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CHAPITRE II

État de l'empire mogol avant l'invasion de Nadir Scnah.

Tœmoor-Beg , autrement appelé Tœmoor- Lung, ou Tamerlan, envahit l'Hindoustan vers l'an 1397 de l'ère chrétienne, ou Tan 800 de l'hégire. Après avoir commis bien des ravages et des meurtres , il abandonna sa conquête et se retira dans son propre pays.

Plus d'un siècle après, en 1525, Baber, un de ses descendants et mahométan comme lui, s'empara de Delhi et du trône del'Hindoustan, et fut, a proprement parler, le premier fondateur de l'empire mogol, qui n'a guère duré que deux cents ans.

Les principes du gouvernement mogol étaient si modérés et si doux , que l'empire devmt bientôt florissant et riche; et s'il n'acquit pas une puissance proportionnée à sa prospérité, les préjugés et les mœurs de ses sujets , plutôt que la mauvaise administration des empereurs, en furent la cause. Comme la cour de Delhi était toujours disposée à encourager les nations étrangères qui venaient commercer avec les peuples de l'Hindoustan, on peut supposer avec raison qu'elle ne favorisait pas moins les entreprises de commerce que ses sujets pouvaient former dans les pays

éloignés. Elle n'était point arrêtée par les préjugés religieux qui interrompent si souvent toute communication entre les différents peuples de la terre. L'empereur, qui était musulman, gouvernait des provinces qui suivaient la religion de Brahma ; leurs croyances étaient par conséquent aussi éloignées entre elles qu'elles pouvaient l'être de celles des chrétiens, des Chinois, des Tartares. Le Mogol faisait d'ailleurs peu d'attention à la religion de ses sujets ou à celle des nations qui venaient commercer avec eux. Quiconque allait trafiquer dans l'Inde était accueilli par le souverain. Cette sage pratique, qu'on est étonné de trouver dans un despote , ne manqua pas de stimuler l'esprit du commerce et des manufactures parmi les habitants de l'Inde. Les mahométans qui régnaient à Delhi s'efforcèrent d'accroître les forces de leur nation et l'importance politique de leur gouvernement , et l'on a lieu de croire qu'ils n'auraient pas été fâchés de voir le pays devenir puissant sur la mer, si les Hindous avaient voulu s'adonner à la navigation. On est porté à les supposer assez éclairés pour comprendre ce système de politique, puisqu'ils sentaient si bien les avantages de r encouragement qu'ils donnaient aux manufactures , qu'on les a vus sacrifier pour cela une partie de leurs revenus.

Les Mogols avaient la propriété de presque toutes les terres de ] 'Hindoustan . Les sommes que payaient ceux à qui ils en donnaient la jouissance, formaient la plus grande partie de leurs revenus ; le reste consistait en un très-petit nombre d'impôts. Quoique propriétaires absolus de tous les biens , ils étaient cependant si vigilants à veiller aux progrès des manufactures et au bien-être et à la prospérité de leurs sujets, que dans les temps florissants de l'empire mogol ils affermaient

toujours leurs terres à un très-bas prix ; et ce qui fait peu d'honneur à l'Angleterre , qui fait semblant de respecter la propriété , les revenus des terres possédées dans le Bengale parla Compagnie anglaise sont doubles de ceux qu'elles payaient autrefois (1). Les anciennes lois de FHindoustan défendaient d'exiger d'avance les revenus des terres, et l'on ne pouvait pas violer les conventions faites avec les fermiers, tant qu'ils payaient exactement les revenus. C'est un exemple remarquable des soins que prenait l'empereur pour la prospérité et le bonheur de ses sujets. Cette modération paraîtra extraordinaire dans un gouvernement despotique, si l'on fait attention que ces revenus tenaient lieu de presque tous les impôts et fournissaient seuls, pour ainsi dire, à l'entretien de la cour opulente et magnifique d'un grand empire (2).

Des règlements si équitables avaient rendu les denrées à bon marché; et, comme le peuple de l'Inde n'était point foulé par des charges et des impôts, le prix de la main-d'œuvre était de peu de valeur. Cette circonstance était si favorable aux manufactures, que les toiles de l'Inde se vendaient jusques dans les pays les plus éloignés de la terre. L'Hindoustan s'enrichit par les trésors

échange de ses marchandises ; Ton ne trouve pas

(i) Voyez une lettre de M. Sikes, du comité de Calcutta, rapportée dans l'Appendice de Bolts, n° 39,

teurs, du mois de décembre 1765. Uistorical Events, Part. I, p. 222.

(2) La manière de payer les revenus étant à peu près la même dans tout THindoustan, nous en parlerons plus bas à Tarticlc des revenus du Bengale.

monde, en

dans les annales de l'histoire d'exemple d'une pareille opulence. Une suite de maîtres qui s'empressaient de dévorer une proie qu'ils avaient ravie et qu'ils craignaient de perdre; un chanement total de politique et d'administration, ont epuis quelques années appauvri ce pays aussi rapidement qu'il était devenu riche autrefois.

Les Mogols ne montrèrent pas moins de sagesse et de générosité, en accordant à tous les étrangers qui venaient acheter des marchandises dans les fabriques de THindoustan, des firmans (1) impériaux qui les exemptaient du paiement de

(I) Il était très-saee d'exempter d'impôts les étrangers, dans la vue de favoriser un commerce avantageux à la nation : il ne Tétait pas moins d'en mettre ae peu considérables sur les marchandises utiles ou nécessaires importées dansl'Hindoustan, et l'expérience a prouvé la vérité de cette asserUon. Il n'est, au contraire, rien de plus absurde que d'estimer la valeur d'un commerce étranger qui perd dans la balance, par les impôts mis sur les marchandises importées, ou par les taxes que paient les consommateurs, puisque le profit national, direct ou indirect, doit être le seul but de toute entreprise de commerce favorisée ou encouragée par les gouvernements.

Il est cependant très -ordinaire d'entendre estimer en Angleterre la valeur du commerce de llnde par les impôts et les taxes que lève le gouvernement sur les marchandises importées d'Asie dans la Grande-Bretagne. Cette manière de juger est diamétralement opposée à tous les principes de la saine politique. Supposons, par exemple, que l'Angleterre paie à l'imle une balance d un million sterling pour le thé, le café, les toiles de coton, les mousselines, les soies travaillées et autres articles de luxe qu'elle tire de ce pays, et que cependant elle pourrait manufacturer chez elle. Supposons encore, ce qui est de fait dans l'opinion des écrivains que nous combattons ici, qu'elle ne fait ce commerce qu'atln que le gouvernement puisse lever chaque année deux millions d'impôts sur ses sujets. Dans ce cas, il est évident que la nation

tous les impôts. Ils sacrifiaient ainsi une partie de leurs revenus à la prospérité publique, et leur conduite était directement contraire à celle qu'a tenue dans la suite la Compagnie anglaise par ignorance ou par tyrannie.

Il suit de tout ce qu'on vient de dire, que c'est la faute des Hindous, et non desmahométans qui les gouvernaient, si le commerce étranger ae l'Inde n'était pas aussi considérable que ses manufactures étaient florissantes dans l'intérieur du pays. Non-seulement ils auraient profité par là des arts utiles d'Occident qu'ils ne connaissent

achète le pouvoir d'imposer ces taxes à cinquante pour cent de perte pour l'État, sans parler du tort qu'elle fait à industrie, puisque entin on pourrait établir dans les domaines de la Grande-Bretagne des manufactures qui produiraient presque toutes les marchandises qu'elle tire de l'Inde. Il est vrai que le thé ne croît qu'en Asie; mais si l'on remarque que ce produit est dispendieux et nuit souvent à la santé, on verra qu'il serait prudent de s'en abstenir. 11 faut donc conclure que c'est agir contre toute bonne politique d'encourager des importations inutiles ou pernicieuses, dans la vue de percevoir les taxes que paieront les consommateurs nationaux. Le gouvernement pourrait en tirer l'équivalent sur le produit de ses propres manufactures, çe qui ne serait ni nuisible aux sujets ni injurieux à l'Etat.

De même, puisque la Compagnie a acquis dés territoires immenses dans l'Inde, qui, suivant la constitution des lois d'Angleterre, doivent appartenir à l'Etat, c'est une étrange politique de souffrir que plusieurs millions de revenus soient employés annuellement dans une branche de commerce par un corps incapable de bien gouverner, et qui d'ailleurs manque de puissance et de force pour protéger des domaines si étendus. C'est a la nation anglaise qu'il appartient de percevoir les revenus du Bengale et de conserver ces riches provinces et non à une société d'actionnaires anglais et étrangers, qui font un commerce nuisible à l'État de plus d'une manière , ce qui pourrait bien en entraîner la perte, si l'on n'a soiu d'y prendre garde.

pas encore ; mais , ce qui eut été bien plus estimable, ils seraient devenus une puissance maritime en état (i) de s'opposer à toutes les invasions des navigateurs qui voudraient aborder sur ses côtes.

Les Hindous, attachés à leurs terres et à leurs métiers , pensaient si peu à porter leur commerce chez l'étranger, qu'ils ne faisaient pas même celui de l'intérieur du pays. Des caravanes de Tartares ou de Chinois venaient sur les côtes, ou à l'extrémité septentrionale de l'Inde, pour y acheter le produit de ses manufactures. Ils ne pouvaient, par conséquent, manquer d'être un peuple faible, hors d'état de résister à des usurpateurs. Une société de commerçants, qui, à quatre ou cinq mille lieues de sa' patrie, va subjuguer des peuples entiers en très-grand nombre et très-riches, est un phénomène politique surprenant ; mais il ne faut pas en chercher d'autres raisons que

(i) Si le génie et les mœurs des Hindous leur avaient permis de s'adonner à la navigation, il aurait été im-

I)ossible aux Portugais de conquérir ou de conserver es territoires dont ils ont été si longtemps les maîtres dans l'Hindoustan. Ils furent toujours dans un état de juerro religieuse avec les naturels du pays, et daileurs ils n'entretenaient pas une marine considérable. Ils perdirent leurs conquêtes d'Asie lorsqu'ils furent subjugués par l'Espagne, et jusqu'alors aucune puissance n'avait pu les vaincre. Les plus grandes forces maritimes qu'ait jamais eues l'Hindoustan, étaient peutêtre celles d'Angria. Ce général, comme le dit Grose, dans son Voyage de Vlnde, pag. 130, eut la présomption de demander à la Compagnie anglaise un tribut annuel de douze lacks de roupies, ou de cent cinquante mille livres sterling, pour laisser passer ses vaisseaux sans les attaquer. Cependant , lors de la dernière guerre, toute la marine de ce guerrier, fut promptement détruite par l'amiral Watson avec peu de vaisseaux.

le caractère faible des vaincus et l'anarchie qui désolait le Bengale, lorsque la Compagnie s'en est rendue souveraine. En un mot, on doit attribuer aux préjugés religieux et aux mœurs des Hindous, l'état de faiblesse où ils sont restés; et à l'extrême despotisme des empereurs, l'instabilité de leur gouvernement.

On regarde ordinairement dans les autres pays les richesses comme le fondement de la puissance ; le contraire est arrivé dans l'Hindoustan : l'opulence y a été la source de la faiblesse. Un Etat despotique trop riche est porté naturellement à tomber dans l'indolence; les officiers, à qui le tyran a délégué une grande autorité , deviennent bientôt les maîtres de ceux auxquels ils faisaient semblant d'obéir. L'histoire de l'Hindoustan nous fournit des exemples frappants de cette vérité. On a toujours cru que l'empire mogol, dans les jours de sa splendeur, était un des plus riches et des plus étendus qui aient jamais existé, et des écrivains l'ont démontré dernièrement d'une manière sans réplique, en citant des autorités incontestables.

L'état le plus authentique qui ait été publié des revenus annuels de l'empire mogol avant l'invasion de Nadir Schah, est du règne de l'empereur Aurcng-Zeb (i). La somme totale de ces revenus montait à trente-sept millions sept cent vingt-quatre mille six cent quinze livres sterling (huit cent quarante-huit millions huit cent trois mille huit cent trente-sept francs cinquante centimes) (2).

(1) J. Fraser. History of Nadir Schah. Lond., 1742, p. 30.

(2) H paraît par l'histoire de l'ambassade du capitaine William Hawkins, à Delhi, que les revenus

Voici le nombre des provinces ou soubabies , avec la somme que payait chacune d'elles :

Dam». Livres sterling.

Delhi 4,221,950,137. 3,818,594. 3. 6.

Agn 1,140,760,157. 3,583,625. 10. 0.

Axraeer 652,345,362. 2,038,579. 5. 0.

Allahabad ... 456,543.248. • 1,426,697. 43. 0.

Punjab 826,132,107, 2,581,661. 16. 8.

AudihouOude 322,327,829. i,007'274. 10. 0.

Multan 214,442,936. 670,134. 3. 6.

Caboul 161,039,354. 503,248. 0. 0.

Cachemire..* 229,911,397. 718,473. 2. 4.

Guzerat .... 607,849,135. Uv. sterl. 1.899,529, 3.6.

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