HISTOIRE DES C01NSPTRA.TI0NS
et si son successeur^ mal anime, déployait son glaive spirituel sur vous comme ses pre'dëcesseurs sur les autres rois de France et de Navarre, quel regret à vos sujets de voir entre nous tant d'ennemis de cet ëtat et de conjurateurs contre votre majesté, comme contre celle du feu roi d'heureuse mémoire , ayant e'të de son règne les auteurs et principaux ministres de la rébellion , et non innocent de son parricide !
» Ils disent leurs fautes passe'es ne devoir plus être relevées , non plus que celles de tous les autres ordres et compagnies qui n'ont moins failli qu'eux. Il peut être dit à leur préjudice, qu'encore qu'il se trouve de la faute en tous les ordres et toutes les compagnies y toutefois elle n'a pas ële' universelle.
» Les compagnies ëtaient diverses ; tous ceux qui en font partie ne sont pas distraits de l'obëissance due à votre majestë ; mais ceux de leur sociëtë sont demeures fort unis et resserres dans leurs rebellions , et non-seulement aucun ne vous a suivi , mais eux seuls se sont rendu les plus partiaux pour les anciens ennemis de votre couronne qui fussent en ce royaume. Comme tel, Odo^ l'un de leur sociëtë, fut choisi par les seize conjurés pour leur chef.
»Ets'il nous est loisible entrejeter quelque chose des affaires ëtrangères dans les nôtres , nous vous en dirons une pitoyable, qui se voit dans l'histoire de Portugal. Quand le roi d'Espagne entreprit l'usurpation de ce royaume , tous les ordres religieux furent fermes en la fidëlitë due à leur roi; eux seuls en
furent déserteurs pour avancer la domination d'Espagne , et furent cause de la mort de deux mille, tant religieux qu'autres ecclésiastiques, dont il y a une bulle d'absolution.
» Leurs doctrines et deportemens passes furent cause que, lorsque Chastel s'e'lova contre vous, s'ensuivit l'arrêt tant contre lui que contre tous ceux de leur société' condamnes par votre bouche : arrêt que nous avons consacre' à la me'moire du plus heureux miracle qui soit avenu de notre temps 5 jugeant dès-lors que continuant d'instruire la jeunesse en cette me'chante doctrine et damnable instruction , il n'y aurait point sûreté pour votre vie , ce qui nous fit passer par dessus les formalités , qui nous obligent de juger avec connaissance de cause des instances réglées qui furent postposëes au salut public,
» Nous n'avons haine ^ envie ni malveillance contre eux, générales ni particuUères. Si nous en eussions eu^ Dieu nous eût punis d'être leurs juges, bien que l'atrocitë du crime et l'affection que nous avons à la conservation de votre majesté à l'avenir , nous invitât à donner cet arrêt, exécute' dans les ressorts des parlemens de Rouen et Dijon par votre commandement, et l'eût été partout sans la résistance de ceux qui n'étaient pas encore bien affermis en votre obéissance, et qui ne pouvaient se départir qu'avec trop de peine de leur mauvaise volonté.
))Ils se plaignent, par leurs écrits, que toute la compagnie ne devait pas porter la faute de trois ou quatre ;
mais quand ils eussent ëtë réduits à la condition des frères humilies, ils n'eussent point eu d'occasion de se plaindre. L'assassinat du cardinal Boromëe ayant ëtë machine par un seul religieux de cet ordre des frères humilies^ il J ^ environ trente ans, tout l'ordre fut aboli par le pape Pie V ^ suivait la rësolution de l'assemblée des cardinaux , quelques instances que le roi d'Espagne fît au contraire. Notre jugement n'est pas si sévère ; s'ils disent qu'il n'y a point de comparaison avec leur ordre de l'ordre des Humiliés , le leur étant beaucoup plus grand, nous leur dirons qu'il y a moins de comparaison d'un cardinal avec le plus grand roi du monde , plus haut élevé au-dessus d'un cardinal que leur ordre au - dessus du plus petit ; que les humiliés avaient moins failli qu'eux, car un seul était l'auteur de l'assassinat d'un cardinal ,• eux tous sont coupables de votre parricide par le moyen de leur instruction.
))Nous vous supplions très-humblement que, comme vous avez eu agréable l'arrêt justement donné et lors nécessaire pour détourner tant de traîtres de conspirer contre vous , aussi il vous plaise conserver et vous redonner la souvenance du danger auquel nous fumes alors , de voir perdre la vie à notre père commun , la vie duquel nous est plus chère que la nôtre, et penserions encourir ce honteux reproche d'infidélité et ingratitude de n'en avoir point eu soin perpétuel , puisque vous nous avez rendu la nôtre , notre repos et nos biens. La mémoire du passé nous doit servir de
précaution pour donner ordre que nous ne demeurions, faute de prévoyance , ensevelis dans l'abîme d'un second naufrage.
» Nous ne pouvons omettre quelque supplication particfllière d'avoir compassion de l'universitë. Les rois vos prédécesseurs ont eu soin de laisser cet ornement à votre bonne ville de Paris , dont cette partie dans peu de jours déserte , il ne se pourra faire que ne ressentiez la douleur de voir une quatrième partie de la ville inhabitée de tant de familles de libraires et d'autres qui vivent avec les écoliers , réduits à l'aumône pour gratifier un petit nombre de nouveaux docteurs qui devraient étudier, lire , enseigner et servir au public avec les autres, sans faire un corps particulier composé d'un ordre et religion nouvelle.
))Nous savons qu'elle a besoin d'être réformée ; mais la réformation ne sera point par sa ruine , qui sera inévitable, non par l'absence de ceux de la société, mais par la multitude des collèges que vous permettez en diverses provinces , lesquelles ayant la commodité près d'eux , n'envoient plus leurs enfans en cette ville ; ce que vous jugerez de conséquence , considérant que ceux qui y sont nourris , s'accoutument , en leur jeunesse , à voir et reconnaître les rois et les marques de souveraineté. Ceux qui sont élevés dans les petites villes ne recevront point cette instruction et n'auront le sentiment semblable; et en ce faisant , l'université autrefois si florissante sera
ruinée par rétablissement des dix ou douze colle'ges de ceux dont la société' sera toujours suspecte à l'instruction de la jeunesse et très-dangereuse.
)) Ce sont les très-humbles remontrances et raisons sommaires qui nous ont retenus de faire puljlîer les lettres , craignant qu'il ne nous fût justement reproche' d'avoir trop facilement proce'de' à la ve'rification.
))Nous vous suppUons très-humblement les recevoir en bonne part, et nous faire cette grâce quand vous nous commandez quelque chose qui nous semble , en nos consciences, ne devoir s'exe'cuter, ne juger de'sobe'issance le devoir que nous faisons, d'autant que nous estimons que ne la voulez , sinon d'autant qu'elle est juste et raisonnable ; et, qu'ajant entendu les raisons qui la peuvent de'clarer telle ^ ne serez offense de n'avoir point e'te' obe'i ; au contraire , qu'e'tant requis d'accomplir quelque promesse , vous aurez le plaisir de faire la re'ponse de ce monarque , qui , presse' d'accomplir la sienne, en parole de roi^ dit la vouloir maintenir, si elle e'tait de justice, et que sa parole ne l'obligerait point plus avant.
» Sire, vous êtes roi, et grand roi, qui jugez mieux ce qui est juste que tous vos sujets ensemble ; votre parole est la justice même; mais , sire, nous estimons vous pouvoir supplier nous permettre vous remontrer en toute humilité' que vos pre'de'cesseurs ont fait toujours cet honneur au parlement, comme les empereurs au se'nat , de re'gler les affaires de la justice
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par leur conseil ; et combien qu'ils pussent user de puissance absolue, toutefois ils l'ont toujours de'pouillee pour ce regard , et réduit leur volonté à la civilité des lois.
» Continuez-nous , sire, cette grâce, et conservez l'autorité' que les rois vos pre'de'cesseurs ont donnée à votre cour de parlement , qui , en effet , n'est point la sienne , mais la vôtre , parce qu'elle ne dépend que devons, et quand elle l'aura perdue, pardonnez-nous, sire , disant que la perte ne tombera point sur elle , mais sur vous.
»Nous prions Dieu de cœur et d'affection accroître vos jours en toute heure et félicité, vous conserver la reine et Mgr. le dauphin , et pour vous et pour vos sujets, et nous faire la grâce de pouvoir, par la fidélité de notre très-humble service, vous faire paraître que nous ne désirons plus grand heur et contentement plus honorable que d'être tenus de vous tels que nous sommes vos très-humbles et fidèles sujets. »
Le roi répondit à ce discours avec beaucoup de douceur, et remercia, en termes pleins d'affection, son parlement , du zèle qu'il montrait pour sa personne et pour la sûreté du rojaume. Quant au danger qu'il y avait à rétablir les jésuites , il témoigna s'en mettre fort peu en peine , et réfuta , sans aigreur, les raisons alléguées à ce sujet. Il dit qu'il avait mûrement réfléchi sur cette afïâire , et qu'il s'était enfin déterminé a l'appeler la société bannie du royaume ; qu'il espérait que plus on l'avait jugée criminelle dans le temps,
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plus elle s'efforcerait d'être fidèle après son rappel; que pour le pe'ril qu'on se figurait, il s'en rendait garant ; qu'il en avait déjà brave de plus grands par la grâce de Dieu , et qu'il voulait que tout le monde fût en repos , par rapport à celui- ci ; qu'il veillait au salut de tous ses sujets ; qu'il tenait conseil pour eux tous; qu'une vie aussi travers e'e que la sienne lui avait donné de l'expérience pour être en ëtat d'en faire des leçons aux plus habiles de son royaume ; ainsi qu'ils pouvaient se reposer sur lui du soin de sa personne et de l'Etat, et que ce n'était que pour le salut des autres qu'il voulait se conserver lui-même., Il finit comme il avait commence , et il remercia encore une fois le parlement de son attachement et de son affection.
J'ai ëtë témoin de ces discours (les remontrances et la réponse du roi ) avec beaucoup d'autres personnes ( ajoute M. de Thou) , et je me suis étudie à en donner ici un extrait fidèle , pour faire voir la fausseté' de la relation itahenne , publiée un an après , à Tournon , en Vivarais , relation où on a insère bien des traits injurieux au parlement , dont aucun ne sortit alors de la bouche de ce bon prince , et oii , sur des bruits populaires , on lui fait dire des choses puériles et des pointes misérables pour répondre à certaines choses auxquelles Harlay n'avait pas pense (i).
(i) Les jésuites ont voulu faire croire dans le monde que Henri IV était plein d'estime pour eux , et que , dans sa réponse aux remontrances du parlement, il fit de vifs re-
Nonobstant les admirables remontrances que nous venons de citer, les jésuites obtinrent du roi, par l' entremis e'*de leur père Cotton , de nouvelles lettres de jussion, en date du 2 janvier i6o4? pour que le parlement eût à enregistrer l'edit de rappel sans plus user de retardement ^ modification et restriction.
Le parlement, ne pouvantplus reculer, rendit Tarrêt qui suit :
(( Vu Pëdit du rëta]3lissement des je'suites, les registres du 20 novembre dernier dudit ^ois, le rapport des remontrances faites au roi sur Fëdit , lettres dejussion, conclusions du procureur-ge'ne'ral , et sur ce , la matière mise en délibération , a été' arrête' que lesdites lettres seront enregistrées en icelle; ouï le procureur-général, après très-humbles remontrances faites audit seigneur roi. »
L'exposé des faits que nous venons d'analyser aussi succinctement qu'il nous a été possible , suffit pour justifier ce que dit Sully dans ses Mémoires . que le rappel des jésuites n'aurait jamais eu lieu si le roi n'y avait été forcé par la crainte et de basses in-
proches au premier président et donna de grandes louanges à la société. Ils fabriquèrent et répandirent partout une longue harangue de ce prince. Afin de lui donner plus de cours , ils l'ont insérée depuis dans une compilation imprimée furtivement sans nom d'auteur ni d'imprimeur, sous le titre emprunté de 4' volume des Mémoires de Villeroy. Le père Daniel, jésuite, la rapporte avec complaisance dans son histoire.
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trigues , tant le parlement , l'université et une grande partie du cierge' de France y étaient opposés.
Nous disons que la crainte du poignard des je'suites avait en grande partie engage Henri IV à les rappeler. En effet, nous lisons dans la seconde apologie de l'université, en i645, cette apostrophe remarquable : (( Peut-être, disait l'université aux jésuites , aurez-vous encore assez de vanité pour vous glorifier d'avoir donné de la crainte à un grand monarque , qui n'était pas moins la terreur de ses ennemis que l'amour de ses sujets ; mais du moins ne pouvez-vous plus vous en prévaloir maintenant ; les princes qui vous ont agrandis depuis tant d'années peuvent vous détruire en un moment : vous n'êtes puissans que par leur indulgence. »
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