de travailler. La Compagnie, qui pouvait en tirer un si bon parti, l'a négligé entièrement, parce qu'elle ne s'est jamais occupée dans ses systèmes d'administratiou de la prospérité générale du Bengale.

ront jamais être trop proches les uns des autres.

On jugera dans quelques années de l'effet des lois qu'établira la cour des directeurs pour l'administration et l'accroissement des revenus du Bengale : ce point est d'une grande importance. On a vu par les états de lord Clive et de M. Sikes, qu'en l'année 1764 , les revenus du Bengale pouvaient monter à trois millions six cent trente mille six cent soixante-seize livres sterling; si la Compagnie veut faire quelques règlements, il serait facile, sans opprimer les habitants, de les

rrter annuellement à six millions sterling. Dans forme actuelle d'administration, ils ont toujours été au-dessous de ce qu'annonçait M. Sikes, et ils diminueront sans cesse jusqu'à ce qu'on supprime les abus.

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