‹ Histoire des conquêtes et de l'administration de la Compagnie anglaise au BengaleChapitre 7 sur 21 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Inflexions générales sur Hlindoustan et les Hindous.

L'Hindoustan, depuis un temps immémorial, s'adonnait à l'agriculture et aux manufactures, qui avaient fait des progrès extraordinaires. Il était devenu riche et peuplé au delà de tout ce qu'on peut imaginer. Mais en négligeant le commerce étranger, ce vaste pays était resté dans l'ignorance de beaucoup de connaissances qui auraient pu servir à sa prospérité; et parce qu'il ne s'était pas adonné à la navigation et aux arts, il ne fut jamais assez puissant pour se mettre à l'abri de l'invasion de ses ennemis.

Une barrière insurmontable empêchait les Hindous de visiter les pays étrangers. Retenus dans le leur par des superstitions religieuses et des mœurs insociables, qui sont la suite de leur croyance, ils s'y bornèrent aux fabriques et à l'agriculture , en abandonnant le commerce et la navigation à tous les peuples voisins qui voulaient venir trafiquer chez eux.

Les anciennes histoires parlent beaucoup des nations éloignées qui allaient commercer chez les Indiens; mais elles ne disent jamais que les habitants de Tlnde soient sortis de leur pays pour faire le commerce. Les écrivains des premiers âges remarquent souvent que les Indiens étaient fort riches , mais jamais qu'ils étaient puissants : et sûrement ils ne Tétaient guère , puisque nous savons qu'ils furent toujours subjugués facilement par tous ceux qui voulurent les combattre.

Il est probable que la ressemblance de religion et de mœurs entretenait la paix dans toutes les provinces de l'Hindoustan, tant qu'elles ne furent point envahies par des dominateurs étrangers. La population, très -ancienne, descend des patriarches de l'Orient. Les familles, en se multipliant , formaient autant de tribus ou de communautés séparées, dont les usages, les mœurs et la croyance étaient pourtant très-peu différents. Chacune suivait les lois que lui avait tracées un chef ou rajah, et portait le nom de son possesseur. Mais tous ces législateurs semblent s'être réunis dans la rédaction de leurs lois pour former un seul corps de ces diverses castes séparées. L'une était chargée d'instruire les autres; une seconde devait les protéger et les gouverner, et enfin le reste s'occupait des professions et des travaux qui étaient nécessaires à la grande confédération. Ils vivent encore sous la môme forme d'administration, autant que le permettent les divisions et les ravages qui désolent ces contrées. Ce gouvernement était très-défectueux en apparence, mais il suppose du moins que l'ambition et tous les vices homicides de nos institutions modernes y étaient peu connus.

Les Indous, ainsi que les Chinois, font remonter l'origine de leur nation à une époque anté-

rieure à relie assignée par les Juifs à la création du monde. Leurs premiers monuments historiques sont sans doute aussi fabuleux que ceux de toutes les autres nations; et les savants, qui ont entrepris inutilement de débrouiller ce chaos, croient qu'on ne peut teuir aucun compte de leur histoire au delà de cinq mille ans.

Le sansmt a été, jusqu'à présent, le sanctuaire impénétrable des trésors littéraires des brahmes qui, seuls, entendent cette languemère, qui est très -ancienne et très-majestueuse (4). Ils ont plusieurs livres qui traitent de la religion et de la philosophie, et môme, à ce qu'on dit, de l'histoire. Les quatre livres de lois ou institutions divines , appelés Védas , sont écrits en stances poétiques; les brahmes les regardent comme si sacrés, qu'ils ne permettent

I)oint à ceux qui ne sont pas de leur ordre , de es lire , quand même ils en seraient capables. La superstition et lçs prêtres ont acquis tant d'empire sur les malheureux qu'ils gouvernent, qu'ils leur font accroire que ce serait un crime irrémissible, si quelqu'un faisait les moindres efforts pour connaître ce qu'ils contiennent. Les Hindous ne s'avisent pas de transgresser ces ordres ridicules. Le brahme qui découvrirait aux hommes des autres tribus les secrets de ce code de la fourberie , serait excommunié sur-le-champ , chassé de sa caste et condamné pour jamais à l'infamie: punitions qu'ils redoutent plus que la mort.

Il n'est pas possible de donner une preuve plus

(1) Les études modernes ont jeté de grandes lumières sur les langues et la mythologie de L'Inde, et, si l'Angleterre perd la souveraineté de ces vastes contrées, la philologie seule aura tiré un profit durable de cette grande conquête.

forte des obstacles insurmontables qui s'opposent à la connaissance de ces livres, que Fexemple très-connu dans l'Inde d'un empereur, le grand Akbar, qui, malgré toute son autorité et toute son adresse , ne put pas en venir à bout. On avait imaginé de faire remettre entre les mains d'un brahme, Feisi, comme un pauvre orphelin de sa tribu. Le jeune élève avait concerté cet expédient avec Akbar. Lorsque, après dix ans d'étude et de fréquentation des brahmes , il connut la langue sanscrite et les secrets des prêtres , l'empereur prit les mesures convenables pour assurer son retour. On croit que Feisi, pendant son séjour chez son maître, était devenu amoureux de sa fille unique. Le vieux brahme la lui offrit en mariage, et Feisi, partagé entre l'amour et la reconnaissance, ne put cacher plus longtemps son artifice. Il tomba aux pieds du bon vieillard , lui découvrit la trahison, et, embrassant ses genoux, il le supplia, les larmes aux yeux, de lui pardonner cet attentat contre le meilleur des bienfaiteurs. Le brahme demeura interdit, et, sans proférer un seul mot de reproche, il saisit un poignard dont il allait se frapper; Feisi arrête son bras, met tout en usage pour le fléchir, protestant que s'il est quelque moyen d'expier son outrage, il n'y a rien à quoi il ne soit résolu de souscrire. Le brahme, fondant en pleurs, lui dit que, s'il voulait lui promettre deux choses , il lui pardonnerait et pourrait consentir à vivre. Feisi promit sans hésiter, et ces deux choses furent que jamais il ne traduirait les Védas, ni ne révélerait la croyance des Hindous. Feisi tint sa parole (1).

Il est très-difficile d'apprendre le sanscrit, soit

(l) Dow's History qf ffindostan, vol. i«, p. 25.

à cause de la grande réserve des brahmes , seuls dépositaires des ouvrages écrits en cette langue, soit parce qu'on manque absolument des livres qui seraient nécessaires à cette étude. Ce qu'on a publié en Europe sur cette matière , se borne aux lettres de l'alphabet et à leurs différentes combinaisons (1). Plusieurs Anglais l'ont entrepris , mais sans succès , faute d'avoir des secours suffisants. Il y a quelques livres d'une autre langue qui peuvent faciliter la connaissance du sanscrit ; mais l'auteur, pendant deux ans de séjour à Benarès, n'a pu en trouver aucun. Quiconque veut apprendre le sanscrit , doit d'abord se former à lui-même sa grammaire et son dictionnaire. Il doit étudier ensuite la langue persane, ou quelques-uns des dialectes de l'Hindous-

surtout le dialecte du Bengale, qui a quelque rapport avec la langue des brahmes. La quatrième partie de ses mots, la £prme de plusieurs de ses lettres, le nom et l'arrangement de tout l'alphabet , sont exactement semblables. On n'a

Sas lieu d'espérer que les Européens qui vont ans l'Inde pour y acquérir des richesses, emploient tout le temps qui serait nécessaire pour étudier une langue très-inutile au but qu'ils se proposent. Cette entreprise ne sera probablement jamais exécutée que par l'encouragement d'un souverain ou de quelque académie assez riche pour en faire les dépenses. Les protecteurs des sciences devraient déterminer un savant à ce généreux sacrifice et faire les frais d'un voyage dont l'Europe tirerait des connaissances et des découvertes au moins très-curieuses.

(l) Il ne faut pas oublier que Bolts écrivait ceci eu 1772.

davantage du sanscrit, et

On n'est instruit de l'histoire des Hindous que par une traduction en langue persane d'un poëme sanscrit. Peut-être n'ont-ils d autres monuments de ces temps reculés , que quelques chansons sur des événements fabuleux, pareilles à celles des bardes allemands, écossais, irlandais ou français, qui ont été partout, à la manière d'Homère, les historiens des siècles barbares. Il est probable que les brahmes n'ont pas d'autres trésors littéraires sur ces premiers âges. Mais dans des siècles plus modernes, ces prêtres, sans être savants, s'étant toujours beaucoup appliqués à l'étude, ont sans doute écrit des choses intéressantes.

L'Europe ne connaît ses ancêtres du temps des druides, que par ce que lui en ont appris les autres nations, qui étaient un peu plus éclai-

brahmes, étaient des prêtres et des philosophes. Quoique très-différents dans leurs principes de

blance dans les mœurs et les usages de ces deux sectes. D'après ce qu'ils connaissent des mahomé^ tans, des juifs, des païens et des chrétiens, les prêtres de l'Inde assurent avec quelque espèce de raison, que les législateurs des autres nations ont emprunté grand nombre de leurs lois des instituts de Brahma.

Les histoires qu'on nous a données jusqu'à présent de l'Hindoustan, traitent moins des Hindous çue des brigands étrangers qui venaient les subjuguer et les réduire en servitude. Les anciens rajahs étaient probablement souverains de plusieurs provinces de l'Inde. Us étaient seuls propriétaires des terres, guerriers de profession et protégeant leurs sujets uniquement par des motifs d'intérêt. Leur gouvernement despotique n'avait d'autre frein que celui des sentiments de

la nature qui retiennent encore les tyrans qui ne îes ont pas étouffés; et les peuples de l'Inde n'ont jamais connu de droit public et de liberté que la volonté de leurs maîtres. Quelques-uns des rajahs, dévorés d'ambition, soumirent un grand nombre de provinces; mais on a lieu de croire que l'Hindoustan ne fut jamais réduit en entier sous le joug d'un seul dominateur.

Plusieurs pays de l'Inde ont été longtemps tributaires des Persans, et ensuite des Tartares de l'Afganistan , qui habitent les montagnes situées entre la Perse et l'Hindoustan. Us firent d'abord des incursions dans les provinces voisines de l'Inde. Ils allèrent les piller et leur imposer des tributs jusqu'à ce qu'enfin ils s'établirenl à Delhi, au commencement du quatorzième siècle. On peut dire de ces Tartares, ainsi que de Tamerlan qui leur succéda, que jamais leur gouvernement ne s'étendit sur tout l'Hindoustan. Les rajahs tributaires s'opposaient à leurs conquêtes, et s'appropriaient souvent les provinces qu'ils commandaient.

La partie de l'histoire qui traite de l'Hindoustan, depuis qu'il est sous l'autorité des Mogols, est beaucoup mieux connue. Nous en parlerons dans le chapitre suivant , et nous exposerons ensuite l'état des provinces du Bengale qui sont tombées sous le joug de la Compagnie anglaise.

On a voulu persuader au public que les Anglais n'ont rien à craindre des naturels du pays , trop timides et trop faibles pour oser attaquer leurs vainqueurs, et qu'ils peuvent compter sur une possession permanente des domaines (ju'ils ont • envahis. Il est à propos de montrer ici que ces opinions sont très-fausses, et que les forces militaires et maritimes de la Compagnie ne suffiront pas pour conserver nos conquêtes, si nous

n'y joignons une administration équitable et sage.

On n'a aucune raison de supposer que l'Inde ait jamais manqué de peuples courageux. 11 est sûr qu'à présent plusieurs des puissances de ce pays ont de grandes armées de cavalerie et d'infanterie bien disciplinées, et qui ne sont pourtant pas composées d'étrangers. Les Cipayes , au service de la Compagnie, sont braves, robustes et très-exercés à toutes les opérations militaires. Il n'y a peut-être aucun peuple du monde qui ait montré dans les souffrances autant de courage et d'intrépidité que les Indiens. Les austérités et les tfiacérations des pénitences religieuses qu'ils s'imposent volontairement, sont presque incroyables. Souvent ils aiment mieux expirer dans les tortures ou être mutilés que de découvrir leurs trésors cachés et contribuer ainsi à la ruine de leurs familles. Les femmes elles-mêmes, qui vivent séparées du monde, et qui par conséquent n'ont point été soumises aux infortunes qui servent à fortifier l'esprit et le cœur, donnent des preuves d'intrépidité et de courage qui étonnent les Européens. Sans être accablées par des chagrins qui leur rendent la vie incommode ou les portent au désespoir, elles se dévouent librement à des morts horribles , en se brûlant toutes vives sur le tombeau de leurs maris.

Quoique la plupart des nations de l'Inde aient été autrefois tributaires des Mogols, il y en a cependant qui n'ont pas été subjuguées par eux et qui vivent à présent sous leur propre gouvernement. Il n'a jamais été possible de soumettre les Marattes, de leur imposer des tributs.

Ces peuples sont gouvernés par un conseil de plusieurs rajahs de la religion de Brahma ; ils se sont toujours défendus de l'esclavage, et même

ils ont souvent obligé leurs voisins à leur payer des tributs. Dernièrement, ils ont forcé le fameux Aureng-Zeb à payer un chout ou tribut annuel de la quatrième partie des revenus du Deckan (i). L empereur, en se soumettant à ces conditions avilissantes, a reconnu par là nonseulement qu'ils étaient indépendants de son autorité , mais encore qu'ils partageaient avec lui la souveraineté des provinces qui produisent les revenus dont on paie le chout.

Les Marattes continuèrent à percevoir ce tribut longtemps après que les revenus des provinces du Deckan n'étaient plus payées au trésor royal à Delhi. Lorsqu'en 1740 (2), les députés du rajah Sahoo, roi de Sittarah, allèrent à Delhi pour recevoir le tribut comme à l'ordinaire, le ministre du Mogol leur dit : o QueNadir-Schah avait telle-

« incapable de satisfaire à leurs demandes; que « d'ailleurs il avait perdu les revenus des proa vinces du Bengale, depuis 1738, par la révolte « d'AUawerdy-Khawn, qui , conjointement avec « son frère Hajée Ahmet , avait usurpé le gouu vernement de cette soubabie. Le ministre « ajoutait que les divisions de l'empire ne per- « mettaient pas au Mogol de lever des forces « suffisantes pour réduire ces deux rebelles et « que les députés voudraient bien prier leur « maître, au nom de l'empereur, d'envoyer une « armée suffisante pour exiger le paiement du « chout qui était du, faire trancher la tète à « Allawerdy et à son frère, et rétablir sur le

(1) HolwelPs Histoiical E vents of Bengale. Loadon , 1706. in-8o, p. 104-7.

(2) Ibid. , Pag. 108 et 109.

« ment épuisé le trésor

l'empereur était

« trône la famille de Sujah-Khawn qui en « avait été chassée. »

C'est ainsi qu'après la perte du Deckan, le Mogol permit aux Marattes, pour les dédommager du chout, de lever le môme tribut sur les provinces du Bengale. Il est vrai que le Mogol n'était pas plus maître alors du Bengale que du Deckan , et que ses ministres ne firent cette réponse aux députés que pour se débarrasser d'une demande importune. Cependant les Marattes acceptèrent les propositions de l'empereur; ils se mirent en devoir d'en accomplir les conditions et acquirent par là un nouveau droit au chout. Une armée de quatre-vingt mille hommes de cavalerie, sous le commandement de Boskhar-Pundit , fut expédiée sur-le-champ pour les provinces du Bengale. Le général, après avoir montré ses lettres de créance, demanda à l'usurpateur Allawerdy- Khawn , « trois années d'arrérages du chout et « les trésors des deux derniers soubahs; il dit qu'il a voulait qu'un officier maratte fît sa résidence « dans chaque cutcherie, afin de percevoir la qua- « trième partie des revenus en faveur de sa na- « tion. »

Cette demande ayant été refusée avec indignation , on se prépara à décider la querelle par la voie des armes. Allawerdy fut vaincu, et, excepté quatre mille hommes, toutes ses troupes furent taillées en pièces. Il courut de si grands dangers, qu'il fut forcé de se faire jour à travers toute l'armée des Marattes avec vingt-cinq mille soldats bengalais et patans. Sa retraite dura trois jours, et se fit en combattant.

La guerre continua jusqu'à la fin de 1747.

Hajée Ahmet , un des frères de l'usurpateur, y perdit la vie de la manière la plus cruelle et la plus ignominieuse. Allawerdy-Khawn fit dans les

combats des exploits dignes d'un héros; mais, accablé de toutes parts par ses ennemis, il fut contraint d'acheter la paix des Marattes, de leur céder le Cuttack et de s'engager en outre à payer .annuellement un chout de douze lacks de roupies (1),

Depuis ce temps, la Compagnie anglaise a pris possession du Bengale , de la province de Behar et de la partie de celle d'Orissa, qui avait été conservée par les derniers nababs. 11 y a eu sur l'article du chout plusieurs négociations entre les employés de la Compagnie et les rajahs des Marattes, et surtout avec Janoogée et Rogoanaut Row\ Ce dernier rajah, voyant que les Anglais faisaient quelque difficulté de lui payer le tribut, mit promptement une armée en campagne. Le président et le conseil de Calcutta, alarmés par ces entreprises, en informèrent la cour des directeurs le 5 janvier 1768 : le 27 du mois suivant, ils écrivirent encore sur le même sujet. Nous allons transcrire une partie de leur lettre. « Depuis l'arrivée de Mahomet Reza Khawn, à « Calcutta, le président du conseil a eu, con- « jointement avec ce ministre et le vakil du ce rajah maratte, plusieurs conférences surl'ar- « ticle du chout; mais le vakil les a as- « surés que son maître n'entendrait aucune «t proposition d'accommodement, si, au préact table, les Anglais ne s'engageaient à payer « un tribut de seize lacks (2) de roupies, à « compter dès le temps que la Compagnie a pris a l'emploi de dewan dans ces provinces , et si « le comité ne garantissait pas en faveur des

U) Cent cinquante mille livres sterling.

(2) Deux cent mille livres sterling.

« Marattes la fidèle exécution du traité. Pour a appuyer la légitimité de ces conditions, il a « rappelé les promesses que M. Vansittart fit à « son maître, en 1763, de payer tous les arréa rages du ckout , à condition que les Marattes a ne joindraient pas leurs forces à celles de « Cossim Ally Khawn. Il a beaucoup insisté sur ce les assurances que donna à sa nation lord « Clive, de payer tous les ans, après la conclua sion du traité, la somme stipulée , à commen- « cer dès le temps que la Compagnie jouirait de « V emploi de dewan des provinces.

« Nous nous sommes occupés très-sérieusea ment de cette matière qui nous a paru de la a plus grande importance. En réunissant ainsi « les territoires de la Compagnie situés sur la a côte, avec vos possessions du Bengale, vous en « tirerez de grands avantages. Votre autorité et « vos domaines s'étendront depuis Caramnassa « jusqu'à l'extrémité la plus éloignée de la côte « de Coromandel. Vos établissements de FIndc « pourront se secourir les uns et les autres et se « défendre mutuellement; vous ôtez aux Ma- « rattes tout prétexte de troubler la tranquillité « et la paix de ces provinces, et enfin, vous « vous mettez en état de pouvoir ébranler leur « force et leur puissance. Vous pourrez facilece ment détacher de leur parti un allié aussi puis- « sant que Janoogée, qui, pendant le cours des « négociations , a montré un désir empressé de a faire avec vous une alliance offensive et défen- « sive. Ces considérations ayant été pesées attente tivement et débattues dans le comité, nous « avons résolu d'acquiescer aux propositions du a vaJdl, et de signer le traité le plus tôt pos- « sible. En conséquence, le président a signifié « notre consentement par une lettre à Janoo-

« gée , et a requi* le nabab de donner le sien « de son côté. »

On voit que les Marattes demandent avec instances à la Compagnie anglaise le rétablissement de leur chout et le paiement des arrérages qui leur sont dus depuis que la Compagnie est devenue souveraine du Bengale. Nous ne prétendons pas dire où en est à présent (1772) la contestation ; on croit dans l'Inde , et dernièrement on a écrit en Angleterre , que les Marattes ont en vue plusieurs points importants dont ils ne se départiront pas.

Les Marattes possèdent un pays très-étendu.

Les laboureurs et les fabricants quittent souvent leurs charrues et leurs métiers pour aller aux combats. Ils ne reçoivent d'autre éducation qu'une éducation militaire; leurs armées sont entièrement composées de cavalerie. Accoutumés depuis longtemps au pillage et aux entreprises guerrières, ils sont toujours prêts à quitter leur pays pour ravager les territoires voisins et leur imposer des tributs. Ils ont tous les vices des soldats et des brigands; ils sont naturellement féroces et cruels; ils ne se contentent pas de dépouiller les habitants chez qui ils font des incursions; ils les mutilent , les assassinent, les font expirer dans les tortures, afin de découvrir leurs trésors lorsqu'ils s'imaginent que ces malheureux en ont de cachés (1).

Ces peuples ont été formidables dans tous les temps; mais ils le sont devenus davantage depuis quelques années. Dans leur expédition de 1742, contre Allawerdy-Khawn, dont nous avons déjà parlé, ils firent d'abord marcher une armée de quatre-vingt mille hommes de cavalerie (2) dans

(1) Holweirs Historical Events, part. I, p. 134, 135.

(2) Holweirs, p. 113.

les provinces du Bengale. Le reste de cette armée, dispersée par les Bengalais, ayant été obligé de se retirer, les Marattes renvoyèrent, Tannée suivante, deux corps de cavalerie de soixante mille hommes chacun (1) , et ils vinrent enfin à bout de soumettre Allawerdy-Khawn. On les regarde dans Tlnde comme la nation la plus puissante des Hindous, et, effectivement, ils ont souvent donné des preuves de cette supériorité. On les a vus terrasser Hyder Aly et montrer que ses forces n'étaient pas en état de se mesurer aux leurs. Us travaillent maintenant à former des corps d'infanterie ; quand même ils ne seraient pas d'abord bien nombreux et bien disciplinés, il leur sera très-facile de les augmenter et de les exercer, puisqu'on suppose qu'environ la quatrième partie des naturels de l'Hindoustan quittent leur patrie pour se faire soldats de fortune chez les étrangers qui veulent les acheter (2). Ces mercenaires, ordinairement mal payés, sont souvent mécontents de la puissance qu'ils servent ; ils seront tous prêts à se joindre à quiconque voudra former une entreprise dont ils espéreront tirer des avantages. Il est donc très-évident que chaque jour il peut se former dans l'Inde une trèsgrande puissance militaire (3) ; et il faut espérer que la législation d'Angleterre se tiendra sur ses

(1) Hoiwell, p. 110.

(2) Dow's Jlindostan, vol. 2, p. 402, seconde édition.

(3) Ces pressentiments d'un esprit juste, ces sortes de prédictions arrachées à la conscience d'un magistrat parfaitement renseigné et ayant une connaissance profonde des peuples de 1 Inde donnent au livre de Bolts un intérêt d'à-propos exceptionnel et démontrent, en même temps que l'ineptie et Tinsatiable cupidité de la Com-

Sagnie anglaise, l'indifférence du gouvernement de la raude-Bretagne en matière d'humanité.

gardes, dans la crainte que la Compagnie, par une administration injuste, ne perde enfin des domaines qu'on regarde peut-être comme assez inutiles à la nation, et qui pourraient cependant être pour elle de la plus grande importance.

Toutes les provinces du Bengale gémissent dans la misère et l'oppression. En proie à des usurpateurs qui se détruisent mutuellement, elles ne font que changer de tyrans en changeant de maîtres. Les lois et la justice sont méconnues dans ce pays, et les malheureux Hindous n'ont aucune espèce de refuge. Il n'est pas possible de douter que les agriculteurs et les manufacturiers, qui composent la plus grande partie de cette nation, ne se soumettent volontiers à un gouvernement qui les traiterait avec quelque espèce d'humanité et qui leur accorderait une subsistance suffisante pour fruit de leurs travaux. En supposant que cette ressource vienne encore à leur manquer, il est presque sûr, qu'accablés par des maux insupportables, ils se hvreront au désespoir et finiront par se venger des despotes qui les y auront réduits.

Un peuple opprimé ne pense qu'à se servir de tous les moyens possibles pour se délivrer de la tyrannie; et, sans s'embarrasser des suites de ses généreux efforts, il se fie au hasard pour ce qui pourrait lui en arriver de mal. L'Angleterre est bien peu prévoyante, si elle suppose que les habitants du Bençale ne seront jamais excités à la révolte, ou qu'ils ne trouveront pas des défenseurs qui les aident à secouer le joug de la Compagnie. Les puissances de l'Europe et de l'Asie envient à la Grande-Bretagne ses domaines de l'Inde; elle doit craindre que l'une d'elles, ou toutes ensemble, ne cherchent à lui enlever la souveraineté qu'elle possède dans ce pays.

Les Marattes suffiraient seuls pour accomplir la révolution. Leur puissance est redoutable à la Compagnie; ils sont maîtres d'une grande partie du Bengale; ils viennent d'acquérir encore plus de la moitié de la province d'Orissa, qu'ils tiennent comme une hypothèque des arrérages du chout qui leur sont dus ; ils ont exigé des Anglais pour l'avenir un tribut annuel de deux cent mille livres sterling, et les employés de la Compagnie leur serviront de gages du paiement.

Tel est l'état actuel des domaines du Bengale

Possédés par la Compagnie anglaise. Les naturels u pays détestent son gouvernement oppresseur, qui les accable, et qui a fait déserter un grand nombre des habitants; leur domination est odieuse à toutes les nations de l'Inde et enviée par la plupart des puissances de l'Europe. Enfin, la Compagnie tyrannise, non-seulement ses sujets, mais encore ses compatriotes et ses employés. Le lecteur, impartial et judicieux, peut conclure de là si les possessions de la Grande- Bretagne sont si fort en sûreté, à moins que Ton ne change la politique et la forme d'administration établies par la Compagnie.

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