LIVRE I
Trois conspirations tramées contre Henri IV par les jésuites ou par la ligue. — Siège de Paris. — Deux nouvelles conspirations jésuitiques. — Le roi presse le siège. — Résistance des assiégés , sermons, processions, mascarades, famine. — Les jésuites veulent se soustraire à la visite faite dans les couvens pour constater les vivres qui s'y trouvent. Motif de ce refus. — Nouveau complot contre le roi. — Négociations. Le siège est levé. Combat soutenu par les jésuites. Ils ourdissent une septième conspiration. — Abjuration de Henri IV. — Complet de Barrière. — Entrée du roi dans Paris. Ingiatitude des jésuites. — L'université et les curés de Paris se prononcent contre eux. Arnauld ^ avocat de l'université , requiert leur bannissement du royaume dans l'espace de quinze jours. Discours de Louis DoUé, avocat des curés de Paris. Duret , avocat des jésuites , s'enfuit pendant les débats. Cette ciicoustance suspend la décision
du parlement. Henri IV écrit à ce corps de ne s'arrêter a. aucune considération. Nouvellesintrigues des jésuites pour gagner du temps. Ils se décident à frapper un grand coup.
Henri IV apprit de bonne heure a braver le fer des assassins. Il n'était pas encore roi, que déjà il avait échappe à trois complots , successivement Irame's contre sa personne , et diriges par les jésuites ou par la ligue. On connaît la présence d'esprit et la grandeur d'âme qu'il déploya dans la première de ces entreprises , celle de ce capitaine Michau , qui lui avait été dépêché par les Pays-Bas , au commencement de la guerre de i584- Laissons Henri raconter lui-même les principales circonstances de la seconde conspiration.
Dans une lettre adressée à M. de Ségur, a la date du i5 août i588, il lui paiie d'abord de la mort du prince de Condé^ qui vient d'être assassiné , puis il ajoute : « Use trouva 5 dernièrement que j'étais à Nérac , un soldat lorain , qui se disait gentilhomme frison, qui vint me présenter requête «retournant du jardin en délibération de me tuer. Le cœur lui faillit alors , et le même jour il fut soupçonné ; ayant été pris par mon prévôt , il ne tira rien de lui. Depuis , mes officiers de Nérac l'ont mis à la géhenne , et a confessé qu'il était venu pour me tuer d'un poignard , et ceux qui l'avaient pratiqué , ainsi que vous verrez par la co-
pie de la confession que j'ai commande vous être envoyée (i).
La troisième tentative eut lieu en loSc). Elle était dirige'e par le jésuite Bernard de Mongaillard. C'était un sieur de Rougemont qui devait l'exécuter. Il fut arrêté ; il avoua que se trouvant à Paris, et y ayant rencontré le père de Mongaillard , celui-ci , après divers propos j lui dit que le service le plus agTéable qu'on pourrait faire à Dieu serait de tuer le roi de Navarre, et que, sur sa réponse que lui Rougemont n'avait point d'argent , le frère lui avait donné quatre cents écus pour faciliter l'exécution de son projet. Après une assez longue procédure , le sieur de Rougemont fut condamné à la prison , et il lui fut fait défense , à sa sortie , d'approcher le prince de dix lieues. Le père Mongaillard se tira d'affaire. « Ce sont là de terribles desseins pour gens d'église, dit un écrivain à cette occasion , et, sans mentir^ ce fut un des malheurs de ce siècle , auquel il semblait que tout dût aller sans dessus-dessous , par le moyen de ces assassinats. »
Au travers de semblables épreuves , le roi de Navarre parvint à un trône dont chaque degré était occupé par ses ennemis. Les plus cruels étaient les jésuites. On a vu, dans l'introduction à ce livre, avec quelle rage prévoyante ils se déchaînèrent contre ce prince , alors que ses prétentions à la couronne n'é-
(i) Il résulte de cette pièce, que les jésuites avaient suborné ce soldat à Paris. MM. de Godefroy.
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talent pas même établies. Elle redoubla à son avènement. Henri IV dut combattre à la fois Rome et PEspagne, c'est-a-dire la ligue et les je'suites. Après divers exploits, il vint au mois d'octobre (i SSg) mettre le siège devant Paris. Il campa avec son armée dans les villages de GentiUj et de Mont-Rouge. Sully, le duc d'Aumont et Ghâtillon attaquèrent le faubourg Saint-Germain. Cette escarmouche n'eut pour résultat que de répandre la terreur dans la ville : les prédicateurs seuls n'en furent point ébranlés ; ils ne cessaient de traiter Henri IV de tyran et d'usurpateur. L'armée royale leva le siège et se mit en marche pour Etampes ; mais la mort du cardinal de Bourbon (8 mai i ^90) décida le roi à revenir sur Paris. Le duc de Mayenne, effrayé et ne sachant plus quelle couleur donner à son autorité , craignant surtout que Henri ne se décidât à embrasser le.cathoHcisme, fit rendre par la Sorbonneun décret qui excluait le roi du trône lors même qu'il se convertirait , parce qu'il ne pouvait y avoir que « feintise et perfidie dans sa conversion. » D'un autre côté, les jésuites, agités des mêmes craintes , resserrèrent davantage les fils de leurs trames nombreuses. Déjà le roi , avant son premier campement devant Paris , avait reçu une lettre (i) du sieur de Bouthery, gouverneur de Lyon, qui l'instruisait « que le bruit généralement répandu que bientôt il devait ôe faire catholique , avait décidé trois hommes jésuites de cette ville à partir dans le
(i) En date du 21 janvier iSqo. MM. de Dupuy, N° 61.
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dessein de le tuer. » Plus tard , le sieur de Maisse Pavait prévenu (i) « qu'il avait été tire deux Milanais des galères pour le tuer, et qu'il soupçonnait fort que deux hommes jésuites avaient été les entremetteurs de cette afFaire. ».
Cependant ^ le soir même du jour oii le décret de là Sorbonne fut rendu , l'armée du roi arriva et s'empai'a simultanément de tous les faubourgs de Paris. «Cette ville, suivant l'aveu même d'un ligueur, était dans l'état le plus déplorable. Elle n'avait ni gouverneur ni magistrats pour lui commander ; elle était dépourvue d'artillerie et de munitions de guerre : il n'y avait qu'une seule pièce montée ; les murailles étaient si mauvaises que, parplùsiem's endroits, on j montait et descendait sans difficultés. Quant aux provisions et autres choses nécessaires à la vie , personne n'estimait en avoir audelà de quinze jours. Si le roi avait su user de la fortune, il eût alors obtenu sans peine ce qui devait encore lui coûter tant à poursuivre. »
On ne trouva d'autre moyen de distraire le peuple dé ses misères que de l'accabler de sermons et de processions , qui dégénérèrent en mascarades ridicules. Les jésuites étaient à la tête. Cependant le peuple , las de toutes ces jongleries , réclamait à grands cris du pain. Il s'attroupa , et, malgré l'arrêt du parlement qui condamnait à mort ceux qui parleraient de paix ou de trêve avec les assiégeans , il demanda que la ville se rendît
(i) Lettre du i5 mars i5go. MM. de Dupuy, No 245.
au roi ; enfin , la famine s'accrut à tel point que les rues et les places publiques retentissaient des cris lamentables de ceux que la faim tourmentait (juin iSqo). L'ambassadeur d'Espagne et le lëgat du pape, craignant que ce besoin impérieux ne fît échouer toutes leurs manœuvres , furent vendre leur vaisselle d'argent et jeter dans les carrefours un grand nombre de pièces de monnaie ; mais le peuple cria que ce n'e'tait point de l'argent qu'il demandait , mais du pain. Enfm , le ^5 iuin , il se tint au palais une assemblée générale , où , après plusieurs débats , il fut arrête' : Que les communautés religieuses seraient chargées momentanément de nourrir les pauvres , et qu'il serait fait en conséquence une visite dans tous les couvens , pour constater la quantité de denrées dont ils étaient approvisionnés.
Les jésuites , qu'on accusait avec raison d'être les principaux auteurs de tous ces maux , furent les seuls qui cherchèrent à se soustraire à cette mesure commune. Tyrius , recteur de leur collège de la rue Saint-Jacques, accompagné du P. Bellarmin, vint supplier le légat d'en exempter leur maison. Le prévôt des marchands , présent à cette demande, s'en indigna et dit à haute voix : « Monsieur le recteur, votre pr^re » n'est civile ni chrétienne ; n'a-t-il pas fallu que tous » ceux qui avaient du bled , Payent exposé en vente » pour subvenir à la nécessité publique ? Pourquoi se- » riez-vous exempt de cette visite? Votre vie est-elle » de plus grand prix que la nôtre ? »
La visite eut lieu , et , au rapport de l'Estoile , on
trouva dans leur collège quantité de bled et du biscuit pour plus d'un an ; on y trouva de la chair salëe , des légumes et autres vivres en plus grande abondance qu'aux quatre meilleures maisons de Paris. Les capucins , et en général toutes les maisons ecclésiastiques , étaient munis de provisions au-delà de ce qui leur était nécessaire pour la demi-année.
Ces ressources étant épuisées, on mangea les animaux domestiques. Les chiens et les chats furent portés dans des quartiers désignés , où on les fit cuire dans de grandes chaudières.
Les pauvres , dit un écrivain ligueur, mangeaient des chiens morts tout crus , ou des rats et des souris que l'on avait jetés dans les rues.
Paris se remplissait chaque jour de cadavres d'habitans morts de faim. On en compta treize mille dans l'espace de trois mois.
Au milieu de cette désolation générale , les ecclésiastiques, approvisionnés encore pour quelque temps, ne parlaient que de résistance. Roze , Wincestre, Fenardent , Pigenat , Commolet , Peletier, Boucher, Garin, Christan, la plupart jésuites et prédicateurs séditieux, foudroyaient sans cesse le roi et les siens , n'oubliant pas dans leurs sermons de faire mention des secours de l'Espagne. Les Seize de leur côté poussaient à la roue. S'il se trouvait quelques curés , entre autres Benoît et Meurenne , cm^és de Saint-Eustache et de Saint- Merry, qui exhortassent le peuple à la modération , on
les chassait ; nul n'était catholique zëlë , s'il n'ëtait catholique ligueur ou catholique jpsuite.
A cette époque , le roi , e'tant encore devant Paris , eut avis d'un nouveau complot trame contre sa personne. Un moine de l'ordre des Feuillans , nomme de JNfeuiUj, en était l'auteur : il fut arrêté. Ce fut le sieur Charles de Mailly qui en instruisit le roi , par une lettre écrite de Gisors (i).
Pressés par les instances des bourgeois, par la crainte d'une révolte et par l'impossibilité de nourrir les soldats de la garnison , les chefs de la ligne se résolurent enfin à négocier avec le roi. Henri IV fit une vive réprimande aux prélats qui lui furent députés et les accusa, ainsi que les jésuites, d'être les auteurs ouinstiga-t teurs des maux affreux qui désolaient Paris. Il leur accorda une trêve de dix jours , et voyant qu'il n'obtenait aucune réponse satisfaisante après ce délai , il se disposait à attaquer de nouveau lorsque l'approche de l'armée espagnole , commandée par le duc de Parme , le força de lever le siège. La ville seulement resta bloquée.
Les jésuites qui s'étaient peu honorablement montrés pendant la disette , firent preuve de courage dans une alerte que leur causa l'armée du blocus. Quelques troupes cherchant à pénétrer dans la ville par la porte Saint-Jacques (novembre i Sqo) , les Pères accoururent en armes , et combattirent assez vaillamment poiu:
(i) MM. de Dupuy, N" 6u
attendre des secours qui achevèrent de repousser les assaillans.
Paris , jusqu'en 1 394 , époque où Henri IV y fit son entrée , ne cessa d'être sous la domination de laligue. Le roi, de son côte , combattit pendant ces quatre années avec des succès divers , étant ballotte' par la plupart des seigneurs qui tour à tour servaient ou traliissaient ses intérêts , en butte à la fois aux embûches des Espagnols et des ligueurs , et surtout menace par les poignards des jésuites, qui dans ce court intervalle om^dirent contre lui deux nouvelles conspirations, dont nous allons donner les preuves. L'une d'elles , celle de Barrière , terminera cette première se'rie d'attentats trames ou exécutes par les jésuites contre ce grand prince , et en portera le nombre à huit avant son entrée dans Paris.
Nous trouvons la preuve de la première de ces deux nouvelles conspirations , dans une lettre de Sullj adressée au roi au commencement de iSqi (i). Cette lettre commence par l'énumération <Jes troupes étrangères que ses ennemis font venir en France du côté de la Flandre , puis l'auteur continue ainsi : <( Il y a aussi un désespéré jésuite , chassé de Saint-Quentin pour sa mauvaise vie , qui est parti d'ici avec intention d'entreprendre sur la vie de Votre Majesté. Il est homme d'assez gTande taille , noiraud et maigre de visage , qui porte un manteau et pourpoint noirs , et les
(i) MM. de Dupuy, No ig4.
chausses de violet brun : de quoi toutefois Votre Majesté' ne s'e'tonnera , encore qu'il soit pard à cette intention ,. d'autant que je sçais qu'il ne se veut perdre , et quand bien il le voudrait entreprendre , ainsi que lui-même m'a dit , ce serait proche d'un bois ou au passage d'une rivière , ce que Dieu ne lui fera la grâce. Il a reçu a ces fins huit cents ëcus , dont il s'est bien monte et e'quipë , avec promesse de dix mille autres 5 mais je crois , pour mon regard , qu'il n'a pris cette résolution et fait cette promesse que pour en tirer des commodités, car il est homme sans moyens. » Je connais par nom et surnoms les auteurs de telle entreprise, et ceux qui fournissent les deniers, que je nommerai quelque jour à Votre Majesté', lesquels sont encore après de de'pescher un prêtre et un jacobin pour même fait, lesquels ils ensorcellent de leurs promesses et belles paroles ; ce n''est toutefois du consentement du duc , lequel, encore qu'il en soit très bien adverti, fait semblant de n'en rien sçavoir. H y a aussi un moine de Saint- Jean-des- Vignes de Soissons , qui sollicite la de'hvrance de sieur de Rieux , et qui , sous ce pre'texte , passe et repasse par vos troupes et porte force paquets , et serait bon de faire fouiller quand il fait de tels voyages. Bref, Sire, soit par un moyen ou par un autre , ils sont dëlibe're's faire du pis qu'ils pourront, et ont fait entre eux un secret serment de ne jamais faire aucun accord avec Votre Majesté. Le sieur de Villeneuve vous dira d'autres particularités qu'il a apprises en huit jours qu'il a ëte' ici de séjour,
et comme nous avons gouverne un gentilliomme qui désire vous servir en ce que le dit Villeneuve vous dira ; et d'autant que c'est ici le lieu d'oii sortent tous les conseils , traliisons et conspirations , il serait du besoin qu'eussiez ici un homme auquel nous puissions nous fier pour vous avertir souvent de ce qui se passera. »
Deux ans après , le pape Grégoire XIV, qui venait de ceindre la tiare , ordonne aux Français de se réunir pom' l'élection d'un roi. Les états -généraux sont assembles. Le le'gat du pape leur demande le serment solennel de ne se point réconcilier avec Henri IV, lors même qu'il abjurerait. L'ambassadeur d'Espagne et les jésuites réclament l'abolition de la loi salique et la couronne pour l'infante. Le roi avait à choisir entre une prompte conversion et une guerre éternelle. Le sage Sully, quoique bon calviniste , lui conseillait le premier pai-ti. Les catholiques attachés à sa personne proposèrent une conférence à ceux de Paris : elle eut lieu à Surène. On y délibéra sur les moyens d'amener la paix;, et une trêve fut conclue. Le roi s'était retiré à Mantes durant ces pourparlers. « Décidez-vous , Sire , disaient ses principaux officiers , le canon de la messe est le meilleur pour réduire les rebelles. » On choisit Saint- Denis pour le théâtre de cette conversion. Le légat , au heu de favoriser un événement aussi heureux pour la chrétienté, défendit aux Parisiens d'assister à la cérémonie sous peine d'excommunication : c'était les inviter a s'y rendre en foule. Le roi , accom-
pagne des principaux officiers de la couronne, alla dans l'e'glise de Saint -Denis prononcer la formule de son abjuration entre les mains des pre'lats. Cette abjuration augmenta le parti du roi , mais ne fit pas rentrer Paris sous sa domination. Le duc de Mayenne, en présence du lëgat et de l'ambassadeur d'Espagne , jura sur la croix, sur l'Evangile et sur l'hostie, de ne conclure aucune paix avec le roi de Navarre , et de ne jamais le reconnaître pour roi , maigre ses actes apparens de catholicité : ce serment fut répète par tous les ligueurs. Les ecclésiastiques renouvelèrent leurs pre'dications furibondes et nièrent effrontément la conversion du monarque. Le docteur Boucher, dans neuf sermons débites à Saint-Merry, prétend que le roi entend la messe le jour et assiste au prêche la nuit. Il traite de farce la messe qu'on chante devant lui, et demande à Dieu qu'il extermine la race des Bourbons.
Furieux de voir que les exhortations les plus velie'mentes ne produisaient plus leur ancien effet , le fanatisme eut recours à de nouveaux assassinats. Le 7 août 1 595, un mois après l'abjuration du roi, un nomme' Barrière fut arrête a Melun. « Barrière, dit M. de Thou , avait ëte' envoyé autrefois par M. de Guise pour dëhvrer Marguerite , reine de Navarre , tandis qu'elle . ëtait gardëe par Marc de Beaufort, marquis de Canillac, à qui le roi en avait laisse le soin. Ce malheureux, après avoir dëlivrë la princesse, ëtait devenu amoureux d'une fille qui ëtait dans sa confidence ; mais ayant perdu l'espërance de l'ëpouser, il pi'it le parti du dësespoir.
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Ne dësirant que la mort et pousse' par sa fureur, il re'solut de tuer le roi, action que l'on disait, en secret, devoir être fort agréable à Dieu et ti'ès méritoire aux yeux des hommes. Dans ce dessein, il passa de l'Auvergne et du Valaj à Lyon, et y voulut parler de son dessein à un grand- vicaire de l'archevêque , qui était carme , à un capucin , et enfin à un dominicain , espion de Ferdinand, grand-duc de Toscane, pour apprendre de l'un d'eux les projets des ligueurs. Ce dominicain lui repondit qu'il y penserait, et lui ayant dit de revenir le lendemain chez lui , il avertit un des gentilshommes de la reine Louise, femme du feu roi, nomme' Brancalëon , qu'il savait être attache au monarque , de se trouver, a une certaine heure , chez lui , pour lui montrer cet homme , afin que Brancale'on , ayant remarqué exactement les traits de son visage , sa tournure et sa taille , pût le reconnaître dans quelque lieu qu'il le rencontrât , et le désigner aux autres s'il était besoin. Le lendemain. Séraphin Bar chy, c'était le nom de ce dominicaini^ les reçut tous deux chez lui , et , après avoir donné une réponse ambiguë à ce misérable qui courait a sa perte , il le renvoya ; ensuite il découvrit à Brancaléon pourquoi Barrière était venu le trouver, et l'exhorta à partir pour l'armée , oii allait cet assassin , et a prévenir son exécrable dessein , en le dénonçant. Brancaléon se rendit aussitôt à Nevers, oii le duc de ce nom était arrivé. Là, craignant d'être pris en chemin , parce que la trêve n'était pas encore conchie et publiée, il fit peindre l'homme qu'on lui
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avait montre , et ayant donné ce portrait à une personne qui allait trouver le roi par un autre chemin , il partit lui-même pour Melun. Le duc de Nevers lui promit de payer sa rançon s'il e'tait pris.
(( Il se passa un temps si considérable , que Barrière eut le loisir de venir a pied de Lyon à Paris. Il se fit conduire d'abord chez Christophe Aubry, curé de Saint- André- des -Arcs j natif d'Eu , ville qui appartenait a Henriette de Clèves , veuve du feu duc de Guise , et par cette raison plus attachée à la ligue. Il lui déclara son projet, disant qu'il lui était venu un scrupule sur ce qu'il avait appris que le roi de Navarre s'était fait catholique , et il lui demanda s'il devait persister dans son dessein. Le curé séditieux le raffermit dans son entreprise, lui représentant la conversion du roi comme fehite et dissimulée ; il lui persuada que le seul moyen de mettre la rehgion en sûreté était de tuer le Béarnais ; il donna des louanges a son zèle pour des causes si saintes , et voulant achever d'encourager cet homme , d'ailleurs intrépide , il le conduisit clîlz le recteur du collège des jésuites, nommé Varade. Ce religieux=>ayant levé tous ses scrupules, en lui alléguant les mêmes motifs que le curé, l'anima de nouveau à poursuivre l'exécution de son projet, et le fit confesser et communier par un autre jésuite qui ignorait toute l'affaire. Barrière , ainsf excité , acheta un couteau qu'il aiguisa tellement sur une pierre, qu'il lui donna un double tranchant.
» Barrière alla a Saint-Denis, oii le roi était alors ,
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et il le rencontra sortant de la grande église , après avoir entendu la messe, enviionnë d'une grande foule de monde. Quoiq^u'il fut fort près de lui , une secrète horreur l'empêcha de commettre le crime : il semblait qu'on le retirait en arrière , comme s'il eût ëtë lie d'une corde parle milieu du corps. De Saint-Denis, il suivit le roi à Gournay, à Grëcj, à Ghamp-sur-Marne , à Brie- Gomte-Robert , oii il fut confesse et communie par un prêtre , et enfin à Melun , où il trouva plusieurs fois l'occasion de tuer le roi , et dont il ne profita pas mieux, parla permission de Dieu. Enfin Brancalëon arriva à Melun, et le fit arrêter par les archers du grand-prëvôt. Brancalëon fut confronte avec Barrière , qui , voyant que c'ëtait cet homme qui ëtait chez le dominicain lorsqu'il lui demandait conseil , avoua qu'il avait à la vëritë forme le dessein de tuer le roi ; mais qu'ayant su que ce prince ëtait rentre dans le sein de l'Eglise , il avait abandonne son projet , et que , dëgoûlë de la vie par les raisons dont j'ai parle plus haut , il avait voulu se retirer chez les capucins ,• que dans cette intention il ëtait venu à Paris , mais qu'ayant ëtë renvoyë à Orléans , Heu de sa naissance , il s'ëtait arrête en chemin à Saint-Denis, pour recevoir de l'argent et des lettres de recommandations de François de Balzac d'Entragues , autrefois gouverneur d'Orlëans j ce fut ainsi qu'il exposa d'abord la chose , affectant une grande sëcuritë. Quand on lui montra le couteau à deux tranchans , qu'on avait trouve, il jura qu'il ne l'avait destine à d'autre usage qu'à couper du pain et de la viande. Il vomissait un torrent
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d'injures contre les hérétiques et contre les jugea même nomme's par le roi 5 il déclarait qu'il était prêt à subir la mort la plus cruelle par l'ordre de ces bourreaux , comme il les appelait. Personne ne doutait qu'il ne fût venu dans l'intention d'assassiner le roi , et qu'il n'eût exécuté dans la suite cet horrible dessein si Dieu ne l'en eût empêché. Aussi, d'une commune voix , f Lit-il condamné à la mort par ses juges , qui ordonnèrent qu'il serait auparavant appliqué à la question , pour tirer de lui le nom des auteurs de son crime et de ses complices.
» On remit son supplice au lendemain , parce qu'on voulut auparavant arrêter le prêtre qui l'avait confessé à Brie-Comte-Robert. On mit pendant ce tempslà des gens auprès du criminel, qui ignorait encore sa sentence, pour lui représenter la grandeur de son crime , et lui remontrer que ceux qui voulaient assassiner les princes, s'exposaient à être damnés éternellement. Le dominicain Olivier Bérenger, qui avait suivi le parti du roi pendant toute cette guerre , fit comprendre à Barrière l'énormité de son projet. Le lendemain , devant être appliqué à la question , ce malheureux parut tout-à-fait changé, et, ayant entendu prononcer sa sentence , il demanda qu'on détachât les cordes qui le liaient, criant qu'il reconnaissait sa faute, et qu'il était heureux de n'avoir pas commis le détestable crime qu'il avait projeté, et d'être tombé plutôt entre les mains des juges dont l'arrêt , en lui faisant perdre la vie temporelle , l'em-
péchait d'en perdre une infiniment plus précieuse ; ensuite , levant les yeux au ciel , il détesta son crime et ceux qui le lui avaient conseille' , et l'avaient exposé à un grand pe'ril et à la perte de son salut, en rassurant que^ s'il mourait dans V entreprise , son âme ^ élevée par les anges ^ s"* envolerait dans le sein de Dieu^ où elle jouirait d' une béatitude éternelle. Il dit qu'ils l'avaient averti que^ s'il lui arrivait d'être pris , il se gardât bien de nommer aucun de ceux qui l'engageaient à commettre cette action ; qu'autrement , il serait sûr d'être éternellement damné.
» Les juges avaient été d'avis, la veille, en portant sa sentence, qu'à cause de son opiniâtreté, on tenaillerait d'abord avec un fer chaud les parties charnues de son corps , qu'ensuite on lui brûlerait le poignet et qu'on l'exposerait sur la roue après avoir été rompu, pour arracher de lui , par la grandeur du tourment , un aveu qu'ils n'espéraient pas en tirer par la question ; mais voyant qu'il avouait son crime , même hors des supplices, et qu'il paraissait pénétré d'un sincère repentir, ils adoucirent la peine.
)) Barrière eut les membres rompus; et, ayant averti qu'on se défiât de deux prêtres de Lyon, dont il dépeignit la figure , et qu'on avait engagés au même crime , un des juges, chargé d'assister au supplice , le fit abréger et ordonna d'étrangler le coupable. On voulut empoisonner cette action en la rapportant au roi ; mais ce bon prince , bien loin de blâmer le juge ,
le loua de cette action ; il déclara même qu'il aurait fait grâce au criminel touché de repentir, si on l'avait amené devant lui comme il l'avait souvent demandé. Cela se passa le dernier jour du mois d'août. Le jugement de Barrière augmenta la haine qu'on avait contre les jésuites, qui, non contens d'avoir excité ' les premiers cette funeste guerre , avaient encore exposé aux coups des assassins la personne sacrée du monarque, soit par leurs sermons séditieux, soit en insinuant dans les confessions le venin de leur elfroyable doctrine sur le régicide. » « N'est-ce pas une chose étrange de la malignité du cœur des hommes , écrivait à cette occasion Henri IV à Sully, que d'en voir qui font profession d'être religieux, auxquels je ne fis jamais de mal , ni n'en ai la volonté, qui attentent journellement contre ma vie ? Je commence à voir qu'il y a dans leur cœur plus d'ambition et d'avarice que de religion et de justice. » Barrière subit le supplice des parricides; mais lejésuite Varade et le curé Aubry , qui étaient à Paris avec les ligueurs , demeurèrent impunis.
L'heureux jour arriva enfin où cette grande ville résolut de secouer le joug des prêtres et des ligueurs factieux.
Le roi , depuis quelque temps , s'était décidé à acheter secrètement la conscience de plusieurs gouverneurs qui tenaient pour la hgue diverses villes ou places fortes. Ainsi ^ Louis de l'Hospital avait vendu Meaux pour la somme de vingt mille ecus ; le
sieur de Villeroy avait ce'de' Pontoise pour une somme de près de cinq cent mille livres ; le sieur de Villars avait remis, sous l'autorité du roi, Rouen, le Havre et autres places fortes de la Normandie, pour une sonlme de quatre millions de livres environ ; et M. de La Châtre, Bourges et Orléans, pour celle de huit à neuf cent mille livres : il en fut de même de Paris. Le duc de Brissac^ qui en était le gouverneur, en mit la soumission à prix. Henri lui fit donner près de deux millions.
Tout étant disposé pour l'entrée du roi dans cette ville, on la fixa au 9.1 mars (i5g4).
Brissac, gouverneur, et l'Huillier, prévôt des marchands, se rendirent sans bruit à la Porte-Neuve , située sur le quai des Tuileries, au-dessus de l'emplacement oii depuis on a bâti le Pont-Rojal. Cette porte, comme plusieurs autres, était terrassée. Ils firent promptement enlever les terres qui en bouchaient l'ouverture , et y placèrent pour gardes des hommes affidés. Meret, échevin, fut chargé de la porte Saint-Honoré^ et Langlois, autre échevin, de celle de Saint-Denis. Par ces diverses portes devaient être introduits dans Paris Henri IV et une partie de ses troupes. Ces conjurés pouvaient être découverts et rigoureusement punis. L'heure fixée était passée ; la troupe du roi n'arrivait pas , la pluie avait retardé sa marche.
Vers les cinq heures du matin, les conjurés, trèsinqujets, reconnurent enfin une troupe commandée
par Saint-Luc ; la Porte -Neuve s'ouvrit à son approche. Saint-Luc j posa un corps-de-garde, et, passant devant l'ëglise Saint-Tbomas-du-Louvre , vint occuper l'emplacement oii se trouvait la croix du Trahoir.
Par la porte Saint-Honorë , entrèrent bientôt après les troupes commandées par François d'O, par Biron et parSalignac ; la porte Saint-Denis s'ouvrit pareillement au sieur de Vitry , qui occupa les remparts avec son de'tacliement, et braqua les canons contre la place.
Les^ sieurs de Matignon et de Montmorency-Bouteville s'introduisirent ensuite par la Porte-Neuve et s^'avancèrent pis qu'au quai de l'Ecole, oii un corps-degarde d'Allemands leur opposa quelque résistance. Montmorency en tua une trentaine et lit jeter le reste dans, la Seine.
-ffoùtes ces forces ayant pénètre dans Paris , Brissî^j^lla au-devant de Henri IV. Le roi entra à sept beures du matin par la Porte-Neuve , et se rendit au Louvre; il en sortit à neuf heures, accompagné d'un nombreux et brillant corte'ge, et parcourut la ville.
Cette soumission imprévue atte'ra les ligueurs. Revenus *de leur stupéfaction, plusieurs coururent aux armes. Hamilton, curé de Saint-Gôme, montra en cette circonstance une grande vigueur; il s'arma et détermina quelques habitans à l'imiter ; mais une force armée imposante vint arrêter ses projets de résistance. -Le soir, Henri IV ordonna aux ambassadeurs d'Espagne de sortir sur-le-champ avec les troupes de leur
souverain. Ce départ s'effectua par la porte Saint- Denis. On rapporte que le roi, les voyant dëiiler^ dit aux ambassadeurs qui le saluaient: « Messieurs, recommandez-moi à voire maître, mais nV revenez plus. » Le le'gat du pape refusa formellement de venir saluer le monarque. Henri me'prisa cet entêtement , et le traita à peu près comme l'excommunication que Sixte Y avait kaice'e contre lui, en i585, et a laquelle il avait repondu : « Henri, par la grâce de Dieu, roi de Navarre, prince souverain de Bëarn , premier pair de France , s'oppose à la déclaration et excommunication de Sixte V, soi-disant pape de Rome ; la maintient fausse et en appelle comme d'abus en la cour des pairs de France, desquels il a l'honneur d'être le premier; et en ce qui touche le crime d'hërësie , duquel il est faussement accuse par la déclaration, dit et soutient que M. Sixte V, soi-disant pape , sauve sa sainteté, en a faussement et malicieusement menti, et que lui-même est hëœtique 5 ce qu'il fera prouver en plein concile , libre et légitimement assemblé. »
Henri fit grâce à tous les ligueurs ; mais les plus dangereux reçurent ordre de quitter Paris. Parmi ceux-ci se trouvèrent neuf curés, dix ou douze jésuites, et un certain nombre d'autres moines. Dans plusieurs paroisses , et notamment à Saint- André-des- Arcs, les prêtres refusèrent la confession à ceux qui s'étaient réjouis de l'entrée du roi. Le curé de Saint- Germain-l'Auxerrois, quoique le monarque lui eût
accorde son pardon, ne laissa pas de prêcher contre lui et de le déclarer publiquement excommunie'. Il fut ari'êtë et chasse' de la ville. Le cure de la Madeleine refusa de prier pour le roi : Henri dit qu'il se passerait de ses prières. Il voulut bien consentir, dans sa clémence , à donner un sauf-conduit à Aubry, cure de Saint-Andrë-des-Arcs , et au jésuite Varade, quoiqu'il n'eût pas oublie leur complicité' dans l'attentat de Barrière. Quant aux autres je'suites se'ditieux, ils furent compris dans le pardon ge'néral; mais il n'en resta pas moins ave're' que ces sce'le'rats avaient e'te' les auteurs de tous les actes de fanatisme, de tous les excès scandaleux, de tous les de'sordres qui marquèrent ces jours de deuil et d'anarchie.
Aussitôt après l'arrive'e du roi, l'ordre commença à se re'tablir. Le parlement, qui avait e'te' institue' par les Hgueurs , rendit même volontairement un arrêt solennel qui cassait tous les de'crets et sermens faits depuis i588. Le vrai parlement, qui avait e'te'transfe're' à Tours, revint à Paris, et avec lui, le plus grand nombre des membres de l'université', qui, pendant les troubles, s'e'taient exile's volontairement plutôt que de se voir perse'cute's par les je'suites, ces boute-feux de la ligue. Ce fut alors que l'université re'tablie s'empressa (avril i594) de prêter serment de fide'lite'. Les cure's de Paris suivirent cet exemple 5 il n'y eut que les je'suites qui refusèrent obstine'ment de se soumettre.
Voici pourtant quelle était la formule du serment qu'on leur demandait : « Je promets et jure de vouloir vivre et mourir dans la foi catholique , apostolique et romaine, sous l'obe'issance de Henri IV, roi très-chrétien et cathohque de France et de Navarre. Je renonce à toutes ligues et assemblées faites contre son service , et je n'entreprendrai rien contre son autorite'. »
Une résistance aussi impolitique ne contribua pas peu à grossir l'orage qui déjà s'amassait sur leur tête. Ils s'étaient montrés si ouvertement les ennemis du roi et de l'Etat^ ils paraissaient tellement persister dans leur révolte , qu'il était difficile de croire qu'ils ne continuassent pas à comploter sourdement contre l'autorité et la vie du monarque.
Ces puissans motifs décidèrent l'université, quelques jours après sa rentrée dans Paris, à rendre un décret dont la conclusion était qu'il fallait citer les jésuites en justice , pour les chasser tous sans exception (i).
Ce décret fut pris en considération , et le recteur poursuivit l'affaire au parlement au nom de la compagnie .
Les curés de Paris intervinrent en faveur de l'université, qui choisit Antoine Arnauld pour son avocat. La requête qu'elle présenta au parlement donne le détail de tous les griefs imputés aux jésuites, a partir de leur introduction en France ; l'université rappelle que, depuis cette époque, elle n'a cessé de demander
(i) 2 3 av. i594' Hist. des jés.
l'expulsion de cette nouvelle secte qui, ((nommément dans les derniers troubles , s'est rendue fautrice de la faction espagnole pour la désolation de l'État, conspirant contre la vie du monarque et enfreignant tout ordre, tant politique que hiérarchique. » Elle se termine par demander l'extermination des jésuites dans tout le royaume de France , et porte la signature de Jacques d'Amboise, recteur (i). Ce même Jacques d'Amboise était me'decin de Henri IV, et l'un des plus intimes dépositaires de ses pensées.
Les jésuites eurent beau user d'intiigues pour faire traîner l'affaire en longueur, ils furent obHge's de comparaître. Ils supplièrent la cour de permettre que la cause fût plaidëe à huis-clos. Cette demande leur fut accorde'e ; mais , quand les portes de la salle du palais furent ouvertes pour d'autres causes, on ne put retenir le public qui entra en foule, tant les Parisiens attendaient avec impatience l'issue d'un procès qui devait décider du sort de ces turbulens religieux.
La cause fut plaidëe les 12, 1 3 et 16 juillet 1594. Le célèbre avocat Antoine Arnauld, parlant pour l'université , prononça un discours dont nous allons reproduire les principaux passages :
« N'est-ce pas chez les jésuites, dit-il , que les ambassadeurs et les agens du roi d'Espagne ont tenu leurs assemblées les plus secrètes? n'est-ce pas chez eux que Louchard, Ameline, Crucè-Cromë, et de semblables meurtriers, ont trame leurs dëtestables
(i) Dargentré, tome IL
DES JESUITES. -ji
conjurations? N'est-ce pas encore chez eux, qu'en l'anne'e 1^90, on résolut de faire mourir les neuf dixièmes de Paris, plutôt que de rendre la ville au
roi ? Qui a pre'sidë dans le conseil des Seize,
sinon leur père Pigenat , le plus cruel tigre qui fut dans Paris ; qui eut un tel crève-cœur de voir les affaires aller autrement qu'il ne se l'était promis , qu'il en est devenu enrage?
» Ne fut-ce pas dans le colle'ge de Lyon et dans celui de Paris, qu'au mois d'août iSgS, la dernière re'solulion d'assassiner le roi fut prise? La déposition de Barrière ^ exécuté à Melun , n^est-elle pas notoire , et n'a-t-elle pas fait trembler tous ceux qui ont le cœur vraiment français ? Ne fut-ce pas le jésuite Varade qui assura le meurtrier qu'il ne pouvait faire une œuvre plus méritoire, et qui^ pour le confirmer dans cet horrible dessein, le fit confesser par un autre jésuite dont on n'a pu savoir le nom? Ces impies, ces exécrables assassins, ne communièrentils pas encore ce Barrière , et n'emplojèrent-ils pas le plus saint^ le plus auguste et le plus sacré mystère de la religion chrétienne, pour faire massacrer le premier roi de la chrétienté?
» Il faut que je l'avoue , la colère et une juste indignation me font sortir hors de moi-même, quand je vois que ces traîtres, ces scélérats, ces assassins, ces meurtriers de rois , ces confesseurs publics de tels parricides , sont encore entre nous , qu'ils vivent et qu'ils respirent l'air de la France ! Que dis~je ? ils
7^ HISTOIRE DES CONSPIRATIONS vivent, ils sont dans les palais; ils sont carresse's^ ils sont soutenus; ils font des ligues, des factions, des alliances, des associations toutes nouvelles
» L'histoire des frères humilies et du cardinal Borromë est toute re'cente. L'un de ces humilie's voulut assassiner ce cardinal.
» Aussitôt tout l'ordre fut éteint, et ceux qui en e'taient, furent chasse's d'Italie par le pape Pie V.... Et les jésuites , qui ont voulu faire tuer un roi de France, ne seront point chasses? La vie d'un cardinal est-elle donc plus précieuse que celle du fils aînë et du protecteur de l'Eglise ?
» Si cette audience ne nous délivre de ces nouveaux monstres , engendre's pour nous dévorer, ils nous feront encore plus de mal qu'ils ne nous en ont encore jamais fait
» Je me représente toujours ce meurtrier de Melun devant les yeux , et tant que les jésuites, confesseurs de tels assassins, seront en France, mon, esprit n'aura jamais de repos.
» Quant ils seront chassés, alors je serai rassuré, alors je verrai tous les desseins malheureux de l'Espagne rompus en France.
» Toutes les confréries du îiorn de Jésus , du Cordon, de la Vierge , de la Cappe^ du Chapelet , du Petit- Collet^ et une infinité d'autres semblables seront éteintes. Alors les traîtres qui voudront machiner contre l'état, ne sauront à qui s'adi'esser.
» Si le jour de la conservation n'est pas moins agréa-
ble que celui de la naissance , certainement le jour auquel les je'suites seront chasses de la France ne sera pas moins remai^quable que la fondation de notre université; et comme Ghai'lemagne , après avoii' délivre' l'Italie des Lombards , l'Allemagne des Hongrois , passe' deux fois en Espagne , et dompte' les Saxons , fonda l'université' de Paris , qui a e'te' , l'espace de huit cents ans , la plus florissante du monde en toutes les sciences et en tous les arts , et qui a servi de refuge aux lettres bannies de l'ItaKe , ane'anties en Grèce , en Egypte , en Afrique , de même Henri-le-Grand ayant chasse' les Espagnols par la force de ses armes et extermine les je'suites par votre arrêt, rendra à notre université' son ancienne splendeur et sa première gloire.
» Gonside'rez s'il vous plaît , messieurs ^ oii vous êtes venus ; vous avez de'clare' le duc de Mayenne et Ges adhe'rens crimhiels de lèse-majeste'. Vous leur avez arrache' la ville de Paris , qu'ils pensaient avoir assuje'tie pour jamais à leur domination. Ils ne regrettent au monde rien tant que de ne vous avoir point ôte' à tous la vie. Dieu a mis aujourd'hui en votre puissance d'achever de rompre pour toujours leurs pratiques et leurs intelligences ; ils penseront avoir perdu deux batailles lorsqu'ils sauront que tous les je'suites sont chasse's hors de France. Ne laissez point échapper une si belle occasion de délivrer ceux à qui les lettres ne servent, comme à Caracalh, que d'instrumens à mal faire. Chassez ces gens , qui n'ont point de pareils en toute sorte de méchancetés.
» Et quand leur avocat vous viendra louer la magnanimité et la clémence du roi , souvenez-vous , messieurs j que c'est ce roi si magnanime et si clément dont ils demandent tous les jours le sang dans leurs prières, et dont l'assassinat se projette dans leurs exe'crafoles conseils. Souvenez-vous que , dès leur fondateur Ignace, ils ont aide à faire perdre à ce roi une partie de la Navarre , et qu'ils travaillent aujourd'hui de toutes leurs forces à lui ôter la couronne de France , qu'ils désirent assuje'tir et unii' à celle d'Espagne comme ils ont fait le Portugal. »
Enfin, apostrophant le roi: « Sire, dit-il, c'est trop patienter, c'est trop endurer ces traîtres , ces assassins au milieu de votre royaume. Votre gloire est répandue jusque dans les empii^es de la terre les plus ëioigne's ; on ne parle que des victoires , que des conquêtes de votre majesté; le surnom de grand vous est acquis pour jamais, il est consacre à l'immortalité; vos faits d'armes admirables vous ont rempli les mams de palmes et ont mis vos ennemis sous vos pieds.
» Mais votre majesté n'est pas au monde pour elle seule ; considérez , s'il vous plaît, combien la gloire de votre nom serait affaibHe si la postérité lisait dans V histoire de votre règne que ^ faute d'avoir étouffé ces serpens , ou du inoins de les a^oir chassés hors de votre rojaunie , ils vous eussent enfin perdu , et après vous^ tous vos pauvres sujets.
» Si votre générosité ne vous permet pas de craindre pour votre personne , craignez au moins pour vos ser-
viteurs. Ils ont abandonne femmes, enfans, biens, maisons et commodités, pour suivre votre fortune. Les autres, demeures dans les grandes villes , se sont exposes aux cruaute's des Seize, pour vous en ouvrir les portes, et maintenant , sire, n'aurez-vous pas soin de votre vie pour conserver la leur, qui y est insëpa-
ralolement attachée? Votre majesté a encore assez
d'ennemis de'couverts à combattre en France , en Flandre, en Espagne; défendez vos côtes de ces assassins domestiques. Pourvu que vous les e'ioigniez, nous ne craignons point tout le reste. L^ Espagnol ne peut parvenir à notre servitude quau travers de votre sang; les jésuites , ses créatures , n'' auront jamais de repos en France qiùïls ne Valent répandu. Jusqu'ici nos soins ont empêche leurs parricides ; mais, sire, si on les laisse parmi nous, ils pourront toujours nous envoyer des meurtriers, qu'ils confesseront , qu'ils communieront comme Barrière ; et
nous, nous ne pourrons pas toujours veiller
» Les considérations contraires, que ceux qui n'appre'hendent point votre mort vous représentent^ sont des trahisons manifestes ; quand vous aurez mis votre vie en sùrete', et que vous aurez assure' le repos de tant de grandes villes, en exterminant le conseil pubhc, f[ue vos ennemis ont encore au milieu d'elles par le moyen des jésuites, alors, sire, on vous redoutera delà les monts ; alors on vous portera l'honneur et le respect dus au premier roi, qui a sur sa tcte la couromie de gloire et de lil^erte; au plus grand roi de
tous le§ peuples baptises. Mais tant qu'on se flattera de l'espérance de perdre votre majesté avec tous les vrais Français, par les menées, les artifices et les confessions des jésuites , on vous fera des indignités que jamais le roi de France n'a encore endurées.
» Vous êtes le fils aînë de la plus noble , de la plus auguste et de la plus ancienne maison qui soit sur la terre ; toute votre vie , sire , n'est qu'une suite de trophées, de triomphes, de lamiers et de victoires
et qui sont ces gens-ci, qui sont ces traîtres, qui sont ces bâtards de la France, qui veulent mettre dans l'esprit de votre majesté des craintes d'offenser l'étranger, afin que vous reteniez ces meurtriers qui entreprennent continuellement sur votre vie? Les rois de France ont accoutumé de donner la loi et non de la recevoir. Le grand Dieu des batailles, qui vous a conduit par la main jusqu'au lieu où vous êtes , vous réserve à des choses infiniment plus grandes ; mais , sire , ne méprisez pas les avertissemens qu'il vous donne; chassez , avec les assassins jésuites , tous ceux qui , bâtissant leur fortune sur votre tombeau , entreprennent de les retenir dans votre royaume. »
Il conclut ce véhément discours à ce qu'il plût à la cour, entérmant la requête de l'université, ordonner que tous les jésuites de France videraient le royaume , terres et pays de l'obéissance de sa majesté, et en sortiraient dans quinze jours après la signification qui en serait faite a chacun de leurs collèges ou maisons , en parlant à fun d'eux pour tous les autres. Autrement,
et à faute de ce faire , et où aucun d'eux serait trouvé en France après ledit temps , que sur-le-champ , et sans forme ni figure de procès, il serait condamné comme criminel de lèse-majesté au premier chef, et comme ayant entrepris sur la vie du roi.
Louis Dollé, avocat des curés de Paris, plaida après Arnauld. Il parla contre les jésuites avec autant de force et avec autant d'éloquence, mais avec plus de modération.
Il dit qu'ils n'étaient compris dans la hiérarchie ecclésiastique, ni comme séculiers ni comme réguliers ; qu'ils n'avaient été reçus en France qu'en forme de société ou de collège, et qu'aux conditions de ne rien entreprendre au préjudice des évêques et des curés y que, bien loin d'avoir observé ces conditions, ils s'étaient érigés en censeurs du clergé, en pasteurs universels, en surintendans de l'Eglise; qu'en vertu des privilèges que les papes leur avaient prodigalement accordés, et dont l'assemblée de Poissy leur défend de faire usage, ils s'étaient non-seulement mis au-dessus des curés, mais au-dessus des évêques, et qu'ils avaient troublé l'ordre hiérarchique de l'Église.
Il peignit avec les plus noires couleurs le zèle furieux qu'ils avaient fait éclater contre le roi pendant la ligue. « Oseriez-vous nier, dit-il en les apostrophant, oseriez-vous nier que quand le défunt roi Henri III était à Saint-Gloud en 1 589 , vous n'allassiez tous les jours à la tranchée distribuer de l'argent
et des vivres aux soldats, et les exhorter à persëve'rer dans la rébellion ? N'avez-vous pas ëtë contraints d'avouer qu'un prêtre de votre compagnie était le chef des Seize , et présidait dans l'assemble'e de ces sce'lërats ? »
Puis , passant de ce reproche à un autre encore plus grave , il les accusa d'être complices de Barrière, et le prouva ainsi : « Les jësuites, dit-il , avouent euxmêmes dans leurs apologies, que Varade, ayant ëcoutë cet assassin , qui lui demandait s'il devait tuer le roi^, jugea à son visage^ à son regard^ à sa parole ^ qu'il était aliéné cV esprit . . , ., et lui dit qiCil ne pouvait le conseiller^ parce qiû étant prêtre , il encourait la censure d^ irrégularité ^ s'' il lui donnait avis sur un tel sujet, ce qui P empêcherait de dire la messe ^ qu il voulait pourtant dire incontinent. O Dieul s'ëcrie Dollë, est-il possible qu'un prêtre, sur le point d'offrir un sacrifice de paix, ose dire qu'il ne lui est point permis de dissuader un parricide ! Hypocrites que vous êtes ! croiriez -- vous avoir viole le sabbat^ si vous aviez sauve la vie à un homme? Vos règles vous permettent d'exercer la médecine et la chirurgie , et vous vous faites une conscience d'arracher le couteau des mains de celui qui veut assassiner votre père?. . . . Mais votre propre excuse vous condamne , et ne fait que trop voir de quel côte vous penchez.
» Je sais bien, poursuivit-il en s'adressant aux juges^ qu'au pis aller, il n'y a que Varade seul de
piinissabie. Quoi donc ! laudra-t-il attendre , pour les chasser tous , qu'ils aient fait tuer autant de rois qu'ils sont de jésuites ? . . . . Mais , messieurs, ce n'est pas Varade seul qui a failli , c'est toute leur société qui a renouvelé, par la doctrine meurtrière qu'elle enseigne , l'exécrable politique du Vieux de la Montagne^ ce formidable prince des assassins. Il j en a peu d'entre eux qui n'aient eu part à ce complot infernal. Leurs sermons de ce temps-Ia et les souhaits que leiu- confrère Commolet faisait d'un Àod^ en sont une bonne preuve. J'ajoute^ qu'environ le temps que l'assassin devait faire son coup , le même Commolet encourageait les séditieux a ne point se relâcher, et qu'après leur avoir fait entendre , par des gestes trèssignificatifs , qu'il se tramait une chose qu'on ne pouvait leur découvrir, il les pria d'eu attendre l'exécution. »
Dollé parla ensuite des maux qu'avaient faits les jésuites par le moyen de la confession. « Il n'est point nécessaire , dit-il , de vous en alléguer des exemples 5 il n'y a point de bonnes maisons en France qui n'en puissent fournir. Je me contenterai d'en rapporter un tout récent et de notoriété pubhque.... Les jésuites de Fribourg voulurent persuader aux petits cantons catholiques de se séparer des petits cantons protestans , et de rompre leur Hgue , qui est le palladium des Suisses 5 mais trouvant les hommes trop fermes^ ils imitèrent le serpent qui tenta Eve. Ils s'adressèrent aux femmes, et leur conseillèrent de
8o HISTOIRE DES CONSPIRATIONS
refuser le devoir conjugal à leurs maris jusqu'à ce qu'ils "eussent promis de rompre l'alliance. Elles obéirent à leurs directeurs, et les maris, ayant su d'elles par qui elles avaient ëte' séduites , châtièrent les séducteurs selon leur mérite.
De leurs confessions, il revint à leur doctrine et conclut son plaidoyer en ces termes : « On nous a dit que les jésuites ont voulu faire assassiner le roi; non-seulement nous en avons des indices, mais le traître a confessé qui lui en avait donné le conseil. Et nous douterions, après cela, de ce que nous devons faire de ceux qui ont voulu nous couper la gorge à tous tant que nous sommes? Jamais^ messieurs, vous n'aurez une si belle occasion. Si vous ne les chassez du royaume, vous les y rétablissez. Nos premiers mouvemens sont pleins de vigueur et de courage, mais ils se ralentissent avec le temps ; nous ne l'avons que trop prouvé, car depuis trente ans que cette affaire est agitée, nous nous sommes endormis et nous n'avons pensé au mal que lorsqu'il s'est fait sentir.
» Les jésuites, qui connaissent notre faible, veulent traîner le jugement en longueur et gagner du temps, qui gagne tout en France.
» Ceux pour qui je parle n'ignorent point que leur profession leur défend de demander vengeance
des méchancetés de leurs adversaires. Mais,
messieurs , comme anciennement les pontifes de Rome étaient obligés de donner avis au sénat des
DES JÉSUITES. 8i
prodiges qui paraissaient, afin qu'il détournât, par des expiations , les malheurs qu'ils présageaient de même les demandeurs qui ont charge des choses sacrées, comme l'avaient autrefois ces pontifes, vous avertissent qu'il y a un grand prodige en cette ville et en plusieurs autres lieux de France; c'est que des hommes qui se disent religieux, enseignent à leurs écoliers qiûil est permis de tuer des rois. Cette doctrine est la plus monstrueuse qui fut jamais. Expiez donc , messieurs , le prodige selon votre prudence. »
Ces plaidoyers, devenus célèbres, irritèrent les jésuites à un tel point, qu'ils n'ontcessé, dans la suite, d'attaquer la mémoire de celui qui était l'auteur du plus violent^, et de poursuivre ses enfans, notamment le grand Arnauld et les deux respectables abbesses de Port-Royal.
Quant à Duret, l'avocat des jésuites, il craignit tellement l'animadversion publique, excitée par le discours d' Arnauld, que , sans attendre la fin des débats, il partit secrètement pour Tours.
Cet incident, favorable aux pères de la ruse, suspendit la décision du parlement^ qui n'osa pas rendre son arrêt sans avoir entendu la défense complète des accusés; mais Henri IV, qui n'ignorait pas que, pendant les désordres de la ligue, les jésuites s'étaient fait des créatures qui agissaient puissamment en leur faveur; Henri IV, qui savait d'un autre côté tout ce dont ils étaient capables, sentit que pour achever
de détruire la criminelle faction, il était urgent que justice fût faite et qu'on e'cartât de son royaume ceux qui notaient propres qu'à le troubler. Il adressa en conse'quence au parlement une de'pêche , par laquelle il lui enjoignait formeiiement de ne s'arrêter à aucunes considérations ni à aucuns moyens dilatoires, et de passer outre au jugement du procès. Cette pièce se trouve dcins Dubouîay (î).
La volonté du roi ainsi exprimée, les je'suites virent bien qu'ils n'avaient plus aucun moyen de l'ëiuder^ et ils se décidèrent à faire présenter leur défense par un certain père Barny, auquel ils donnèrent le titre de procureur des prêtres y régens et écoliers du collège de Clermont. Ce jésuite déclina les fms de non-recevoir; mais le parlement déclara qu'il serait passé outre au jugement. Malheureusement cette déclaration n'eut pas de suite , et les jésuites profitèrent de l'hésitation du parlement (2) pour renouer leurs trames et former de nouveaux projets contre la vie du roi. Nous allons bientôt en voir l'exécution. Ils abhorraient ce prince
(2) Cette hésitation encourut le blâme de plusieurs magistrats et membres du parlement. Augustin de Thou, qui le présidait alors , s'en plaignit en disant : « que laisser un tel procès en suspens, c'était laisser la vie du roi dans l'incertitude/ et qu'il aurait mieux Yalu assurer sur-le-champ les jours du monarque par un châtiment mémorable ; que quant à lui, comme il était déjà vieux , pour ne point mourir sans avoir
gënëreux* depuis son enfance, il était l'objet de leur haine. La lettre qu'il venait d'écrire au parlement, prouvait qu'il les connaissait bien. Leurs forfaits ne pouvaient tarder à être mis au grand jour. Ils se de'cidèrent à frapper un grand coup.
opiiié sur le fond , il était d'avis que tous les je'suites fussent chassés du royaume. »