‹ Histoire des conspirations des JesuitsChapitre 10 sur 26 · LITRE IV · texte numérisé non relu

LITRE IV

Les Jésuites s'efforcent de renverser tous les obstacles qui s'opposent à leur rétablissement complet et sans restrictions. Destruction de la pyramide. Lettres-patentes pour leur réinstallation à Paris. Le parlement en réfère à l'université. Manifeste de la faculté de tbéologie. Les jésuites sont forcés d'abandonner la poursuite de l'enregistrement des lettres-patentes. — Ils s'en vengent en lançant l'anatlîême contre la guerre que Henri IV veut déclarer à l'Autriche. Lettre séditieuse du père Richeome dans la même circonstance. — Tant d'appels à la révolte vont produire leur effet. Idées sinistres du roi. Prédictions des asti'ologues. Avis multipliés. — Vingt-troisième et dernière conspiration des jésuites contre Henri IV. Détails curieux et peu connus. Interrogatoires de Ravaillac. Ses relations avec les pères Cotton et d'Aubigny. Complicité de plusieurs grands personnages. Dépositions du capitaine Lagarde et de la demoiselle d'Escoman. Arrêt du parlement contre l'assassin. Affreux supplice. Rage du peuple. Discours du jésuite Binet. Réflexions.

On n'a pas perdu de vue que , par Tëdit de rappel des je'suites , ces pères n'étaient rétablis que dans un certain nombre de villes du ressort des parlemens de Toulouse, de Bordeaux et de Dijon , sans toutefois que cette permission pût s'' étendre poiu'le parlement de Paris , hors les villes de Lyon et de La Flèche.

Ces conditions irritantes ne les ge'nèrent pas long-

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temps, ainsi que Tobserve M. de Thou; ils vinrent à bout d'en faire suppriiiier une partie par des déclarations extorquées , et, de leur propre autorité, ils s'affranchirent des autres. On les vit bientôt se re'pandre et former de tous côte's des ëtablissemens, au mépris même du titre en vertu duquel ils étaient rappelés. Ils infestèrent la France avec une rapidité incroyable. C'était dans le mo's de janvier i6o4 que s'était fait au parlement l'enregistrement force' de leur rappel; efdès le mois de février suivant, ils avaient déjà enfreint cet ëdit, en sollicitant des lettres-patentes pour s'e'tabliràRouen. Ils les obtinrent; et successivement leurs intrigues en arrachèrent à la bonté du roi ou à la faiblesse de son conseil pour fonder des établissemens dans les villes qui n'étaient point comprises dans leur édit : telles que Vienne en Dauphiné , Caen , Rennes, Pau , Biois, Auxerre , Sens, Trojes^ Saint- Quentin, Pontoise, Langres, Angoulême , Aix en Provence , et Orléans.

Les jésuites furent redevables de ces divers établissement aux machinations les plus odieuses ; ils profitèrent des craintes personnelles qu'ils inspiraient au roi , et du besoin qu'il éprouv:-it de rétablir la paix dans son royaume , motifs qui l'avaient rendu sourd aux plus sages conseils.

Cependant ces pèies ne se consolaient pas d'être privés d'un établissement dans Pans. Ils n'osaient tenter de s'introduire dans cette ville immense où ils étaient trop connus, et où se trouvaient réunies tant

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de difficultës à- surmonter, avant d^avoir, par leurs intrigues , obtenu la destruction d'un monument qui e'ternisait leur honte et leurs maximes régicides. On voit que nous voulons parler de la fameuse pyramide ëievëe sur les ruines de la maison de Chàtel. Henri IV, vaincu par leurs instances, y consentit; le parlement s'y refusa. Alors le roi, usant de son autorité suprême , ordonna cette démolition , et voulut qu'elle s'exe'cutât à la hâte et à la faveur d'une nuit obscure; mais le père Cotton s'y opposa, et soutint avec fermeté « que Henri n'étant pas un roi de ténèbres , mais de lumière , tout ce qui se faisait par son autorite' devait être fait au grand jour. » La pyramide fut abattue^ le i5 du mois de mai i6o5^ dix ans après son e'rection.

On observa que des quatre statues du monument , celle de la justice fut ôte'e la première ^ « comme s'il eût fallu renverser la justice avant de détruire une baiTière qui faisait en quelque sorte la sûreté du trône. » On composa plusieurs pièces de vers et de prose sur cette démolition , telles que la Complainte au roi sur la pyramide , la Prosopopée de la pyramide^ etc. Il parut aussi des ëpigrammes , dans l'une desquelles on disait au roi : qiie pour abolir la mémoire du crime de Châtel , il fallait que sa majestë fît aussi rétablir la dent que le coup de couteau lui avait cassée. A la place de la pyramide, François Miron, prëvôt des marchands , fit élever une fontaine , avec cette inscription :

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Hic ubi testabant sacri nionumenta furoiis , Eluit infandum Mironis unda scelus.

«Là s'élevait un monument destiné à éterniser les fureurs du fanatisme. Miron l'a remplacé par une fontaine dont les eaux serviront à effacer les traces de cet exécrable attentat. »

Après la destruction de la pyramide, on en fit une gravure avec les inscriptions. Cette pièce eut grand débit et fut long-temps recliei'chëe. Les défenses de la vendre augmentèrent la curiosité et l'empressement des acheteurs. Un grand pas était fait. Voyons quelles nouvelles intrigues les jésuites firent jouer pour arriver au but de tous leurs désirs , leur rétablissement à Paris.

D'abord ils commencèrent par obtenir du roi, à force de démarches , la permission verbale d'y venir célébrer l'office divin , d'y prêcher , confesser et admuiistrer les sacremens, toutefois sans pouvoir y ouvrir des écoles. Ensuite comme ils se prenaient par eux-mêmes, eux qui ne savaient rien respecter, même les promesses les plus sacrées, ils ne trouvèrent pas assez solide la parole d'un grand roi ; ils voulurent lier sa maj esté par un écrit. Henri était à Villers - Cotterets ; ils se présentèrent à lui, ayant à leur tête Ignace Armand, provincial , et soUicitèrent vivement ce prince d'affermir leur demeure à Paris. Ils n'hésitèrent même pas à lui demander la liberté de reprendre l'exercice de leurs écoles au collège de Glermont.

Le roi , qui avait déjà donné sa parole , la confirma par lettres-patentes du 27 juillet 1606. Il leur

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permit de résider à Paris , dans leur maison dite de Saint - Louis , ou dans leur collège de Clermont ; mais il leiu' défendait toujours la lecture publique et autres choses scholastiques. Ces lettres furent enregistrées , le 24 août suivant, sous les mêmes conditions. Les voilà donc rësidans à Paris ces hommes insatiables, et ils y sont en vertu d'un titre authentique. C'était pour eux le point le plus important; ils n'en resteront pas là. Ils se débarrasseront bientôt de la défense de faire lecture pubUque et autres choses scholastiques ; c'est ce qui arriva presque aussitôt leur entrée dans la capitale. Ils nous apprennent eux-mêmes les moyens qu'ils employèrent pour y parvenir. Ils se procurèrent d'abord des pensionnaires , parmi lesquels ils comptaient de jeunes seigneurs , aiin de trouver des appuis dans les familles des grands ; puis , pour faire croire qu'ils obéissaient scrupuleusement à la défense qui leur était faite, ils eurent des professeurs étrangers, appelés dans le tems pédagogues , lesquels avaient soin de l'instruction des enfans et de leur nourriture; seulement ils se chargeaient de la direction spirituelle ; par là ils se croyaient à l'abri de reproches , de quelque manière qu'on osât les attaquer. Mais ce mode d'administrer était trop gênant et trop mesquin pour des hommes qui avaient d'aussi grandes vues ; il fallut se débarrasser encore de ces entraves. Le moyen était tout trouvé : c'était de faire agir leurs partisans et leurs amis à la cour ; ils réussirent. Le roi leur fit expédier , le 12 octobre 1609 , des lettres-patentes , qui furent

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présentées au parlement après la Saint-Martin, avec une requête des jeWtes. Ces lettres contenaient cette inconcevable disposition: « Que s amajesté savait qii'il » était utile et nécessaire , pour le bien de ses sujets j » que les jésuite s fis sent lecture publique de la théo- » logie à Paris, »

Le père Cotton, qui présida à la re'daction des lettres 5 pouvait-il être plus impudent en faisant ainsi parler le monarque?

Le parlement ordonna, le 17 novembre, 1^ communication des pièces aux gens du roi; alors le procureur-général , après en avoir confère' avec les officiers du parquet, vint à l'audience porter des conclusions par lesquelles il demandait qu'avant de faire droit, la requête et les lettres fussent envoyées à l'université pour avoir son avis ; ce qui fut ordonne, et le recteur reçut assignation pour le 8 décembre suivant.

L'université connaissait déjà les lettres-patentes; elle en sentait trop les conséquences pour s'endormir dans de telles circonstances. Dès avant la communication ordonnée , elle avait agi ; le 7 novembre , le recteur avait convoqué différens membres des quatre facultés pour concerter avec eux les mesures qu'il j avait à prendre ; le 9, les facultés tinrent des assemblées particulières , où il fut arrêté en principe qu'on s'opposerait aux entreprises des jésuites , et qu'à cet effet, on convoquerait une assemblée générale de la faculté de théologie. Cette assemblée eut lieu le 16 du même mois ; le célèbre Ricber en était alors le syndic» Ce

docteur, après avoir expose les faits les plus condamnables contre la société et en avoir rapporté les preuves, demanda qu'on délibérât, et il fut conclu unanimement : I ° qu'on présenterait requête au roi, et qu'on irait par opposition, au parlement pour empêcher la confirmation des lettres-patentes que les jésmtes avaient obtenues; 1^ qu'on remercierait le recteur du zèle ardent avec lequel il avait soutenu les tlitérêts de l'université, et qu'on lui donnerait l'assurance de l'aider de toutes ses forces. 11 fut dressé procès-verbal du tout. Nous conseillons de lire cette pièce; elle est dans M. d'Argentré, GoUect. jud. , tom. II, part. 11, pag. 2 j c'est une espèce de manifeste contre la société

Les pères ne s'attendaient pas à éprouver une aussi vigoureuse résistance de la part de l'université, surtout de la faculté de théologie (1). Dans cette conjoncture, ils virent que le meilleur parti était d'abandonner les poursuites de l'enregistrement des lettres-patentes ^ ils crurent du moins qu'on s'arrêterait à ce motif apparent , mais nous allons voir s'ils n'avaient pas des motifs d'une toutci autre nature. Il était question d'un nouveau complot contre la vie de Henri IV ; ce prince, si cher aux Français , fut précisément assassiné dans le temps

(1) Que voulait donc de plus cette secte insatiable? A cette même époque, elle possédait 29 provinces, 1 vice-provinces , 21 maisons professes , 33 de probalion, 298 collèges, 93 résidences et io,58i membres.

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même où les jésuites n'osaient soutenir le combat avec

l'université' (i).

Le dessein où était Henri IV de réduire là maison d'Autriche dans les bornes de l'Espagne et de ses pays héréditaires ; l'évasion imprévue du prince de Gondé^ qui, mécontent de la cour, s'était retiré à Bruxelles, et j avait été accueilli par le nonce du pape et par lesarchiducs ^vec tous les honneurs qui lui étaient dus ; le traité de Brusol, que Henri IV avait passé avec le duc de Savoie , et la guerre de JuUiers , servirent de moyens à ses ennemis , et surtout aux jésuites , pour indisposer la cour de Rome à son égard et pour former de nouvelles factions. Cette guerre, dans laquelle il avait pour alKés plusieurs prhices protestans animés par des intérêts opposés à ceux de la maison d'Autriche, traversait les vues des jésuites, qui se proposaient de faire nommer roi des Romains un prince attaché à la société. Mézeray rapporte « que ces pères , fort puissans dans le parti, ne s'éloignaient pas d'élever à cette dignité le duc de Bavière, parce qu'ils espéraient gouverner tout auprès de ce prince. Ils; se crurent assez soutenus pour s'élever hautement contre cette guerre , que Henri IV allait diriger en personne, et pour prendre un ton capable, ou d'en détourner ce prince ou de soulever les esprits. » Un père Gonthier, jésuite piémontais, fut assez hardi pour attaquer cette mesure, dans le sermon qu'il fit enpré-

(i) Hist. des jés.

sence du roi, pendant les fêtes de Noël (1609), dans PëgKse de Saint-Gervais. Une grande partie de ce sermon séditieux fut employe'e à relever la puissance du pape. Le prédicateur, s'empor tant ensuite contre les hérétiques, annonça au monarque qu'il n'aurait jamais le repos de l'Etat, fruit glorieux de ses travaux et de son bonheur, qu'en exterminant ceux qui disaient hautement que le pape était l'antechrist ; « car, ajoutait ce (( jésuite, il suit nécessairement de ces principes que « votre mariage avec Marie de Médicis est nul ou faux, » ayant ëtë fait par le pouvoir et l'autorité du pape » Clément, qui, étant selon eux l'antechrist, n'a dans » l'Eglise qu'une fausse puissance, ou plutôt n^en a » aucune , et par conséquent les enfans qui en étaient » nës, devenaient illégitimes. » Ce raisonnement, aussi absurde qu'impudent, ne tendait qu'à replonger l'Etat dans les troubles d'une guerre civile , en animant le roi contre les protestans , et à le de'tourner de faire la guerre à l'Espagne. Enfin , prenant le ton de prophète , il annonça le funeste événement qui devait arriver quelques mois après. Le roi, qui avait senti tout le venin de ce discours , en fit une vive réprimande au prédicateur insolent. Il est parlé de ce sermon dans la suite de l'histoire de M. de Thou , tom. XV, liv. m , pag. 86, dans le journal de l'Estoile, et on en conserve dans plusieurs bibliothèques l'extrait que nous rapportons ; on le trouve aussi parmi les manuscrits de Godefroy.

Dans une lettre que le fougueux Richeome, si ho-

norë clans la société , eut la hardiesse d'écrire , en mars 1610, à Henri IV même, il eut Tinsolence de lui marquer que la guerre qu'il voulait faire au sujet de JulUers , e'talt prise en fort mauvaise part à Rome, mais qu'ils faisaient de leur mieux pour le justifier. Dans celte lettre, Riclieome se plaignait d'un grand de la cour qu'il ne nommait pp.s, et qui apparemment eîait défavorable à la socidîë (M. de Sully sans doute.) Nous avons trouve l'oris^inal de cette lettre dans une bibliothèque publique. Nous invitons nos lecteurs à lire attentivement la copie que nous en donnons ici; on n'y voit rien moins qu'une annonce du trop funeste accident qui arriva le i4 ii^ai, quarantecinq jours après sa date . Un autre trait qui n'a pas e'chappë aux historiens , c'est que la maison d'Autriche , contre laquelle ces préparatifs de guerre avaient ëtë faits , ne prenait aucune mesure pour soutenir un si grand choc; « ce qui faisait croire qu'elle s'attendait à quelque ac- » cident qui n'ëtait pas prëvu de ses ennemis , mais » dont elle avait les ressorts en sa main pour les lâcher » dans l'extrëmitë. Plusieurs ont cru que ces ressorts » étaient dans les entrailles de la France, et même » dans la maison royale. »

Copie de la lettre du père Richeome , jésuite , au roi Henri IV , écrite de Rome^ le 3 1 mars 1610. (( Sire^ » La fidèle et sincère affection que tout notre ordre doit à votre majesté, me fait l'adviser que ces

jours passes a été semé' un bruit préjudiciable à sa réputation , fondé sur une prétendue harangue prononcée par votre ambassadeur envoyé à Glèves , laquelle on à fait courir à Rome avec des gloses de même sens que le texte, et le tout aux fins de rendre le nom de votre majesté odieux, comme favorisant les hérétiques et leur offrant aide et secours. Nous nous sommes tenus à la négative , disant que cet écrit était supposé , et qu'encore que votre majesté eût envoyé un ambassadeur en Allemagne, nous étions assurés de sa royale et très - chrétienne volonté de ne faire rien contre l'Eglise catholique en faveur de Phérésie. Nous tiendrons bon à cette croyance et en ce témoignage; et aux occasions qui s'offriront, adviserons ceux qui ne regardent que l'extérieur , et sont trop faciles à mal interpréter les intentions des grands , de suspendre les jugemens en guerre à la France , et considérer que les cabinets et conseils des rois et princes ont souvent des ressorts qui ne peuvent ni doivent être cognus du vulgaire. Je supplie cependant votre majesté , avec l'humilité d'un de ses très-humbles serviteurs et sujets, et très— désireux de son salut et de l'honneur de cette couronne, de continuer en sa bonne volonté à ne rien faire qui préjudicie sa conscience et son âme, et tenir pour une maxime très-assurée qu'elle ne peut mettre un meilleur fondement pour bien établir son État et le faire perpétuer pour ses enfans, que de défendre IV'tat de Dieu , qui est le royaume de son EgUse, de

laquelle il vous a fait fils aînë, vous faisant roi de France , et donne , en ce divin titre , obligation particulière de la défendre sur tous les rois chrétiens ; sans mettre en considération les autres bienfaits que votre majesté se souvient avoir eus de lui, qui font cette obligation plus grande, desquels elle ne peut faire une plus royale ^ plus agréable et plus digne reconnaissance , qu'en montrant un saint zèle de l'honneur de Dieu et bien de sa maison.

» Je la supplie aussi de croire qu'elle n'a pires ennemis de son Etat que ceux qui sont ennemis de celui de Dieu et de cette Eglise , et que s'ils semblent montrer vous aimer et honorer , c'est pour leur intérêt et non le vôtre ; et quand en auront le moyen, ils ne faudront'de le faire comme ils ont fait à vos prédécesseurs. J'advise pour la fm de votre majesté qu'il y a un seigneur de la prétendue religion , agrandi par vos bienfaits , que l'on dit nous] être fort ennemi , et qu'il ne tiendra à lui que nos collèges n'endurent tous beaucoup. Nous avions autre opinion de son humeur naturelle et française , et ne voudrions pas la changer ; si toutefois c'est vrai ce que plusieurs nous témoignent , nous en sommes marris pour l'amour de lui : nous avons Dieu pour défenseur , qui nous donnera , comme nous l'espérons, force ou de vaincre ou d'endurer honorablement. Icelui n'aura ni profit ni honneur de nos maux; pour le moins il doit respecter votre majesté , et ne haïr ceux qu'elle daigne honorer de sa royale amitié

et protéger de sa sauve-garde ; et s'il les persëciUe, je dirai un mot hardi, mais véritable : il perse'eute des gens qui ne cèdent en fidélité, amour et affection à aucun de vos plus fidèles serviteurs et sujets, encore qu'ils se recognoissent inférieurs en habileté' et autres qualités pour les persécuter. C'est persécuter son roi en ses très-humbles et fidèles sujets et serviteurs y qui n'ont autre blâme de leurs actions et services que la gloire de Dieu , l'honneur de celte couronne et le salut des âmes , et principalement de la vôtre, sire. Nous ne laisserons d'aimrn^ ce seigneur , de prier pour lui et le servir en ce que nous pourrons pour le respect de votre majesté : ce m'est assez pour toute vengeance. Je baise très-humblement les mains de votre majesté , et supplie notice Seigneur la conserver toujours , la reine , monseigneur le dauphin et tous ses enfans et maison royale en sa sainte grâce. De Rome , ce 5i mars 1610. De votre majesté, le très -humble, très-obëissant et trèsfidèle serviteur et sujet , Louis Richeome » (i).

Des bruits sinistres pre'ce'dèrent ce vingt- troisième et dernier complot trame par les je'suites contre Henri IV , et l'exécrable secte avait si bien pris ses mesures, que le roi cette fois ne put échapper à leur poignard. De sourdes plaintes e'taientre'pandues parmi le peuple ; on disait que la religion catholique allait

(1) Copiée sur l'original , qu'on trouve parmi les manuscrits de Godefrov.

être détruite^ et que le roi , à la sollicitation des he'rëtiques , était sur le point de faire la guerre à l'empereur et aux autres princes catholiques de l'Empire. Avant que l'assassinat pût être consomme , plusieurs personnes en avaient ëtë prévenues dans diverses parties du royaume. Le i4niai5 un prêtre de Montargis trouva sur un autel un billet qui l'avertissait que le roi était mort. Henri IV lui-même fut atteint de fâcheux pressentimens. Le 12 mai, au milieu des fêtes du couronnement de la reine et des témoignages de l'amour de son peuple , il dit à Bassompierre u qu'il ne pouvait se persuader qu'il irait en Allemagne, croyant mourir bientôt. )> En effet ,' il lui parvenait chaque jour des avis multiplies de se bien garder. Ce généreux prince n'y fit aucune attention.

Le i4 niai 161 o était le jour fatal oii la dernière conspiration devait éclater. Le roi , après s'être levé et habille , se jeta à genoux par trois fois pour prier Dieu. Sur les dix heures du matin , il alla entendre la messe aux Feuillans , et passa en revenant par les Tuileries ; MM. de Guise et de Bassompierre l'y allèrent trouver. Le roi , ayant repris avec eux sa gaîte naturelle , M. de Guise lui dit avec transport : « Vous êtes à mon grë un des plus agréables hommes du monde , et notre destin portait que nous fussions l'un à l'autre , car si vous n'aviez ëtë qu'un homme médiocre , je vous eusse eu à mon service à quelque prix que c'eût ëtë 5 mais , puis-

que Dieu vous a fait naître un grand roi , il ne pouvait pas être autrement que je ne fusse à vous. » Le roi, Tembrassant , re'pondit : « Vous ne me connaissez pas maintenant vous autres ; mais je mourrai un de ces jours , et quand vous m'aurez perdu , vous connaîtrez alors ce que je valais. » Bassompierre conjura ce prince d'ëcarter ces idées sinistres. Il fit valoir en courtisan habile les avantages dont il jouissait étant chëri de ses sujets et redoute de ses ennemis , la gloire qu'il s'était acquise , les tre'sors qu'il possédait, ses palais, ses maisons de plaisance , enfin le nombre et la variété des plaisirs enchaînés à sa suite. Que vous faut-il? ajouta- t-il, qu'avez-vous à désirer davantage ? « Mon ami , reprit le roi en soupirant , il faut quitter tout cela. »

Ce monarque y en sortant des Tuileries , se retira dans son cabinet. Environ à l'heure du dîner le duc de Vendôme, son fils naturel, qu'il aimait tendrement , vint le trouver. Il l'avertit que La Brosse , fameux astrologue , lui avait dit que la constellation sous laquelle il était né le menaçait d'un grand danger ce jour -là , et qu'il eût soin de bien se garder. « La Brosse , répondit le roi au duc de » Vendôme, est un vieux matois qui a envie davoir )> de votre argent, et vous un jeune fou de le croire; ))nos jours sont comptés devant Dieu, »

La reine , instruite de cette prédiction , fit prier le roi de ne pas sortir du Louvre le reste du jotiF^ mais il lui fit la même réponse. 'I

196 HISTOIRE DES CONSPIBATIONS

Après le dîner , Henri IV rentra dans son apparte- ^nent , et dit qu'il voulait reposer ; il fit retirer tout le inonde , à l'exception d'un exempt des gardes -ducorps qui resta dans la cliambre. Alors il se mit sur son lit , et fit tirer les rideaux comme s'il eut eu intention de dormir; mais l'exempt s'aperçut que sa majesté e'tait à genoux et priait Dieu. « C'était, dit Legrain , sa coutume ordinaire de prier plusieurs fois le jour. Il demeura environ deux heures sur. son lit dans des agitations continuelles ; fatigue de cette insomnie , il se leva et se promena pendant quelque temps dans la chambre , et se jeta une seconde fois sur son lit , dans l'espérance d'y goûter quelque repos, mais inutilement; l'officier qui le gardait lui vit faire encore sa prière. Ce prince , s'ëtant levé' , demanda à l'exempt quelle heure il était ; l'officier répondit qu'il e'tait quatre heures, et il ajouta: Je vois votre majesté triste et pensive ; il vaudrait mieux prendre un peu l'air , cela la réjouirait. « Je le )) veux , repartit le roi ; faites apprêter mon car- M rosse ; je vais à l'Arsenal voir le duc de Sullj, i) que l'on m'a dit se saigner aujourd'hui , et puis w je serais bien aise de voir en passant si toutes 0 choses sont bien apprêtées. » Le roi entendait par ces derniers mots les préparatifs qui se faisaient pour l'entrée de la reine, indiquée au 16 mai 1610, Il UL' pouvait se rendre du Louvre à l'Arsenal sans traverser la ville. Tout y retentissait de l'allégresse publique ; on plaçait déjà dans plusieurs, endroits

des tableaux , des statues et des colonnes. C'était pour ce prince un spectacle intéressant que de voir par lui-même l'empressement des ouvriers, le progrès de leurs travaux et les dispositions d'une fête 011 la joie et la magnificence devaient e'clater. »

Il sortit du Louvre et monta en carrosse à quatre heures du soir; il était dans le fond, ayant à sa droite le duc d'Epernon ; les maréchaux de Lavardin et de Roquelaure étaient à la portière droite; le duc de Montbazon et le marquis de La Force à gauche ; Duplessis de Liancourt , et Chabot , marquis de Mirabeau, étaient sur le devant, vis-à-vis de sa majesté'. Le roi ordonna à Vitry, capitaine des gardes , d'aller au palais et d'y faire accélérer les préparatifs pour l'entrée de la reine. Il commanda a ses gardes de demeurer au Louvre, en sorte qu'il ne fut assiste' que d'un petit nombre de gentilshommes et de quelques valets de pied : de'faut de précaution bien funeste à la France, et en même temps bien pardonnable à un prince qui avait tant de droits à se croire gardé par l'amour do son peuple. Lorsque le roi monta en carrosse^ Ravaillac était assis sur une pierre de la porte du Louvre ; il observa attentivement la place que le prince tenait y et suivit l'équipage , à dix pas derrière , attendant l'occasion. Le carrosse du roi était tout ouvert; la belle saison le permettait. D'ailleurs le prince était curieux de voir les préparatifs que l'on faisait dans la ville. Un embarras de charrettes arrêta la voiture dans la rue de la Ferronnerie, qui était alors fort

étroite. Les valets de pied, dans cette occasion ^ firent mal leur devoir ; au lieu de demeurer auprès des portières, ils passèrent sous le charnier des Innocensj des deux seuls valets de pied qui restèrent^ l'un s'avança pour détourner l'embarras , et l'autre s'arrêta pour renouer sa jarretière.

Il faut remarfjuer que les roues , du côte du duc d'Epernon, étant fort baissées , parce qu'elles étaient dans le ruisseau , celles du côté du roi se haussèrent fort , ce qui donna un grand avantage au traître pour exécuter son parricide. Le roi était penché vers M. d'Epernon, et on croit qu'il faisait part a ce seigneur et à M. Lavardin de ses dispositions pour la campagne prochaine. Dans cet instant , Ravaillac , montant sur la roue élevée , et avançant le corps dans le carrosse, frappa le roi de deux coups de couteau dans la poitrine ; le premier glissa entre 1rs deux premières côtes 5 et ne pénétra point dans le corps ; mais le second coupa l'artère du poumon au-dessus de l'oreillette gauche du cœur, et le sang, sortant avec impétuosité, étouffa le prince en un moment, sans qu'il pût proférer une seule parole.

Le meurtrier porta ces deux coups avec tant de rapidité , qu'il ne fut aperçu d'aucun des seigneurs qui étaient dans le carrosse ; il aurait même frappé le roi d'un troisième, sans M. Montbazon, qui le détourna.

Si le scélérat, après avoir commis son crime, eût jeté son couteau , il n'eût point été reconnu 5 mais,

soit qu'il fut lui-même eiFrayë d'un tel attentat, soit qu'il voulût se faire voir et se glorifier du plus grand des assassinats, il resta immobile, sans songer ni à prendre la fuite, ni a jeter le poignard tout dëgouttanU de sang. Plusieurs des seigneurs qui étaient dans le carrosse en descendirent sur-le-champ et donnèrent des ordres pour arrêter le parricide, qui fut pris tenant encore à sa main son couteau ; d'autres demeurèrent auprès du roi. Saint-Michel , officier des gardesdu-corps , se disposait, à fondre , l'epëe à la main, sur le criminel* mais le duc d'Epernon lui cria : « Ne le tuez pas , il j va de votre tête. » Un des seigneurs de la compagnie du roi , s'apercevant que ce prince ne parlait point, et que des flots de sang kii sortait par la bouche , eut l'imprudence de dire , d'une voix assez haute : Le roi est mort. Il s'ëleva aussitôt un grand tumulte; le peuple, qui e'tait dans les rues, se précipita dans les boutiques les plus voisines ; on eût dit que la ville venait d'être prise d'assaut , tant la consternation était générale. Les suites de cette indfôcrétion pouvaient être funestes. D'autres seigneurs , pour apaiser le trouble, pubUèrent que le roi n'était que blesse', et qu'il lui avait pris une faiblesse; ils demandèrent du vm avec empressement. Pendant qu'on se disposait à en apporter, ils abattirent les portières du carrosse, en criant que le roi n'e'tait que blesse', et qu'on allait vite le ramener au Louvre , pour lui procurer les secours ne'cessaires. Ils firent retourner l'équipage et furent suivis par les garder,, qui no sa-

cliant d'abord où mener l'assassin , le firent entrer h

l'hôtel de Retz (i).

Lorsque le parlement eut dëfërë la régence à la reine, ceux qui environnaient cette princesse jugèrent à propos d'aller interroger Ravaillac à ce même hôtel de Retz , où il était garde' avec si peu de soin, que toutes sortes de gens lui parlaient. Ce malheureux repondait à ceux qui , peu de temps après qu'il fat arrête, lui disait que le roi n'était que blesse, « qu'il » savait bien que le roi était mort ; que quant à lui, » il n'avait pas regret de mourir, puisque son entre-^ » prise était venue à effet, » Il était vêtu d'un pourpoint noù en mauvais état , et portait sur lui plusieurs reliques et images de dévotion. « J'ai vu ce misérable, quelques instans après son arrestation , dit un historien de l'époque ; iJ avait le poil de la barbe fort vilain , tirant sur le roux de vache , la face pâle et terne , comme ont ordinairement les traîtres , le regard affreux , le nez rabougri , de la sorte qu'est peint celui qui donna le soufflet au fils de Dieu. Il était d'un courage déterminé ; les jésuites avaient bien choisi leur homme, car il était cruel et barbare pour entreprendre, fort et puissant pour exécuter. »

Le père Cotton fut un des premiers qui interrogea l'assassin à l'hôtel de Retz. Il lui parla à voix basse, et lui recommanda, en se retirant, de ne point chaj^ger

(i) N. Pasquier, L'Estoile, Mém. de Bassompierre, de Tliouy Mézeraj , Dec. de Legrain , Cayet.

les innocens ^ lui promettant, dit Legrain (i), de faire tous les jours mention de lui au sacrifice de la messe.

Le 17 mai 161 o, Ravaillac fut conduit devant les pre'sidens de Hariaj et Potier, et les conseillers Courtin et Bouin, pour subir interrogatoire. Il déclara (( que » depuis quatorze ans il faisait le métier de solliciteur de » procès ; qu'il avait loge aux Rats, devant le Pilier verl, » rue de la Harpe, chez un savetier, et près les Trois Cha- » pelets, rue Calandre; que lemotifqui l'avait détermine » à commettre son crime^ était que le roi n'avait voulu, )) comme il en avait le pouvoir, réduire la religion pre'- » tendue reTormëe à l'ëglise catholique, apostolique et » romaine. » Cette idée avait e'të fortement imprimée dans l'espi'it de ce scëleVat ; il dit que pour engager le roi à re'duire les hérétiques, « il avait ëte' plusieurs fois » le chercher au Louvre ; qu'il avait ëtë chez madame )) d'Angou'ême chercher quelqu'un qui le pût intro- » duire aussi au logis de M. le cardinal du Perron, mais )) qu'il ne parla seulement qu'à ses aumôniers qu'il ne » reconnaît de nom; bien les reconnaîtrait s'il les voyait; » qu'il en avait parle au père d'Aubigny, jësuite, qui fut » un peu avant Noël, et encore au cure de Saint-Seve- »/in et au père Sainte-Marie-Madeleine des Feuillans. » Il ajouta qu'il avait montre au père d'Aubigny un petit » couteau oii il y avait un cœur et une croix, en lui » disant que le cœur du roi devait être porte à faire la

(1) Décades, p. 494-

» guerre aux huguenots. » Dans un autre entlroit du même interrogatoire , il déclare qu'il a résolu de tuer le roi , parce qu'il ne convertit pas ceux de la religion prétendue reTormëe , et qu'il a entendu qu'il voulait faire la guerre au pape et transférer le saint-siëge à Paris. On trouve dans une de ses réponses , un raisonnement politique qui surprend de la part d'un homme de son espèce. Il dit qu'il a attendu, pour commettre son attentat, que la reine fut couronnée et retourne'e en cette ville , estimant qu'il n'y aurait pas tant de confusion en la France à le tuer après le couronnement. Il rend compte ensuite des circonstances de son assassinat , et observe que lorsqu'il a frappe le roi , ce prince était dans le fond de son carrosse, tournant le visage et penche du côte de M , d'Epernon ; ce qui prouvait aux juges qu'il connaissait au moins de vue ce seigneur.

On le confronta avec le père d'Aubignj. Il faut observer que Ravaillac avait déclare , dans un de ses interrogatoires , qu'il avait communique ace jésuite les apparitions qu'il avait eues en songe et pendant le ,jour; qu'il avait vu de la fumëe de soufre et d'encens , des hosties plus larges les unes que les autres , et entendu sonner des trompettes comme dans un combat. La de'claration du criminel portait encore, que le père d'Aubignj lui avait repondu que tout cela n'était que visions ; qu'il fallait prier Dieu sans cesse pour en être délivre; qu'au reste, il pouvait chercher l'occasion de parler au roi par quelques seigneurs de la cour. Ravaillac ajoutait qu'il n'avait pas de-

DES JÉSUITES. 2o3

puis revu ce jésuite. Il n'y avait certainement nen dans cette déposition qui chargeât le père d'Aubiguv ; mais ce jésuite trouva plus simple de soutenir qu'il ne connaissait point et n'avait jamais vu Ravaillac. Le criminel, surpris d'une pareille dénégation, insista pour prouver la vérité des faits qu'il avait articule's a aux enseignes , dit-il au jésuite , que me donnâtes un sol que vous demandâtes à im qui était là. » L'intrepre'tation était pressante, et il faut convenir que les déclarations du criminel avaient tout l'air de la vérité; mais le père d'Aubigny soutint que le fait était faux , parce que, dil-il, les je'suites ne donnaient point d'argent et n'en portaient point. Ravaillac , loin de se rendre à une pareille défaite, persista à dire qu'il avait communique' ses \isions au père d'Aubigny. Tel fut le résultat de cette confrontation, qui présente au jugement de i'e'diteur du sixième volume des Mémoires de Condë, un fait extrêmement singulier, c On sent bien , dit- » il, que Ravaillac accusait juste ^ par le de'tail qu'il » fait de son entretien avec ce père , et ce jésuite n'a- » vaitrien à craindre, dès que le tout se trouvait dans )) les termes que marquait Ravaillac ; cependant ce père » crut devoir se tenir ferme sur la négative. »

Ce religieux ne se tira pas moins habilement d'affaire , lorsque le premier président l'interrogeant sur le secret de la confession, il lui re'pondit« que Dieu, » qui avait donne' aux uns le don des langues , aux au » très le don de prophe'tie, etc., lui avait donne' (au

2o4 HISTOIRE DES CONSPIRATIONS

»père d'Aubigny) le don d'oubliancedesconfessions^ » Au surplus, ajouta-t-il, nous sommes religieux qui )) ne savons que c'est que le monde, qui ne nous mê- » Ions et n'entendons rien aux affaires d'icelui. » Je trouve au contraire, dit le premier président, que vous en savez assez et ne vous en mêlez que trop.

Cette prompte réplique du magistrat indique assez quelle e'tait son opinion sur le compte des jésuites dans cette horrible affaire. Cette opinion, d'ailleurs, e'tait répandue dans le public ; il existait contre ces pères im mécontentement gênerai^ qui eût peut-être éclate, si de puissans protecteurs, tenant dans leurs mains les affaires de l'e'tat, n'eussent eu un intérêt personnel à imposer aux citoyens, et à mettre leurs protégés en état de braver l'indignation publique. C'était un duc d'Epernon , assis dans le carrosse à côté du monarque, lecjuel avait dû voir le poignard prêt à traverser le cœur de son roi , et ne l'empêcha point. C'était, disons-nous, le duc d'Epernon qui se déclarait un des protecteurs des jésuites , et j'aisait de leur cause la sienne propre.

Ce duc, lorsqu'on résolut de flétrir le livre de Mariana, dont la doctrine avait formé Ravaillac et l'avait porté à son attentat, ne dit-il pas à la reine, qui en fut extrêmement intimidée : « Ce que je sais assurément , c'est que qui toucherait les jésuites me toucherait ; et qu'avant de souffrir qu'on leur fît tort et violence, j'y perdrais mes moyens et ma vie. « (

DES JESUITES. 2o5

N'ëtait-ce pas ce même duc que Ravaiilac nomma plusieurs fois dans ses interrogatoires, et à qui une main invisible empêcha de demander en quels lieux , à quelle occasion et depuis quel temps il connaissait ce seigneur? On n'osait, disent les Mémoires de Conde', toucher cet article ^ tant on appreliendaii de de'couvrirtrop de choses.

Ceux , dit Me'zerai , qui avaient prémédite' de se défaire du roi, firent instruire l'assassin par leurs docteurs. « Il y a des preuves qu'ils le menèrent à Naples ; ils le firent venir d'Angoulême à Paris deux ou trois fois ; enfin , ils le conduisirent si bien à leur gre', qulls accomplirent, par sa main sacrilège , la détestable re'solution de leur cœur. »

L'abbe Lengiet s'explique plus clairement à ce sujet : « L'histoire de la mort de Henri IV , dit-il , est une intrigue qu'on n'a pas voulu développer; on s'est imagine' que c'e'tait le coup d'un insensé' qui avait perdu l'esprit , on s'est trompe'. Ce fut une affiiire de parti, projete'e et me'ditëe à Naples en 1608, et exe'cute'e en 16 10; un reste de la ligue y entra; les fugitifs français^ forcene's Hgueurs^ le conçurent avec le père A'agona, je'suite^ oncle du duc de Lerme , et le proposèrent à Naples, en 1608, au capitaine Lagarde , qui en eut horreur. Ce dernier y connut alors Ravaiilac , qui revint eii France pour cette cxe'crable exe'cution. »

Dujardin , connu sous le nom de le capitaine La-

2o6 HISTOIRE DES CONSPIRATIONS

garde , répandait dans le public qu'il était à Naples lorsque Ravaillac s'y rendit avec des lettres du duc d'Epernon pour le comte de Be'névent , vice - roi , et que ee scélérat se vanta devant lai qu'il tuerait le roi Henri ÎV.

Il débitait beaucoup d'autres choses qu'il eût été important de vérifier et de faire connaître au roi, avec cet intérêt qu'inspire un sincère attachement à son prince; mais les jésuites, conspirateurs, craignant les révélations d'un pareil témoin , firent attenter à sa vie ; et le coup ayant manqué , ils obtinrent de le faire renfermer à la Bastille.

Une demoiselle d'Escoman , attachée à la marquise de Verneuii, avait connu tout le complot; par un zèle bien entendu, elle avait été le déclarer au père procureur des jésuites de la rue Saint- Antoine , en le conjurant de le faire savoir au père Cotton , pour en avertir le roi et la reine. <( Qaand il m'eut entendu , ditelle dans son mémoire^ il me répondit qu^il ferait ce que Dieu lui conseillerait, et que j'allasse en paix. Je lui réphquai qu'il ne fallait aiiif i laisser tuer le roi , et que je l'en chargeais et ipe déchargeais sur lui. Alors il me dit que ce n'était pas à moi de me mêler de telles affaires» (i).

La demoiselle d'Escoman , loin d'être confrontée

(i) Annales de la société, t. II, p. 2i4 et 217.

avec Ravaillac , fut également mise en prison. Elle mourut depuis empoisonnée.

Les historiens du temps nous rapportent une foule d'autres faits , qui indiquent, d'une manière évidente, un complot forme' contre la vie de Henri IV. Nous en citerons quelques-uns.

Un pre'vot des marchands de Pluviers ^ mal famé' , et qui avait deux fils jésuites (ce qu'il faut remai^quer), dit , à l'heure même oii le roi fut tue' : Le roi vient d'être tue; il est mort à cette heure, n'en doutez pas(i).

Un marchand de Douai e'crivit à son correspondant à Rouen, et le pria de lui mander s'il e'tait vrai que le roi. fût tue'. Cette lettre avait pre'cedë de quinze jours l'assassinat (2).

On apprit, en outre, par une lettre de Ze'lande , adresse'e à M. Target, que les habitans de cette province, quinze jours avant la mort du roi , recevaient avis sur avis , qu'il se passerait de grandes choses en France, et que, par toutes les terres de l'archiduc^ on j faisait jour et nuit des prières pour le succès de cette entreprise (5).

EnfinJVI. de Thou dit expressément, t. XX, p. 108, qu'on sut^ par des lettres écrites de Bruxelles , Anvers, Malines , etc. , etc. , que le bruit du meurtre du

(i) L'Estoile,t. IV, p. 124,

(2) Pasquier.

(3) L'Estoile.

2o8 HISTOIRE DES CONSPIRATIONS

roi avait couru avant le t4 niai, jour de ^assassinat de Henri IV.

Ravaiilac, dans les interrogatoires qui suivirent ceux que nous allons rapporter, conilrma ses déclarations. Il lut enfm conduit devant ses juges. On lui avait voile' la tête , en sorte qu'il ne pouvait voir oii on le menait. On avait espère que le premier aspect de la cour le remplirait de terreur, et le porterait à re'veler ses complices, que la voix publique n'indiquait que trop. Cette attente fut trompée. Ra- ' vaillac regarda froidement tous les juges , se mit à genoux , baisa la terre , et repondit qu'il n'avait rien à ajouter à ce qu'il avait déjà dit. Applique' à la torture la plus violente , il persista. Le sang -froid qu'il montra dans ce supplice anticipe' avait quelque chose d'elFrajant. Il s'e'tait plaint la veille, dans sa prison, qu'on ne lui avait pas fait faire assez bonne chère. « Si vous ne me traitez bien , avait-il dit, je n'aurai pas la force de supporter le-s tourmens que l'on veut que j'endure. »

Le parlement crut ne pas devoir pousser plus loin sa procédure et ses recherches, et le 27 mai 1610, il rendit contre Ravaiilac l'arrêt suivant, qui^ notifie' deux heures après à l'accuse', fut accueilli par un sourire.

Vu par la cour , les grand' chambre , tomiielle et de l'e'dit assemble'es , le procès criminel fait par les pre'sidens et conseillers à ce commis , à la requête du procureur-ge'ne'ral du roi, à l'encontre de François

Ravaillac , praticien de la ville crAngoulême , prisonnier en la conciergerie du Palais , informations , interrogatoires, confessions, de'nëgations , confrontations de te'moins , conclusions du procureur-gene'ral du roi, ouï et interrogé par ladite cour sur les casa lui imposes ; procès-verbal des interrogatoires à lui faits , à la question à laquelle de l'ordonnance de la cour aurait ëte' applique le 2 du même mois^ pour la re've'lation de ses complices : tout considère', dir a e'té que la cour a déclare et déclare ledit Ravaillac , atteint et convaincu du crime de ièse-majeste' divine et humaine, pour le très-me'chant, très-abominable et trèsdëteslable parricide commis en la personne du feu roi Henri !¥• de très-bonne et très-honorable mémoire ; pour réparation duquel l'a condamne et condamne à faire amende honorable devant la principale porte de l'e'glise de Paris, où il sera mené et conduit clans un tombereau : là , nud et en chemise , tenant une torche ardente du poids de deux Hvres , dire et déclarer que malhem'eusement et proditoirement il a commis ledit très-me'chant et très-de'testable parricide , et tue' ledit seigneur roi de deux coups de couteau dans le corps , dont il se repent , et demande pardon à Dieu , au roi et à la justice. De là, conduit à la place de Grève, et sur un e'ch'afaud qui y sera dresse, tenaille aux mamelles , bras , cuisses et gras des jambes , sa main dextre y tenant le couteau , duquel il commit ledit j)arricide , arse et brulëe de feu de soufre , et sur les endroits oîi il sera tenaille, jetë du plomb fondu, de

l'huile bouillante , de la poix résine , brûle' de la cire et soufre fondus : ce fait , son corps tire et démembré a quatre chevaux, ses corps et membres consommés au feu^ réduits en cendres , jetés au vent; a déclaré et déclare tous ses biens acquis et confisqués au roi ; ordonne que la maison où il avait été né sera démolie , celui a qui elle appartient préalablement indemnisé , sans que sur le fonds puisse à l'avenir être fait autre bâtiment, et que, dans quinzaine, après la publication du présent arrêt à son de trompe et cri public, son père et sa mère vnideront le royaume, avec défenses d'y venir jamais , à peine d'être pendus et étranglés sans autre forme de procès. A fait et fait défenses à ses frères , sœurs , oncles et autres , porter ci-après ledit nom de Ravaillac; leur enjoint le changer en un autre , sur les mêmes peines , et au substitut du procureur-général du roi , faire et publier le présent arrêt ^ à peine de s'en prendre à lui ; et , avant l'exécution dudit Ravailiac^ ordonner qu'il sera , derechef, appliqué a la question, pour la révélation de ses complices. Signé ^ VoTSiN.

L'ex écution de cet arrêt fut faite le même j our à Paris , selon sa forme et teneur, mais avec un si grand concours et foule de peuple cruellement animé et acharné, qu'on eut bien de la peine à sauver le coupable de sa fureur, « chacun y voulant mettre la main^ hommes ^ » femmes , filles , et jusqu'aux enfans , avec tel tumulte, » cris et hurlemens de tout le monde , imprécations et » malédictions , qu'on ne s'entendait pas. »

La plus grande partie des princes et seigneurs qui e'taient à Paris se trouvèrent à l'Hôtel-de-Yiile pour voir cette exécution. Ce malheureux se voyant près d'être tire et démembre par les chevaux , et que le peuple continuait plus que devant sa fureur et rage contre lui, ayavit même refuse' de lui donner un sal^e regijia et crie tout haut qu'il ne lui en fallait point, se retournant vers son confesseur, lui dit ces paroles : « Monsieur , avant que de mourir eom.me j'en suis » près , je vous veux bien de'charger ma conscience » d'une chose qui est que, si j'eusse pense' de voir ce » que je vois et un peuple si aifectionne' à son roi, je » n'eusse jamais entrepris le coup que j'ai fait et m'en » repens de bon cœur; mais je m'étais fermement » persuade' (^vu ce que j'en entendais dire) que je » ferais un sacrifice agTc'able au public, et que le .'> public m'en aurait de l'obUgation ; et au contraire , » je vois que c'est lui qui fournit les chevaux pour » me de'chirer. Au reste, je vous prie, monsieur, » me donner l'absolution, s'il vous plaît, car je n'en » puis plus. » Mon ami, lui dit le confesseur, je ne vous la puis donner si vous n'avouez vos comphces. Même en crime de lès e-maj este', il nous est défendu de la donner , sinon en re'velant les fauteurs et comphces. 0 Monsieur, repondit-il, je n'en ai point, je vous l'ai déjà dit. » Je ne vous la donnerai point aussi, répliqua le confesseur. « Au moins, lui re'pondit-i( , donnez -la moi à condition; c'est chose que vous ni autre ne pouvez refuser, au cas qu'il soit vrai ce qiie

j'ai dit que je n'en ai point. » Alors , lui dit son confesseur: Je le veux en ce cas-là, et vous la donne, mais ou le contraire sera vrai, au lieu de l'absolution je vous prononce votre damnation, et vous déclare , dès maintenant, qu'au sortir de cette vie que vous allez perdre , votre âme va droit en enfer , sans aucune ressource ni miséricorde , et pensez-v si vous voulez. «Je la reçois et l'accepte, dit-il, à cette condition.» Ce fut la dernière parole qu'il dit a M . de Filesac , qu'on lui avait donne pour confesseur.

On l'appliqua aussitôt après sur les chevaux , et à la deuxième tirade ilexpira. Nicolas Pas quier ajoute cette circonstance : « Un des chevaux , dit-il , après avoir fait tous ses eiïbrts , commença à faire le rëtif. Un cavalier bien monté fend la presse, descend de son cheval et lui donne le harnais de celui qui résistait , puis lui monte dessus, et, tirant en biaisant, arrache la seconde cuisse de ce malheureux; et comme les bourreaux voulaient jeter les membres et quartiers dans le feu , le peuple se rua impétueusement dessus et les dispersa. »

L'horreur que l'épouvantable supplice de Ravaillac avait inspirée, retomba en grande partie sur les jésuites, que l'on accusait si hautement de la mort du roi , que pendant l'instruction du procès.^ dit l'Estoile , « plu- » sieurs disaient qu'il fallait expulser de France cer- » tains prêcheurs et défenseurs qui par ci - devant » avaient été déjà la cause de tant d'attentats commis » sur la personne de Henri IV . » .

Quelques jours après , M. de Lomëiiie reprocha en plein conseil au père Gotton , que c'était lui et ceux de sa socie'té qui avaient tue le roi. Ceux du conseil lui dirent d'apporter un peu plus de modération; mais il re'pondit « que le regret qu'il avait de la mort de « son bon maître lui pouvait bien causer un peu trop >> de passion en paroles , mais qu'il n'en parlait qu'en » présence de la reine. > En même temps ,. ajoute l'Estoile , Beringuan en eut à Delorme , premier médecin de la reine, lequel soutenait les jésuites , et lui en dit autant.

Il fallait que la chose fut bien notoire pour occasioner de pareils discours dans le conseil d'e'tat.

D'un au tr^ côte, M. de Sully, dans ses Me'moires, dit que le cri public désignait les jésuites de manière à fixer tous les doutes sur ce détestable complot. Il se plaint même de ce qu'on laissa, pendant plusieurs heures , la liberté' à toutes sortes de personnes d'approcher l'assassin. «Certaines gens, ajoute-t-il, qu'il n'est pas besoin de nommer ^ usèrent si imprudemment de cette liberté , qu'ils osèrent lui dire, en l'appelant leur ami, qu'il se donnât bien de garde d'accuser les honnêtes gens , les innocens et les bons catholiques, parce que ce serait un crime irrémissible et digne de la damnation éternelle. »

Il n'est pas besoin d'avertir que Sully parlait des jésuites , et principalement du père Gotton, qu'on prouva avoir ëtë visiter Ravaillac , et lui avoir

2i4 HISTOIRE DES CONSPIRATIONS

adresse les paroles rapporte'es par ce vertueux ministre.

On peut ajouter que le père Cotton Tînt dans sa conduite les mêmes précautions que Ra\aillac , les mêmes qui avaient ëtë prises vis-à-vis de Barrière , pour prévenir toute rcvëlalion que le criminel aurait pu faire ; aussi les idées qu'on avait suggërëes a ce scëlërat ëtaient-eiles fortement imprimëes dans son esprit. S'il laissa ëchapper quelque chose de ses vëritables sentimens , il eut soin de garderie plus profond silence sur ses complices , et il annonça, avec une force de caractère qui n'est pas ordinaire, que quelque tourment qu'on lui pût faire soufînr, il n'en dirait rien. Mais le fanatisme qu'il montra dans ses réponses ne désigne -t -il pas l'école oii il avait pris ses leçons ? Que signifie ce petit couteau oii étaient gravés un cœur et une croix ?. Ne failait-il pas colorer la cruelle action par un zèle pur pour la religion catholique ? Exterminer4e roi , si le roi n'exterminait les hëre'tifjues , n'était-ce pas une action louable? Eh! le malheureux ne s'aperçut que trop tard que ses complices ou conseils Pavaient trompé ; ce ne fut qu'au moment oii on l'exécutait qu'il s'écria : « On m'a bien trompé quand on a voulu me persuader que le coup que je ferais serait bien reçu du peuple. »

Nous n'en finirions pas si nous voulions citer tous les faits qui déposent contrôles jésuites dans cette horri-

DES JESUITES. 1x5

ble affaire ; il nous faudrait un champ libre, comme Pour eu l'auteur des jésuites criminels de lèse-majeste', el: celui de Henri IV et les je'suites. Ces écrivains ont jetë une lumière éclatante sur la grande question de complicité des compagnons de Je'sus dans l'assassinat de Henri IV, parce qu'ils ont pu étendre leur démonstration. Quant à nous , nous sommes renfermés dans un cercle trop étroit pour nous livrer à de grands développemens. Nous n'avons pu présenter que des extraits, et nous les terminerons par quelques remarques importantes.

Il est certain que les courtisans , qui étaient sincèrement attachés à Henri IV, ne purent s'empêcher, lors de l'attentat sur ce prince, de reprocher aux jésuites d'y avoir puissamment coopéré. On vit Fouquet de La Varenne lui-même, leur intime ami, et qui les avait si bien servis à la cour, leur faire les réprimandes les plus dures sur ce cruel événement. On rapporte un discours qu'il tint à quelques pères à leur retour de La Flèche , où ils n'avaient pas einBonte de porter le cœur du roi. (i)

Ce fut à l'occasion de la translation de ce cœur , que le jésuite Binet prononça un sermon qui restera comme un modèle de la louange la plus plate et rje l'hypocrisie la plus profonde. Il nous a paru assez curieux pour en reproduire quelques passages.

«Hélas ! s'ëcrie-t-il, he'las ! quand jamais aurons-nous assez de phrnies, de langues, d'esprit pour publier,

(i) Histoire des jésuites. ,

2i6 HISTOIRE DES CONSPIRATIONS

pour écrire à toute la postérité', pour exprimer vivement Fimmeiisitë de son amour et de ses bienfaits envers notre pauvre compagnie, sa très-humble, très-affectionnee et très-obelssante servante. Il nous aplanies où nous n'étions pas ; il nous a replantes, il nous a affermis là où nous avions toujours été'. Dieu éternel! eh ! quel témoignage de son amour de nous donner son cœur, le plus riche diamant de l'univers, le trésor de la nature, le doux séjour de toutes les faveurs du ciel , cœur plus capable que tout ce grand monde, plus précieux que le firmament, cœur enfin de tous nos cœurs, la vie de nos vies, la source de notre bonheur après Dieu , très-cher gage de Famour de Dieu envers la France ! Ciel ! terre ! cjuel présent de nous laisser son cœur ! Eh ! que pouvait-il faire davantage? Sii e, pour ce cœur^ je vous en offre cent mille. Et puisque je parle à votre majesté, je vous conjure de voir dans ce beau miroir de la face de Dieu s'il j a un jésuite au monde qui ne porte gravé ce cœur au mitan de son cœur. Ah ! barbare, ah ! le plus dénaturé, ah ! le plus cruel de tous les Tar tares , si jamais fi j a jésuite en France qui ne consacre son cœur et la plus tendre partie de son cœur au service et à la douce souvenance de ce grand roi, qui, en nous donnant son cœur^ nous a plus donné que tous les potentats du monde. C'est mainienant qu'il nous faut souhaiter d'avoir la poitrine de cristal, pour faire voir à travers la glace cette précieuse relique au beau mitan de nos cœurs.

» On dit lorsqu'une amande, par cas fortuit entr'ou-

verte, laisse tomber son cœur, si l'on y grave quelque beau mot ou quelque riche devise, puis, la refermant dans sa coque, on la plante, on la couvre de graisse^ de papiers pourris et des outrages de Ja nature , elle germe bientôt , puis pousse sa tige, jette son bois, peuple ses branches, boutonne en fleurs, se déboutonne, s'épanouit, et facilement forme son fruit. Si on entame sa coque, on voit au beau mitan du cœur de toutes les amandes, tout ce qui avait ëtë incise dans le premier cœur de l'amande. Ce très-puissant monarque avait grave dans son cœur un amour paternel envers cette petite compagnie; il avait ordonne' qu'après sa mort, ce cœur tombât entre nos mains ; nous l'avons plante au mitan de nos cœurs. He'las ! que nous n'avons pas eu faute de papiers pourris, de fumier, de graisse de tant de libelles diffamatoires, tant de calomnies, tant de mensonges qui ont tâche de faire pourrir notre innocence, et dont nous avojis e'te' tout couverts ces mois passes. Tout cela a ëchaufïe davantage nos cœurs, les a fait germer et produire mille branches, feuilles^ fleurs d'esprit, de langue et d'affection.

» Sire, pardonnez si j'ose vous dire que vous ne

pouviez le mieux mettre par un beau trait de Pierre

Chrisologue aussi riche que vénérable, Manus paiepéris sinus est Ahrahce. » Le même orateur prit sujet de tomber sur l'amour, la fidélité et l'obéissance que ceux de la compagnie avaient voues au roi et à la France. Et de crainte qu'on ne pensât qu'il voulait user d'équivoques ou d'évasions, il s'engagea en des protestations

2i8 HISTOIRE DES CONSPIRATIONS

étranges el incroyables, qui furent suivies d'horribîes impre'catioiiS , proférant que la foudre du ciel le consumât et le réduisit en cendres en ce même lieu, si ce qu'il disait n'était véritable. Il ajouta que ceux de sa compagnie ne se mêlaient en aucune façon d'affaires d'état, et qu'ils n'ttaient point Espagnols, mais bons Français, (j)

Quoiqu'il en soit , le mystère d'une intrigue que la fausse politique des juges ne voulut pas sonder , est maintenant éciairci , et les preuves en sont produites au tribunal de la postérité. On voit que l'assassinat de Henri IV fut i'elFet d'un complot formé ; c'est un premier point qu'il ne paraît pas possible de révoquer en doute, si l'on fait attenlicii aux avis multipliés que ce prince reçut et aux bruits qui se répandirent, notamment dans les villes de la domination espagnole, que le roi était assassiné, et cela dans un temps où le malheur n'était point arrivé, et où du moins il était physiquement impossible qu'on en eût reçu la nouvelle. Ajoutez que quelques délateurs moururent en ce temps-là^ et qu'il y eut des indices que leur mort n'avait pas été naturelle. Enfin la dernière déclaration du criminel suppose nécessairement qu'il avait été porté à cet attentat par une impression étrangère, puisqu'il reconnaît qu'on l'avait trompé. Ces circonstances réunies démontrent qu'il y avait un complot. Quels en étaient les auteurs ? Deux dépositions non suspectes nous l'apprennent. Le

(i) Cette harangue fut imprime'e à Troyes^ chez Moreau.

duc d'Epernon, les jésuites et les Espagnols, animes par des vues différentes , conspiraient contre la vie de Henri IV. Gela est prouve' sin;^ulièrement par le manifeste du capitaine Lagarde (i) , où Ton voit que le duc d'Epernon entretenait avec le vice-roi de Naples des relations ; que Ravaillac était le porteur des lettres ; que les je'suites cherchaient à s'assurer de quelque homme entreprenant et hardi pour attenter aux jours du prince, et flattaient le meurtrier de la plus heureuse destinée dans la monarchie d'Espagne. Quel fut le pre'texle dont on se servit pour armer le bras de l'assassin ? Un faux zèle de religion. Les re'ponses du criminel le prouvent ; et tous les historiens attestent qu'il e'tait parfaitement instruit de toutes les malheureuses subtilités de la doctrine meurtrière des rois. Enfui quels sont les docteurs qui pouvaient lui avoir enseigné ces maximes détestables? On connaît maintenant quelles sont les sources empoisonne'es où cette doctrine se puise. Les tentatives du père Alagona pour exciter le capitaine Lagarde au plus grand des foifaits; les relations de Ravaillac avec les disciples du père Alagona à Naples, et en France avec les pèi es d'Aubigny et Cotton , font assez sentir quels étaient ses maîtres , et combien leurs maximes et leurs intrigues ont influe

sur la mort funeste d'un de nos plus grands rois.

(i) Voyez Annales des jésuites , tom. IT.

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