‹ Histoire des conquêtes et de l'administration de la Compagnie anglaise au BengaleChapitre 19 sur 21 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Du monopole du sel, du bétel et du tabac dans

le Bengale.

De tous les monopoles établis dans le Bengale, celui que nous examinons ici est le plus onéreux en soi-même, et, par ses conséquences, le plus destructeur du commerce de la Compagnie. En le considérant comme autorisé par les lois, on n'en trouvera peut-être pas d'exemples dans Fhistoire des gouvernements qui ont existé sur la terre. On n'aura pas moins lieu de s'étonner lorsqu'on verra par qui il a été introduit et les raisons qu'on a données d'un commerce exclusif sur ces denrées de première nécessité.

Lorsque lord Clive se proposait de retourner dans le Bengale en qualité de gouverneur des établissements de la Compagnie , il écrivit à la cour des directeurs une lettre conçue de manière à pouvoir obtenir leurs suffrages pour sa nomination , en montrant un grand désintéressement. Entre autres choses, il leur disait : « Que la « guerre avec le nabab Cossim Ally Khawn avait a pour cause les usurpations du gouverneur, du or conseil de Calcutta et du reste des employés de « la Compagnie, qui ont envahi le commerce du « sel, du bétel et du tabac; que, pour terminer « la guerre et prévenir celle qui pourrait survenir

« dans la suite, il espérait qu'on rendrait au na- « bab ses droits légitimes , et qu'on interdirait « absolument aux employés de la Compagnie le « commerce des denrées dont on vient de parler; a qu'en frappant ainsi le mal à la racine , on ré- « tablirait l'économie si nécessaire au bien du <c Bengale ; on empêcherait ces immenses foret tunes que des particuliers ont faites si prompteur ment et qui finiront par déranger les affaires a de la Compagnie, si l'on n'a pas soin de les a arrêter. » Afin de calmer les mécontentements que cette défense ne manquerait pas de produire parmi les employés, lord Clive ajoutait ; « Qu'il a s'engageait à ne faire lui-même aucune espèce « de commerce, et qu'il partagerait entre les émet ployés de la Compagnie tous les profits qu'il a pourrait en tirer comme gouverneur.» (Portion qui est toujours très-considérable.)

La lettre de lord Clive fit sur les directeurs et les actionnaires l'impression qu'il désirait. Il fut nommé gouverneur du Bengale et chef du comité, composé de messieurs William Brighweli Summer, du brigadier-général Carnac , de Harry Verelst et de François Sikes, et on leur donna à tous plein pouvoir de faire ce qu'ils jugeraient convenable pour rétablir la tranquillité et la paixdans le pays. La cour des directeurs écrivit en conséquence au président de l'établissement du Bengale, le 1 er juin 1764, ce qui suit :

« Dès que vous aurez reçu cette lettre , vous « conférerez avec le nabab sur les moyens de « faire le commerce du sel, du bétel, du tabac et a de toutes les autres marchandises manufac- « turées ou consommées dans le pays de la ma- « nière qui lui sera la plus agréable et la plus avan- « tageuse, et en même temps la plus conforme aux a intérêts de la Compagnie et de ses employés.

a Vous formerez d'abord sur ce commerce un « plan raisonnable, que vous nous enverrez ac- « compagne de toutes les explications, observaa tions et remarques qui pourront nous mettre a en état de vous marquer nos décisions et nos a ordres ultérieurs de la manière la plus formelle a et la plus précise.

<c Dans la rédaction de ce plan, vous ferez une a attention particulière aux intérêts du nabab, a soit en ce qui regarde ses revenus, ou ce qui a peut intéresser son gouvernement. Vous aurez a soin de ne nous rien proposer contre son gré et a « quoi il n'ait librement consenti, de façon a qu'il ne puisse avoir aucun juste sujet de se a plaindre. »

Parmi les grands avantages que procurait le titre de dewan , que lord Clive avait acquis dans la suite, les profits que lui présentait, ainsi qu'à ses associés prétendus réformateurs, le monopole du sel , du bétel et du tabac , frappèrent d'abord leurs yeux, et ils ne balancèrent pas à en profiter. Le comité perdit bientôt de vue l'intention et les ordres de la cour des directeurs; et, sans plus s'embarrasser des déclarations solennelles de lord Clive , il s'appropria le monopole universel de ces trois articles, dont il résolut de partager les profits avec les employés de la Compagnie qu'il jugerait à propos de s'associer. On mit sur la liste tous les employés d'un certain rang , sans leur demander leur suffrage et même sans leur communiquer toutes les particularités du plan? On faisait tort à un grand nombre d'entre eux, qui, par leur industrie, gagnaient dans un commerce libre beaucoup plus qu'ils ne pouvaient espérer do cette association. Sans avoir une connaissance entière du plan, plusieurs le désapprouvèrent; mais il aurait été dangereux

pour eux de dire pul

)liquement leur façon de

penser. Quiconque aurait montré quelque répugnance à y souscrire, aurait été non-seulement privé du commerce particulier qu'il pouvait faire, mais probablement on l'aurait encore renvoyé du service de la Compagnie. Nous allons transcrire mot à mot la délibération du comité tenu sur cette matière au fort William , le 10 août 1765.

a Conformément aux . ordres de l'honorable « Compagnie anglaise, énoncés dans ses lettres « du premier juin 1764, le comité a pris en con- « sidération le commerce intérieur du Bengale « sur le sel, le bétel, le tabac; et, après avoir agité a la même question pendant plusieurs séances, « il a été résolu qu on mettrait à exécution « pour l'administration du commerce le plan qui a suit. La Compagnie exigeant que ce commerce « se fasse de la manière la plus avantageuse à ses

«disputes avec le gouvernement du pays, et « voulant en outre qu'on ménage ses intérêts et « ceux du nabàb sans blesser ni les uns ni les a autres, le comité estime que ce plan est le plus « conforme aux ordres de la Compagnie, et le a plus capable de remplir les vues qu'elle se proa pose.

<c I e Tout le commerce se fera par une Corn- « pagnie exclusive créée à cet effet , et qui sera « composée de ceux que le comité croira mériter ajustement d'y prendre part. Pour rétablisse- « ment de cette Compagnie, on lèvera des fonds « dont on paiera l'intérêt.

« 2° Cette Compagnie achètera seule le sel, le « bétel et le tabac produits ou importés dans le « Bengale. On fera publier des ordonnances qui « défendront strictement à toute autre personne a dépendante de la souveraineté de la Compagnie

« employés, et la moins

« anglaise, de faire aucun commerce sur ces trois a articles.

a 3° On s'adressera au nabab pour qu'il fasse « une dé fense pareille à tous ses officiers et sujets « des districts qui produiront ou fabriqueront « quelqu'un de ces trois articles.

« 4° Le sel s'achètera par contrat signé entre a les parties aux conditions les plus raisonnables, « en donnant la préférence aux factoreries de Dacca, a Chittigong, Burdwan et Midnipore, pour celui a que produiront leurs cantons respectifs; au « fowzaar d'Hougly, et autres zemmdars pour et le produit d'Ingely, Tumlouk, Mysadell, etc., « et enfin à toutes les personnes qui proposeront « les conditions les plus avantageuses pour celui « que produiront les terres de Calcutta.

« 5° On achètera de la même manière par con- « trat le bétel et le tabac, aux termes et condi- « tions qui paraîtront aux administrateurs les a plus profitables aux actionnaires.

« 6° Les vendeurs de sel s'engageront à le livrer « à la Compagnie à certains lieux déterminés, et au a prix qui sera stipulé pour chaque quintal de mans.

« 7° Le sel , le bétel et le tabac achetés par a la Compagnie , seront transportés dans un cer- « tain nombre de places où ses agents seuls pour- « ront en disposer ; les marchands du pays pource ront alors acheter, et conduire ensuite ces « marchandises où ils croiront devoir faire les « plus grands profits. Par ces moyens on prêta viendra les oppressions fréquentes que les hait bitants du pays ont souffert de la part des « Européens qui avaient la permission d'aller a dans toutes les places pour vendre ces denrées. « En réservant ainsi aux naturels et aux mara chands du pays une portion du profit qu'on a peut faire sur ce commerce , nous espérons dis-

a siper la haine générale qu'on a conçue contre a nous, sous prétexte que nous cherchions à les a empêcher d'y prendre part.

a 8° Comme on a lieu de craindre que la Com- « pagnie ne puisse pas, sans difficultés, s'assurer « rachat des produits des districts de Dacca et « Chittigong, parce que la culture des terres est « confiée à un grand nombre de particuliers qui a dépendent cependant tous du gouvernement, a on a résolu de demander au nabab des per- « wanahs (1), qui ordonneront expressément aux a zemindars de ces districts et de celui d'Hou- « gly, etc., de vendre aux Anglais seuls tout le a sel qui se fabriquera sur leurs terres, avec dé- « fense d'en faire commerce avec quelques autres « personnes que ce soit.

« 9° La Compagnie anglaise prendra part à « ce commerce comme actionnaire, ou bien la a nouvelle société lui paiera tous les ans un cer- « tain impôt, si elle juge que cela soit plus con- « forme à ses intérêts.

« 10° Le nabab prendra également le parti qui « lui paraîtra le plus avantageux, en s'engageant « comme actionnaire dans la nouvelle société , ou « en recevant chaque année un nuzzerânah qui « sera fixé d'après les droits qu'il percevait au- « trefois sur le commerce du sel.

« 11° Lorsque la Compagnie anglaise et le na- « bab auront décidé la manière dont ils veulent « s'intéresser dans ce commerce , le reste sera « partagé parmi les employés de la nouvelle so- « ciété , divisés en un certain nombre de classes. « Chaque classe prendra la quotité d'actions qui « sera déterminée ci-après,

(1) Les perwanahs sont des prescriptions ou des ordres donnés par un supérieur à un inférieur.

« 12° On nommera un comité de commerce, « qui sera chargé de la révision de ce plan , et de « le faire exécuter dans toute sa teneur. Il sera a autorisé à lever les fonds pour l'achat des mar- « chandises, dont il passera ensuite les contrats.

« Le comité estime que les articles précédents a suffisent pour commencer ce commerce, sauf « à les altérer ou les corriger suivant les circons- « tances qui pourront survenir.

« P. S. M. Sikes ayant demandé aux nababs « les perwanahs nécessaires pour entreprendre et « faciliter le commerce du sel que la nouvelle « Compagnie se propose d'établir, M. Summer « avertit qu'il en a reçu du nabab cent six qu'il « présente au comité (1). »

Après l'établissement définitif de ce plan, on publia en diverses langues des défenses qui interdisaient à tout autre qu à la nouvelle société, le commerce du sel, du bétel et du tabac. On disait que la Compagnie anglaise et le nabab lui en avaient accordé le privilège exclusif, quoique la cour des directeurs n'eût encore rien statué à Londres sur cette matière.

Bientôt après, le 18 septembre 1765, on tint un autre comité sur ce monopole. Nous allons transcrire la partie des délibérations qui est relative à notre sujet.

« Le comité délibérant sur la manière dont la « Compagnie anglaise pourra s'intéresser dans a la nouvelle société formée pour le commerce du « sel , etc. , nous avons pensé unanimement, que

(I) On obtient si facilement du nabab ce qu'on veut, qu'il accorde cent six perwanahs sur la simple demande d'un particulier, avant même que les règlements de la Compagnie, qui croit en avoir besoin, soient établis.

« l'argent qui reste à la Compagnie anglaise après cr avoir satisfait aux frais des cargaisons et aux <c dépenses du gouvernement, serait employé plus « avantageusement au commerce de la Chine, a ou des autres établissements qu'elle possède « dans l'Inde, qu'à celui du sel du Bengale; que a d'ailleurs elle tirerait plus de profit d'avoir la « surintendance de ce commerce, et de recevoir « les impôts que lui paiera la nouvelle société, « que d'en être actionnaire. C'est pourquoi , con- « sidérant les directeurs de la Compagnie comme « nos chefs et nos maîtres, et comme tenant la « place du gouvernement du pays par la cession « que leur a faite l'empereur de l emploi de de- « wan, il a été résolu que le commerce du sel, « du bétel et du tabac paierait à la Compagnie les .« impôts suivants:

« Le sel, trente-cinq pour cent, à condition que « l'impôt actuel sur le sel appelé callary sera « supprimé.

« Le bétel , dix pour cent du prix de l'achat.

« Le tabac, vingt-cinq pour cent du prix de « l'achat.

« Nous espérons que ces impôts produiront à « la Compagnie anglaise un revenu d'au moins « cent mille livres sterling par an. Si dans la « suite les profits du commerce de la nouvelle « société peuvent supporter des impôts plus con- <c sidérables, il a été résolu qu'on s'adresserait à « la cour des directeurs, pour qu'ils décident ce « qu'ils jugeront à propos. »

Le comité partagea ensuite les actionnaires en trois classes. La première était composée du gouverneur, du vice-gouverneur, du général, de dix membres du conseil et de deux colonels.

Un chapelain, quatorze jeunes marchands et trois lieutenants-colonels composaient la seconde.

Enfin, treize facteurs, quatre majors, six premiers chirurgiens, un secrétaire du conseil, un sous-greffier, un traducteur persan, et un gardemagasin , formaient la troisième.

On verra plus bas le nombre d'actions que le comité permit à chacun d'eux de prendre dans la nouvelle Compagnie.

Le lecteur a sans doute remarqué les raisons qu'on allégua pour rétablissement de ce monopole. On voulait par là, disait-on, prévenir Toppression des habitants du pays, dissiper la haine qu'ils avaient conçue contre les Anglais, sous prétexte qu'ils cherchaient à les priver du commerce du sel, et enfin donner à la cour des directeurs, toute la satisfaction qu'elle pouvait désirer.

11 serait bien étonnant que des mesures si extra- . ordinaires eussent produit l'effet qu'on en attendait. Mais on ne sera pas moins surpris des raisons que donnait de ce monopole lord Clive dans une lettre particulière qu'il écrivit à ce sujet à la cour des directeurs. Voici ses paroles :

a Les cargaisons considérables que demande la « Compagnie anglaise ne permettant pas aux « employés de faire quelques profits dans leur « commerce particulier, il est clair qu'on doit les <c récompenser autrement. J'ai souvent cherché « les moyens d'y parvenir ; et après y avoir pensé « longtemps, je crois qu'il n'en est point de plus « propre et de plus équitable que le commerce « du sel. Si vous leur accordez une gratification a prise sur les revenus, cette somme les d unice nuera considérablement, et en outre elle sera « connue de tout le monde, ce qui excitera l'ena vie et la jalousie parmi ceux qui croiront qu'on q ne leur a pas rendu justice. En leur donnant « une part dans les cargaisons , soit sur les mar-

« chandises qu'on envoie aan» io Don Cn ]o ^it « sur les ventes en Europe, cela est sujel aux « mômes objections. Mais si vous permettez aux « employés de se récompenser eux-mêmes par le « commerce du sel, il en résultera les avantages « que je vais décrire.

« i° Il faut, pour entreprendre ce commerce, « un fonds de quatre ou cinq cent mille livres a sterling. Si cette somme est fournie par vos « employés, ils courront eux-mêmes le risque a de l'avance. Si vous voulez faire ce commerce « en votre nom, il faudra tirer cet argent de « votre trésor ; et comme il est possible que cette « entreprise ne réussisse pas , il en restera moins a à envoyer en Angleterre.

« 2° Il est très-facile d'arranger ce commerce « de manière que vos emplovés ne gagnent pas « des sommes trop considérables.

« 3° Comme on exigera que tout le sel soit « amené à Calcutta et à Dacca, la perte des ba- « teaux qui seront naufragés dans la route, les « banqueroutes des débiteurs et plusieurs autres « accidents rendront toujours les profits de ce « commerce très-incertains et très-précaires. Per- « sonne ne les connaîtra, excepté peut-être un « petit nombre d'hommes qui voudront prendre « la peine de les examiner.

« 4° Les récompenses de vos employés pro- « viendront du commerce et non du trésor de la « Compagnie, comme on pourrait l'objecter si on « les prenait sur les revenus. Vous pourrez dire « que la Compagnie permet ce commerce , parce « que les grandes cargaisons dont elle a besoin « ne donnent point d'occasion aux employés de « faire sur les achats des profits particuliers. « Dans ce cas, les employés dont l'âge et les « travaux méritent des récompenses ne pour-

(( rA iA~* plus se plaindre de ce qu'on les priverait « du commerce des marchandises qui entrent « dans les cargaisons.

« Il est faux que le commerce du sel ait été « libre autrefois. Il a toujours été et il doit tou- « jours être réduit en monopole. Les favoris des ce princes du pays (1) en avaient déjà le privilège ce exclusif. Ils donnaient pour cela , chaque ance née , un pescush ou une reconnaissance au «nabab, outre les présents considérables qu'ils ce faisaient encore à lui et à ses ministres. Les ce naturels du pays n'auront pas lieu de se plaindre « si on leur fournit cette denrée à meilleur marce ché qu'ils ne la payaient autrefois , ce qui arec rivera certainement, si vous adoptez avec ce quelques corrections le plan qu'on vous ence voie. »

Le comité de Calcutta écrivit ensuite, le 31 septembre 4765, une lettre générale à la cour des directeurs. Après avoir répété les raisons alléguées ci-dessus , le comité concluait qu'il avait jugé nécessaire de confier le commerce du sel , du bétel et du tabac à une Compagnie qui en aurait le privilège exclusif.

Enfin, cette nouvelle société étant établie, on forma un comité à qui on en remit toute l'administration.

On leva pour ce commerce un fonds capital de deux millions cmatre cent vingt-deux mille trois cent trente-trois roupies courantes , ou à deux schellings six deniers la roupie, de deux cent

(1) Le nabab Allawerdy Khawn afferma contre les lois le commerce du sef à Cogée Vazid, son favori : mais il vendait le sel à cinq cents pour cent meilleur marché que le comité, après l'établissement du monopole dont nous parlons ici.

soixante-deux mille quatre cent vingt livres sterling. Cette somme fut partagée en cinquante-six actions et un tiers de quarante-trois mille roupies chacune, et Ton distribua de la manière suivante les profits que rapporteraient ces fonds :

Roupies sicca.

Lord Clive, 1 5 5 215,000

Guillaume Brightwel

Summer, écuyer, 13 3 129,000

Général Carnac, 1 3 3 129,000

Aux dix conseillers et

aux deux colonels, 12 2 21 1,032,000

Aux chapelains , aux jeunes et vieux marchands et aux lieutenants - colonels, 18 2/3 12 516,000

Aux facteurs, majors et chirurgiens, 28 1/3 9 1/3 401,333

(1) Personnes, 61 56 1/3 2,422,333

La nouvelle Compagnie crut devoir suivre l'usage accoutumé en employant le nom du fantôme de nabab. 11 est inutile de faire remarquer que ce nabab, ou plutôt cet esclave de la Compagnie anglaise , se joignait au comité pour ruiner ses sujets qui ne pouvaient appeler à aucun tribunal en réparation des maux qu'on leur faisait souffrir.

On exigea du nabab qu'il ordonnât à tous les zemindars de se rendre à Calcutta pour s'engager à vendre leur sel au seul comité qui en avait le

(i) La première colonne indique le nombre des personnes; la seconde, le nombre des parts qu'avait chacune d'elles ; la troisième, le total des parts, et la quatrième , le capital des fonds.

privilège exclusif. Trop faibles pour enfreindre les défenses sévères qu'on leur faisait , ils signèrent tout ce que voulut la nouvelle Compagnie; elle ne se contenta pas de les priver du droit de vendre leur sel à quiconque se présenterait pour l'acheter, elle leur défendait encore d'en fabriquer avant d'en avoir obtenu la permission.

Le comité qui avait envahi tout le commerce du sel, Tachetait à soixante-quinze roupies le quintal de mans ou maunds , pour le revendre ensuite cinq cents, et les habitants du Bengale ont été obligés de donner six roupies et demie de la même (juantité de sel qui ne leur en aurait coûté qu'une, si le commerce avait été libre.

La nouvelle société, qui avait acquis le mono-

Eole général du commerce du sel, sembla d'aord vouloir permettre aux habitants du pays d'y prendre quelque part, en leur accordant la liberté de le revendre en détail ; mais bientôt le comité créa pour cet effet une société particulière qui en eut le privilège exclusif. En accumulant ainsi monopoles sur monopoles, tous les profits sans exception furent partagés entre soixante personnes. Les intéressés dans la société

Sarticulière étaient ceux-là mêmes qui avaient éjà un grand nombre d'actions dans la Compagnie générale du commerce du sel : comme leur cupidité ne se contentait pas des bénéfices qu'elle rapportait, on établit pour les satisfaire le monopole des ventes en détail ; ce qui ne s'est jamais peut-être vu pour les denrées de première nécessité dans les pays où le commerce est soumis à plus de prohibitions.

On lira dans le chapitre suivant qu'il est défendu aux agents européens de résider dans l'intérieur du Bengale, sous prétexte que cela est contraire aux intérêts du pays et de la Compa-

gnie anglaise. Mais le comité du commerce du sel ne s embarrassa guère de ces prétendus inconvénients, et il établit dans les différentes places des hommes chargés d'y vendre le sel , le bétel et le tabac.

En 4768, on présenta à la chambre des communes l'état des profits qu'avait produits ce monopole ; mais on I' avait beaucoup diminué. Nous allons le donner ici , d'après des relevés incontestables , en faisant observer que nous n'y comprenons pas un grand nombre de créances qui n'avaient point encore été payées.

Profit net du fonds capital de la première

année.

Lord Clive eut pour sa part , Guillaume Brightwel Summer, Le général Garnac, Les dix conseillers et les deux colonels,

Le chapelain , les jeunes et vieux marchands , les lieutenantscolonels ,

Les facteurs, majors et chirurgiens, 39,534 10

Livres sterling, 238,61$ 0

Nous avons déjà dit plus haut le nombre des actions qu'avait chacun d'eux, et il serait inutile de le répéter.

La cour des directeurs, sentant bien que ce monopole nuisait aux habitants du Bengale , le défendit souvent dans les termes les plus exprès. Dans sa lettre du 19 février 1766, elle ordonnait positivement au gouverneur du conseil de Calcutta de renoncer, par un acte solennel qui serait

liv. ster. sols.

inscrit sur leurs registres, à tous les droits qu'ils prétendaient avoir sur le commerce du sel , du bétel et du tabac ; elle ordonnait en même temps d'envoyer une copie de cette renonciation au nabab en langue persane, et elle ajoutait ces paroles remarquables : « Quelque gouvernement « qui puisse être établi dans la suite, quelques « circonstances imprévues qui puissent su? % venir, a c'est notre résolution définitive de défendre, « comme nous faisons par la présente, le corn- « mer ce du sel, du bétel et du tabac, »

Elle réitéra encore plusieurs fois la même défense par ses lettres subséquentes , en disant que « ces innovations et ce commerce illégal avaient « été la cause des massacres et des troubles qui « étaient arrivés dans le Bengale, et qui avaient « coûté la vie à un grand nombre d'hommes. »

Le comité délibéra sur ces ordres. Loin d'abolir ce monopole , comme l'ordonnait la cour des directeurs, il décida, au contraire, qu'on le continuerait l'année suivante. On eut seulement la précaution d'augmenter considérablement les impôts qu'il payait à la Compagnie anglaise, afin

3ue la cour des directeurs, considérant la graneur de la somme qu'elle en retirait , donnât son approbation à ce commerce, ou au moins qu'elle y consentît tacitement.

Les raisons qu'alléguait le comité pour continuer ce monopole ne sont pas moins curieuses que celles qu'on avait alléguées lors de son premier étabhssement. Comme elles fourniront au lecteur bien des réflexions, nous allons transcrire la délibération tout entière.

Au comité, le 3 septembre 1766. Voici comme lord Clive résuma les décisions de l'assemblée.

« D'après toutes les lettres de l'année dernière a et plusieurs de celle-ci, les directeurs sem-

« blaient disposés à recevoir nos représentations « en faveur du commerce exclusif du sel ; mais , « par la lettre du 19 février dernier, ils dé- « fendent positivement aux employés de la Comc< pagnie de le faire en aucune manière. Ils ne « pouvaient pas imaginer quel changement favoa rable il est survenu dans les affaires de cette « province, et que le privilège exclusif ne blesse « plus les intérêts du nabab. Lorsque nous « primes en considération pour la première fois «cette matière importante, je pensai, avec le « reste du comité , qu'en donnant à ce commerce « la forme convenable , le nabab en tirerait plus « de p % ofits qu'aucun de ses prédécesseurs ; qu'on « paierait à la Compagnie anglaise des impôts « dont elle aurait lieu d'être contente ; que les « naturels du pays pourraient acheter le sel à « aussi bon marché qu'autrefois; et qu'enfin, en « soumettant ce commerce à certaines règles et « restrictions nui lui ôteraient tout ce que le mo- « nopole a d odieux , les employés pourraient « participer à ce privilège. Ce fut à ces condi- « tions que je consentis à laisser exécuter le « plan. Mon absence de Calcutta , la multiplicité « d'affaires qu'on agitait alors , et qui intéres- « saient plus immédiatement la paix et la tran- « quillité des provinces, le bien de la Compagnie « et Thonneur de la nation , m'empêchèrent de « donner à ce commerce toute l'attention que c< j'aurais désiré. Quoique par l'acquisition du « droit de deivan tous les impôts appartiennent à « la Compagnie; quoique les membres du comité a aient déjà fait plusieurs réformes utiles dans « le plan, cependant, en parcourant le pays, a j'ai entendu former des plaintes très -graves « contre les Européens sur ce commerce , et mes « propres observations m'ont convaincu que les

« naturels sont privés du droit incontestable qu'ils « ont d'y prendre part , et qu'on ne lui a pas en- « core donné la forme que l'équité et la justice « attendent de nous. Nous devons recevoir, dans a peu de jours, la résolution définitive de la cour « des directeurs. Si malgré l'état présent des « affaires de la Compagnie anglaise ils jugent à a propos de confirmer les ordres qu'ils nous ont t envoyés, le devoir alors nous forcera d'obéir, a et je ne doute pas que le comité ne s'y sou- « mette. Si au contraire ils changent de senti- « ment en voyant nos représentations , s'ils « approuvent les règlements que nous avons « faits, sans perdre de temps, nous procéderons a à donner au commerce du sel une meilleure « forme. La confiance que les directeurs ont bien a voulu accorder à mes efforts lors de la création a de la nouvelle société, qui a été la source de « tant de maux , excitera mon zèle pour la réfor- « mer, et, de concert avec vous, j'examinerai « soigneusement les mesures qui nous restent à « prendre pour cela.

a Je proposerais d'abord d'augmenter les im- « pôts qu'elle paie à la Compagnie anglaise. Les « profits des employés seront encore assez consi- « dérables pour qu'ils n'aient pas lieu de murce murer. Je voudrais que les naturels du pays « pussent s'intéresser dans ce commerce d une ce manière avantageuse, et que le prix du sel ne « fût pas assez exorbitant pour les opprimer.

« Voici donc les nouveaux règlements qu'on a pourrait faire :

« 1° Tout le sel acheté par la nouvelle société a sera vendu à Calcutta et dans les autres places « où on le fabrique, et non ailleurs.

« 2° Il ne coûtera jamais aux particuliers plus « de deux roupies le man.

« 3° La nouvelle Compagnie ne vendra sou a sel qu'aux naturels du pays , qui seront les « maîtres de le transporter dans toutes les par- « ties du Bengale , de Behar et d'Orissa , pour « y faire les profits de la vente en détail, et « aucun employé de la Compagnie ou marchand a libre d'Europe ne pourra y prendre part ni « directement ni indirectement.

a 4° On limitera le nombre des marchands « du pays auxquels la nouvelle société vendra « son sel ; mais les banians ou employés des « marchands d'Europe ne pourront jamais en a acheter.

a 5° On fixera dans chaque ville, marché ou « village, le prix auquel chaque man de sel sera « vendu à ceux qui l'achèteront de la nouvelle « Compagnie. Ce prix variera suivant l'éloigne- « ment des lieux , ou suivant les autres circon- « stances.

« 0° Quiconque vendra le sel un couris au- « dessus du prix fixé, subira non-seulement la « confiscation de tout celui qui se trouvera dans « ses magasins, mais il paiera encore une amende « de mille roupies pour chaque quintal de man, « du sel qu'il aura ainsi vendu en contravention a aux ordonnances, La moitié de cette somme « appartiendra au dénonciateur, et l'autre moitié « au gouvernement.

a 7° On enven % a aux agents de Murshedabad a et de Patna copie de ces nouveaux règlements , « afin qu'ils enjoignent au nabab de les faire pua blier dans les trois provinces , et d'en ordonner « en même temps l'exécution à chaque fowzdar, a sous peine d'être renvoyé de sa place.

« 8° Comme c'est ici purement une affaire de « commerce, j'opine à ce que, dans la conven- « tion de l'année prochaine, la nouvelle société

« s'engage à répondre de toutes ses opérations « au bureau chargé de la diriger; que le bureau « puisse faire de nouvelles ordonnances ou cora riger les anciennes , suivant qu'il le trouvera à «propos, et qu'en cas de nécessité, le comité « ae Calcutta soit le juge suprême de tout ce et qu'on aura fait.

« 9° On paiera à la Compagnie anglaise un a impôt de cinquante pour cent sur tout le sel « fabriqué sur les terres de sa souveraineté, et et la même somme au gouvernement du pays, « sur tout celui qui sera fabriqué sur les siennes, a Le bétel paiera quinze pour cent. Ces différents « impôts produiront à la Compagnie anglaise a douze ou seize lacks de roupies par an.

« Quant à la prohibition générale de tout com- « merce dans l'intérieur du pays , elle doit être « bornée à ce qui regarde les importations et les « exportations, et aux cargaisons de retour. La « Compagnie est souveraine dans l'Inde ; elle a « déclaré que tout le commerce fait pendant les a quatre années dernières au nom particulier de « ses employés , était une usurpation de sa préro- « gative et des privilèges des naturels du pays, et « qu'il était contraire , d'ailleurs , aux ordres et exprès qu'avait réitérés souvent la cour des et directeurs.

« Le commerce du sel tel que je le propose, ob- « vierait aux plaintes respectives de la Compact gnie, de ses employés et des naturels du pays, a puisqu'on ménagerait par là les différents droits « de chacun : de manière qu'ils eussent tous heu «d'être contents. Les cargaisons considérables « que demande la Compagnie anglaise , ne lais- « sant pas à ses employés les moyens de faire « un commerce particulier, je ne puis imaginer « qu'elle refuse de leur permettre celui du sel

« comme une récompense de leurs travaux. Enfin, a les employés regarderaient ce bénéfice comme « le prix de leur fidélité , dont on les priverait « certainement si jamais ils devenaient ingrats en- « vers la Compagnie, ou s'ils outrepassaient les a bornes qu'on leur aurait prescrites.

« P. S. Lord Clive ayant lu tout ce qu'on a vient de voir, les différents articles furent una- « nimement approuvés. »

Le fonds capital de ce commerce pour la seconde année, était de deux millions quatre cent mille roupies courantes , ou de deux cent soixante mille livres sterling. Voici l'état des profits qu'il rendit aux propriétaires, outre beaucoup de créances qui n'étaient pas encore acquittées.

• Nomb. d'act. I. sterl. sols.

A lord Clive. 5 16,656 5

Guill. Brightwel Summer. 3 9,993 15 Au brigadier-général Carnac. 3 9,993 \ 5 Au reste des employés. 49 163,231 5

Le lecteur a sans doute remarqué, au commencement de ce chapitre, que la délibération du 10 août 1765, disait que ce monopole était autorisé par le nabab , et qu'il serait favorable à ses intérêts et à ceux du gouvernement du pays ; qu'il pourrait être propriétaire d'actions, ou qu'on lui ferait chaque année un présent qui serait fixé d'après l'état des anciens impôts qui se payaient autrefois sur le sel. Cependant les articles 7 et 9 de la délibération du 30 septembre 1766, portent expressément, que les officiers du nabab dans les trois provinces seront privés de leur emploi, s'ils n'exécutent pas les

règlements établis par le comité, et que les impôts établis sur ce commerce au nom du nabab seront très-profitables à la Compagnie , qui est souveraine dans l'Inde. Comme la Compagnie anglaise fait semblant de cacher sa souveraineté, et qu'elle emploie dans toutes ses opérations le nabab pour prêtenom, on a dû observer dans le cours de cet ouvrage un grand nombre de contradictions de cette espèce de la part des directeurs ou des employés ; tant il est difficile de soutenir longtemps une fiction en pareille matière. Ce monopole du sel a occasionné tant de vexations et d'injustices, qu'il serait ennuyeux et désagréable de les rapporter toutes, si même il était possible d'en venir à bout. Nous ferons cependant mention de quelques-unes, pour démontrer la vérité de notre assertion.

En conséquence des articles 5 et 6 qu'on peut voir ci-dessus, plusieurs marchands furent condamnés à l'amende d'une manière arbitraire. Des marchands indigènes de Calcutta, de Souberambysaek, de Moldundutt, qui étaient accusés d'avoir vendu le sel au-dessus du prix fixé, ont eu surtout à se plaindre des concussions du comité. Sans jugement préalable et même sans aucune forme de procès, on les a condamnés à des amendes qui montaient à près de cent mille livres, employées, contre la teneur des règlements, à ériger à Calcutta un bâtiment public , qu'on appelle l'hôtel du Comité.

Lorsqu'on établit la société particulière pour la vente en détail du sel , un marchand arménien , nommé Parsiek Araton, en avait vingt mille mans en magasin sur les frontières des provinces de Rungpore et de Dinagpore. S'apercevant aussi bien que les membres du comité que le prix du sel allait augmenter dans peu, il avait ordonné

à son gomasthas de fermer ses magasins , et de n'en point vendre. Comme il pouvait nuire dans la suite aux intérêts de la société particulière, elle crut devoir Tacheter elle-même, s'il était possible, à quelque prix que ce fut. L'Arménien, sans se laisser séduire par tous les artifices qu'on employa, persista à vouloir le garder tant qu'il lui jtfairait; mais enfin il restait au comité un dernier expédient dont elle se servit. On força ses magasins, son sel fut pesé, et on le somma d'en recevoir le prix qui fut fixé par le comité. Tous ces faits ont été exposés par plusieurs témoins dans le procès qu'intenta en 1767 l'Arménien aux agents ou gomasthas de messieurs Verelst et Sikes par-devant la cour du maire de Calcutta, en demandant soixante mille quatre cent trente-deux roupies courantes de dommages et intérêts. Si les registres de la cour du maire étaient envoyés en Angleterre avec la même exactitude qu'autrefois, on en trouverait aujourd'hui des monuments incontestables dans les archives

- Le comité, en établissant le monopole du sel, prétendait le fournir aux habitants du pays au même prix qu'ils le payaient auparavant. Nous allons donner un élit approximatif de ce qu'il leur a coûté, et nous ferons voir en même temps comment la nouvelle société a gardé sa promesse.

Il résulte de calculs très-bien établis par Bolts, mais que nous supprimons comme beaucoup trop étendus, que pendant deux ans, sur une denrée qu'on peut regarder comme nécessaire à la vie, les habitants du pays ont payé six cent soixantetreize mille cent dix -sept livres sterling de plus qu'il ne leur en aurait coûté si le commerce avait été libre comme il l'était anciennement, en acquit-

tant les impôts établis par le nabab. C'est ainsi qu'on les a opprimés pour enrichir soixante personnes.

Il serait inutile de nous étendre davantage sur les suites pernicieuses de ce monopole; les lecteurs qui entendent les matières de commerce, concluront avec nous que ce monopole du sel a été trèsnuisible à la population et aux manufactures du Bengale; et qu il a été la cause principale de la diminution du commerce et de la misère des habitants.

Avant de terminer ce chapitre , nous devons dire comment le comité s'était engagé à éluder l'exécution des ordres de la cour des directeurs, relativement à ce commerce.

Après l'établissement de la nouvelle société, lord Clive et les membres du conseil et comité , craignant que la cour des directeurs ne l'approuvât pas, signèrent un contrat, par lequel ils s'engageaient mutuellement à la soutenir en dépit de la Compagnie anglaise , sous peine de payer des sommes considérables. En voici la substance : « En cas que la cour des directeurs veuille abolir « ce monopole et la nouvelle société , ou donner a des ordres qui soient contraires aux règlements « que nous avons faits : Nius, lord Clive, etc., « membres du conseil et du comité de Calcutta, « nous nous engageons par le présent contrat, « malgré ses ordonnances, à continuer, défendre « et soutenir le monopole et la nouvelle société, « et à donner tous les secours possibles à ceux qui « en auront besoin à cet effet (i). »

Voilà comment on observe dans le Bengale les

(l) On peut voir Pacte tout au long dans l'Appendice de M. Bolts, n°54, p. 161.

ordres de la cour des directeurs, et comment la rapacité des employés exerce des concussions sans être retenue par aucun frein.

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