‹ Histoire des conspirations des JesuitsChapitre 8 sur 26 · LIVRE IIK · texte numérisé non relu

LIVRE IIK

Négociations du saint-siége pour obtenir le rappel des je'suites en France. Réponse de Henri IV. —L'affaire n'allant pas assez vite au gié de la société , elle ourdit deux nouvelles conspirations , dont l'une coûte la vie au maréchal de Biron. Pièces à l'appui. Participation des jésuites clairement prouvée. — Ils se font présenter au roi. Bassesse et adulation. Henri IV garde auprès de lui les pères Ignace et Cotton. Intrigues et menaces. — Lettre du roi à M. de Beaumont , son ambassadeur en Angleterre. Entretien avec Sidly. Conseil assemblé pour débattre le rappel des jésuites. Paroles mémorables de Sully. Les jésuites rappelés a^c certaines restrictions. — Réclamations du général Aquaviva à ce sujet. Ses frères se montrent moins difficiles. Origine honteuse des confesseurs jésuites et de leur crédit sur l'esprit de nos rois. — Remontrances du parlement relativement au rappel des jésuites. Véritable réponse de Henri IV. Ils l'ont falsifiée. — Enregistrement de l'édit de rappel.

L'ignominie d'une expulsion aussi caractérisée et aussi infamante que celle dont le roi Henri IV avait frappe' la parricide socie'të , par son ëdit du 7 janvier 1695, après neuf assassinats qu'elle avait successivement inspires ou dirige's contre sa personne; les arrêts flëtrissans que le parlement de Paris avait prononces contre les Guignard, les Gue'ret et tant d'au-

i38 HISTOIRE DES CONSPIRATIONS

très jésuites assassins 5 les revers , les disgrâces et les bannissemens qu'elle avait déjà subis en différentes villes de l'Europe, et Iftrtout en Angleterre et en Flandre , 011 elle avait pareillement dirige les attentats commis sur la reine Elisabeth et sur les deux princes d'Orange; tous ces forfaits, dont la société' avait ëte' solennellement convaincue, ne l'avait pas changée ni humihëe, car, dans le temps qu'elle ourdissait les onze nouvelles conspirations que nous avons rapportées dans le livre pre'ce'dent, elle méditait et solhcitait son rappel en France.

On doit se ressouvenir qu'elle avait trouvé le moyen , malgré l'arrêt d'expulsion , de se maintenir dans le ressort des parlemens de Bordeaux et de Toulouse. Les jésuites, ainsi cantonnés dans la Guy|nne et dans le Haut- Languedoc , entretenaient des intelligences avec les autres partisans du royaume ; ils priaient, sollicitaient, et recherchaient la protection de tous ceux qui pouvaient les servir. Ils avaient pour eux les légats , et, par dessus tout, la cour de Rome, qui^ les voyant toujours prêts à répandre et à soutenir ses prétentions exhorbitantes, prenait chaudement leurs intérêts. Une négociation au sujet de leur rappel fut entamée par le pape au moyen du cardinal d'Ossat , ambassadeur du roi auprès du saint père.

Henri IV répondit aux sollicitations de la cour de Rome par une lettre du 1 7 août [ SgS , où l'on voit que, malgré le désir qu'avait ce prince de vivre en bonne intelUgence avec le saint-siége^ il lui était diffi-

DES JÉSUITES. i39

cile de mettre pcHir condition à son amitié le rappel des jésuites, qui ne cessaient de le mécontenter. On en jugera par le passage qui suit : « Ces gens se montrent encore si passionnes et si entreprenans qu'ils sont insupportables; ils continueront h séduire mes sujets , à faire leurs mene'es , non tant pour vaincre et convertir ceux de contraire religion, que poiu' prendre pied et autorité' en mon ëtat, s'enrichir et s'accroître aux dépens d'un chacun. »

Dans l'instruction que ce prince donna au mois de janvier suivant (iSgg), à M. Brulart de Sillery, envoyé extraordinaire à Rome , il achève de peindre ces pères au naturel. « Sous le pre'texte de religion, y est-il dit, les jésuites troublent' le repos de l'Etat en s'entremêlant dans les affaires publiques , ce qui les a rendus si odieux, avec la convoitise qu'ils ont démontre' avoir de s'accroître et de s'enrichir, et les attentats qm ont été faits contre ma personne à leur instigation , que si j'eusse secondé la volonté de mes sujets contre eux et les arrêts du parlement qui s'en sont suivis , ils eussent encore été traités plus rigoureusement qu'ils ne l'ont été. »

Toutes ces raisons attestent sufîisamment que le roi était alors bien loin de se rendre aux sollicitations de la cour de Rome en faveur des jésuites. Quoique cet excellent prince ait expUqué, comme nous allons le voir , les motifs qui le déterminèrent plus tard à consentir à leur rappel, néanmoins la postérité aura de la peine à trouver dans ce changement de- résolu-

i4o HISTOIRE DES CONSPIRATIONS

tion im intérêt bien entendu pour l'ëtat et pour sa personne.

Pendant que les pourparlers avaient lieu entre le pape et l'ambassadeur du roi à Rome , les je'suites , soit qu'ils de's espéras sent du succès des négociations entamées en leur faveur, soit qu'ils jugeassent que Henri IV, lors même qu'il les rappellerait , ne les rétablirait pas dans la plénitude de leurs privilèges , machinèrent encore contre lui deux nouvelles conspirations , dont une coûta la vie à un maréchal de France.

Il s'en falkit peu que la première ne réussît. C'était un ex-jésuite, nommé Langlois, qui l'avait préparée de longue main. Elle avait pour but de tuer le roi , ainsi qu'il résulte des pièces du procès. Le jésuite fut arrêté à Paris , jugé et exécuté conformément à l'arrêt du parlement que nous allons citer, à la date de 1 699.

« Veu par la Cour, la grand' chambre et tournelle assemblées, le procès criminel fait de l'ordonnance, et par l'un des conseillers d'icelle , à la requête du procureur général du roi , demandeur en crime de lèze-majesté , à rencontre de Nicolas Langlois, dit Arsène, se disant frère lai aux capucins Saint-Michel en Lorraine (i), natif de Toul , prisonnier en la conciergerie du Palais , pour être parti de ce pays et venu en ce royaume en habit déguisé pour attenter à la vie du roi. Interrogatoire et confession dudit Langlois ; conclusions

(1) Il résulte des autres pièces de la procédure que c'était un ex-j^Liite , comme nous favons déjà dit.

DES JÉSUITES. i4i

du procureur général du roi ; ouï et interroge ledit prisonnier en ladite cour, sur les cas contenus auxdits procès, et tout considère; dit a e'té que ladite coLu:" a déclare' et déclare ledit Langlois atteint et convaincu des cas a lui imputés , pour réparation desquels l'a condamné et condamne à avoir les bras et cuisses, tant haut que bas , et les reins rompus , sur un échafaud qui sera pour cet effet dressé en place de Grève. Ce fait, son corps mis et attaché sur une roue proche ledit échafaud , le visage tourné vers le ciel , pour Vj demeurer tant qu'il plaira à Dieu l'y laisser vivre , et le corps mort mis sur une autre roue hors la porte Saint- Martin ; tous ses biens acquis et confisqués au roi. Ordonne ladite cour, avant ladite exécution , que ledit Langlois aura la question pour répondre sur aucuns faits résultans dudit procès. Signé de Harlay et Briconnet. Prononcé et exécuté le 5 avril iSgg. »

Les jésuites , réunis à quelques ligueurs endurcis , furent encordes priîicipaux instigateurs et complices de la seconde conspiration , qui est celle du maréchal de Biron. Ils étaient tous dévoués au duc de Savoie, avec lequel Biron était d'accord. Nous allons rapporter,, d'après M. de Thou , les principaux détails de cette affaire ; nous établirons ensuite la part que les jésuites y ont prise.

))Le roi , dit M. de Thou , après avoir apaisé les troubles de Guyenne, revint à Fontainebleau dans la résolution de s'assurer de la personne du maréchal de Bi on. Dès le mois de mars , et avant que le roi partît

i42 HISTOIRE DES CONSPIRA.TIONS

poui' Poitiers , Jacques Lafin , qui d'abord avait e'të le confident , ou pour mieux dire l'auteur des projets du maréchal , s'e'tait aperçu qu'il commençait à se deTier de lui , et que le baron "de Lux avait toute sa confiance ; il en fut si pique, qu'il se rendit à l'instant secrètement à la cour, se déclara l'accusateur du maréchal, et déposa, entre les mains de M. le chancelier, toutes les preuves qu'il avait de sa conjuration, e'crites de sa propre main. Le roi ne pouvait se décider à agir de rigueur envers un homme qui avait rendu de si grands services à sa personne et à tout le royaume. Il voulut lui donner le temps de se reconnaître. Tout cela n'ayant pas ébranle le maréchal , le roi , sur ce qu'on lui dit qu'il y avait des preuves de reste pour le convaincre du crime de lèse-majesté , donna ordre de l'arrêter, amsi que le comte d'Auvergne. Il fut résolu que l'on mènerait ces prisonniers à Paris , qu'on les mettrait à la Bastille, et qu'on instruirait leur procès en la manière ordinaire. *

))Le roi envoja donc au parlement des lettres-patentes par lesquelles il lui donnait plein pouvoir de connaître de la conjuration de Biron , et de procéder contre sa personne suivant toute la rigueur des lois. En même temps , par d'autres lettres particulières , adressées au premier président dé Harlaj^ au président Potier^ et à deux conseillers , qui étaient La- Jleurs et de Turin ^ sa majesté leur ordonnait d'inteiTOger l'accusé et d'informer plus amplement contre iid. Conformément à ces ordres , ils se rendirent à la

Bastille le 18 juin. On interrogea le maréchal sur ses intelligences avec le duc de Savoie , et sur les personnes qu'il avait envoye'es vers ce prince. D'abord il nia fortement tout cela. On lui produisit ensuite plusieurs lettres écrites de sa main , tant au roi qu'à d'autres particuliers , afin qu'en les comparant avec les mémoires qu'il avait donne's à Lafm , pour être remis au duc de Savoie , il ne ])ut pas nier qu'ils ne fussent de lui. Après qu'il eut reconnu ces lettres pour être de son écriture , on lui pre'senta quatre feuilles entières l'une après l'autre. Lorsqu'il vit la première, il avoua qu'elle était de lui; mais dès qu'on lui montra la seconde , l'espérance qu'il avait eue que tous ces e'crits avaient e'te' supprime's s' évanouit ; il commença à changer de couleur et à pâlir, et il nia hardiment qu'elle fût de sa main.

»0n forma des preuves et l'on ouït des témoins; voici à quoi se réduisait les dépositions de Lalin et de Renazë , son secrétaire : qu'il y avait trois ans que Biron e'tant aile' àBruxelleS;, avec Pompone de Çellièvre et Nicolas Brulard de Sillery, pour .jurer la paix , un certain Picote, d'Orle'ans , grand Hgueur, banni du royaume avec beaucoup d'autres factieux , était venu le trouver et lui avait tenu quelques propos sur le renouvellement de la Ugiie en France , pour la défense de la religion cathohque , ajoutant que l'Espagne était disposée à la soutenir de tout son pouvoir ; que le maréchal s'était pour lors excusé de prêter l'oreîlle à ces propositions , mais si faiblement

i44 HISTOIRE DES CONSPIRATIONS

qu'on voyait bien qu'elles ne lui avaient point cldpla; queBiron, depuis son retour, avait toujours etë en relations avec Picote , par le moyen du baron de Lux ; que, lorsque Picote revenait de négocier avec don Ferdinand de Velasco, conne'table deCastille et vice-roi de Milan, ou avec le duc de Savoie , c'était un nomme Lafarge , domestique du baron , qui le conduisait pour entrer chez le maréchal et pour en sortir ; que leurs entrevues se faisaient tantôt à Dijon , tantôt au Pontde-Vaux et quelquefois à Mâcon, afin d'être tenues plus secrètes ; qu'enfin Biron , voulant terminer cette affaire d'une manière soHde , avait donné deux mille ëcus d'or a Picote , et l'avait envoyé* en Espagne avec ordre de solliciter le roi Philippe III de prendre sous sa protection la religion catholique , qui était dans un ïrès-grand péril en France , par le penchant furieux que le roi avait toujours de favoriser les protestans ; qu'il avait ouï dire au roi (Henri IV) que son dessein était de prendre quelque relâche pendant trois ans , d'amasser cependant beaucoup d'argent , et de faire tous les préparatifs nécessaires pour attaquer ensuite à l'improviste , suivant l'usage des protestans , tous les états de l'Espagne à la fois , la Franche-Comté , les Pays-Bas, l'Italie et l'Espagne même ; que sa majesté cathohque avait grand intérêt à le prévenir 5 que tels étaient les ordres dont le maréchal avait chargé Picoté ; qu'à l'égard des lettres qui lui venaient de Savoie , de Milan et de l'Espagne , il se servait du ministère d'un bourgeois de Dôle , en Franche-Comté , appelé Bibu , le-

quel avait ëtë autrefois son prisonnier ; que Lafm , qui avait eu part à toute cette intrigue , avait communique' à Biron, douze jours avant que le duc de Savoie arrivât a la cour, des lettres de créance qu'il avait reçues de ce prince dès les fêtes de Pâques , par un cavalier breton , et qu'en conse'quence il Iwi avait parlé de deux choses, savoir, de son mariage et du voyage de Picoté en Espagne.

» Lafui, qui connaissait l'humeur emportée du maréchal, et qui savait qu'il péchait bien plus par colère que par, malice, lui rapportait à tous momens, mais toujours d'une manière maligne , les entretiens que le duc de Savoie avait avec le roi, afin d'ébranler peu à peu la fidélité de ce seigneur, aussi féroce qu'ambitieux. Il lui faisait entendre que le roi pensait et parlait fort mal de lui; qu'il disait : Biron n'est qu'un fanfaron. Tout cela fit une telle impression sur l'esprit de cet homme violent , qu'il se laissa aveugler jusqu'au point de prêter l'oreille aux promesses trompeuses îiont on le leurrait, et de s'engager à l'instigation de Lafin dans un complot détestable.

» Les juges ayant interpelé Lafin de répondre sur le dessein formé de se saisir de la personne du roi ou de le faire périr, il répondit que Kenazé étant de retour de Savoie , et ayant rendu compte au maréchal de ce qu'il avait négocié avec le duc, il était entré pai* hasara d.ins le temps que Biron chargeait ce même Renazé de porter des ordres secrets au gouverneur du fort Sainte-Catherine 5 qu'il lui mandait de pointer

i46 HISTOIRE DES CONSPIRATIONS

son canon tout prêt pour, lorsque le roi irait reconnaître la place, ce qui devait arriver bientôt, tirer à coup sûr sur ce prince, et ne pas le manquer; que pour lui, ayant marque avoir horreur de ce dessein, Biron lui avait dit sur-le-champ : C'est ainsi qu'il faut en user avec un homme qui en veut à ma vie et à celle de Lafin , et qui prend des mesures pour nous faire pe'rir l'un et l'autre ; mais silence , agissons et ne parlons point; qu'il s'était encore trouve chez le mare'chal dans le temps que le baron de Lux vint annoncer à Biron qu'on avait pris un jeune gentilhomme savoyard nommé Savignac , qui était blesse' mortellement, et qui avait dit qu'ils étaient huit qui avaient fait serment de tuer le roi, et que le seul regret qu'il avait en mourant était de n'avoir pu exécuter sa promesse , mais qu'il espérait que quelqu'un de ses compagnons serait plus heureux; il ajoutait qu'étant allé depuis en Savoie, et ayant parlé de cela au duc , il avait protesté qu'il n'avait jamais donné d'ordre pareil ni à Savignac ni à aucun autre , mais qu'il ne doutait pas que beaucoup d'autres , qui voyaient tout ce que le roi faisait contre lui , n'entreprissent la même chose.

» Lahn ajouta qu'on avait averti le gouverneur du fort Sainte-Catherine d'un certain jour auquel le roi devait aller reconnaître la place avec Biron , afin qu'il tînt des fauconneaux braqués tout prêts dans un certain endroit qu'on lui marqua pour tirer sur ce prince 5 qu'il ne serait pas difficile de le distinguer de sa suite, parce que Biron , habillé d'une certaine couleur, mai'-

DES JÉSUITES. i47

cherait immëdiatement devant lui ; que Renazë avait déjà apporte plusieurs fois des lettres à Biron et au baron de Lux, par lesquelles on leur mandait de se saisir de la personne du roi , le plus tôt qu'il serait possible, soit à la chasse, soit ailleurs , et de l'envoyer en Espagne sous bonne garde, sans quoi ils pouvaient compter que leur perte etail certaine et peu e'ioigne'e. )>Pvenazé, domestique de Lafni , et le confident de tous ses secrets , ajoutait qu'on avait conseillé au gouverneur du fort Sainte-Catherine de cacher, dans un certain endroit du fossé qu'on lui marqua , sept ou huit bons tireurs armés d'arquebuses , afin que quand le roi, qu'on leur avait désigné, comme on a dit, viendrait à passer près d'eux , ils sortissent de leur embuscade et fissent leur décharge sur lui; et il assurait que c'était lui-même qui avait été envoyé pour porter cet ordre au gouverneur. Voilà en précis tout ce qui se disait contre Taccusé.

))En conséquence, le sieur de Montigny ayant posté des troupes depuis la Bastille jusqu'au Palais, l'accusé fut contait au parlement, oii toutes les chambres étaient assemblées , ayant le chancelier à leur tête , par lequel ayant été interrogé, il nia généralement toutes les accusations dont il n'y avait point de preuves par écrit, surtout qu'il eût jamais pensé à attenter à la personne du roi; et, à l'égard de ce qui était écrit, il dit que le roi lui avait pardonné. Le lendemain , on alla aux opinions , et le maréchal fut unanimement atteint et convaincu du crime de lèse-majesté, et, comme tel,

i48 HISTOIRE DES CONSPIRATIONS

condamné à avoir la tête tranchée en place de Grève , ses biens confisqués , et sa qualité de duc et de pair éteinte. Il y eut des juges qui opinèrent aussi contre Lafin, l'auteur et l'instigateur de toute cette horrible intrigue, comme il paraissait évidemment par son propre témoignage; mais cet avis fut rejeté. L'arrêl ayant été dressé , le roi , qui était allé à Saint-Germain pendant l'instruction du procès , le réforma , et ordonna que le coupable ne serait point exécuté en place de Grève, comme porta t l'arrêt^ mais dans la cour de la Bastille , de peur que le concours du peuple , qui est toujours grand à ces sortes de spectacle, ne causât quelque trouble dans Paris ; ce qui fut exécuté. »

Voici ce que le roi en écrivait à M. de Vicq , gouverneur de Calais :

"Monsieur, enfui le duc de Biron a été condamné à mort par arrêt de ma cour du parlement ; mais , usant en son endroit de ma clémence accoutumée, autant que la sûreté de mon royaume et la grandeur de son crime me l'ont permis , j'ai voulu , pour retrancher quelque chose de son innocence, que ledit arrêt ait été exécuté dans l'enclos du palais de la Bastille de ma ville de Paris, où il était prisonnier, de façon que cejourd'hui il a eu la tête tranchée , en présence de ceux que madite cour du parlement y a commis pour cet effet , et non en la place de Grève, comme il est porté par ledit arrêt dont je vous envoie copie, afin que vous le fassiez entendre à ceux de vos serviteurs que vous verrez être à propos. J'ai regret que ledit

duc se soit tant oublie que de mériter le châtiment ; mais je devais cet exemple au public , à la sùretë de ma personne, et la conservation de cet e'tat et de ma poste'ritëj et sur ce, je prierai Dieu qu'il vous ait, monsieur, en sa sainte garde. Ecrit de Saint-Germaiii-en- Laye, le dernier jour de juillet 1602. Signé Hbtsry^ et plus bas , Potier. »

Nous avons dit queles je'suites étaient complices de la conspiration de Biron ; en voici la preuve. On trouve, parmi les pièces du procès , au dossier de la déposition . du baron de Lux contre le maréchal , le passage suivant : « Fut envoyé par le roi d'Espagne vers le duc » de Biron le nommé père Alexandre , jésuite espa- » gnol, conduit par Lafarge, qui se trouva à Paris, et » lui rapporta que le conseil de conscience , en Es- » pagne , avait trouvé que , sans offenser Dieu , on se » pourrait résoudre d'accepter l'offre du duc de Bouil- » Ion, de servir à une si sainte cause contre un roi du- » quel il disait tous les mauvais propos qui se peuvent » dire. »

L'offre du duc de Bouillon était d'entretenir la guerre dans les Pays-Bas, moyennant 5 00, 000 écus. Le roi d'Espagne avait du scrupule d'accepter son oifre , et c'est ce scrupule que les jésuites venaient lever au nom du conseil de conscience.

Veut-on une autre preuve de la complicité des jésuites dans celte affaire ? la lettre suivante prouvera leurs intelligences avec Biron ; elle est adressée au roi par un sieur Duvair, et datée d'Aix.

i5o HISTOIRE DES CONSPIRATIONS

« S'ixe , depuis la réception de celle qu'il vous a plu m'ecrire du 1 7 juillet , le sieur Delamarre , qui est a M. de Sillery, m'écrivit d'Avignon que le sieur Prévost , qui faisait les affaires de M. le maréchal de Biron , avait ëtë vu le jour de sa lettre , tout botte , dans le coile'ge des jésuites de ladite ville. Ores que je n'eusse aucun avis qu'il y eust quelques soupçons sur lui , toutefois sa cjualitè et le lieu oh on disait lavoir vu me fit croire qu'il eût ëtë à propos , avant qu'il passât outre, d'avoir l'intention de votre maj este , et pour ce , j'ëcrivis au capitaine Boyer , afin que , s'il passait à Marseille , il l'y retînt , et fît le semblable à tous les officiers des lieux où il devait passer, et envoyer même des hommes aux endroits où je croyais qu'il pouvait prendre son chemin. Toutefois on n'en a point eu de nouvelles , ce qui me fait croire qu'il aura pris le chemin du Languedoc , ou passe ici par des traverses. Attendant autre sujet digne de vous être ëcrit, je prierai Dieu de tout mon cœur, sire ^ qu'il conserve votre majesté en sa sainte garde. D'Aix, ce 4 août 1602(1).»

Les jésuites avaient, d'ailleurs, un intérêt direct à la réussite de cette conspiration. Leur but était d'exciter des troubles dans le royaume , de soulever l'armée pour exposer le prince aux excès des guerres civiles, et même de l'y faire périr, s'il était possible;

(1) Au dos est écrit : Au roi. — Copié sur l'original mauuscrit de Godefroy.

DES JÉSUITES. i5r

à défaut, de l'obliger, par la crainte, à les rétablir dans le royaume.

Ainsi, re'tablis ou chasses, en faveur ou en disgrâce, les je'suites conspiraient toujours; les ne'gociations relatives à leur rappel traînant en longueur, ils jugèrent qu'une entrevue avec le roi avancerait de beaucoup leurs affaires. Ils ne se trompaient pas. Elle eut lieu au commencement du mois de mars i6o3, et voici de quelle manière : Le roi , allant à Metz , passa par Verdun, où les je'suites avaient conserve' un collège ; ces pères allèrent se jeter à ses pieds, et le supplièrent d'exempter leur maison de l'arrêt qui bannissait leur socie'të du royaume. Henri répondit qu'il s'occuperait de cette demande. La Varenne (t), qui travaillait fortement à les rappeler , et qui avait ménage cette entrevue, leur inspira aussitôt l'idëé d'envoyer au roi une deputation solennelle pour engager ce prince à les re'inte'grer en France. Ignace Armand , leur provincial , Chatelier, Brossard et de La Tour , jésuites , ' furent incontinent depute's pour haranguer le roi à Metz , oii il venait de se rendre. Le duc d'Épernon , MM. de Villeroy, de Gesvres et La Varenne, tous quatre chauds partisans de la so-

(i) C'était leur plus puissant protecteur; il était contrôleur des postes. Des plus bas offices de la maison du roi , il s'était élevé jusque dans le cabinet «par ses complaisances, dit Mézeray , et par des ministères de voluptés , qui sont les plus agréables œuyres des grands, w

ciëte , arrangèrent si bien les choses qu'il ne se trouva auprès dû roi personne qui fût dëfavouable aux jésuites. Le père Ignace prononça sa harangue à genoux ; elle se terminait ainsi : <( Oubliez , sire , oubliez ce qu'un petit nombre de nos pères a dit, ou fait de mal par un zèle mal entendu; si quelques membres ont péchë , est-il juste que le corps, qui ne l'a point approuve, en porte la peine ? Quand nous implorons votre miséricorde, sire, nous n'avons d'autres vues que le bien de votre service et la gloire de Dieu , etc.»

Lorsque le père Ignace eut fini son discours , le roi lui répondit « qu'il n'avait fait qu'approuver l'arrêt de son parlement , qui n'avait ëte' rendu qu'après de longues dëlibërations . »

Il reçut ensuite le discours manuscrit du provincial , et l'ayant mis entre les mains de M. de Villeroj, il leur dit « qu'ils pouvaientbien espërer du succès de leur requête ; que l'affaire ëtait entre les mains du pape , sans lequel il ne déciderait rien 5 enfin qu'il y penserait tout de bon lorsqu'il serait de retour à «Paris. » Après qu'ils eurent remercie le roi , ils le prièrent de trouver bon que trois de leurs provinciaux et trois autres de leurs pères l'accompagnassent ; mais Henri IV leur dit que c'ëtait assez du père Ignace et du père Gotton. On verra quelle fut la fortune de ce dernier , qui , lors du rappel, devint confesseur du roi, et vit même augmenter son influence après la mort de ce prince.

Henri, dès ce moment», se trouva entoure d'intrigues et de séductions , qui toutes avaient pour but

DES JÉSUITES. i53

d'obtenir le rappel de l'infâme société'. Les menaces même lurent employées ; les alarmes que lui causaient les continuelles menées de ces perfides le jetèrent dans de grandes perplexités. Il avait d'ailleurs tout lieu de craindi'e depuis les diîlërens attentats qu'ils avaient diriges contre sa vie. Ce fut dans cette situation difiielle qu'il imagina de les gagner en les comblant de grâces ; mais , comme nous l'avons déjà dit , la terreur dç leurs poignards et d'autres raisons de politique le de'terminèrent seulement à ce rappel : c'est ce que prouve assez la -lettre suivante qu'il écrivait à M. de Beaumont , son ambassadeur en Angleterre , à la date du i5 août i6o3.

«C'est, disait ce prince, la cause principale qui m'a empêché de traiter à la rigueur les jésuites , pour être un corps et un ordre qui est aujourd'hui puissant dans la chrétienté , étant composée de plusieurs personnes d'entendement et de doctrine , lesquelles ont acquis une grande créance et puissance envers les catholiques , si ,• qu'en les persécutant et désespérant de la conservation en mon royaume, c'était bander directement contre moi plusieurs esprits superstitieux, mal contens, un. grand nombre de catlioliques , et leur donner quelque prétexte de se raUier ensemble et exécuter de nouveaux troubles en mon royaume , et même prêter foreille aux eniiemis de la prospéiité et tranquillité d'icelui, tant étrangers qu'autres. J'ai considéré aussi qu'en laissant quelque espérance auxdits jésuites d'être rappelés et réunis en mondil

i54 HISTOIRE DES CONSPIRATIONS

royaume, je les divertirais et empêcherais de se donner aux ambitieuses volontés du roi d'Espagne , en quoi j'ai reconnu ne m'être me'comptë , car plusieurs d'iceux ont cherche' ma bienveillance , faveur et protection, avec des déclarations et protestations de toutes affections , obéissance et fidélité , telles, et si expresses, que j'ai reconnu pouvoir en retirer du service et contentement en plusieurs occasions, tant pour moi que pour mes bons voisins et amis contre lesquels les Espagnols ont souvent employé ceux dudit ordre. (C'est précisément dans ce temps qtie les jésuites , Garnet , Oldecorne , Gérard et autres conduisaient la conspiration des poudres en Angleterre). Or , ayant gagné ce point sur eux , j'ai désii^é réformer et régler en mon royaume leur puissance et fonctions , afin d'en être servi et obéi à l'avenir sans ombrage , ni leur laisser la faculté de me desservir , et c'est ce à quoi je veux maintenant pourvoir par un bon règlement , lequel étant bien observé , ils ne pourront , quand ils voudront , servir le roi d'Espagne , ni même le pape , à mon préjudice ; et auquel règlement j'agsujettirai aussi bien ceux qui sont demeurés dedans rétendue du ressort de Toulouse et de Bordeaux que les autres, que je rétablirai où ils ont été chassés. » Henri IV charge ensuite son ambassadeur de rassurer le roi d'Angleterre sur les alarmes que les protestans pourraient avoir au sujet de ce rappel.

« Tant sans faut, dit-il, que mes sujets de lareHgion prétendue réformée aient sujet d'entrer en alarmes

DES JESUITES i55

de leur re'tablissement. Qu'e'tant leur autorité, et puissance rëgle'e et retranchée comme elle le sera , ils auront moins de moyens de leur nuire, et comme ils seront tenus de court et en devoir , ils n'auront pouvoir de les combattre qu'à force de bonnes mœurs et de doctrine en bien instruisant la jeunesse ; chose que vous ferez entendre au roi mon frère. »

Ce fut aussi à l'occasion de ce rappel ((ui devait lui être si funeste, et auquel s'opposait le vertueux SuUj, que le roi , dans un entretien qu'il eut avec ce fidèle serviteur , laissa échapper ces paroles remarquables : « Ces gens, lui dit-il , en parlant des je'suites , ces gens ont des intelligences et des correspondances par-^ tout et une grande dextérité à disposer les esprits selon qu'il leur plaît. L'appréhension continuelle où je serai d'être empoisonné ou assassiné me rench^a la vie insupportable , et f aimerais mieux être déjà mort que de vivre dans une telle inquiétude ; car je suis de l'opinion de Gësar, que la plus douce mort est celle qui est la plus imprévue et la moins attendue. »•

Cependant , sur le bruit que Jacques , roi d'Angletefte , eut que plusieurs membres du conseil du roi travaillaient au rétablissement de la société, il chargea Sully de dire de sa part au prince de ne point lui demander gTacé pour aucun des jésuites qui serait trouvé travesti sur des vaisseaux anglais , ou qui enfreindrait les lois de son royaume : <( D'autant , disait-il , que je les répute tous, attendu leurs vœu*k et maximes générales , non-seule-

i56 HISTOIRE DES CONSPIRATIONS

ment pour ennemis de ma personne particulière , de ma religion et de mes Etats, mais aussi de toutes autres personnes et domination ; qui ne veulent entièrement de-pendre que de Rome et d'Espagne ; jugeant à cette occasion que le roi mon frère a très-prudemment fait de les avoir expulses et fait bannir de ses Etats , auxquels il ne les saurait rétablir sans péril de sa personne et alte'ration de la bienséance de ses peuples , cette obéissance aveugle qu'ils professent de rendre à un homme mortel étant très-irréligieuse et pernicieuse : sur toutes lesquelles choses je m'étends exprès , et vous prie de lui dire de ma part, d'autant que j'ai eu avis de France qu'il en sera encore plus à l'avenir sollicité et' importuné par aucun des siens qui ont du crédit et faveur auprès de lui , de les rétablir , voir même approcher de sa personne , sans se soucier que deviendront les affaires pubUques, moyennant que les leurs particuHères en tirent avantage. » - Malgré ces avis , La Varenne , qui , par le rétablissement des jésuites J espérait avancer ses enfans aux plus hautes dignités de l'église et même au cardinalat, commença à présenter ces pieux intrigans au roi. Bientôt ils se glissèrent à la cour et s'approchèrent même^e la personne du monarque, entre autres les pères Ignace , Maïus , Cotton , Armand et Alexandre. Dans la suite, Henri IV commanda à M. le connétable d'assembler chez lui MM. de Bellièvre, de Sullj , de Château-Neuf , de Pont-Carré , de Villéroy , de Mesle , le président de Thou , Calignon , Jéammi , de Sillerj^

DES JESUITES. i5^

tle Vie et de Caumartin , « pour entendre de la bouche de La Varenne les requêtes, offres et propositions qui lui avaient ëtë faites au nom de la société' des jésuites, touchant leur rétablissement en France , afin de les examiner , délibérer sur le tout , et lui rapporter les <wis du conseil. » 11 ne fut rien dëlD3ëre pour le moment, à cause d'une contestation qui s'ëleva entre MM. de Villeroy et de Sully; et, pour prévenir de pareils débats, M. le connétable fut d'avis de ne rien conclure qu'en pre'sence de sa majesté'. Cependant M. 'de Thou ajouta que pour l'exempter de tout bkime, il serait bon de renvoyer toutes les requêtes et offres des je'suites au parlement. Le lendemain ^ Sully alla voir le roi , et, après lui avoir fait le détail de tout ce qui s'était passe dans le conseil , il fit ressouvenir sa majesté de ce que le roi d'Angleterre lui avait mande par lui ( comme une prophétie dont il i^oyait F accomplissement prochain) ^ et la pria de le dispenser d'entrer dans cette affaire. Le roi voulut en savoir la raison , et lui ordonna de lui dire au vrai ce qu'il pensait du re'tablissement de cette société'. Sully, en obe'issant à cet ordre : « Je crains, sire, dit-il, i° que des esprits accoutumes a de'sirer et a procurer en toutes manières et par toutes les voies la grandeur et la prospérité d'Espagne et de la maison d'Autriche , et de voir leur domination s'e'tendre sur tous les autres potentats de la chrétienté, ne puissent se départir d'un dessein qui semble ne pouvoir subsister que par la perte de votre personne et la destiuction de la monarchie

i58 HISTOIRE DES CONSPIRATIONS

française , comme étant le seul obstacle qu'ils puissent trouver j

2*. »Que ces agens, qui non-seulement sont habiles, mais pleins de ruses et d'artifices , étant une fois mis en liberté' , n'excitent des aigreurs , des haines , des animositës contre vos sujets de difFërentes religions', par leurs conversations , prédications et confessions ;

3*^. » Qu'ils ne gagnent tellement votre oreille et votre cœur , qu'ils ne prennent une puissance d'éloigner ou d'approcher de votre personne et de l'administration de vos affaires tous ceux que bon leur semblera ;

4°. » Que l'obéissance aveugle qu'ils ont vouée au pape et à leur général leur ôtant la disposition d'euxmêmes , l'on ne puisse avec raison ajouter foi à leur serment et à leurs promesses 5

5^. » Qu'ils ne vous jettent enfin dans une guerre civile contre ceux de la religion , et que par-là ils n'alFaiblissent votre Etat en vous privant de bons et valeureux capitaines ;

6^. » Que la grande familiarité à laquelle ils parviendront infailliblement , soit auprès de votre personne ou celles de vos principaux ministres , officiers et serviteurs, ne leur donne l'occasion d'introduire quelques mauvais esprits dispos à donner le boucpn ou quelqu'autre malheureux coup. »

Le lendemain, 1^^ septembre i6o3, le conseil, composé des personnes ci-dessus nommées, fut en faveur du rétablissement des jésuites , et le roi leur accorda un édit qui les confirmait dans les maisons

il'où ils n'avaient point ëtë chasses , et les re'tablissait dans celles de Lyon, Dijon, etc. Les conditions qu'il mitàftleur rétablissement font assez connaître combien il se de'fiait de leur fide'litë ; on les trouve dans les lettres -patentes de leur rappel , datées de Rouen , au mois de septembre i6o5. Le roi y dit que c'est à la prière du pape , pour la singulière affection qu'il lui porte, qu'il les rétablit aux charges toutefois et conditions suivantes que nous avons analyse'es , le lecteur pouvant les trouver en entier dans une foule de recueils .

1°. Elles affectent aux jésuites les villes de Lyon , Dijon, Toulouse , Auch, A gen, Rodez, Bordeaux, Périgiieux , Limoges , Tournon , le Puy , Aubenas , Béziers et La Flèche , et les obligent à ne faire aucune résidence dans les autres villes sans la permission du roi , sous peine d'être privés du bénéfice desdites lettres .

2^. A n'admettre aucun jésuite étranger dans lesdites maisons sans la permission du roi.

5**. A avoir un d'entre eux auprès du roi pour répondre au besoin des actions des autres (i).

(i) La précaution prise par Henri IV de faire demeurer un jésuite auprès de sa personne, comme un otage qui lui répondrait de la fidélité de tout le corps, est devenue un des fondemens les plus assurés du crédit de ces pères. On a bien reconnu là TefTet de leur dextérité à manier les esprits» L*abus que les jésuites ont fait depuis d'une circonstance si favorable à leurs prétentions ambitieuses, a forcé Tuniversité de Paris de leur en rappeler Porigine en termes fort

i6o HISTOIRE DES CONSPIRATIONS

4°. A faire serment devant les officiers des lieux, de ne rien faire ni entreprendre contre le service du roi , la paix publique et le repos du royaume. •

5"". A n'acquérir aucuns biens immeubles, ni prendre et recevoir aucune succession, ni môme les biens de ceux qui entreront désormais dans la société.

G"". A être sujets en tout et partout aux lois du royaume comme les autres citoyens.

7°. A ne rien entreprendre , ni au spirituel ni au temporel^ qui soit préjudiciable aux évêques , chapitres , curés , universités , etc.

8°. A ne pouvoir prêcher, confesser, administrer les sacremens , si ce n'est avec la permission de l'évêque diocésain.

Ces diverses coaditions avaient été débattues avec le pape , qui , de bonne grâce ou autrement , les avait ratifiées; mais le général Aquaviva^ prétendant qu'elles

énergiques. «Vous comptez avec raison, dit l'université, «parmi vos bienfaits, l'honneur que nos rois ont fait aux » jésuites de prendre pour confesseur quelqu'un de leur corps j «mais vous devez considérer que si cet avantage semble vous «être glorieux, l'origine en est honteuse j que d'abord vos «pères n'ont approché de la sacrée personne d'Henri-le- « Grand que pour être les garans et les otages publics des « débordemens de toute voire compagnie ; que vous n'au- « riez maintenant personne en cour si votre fidélité n'eût été « suspectée , et que cette précaution , inusitée à l'endroit des « autres ordres, marque avec des caractères d'infamie le ju- » gement désavantageux qu'un si bon prince a fait de vous. » Apologies de l'université contre les jésuites , i* partie ^ page S,

DES JÉSUITES, i6i

étaient contraires à l'institut , ne voulut pas les approuver ; et , un mois environ après la publication de Pëdit, il adressa au roi la lettre et le factum suivans :

«Sire, je de'sire extrêmement que la grâce que votre majesté daigne faire à toute notre ordonnance (car les consolations et bienfaits accordés à l'un des membres sont censés l'être à tout le corps), que cette grâce, dis-je, soit reçue avec la gratitude et les remercîmens les plus parfaits. J'ai raisonné amplement avec l'ambassadeur de votre majesté sur aucunes affaires qui me concernent , spécialement sur le serment que l'on demande aux nôtres ; j'aurais désiré pouvoir expliquer, de bouche, à votre majesté, mes raisons et les sentimens de mon cœur, et je me persuade , vu la g' ande prudence et bonté de votre majesté , que je n'eusse pas parlé en vain; mais je me présente , autant qu'il m'est possible , avec cette lettre , vous suppliant , sire , de croire ( ce que je puis assurer avec toute vérité ) que personne ne désire plus que moi la vie , la prospérité et le ser\ ice de votre majesté, ainsi que la paix et la tranquillité de son royaume. Je la supplie de prendre en considération ce qui lui sera exposé par l'ambassadeur et par les nôtres , et d'embrasser , avec sa royale clémence et avec sa grandeur d'âme , cetle occasion de s'aitacher ( sans aucunement mettre en risque son service ) tout notre qrdre , qui attend , non de la main des ministres ou de l'efficacité de leurs raisons^ mais delà seule main de votre majesté, une grâce complète. Sur quoi

i62 HISTOIRE DES CONSPIRATIONS

je présente à voire majesté' mon très -humble respect et j^'invoque sur elle la continuelle assistance de la Majesté divine. A Rome, le 21 octobre i6o5. De votre majesté très-clirétienne , le très-humble et très-dévoué serviteur en J.-C. Signé, Claude Aqua-

VIVA (l). »

Voici le factum :

« Illustrissime et révérendissime seigneur ,

» Nous souhaiterions qu'il y eût dans l'édit de sa majesté certaines choses qui seraient nécessaires pour parvenir au but qu'on se propose , la paix et un état stable pour notre société dans le royaume de France; et comme nous avons toujours offert, et que nous offrons encore d'accepter telles conditions qu'on jugera à propos de nous imposer, et d'en passer par tout ce qu'on nous proposera de plus pénible, pourvu qu'il n'en résulte pas un préjudice notable pour nous , de même il faudrait faire attention que nous avons à traiter avec une nation Jort mal disposée envers notre compagnie. Ces sentimens , peu avantageux pour nous , se trouvent dans plusieurs ministres de sa majesté , dans d&s évéques , des curés , et dans d'autres personnes ^ de sorte que, si toutes choses ne sont pas bien claires et hors de tout doute , nous serons en France dans des agitations continuel-

(1) L'original de cette lettre est déposé au greffe du parlement de Paris , et annexé au procès-verbal de l'assemblée des chambres, du 3 août 1762.

DES JÉSUITES. i63

les j et quelques-uns des articles seront des sources de plaintes et de recours à sa majesté et aux parlemens. On nous reprochera de ne point observer ces articles , de n'y être point soumis , et on nous accusera d'usurper des droits qui ne nous auront pas ëte' accordes ; et toutes ces plaintes causeront des de'sagremens continuels à sa majesté , et il se trouvera bien des gens qui , à l'occasion de ces troubles , de'sapprouveront la conduite de sa majesté dans les bienfaits dont elle nous aura favorisés , et ne manqueront pas de nous accuser d'abuser de ses grâces ; c'est pourquoi voici ce que nous demandons :

«Que, dans l'article 8, pour ôter toute occasion à ceux qui chercheraient à inquiéter nos pères , on dé clare et on ajoute que nous jouirons d'une pleine liberté pour exercer toutes les fonctions de notre mi-nistère et de l'usage de nos privilèges , parce que ces paroles de l'édit ( jnais ils se conformeront au droit commun^ sont susceptibles d'équivoques et de doute. Il paraît , par cette disposition , qu'on veut nous faire renoncer à nos privilèges.

»Dans l'article g, il faudrait expliquer de quelle permission des évêques on veut parler, parce que si on l'entend , conformément à ce qui est ordonné par le concile de Trente, d'être examinés et approuvés par les évêques, nous accepterons ces conditions lorsquelles ne tourneront point au préjudice des nôtres en France , qu'elles ne les empêcheront point d'exercer librement toutes les fonctions de leur ministère ,

i64 HISTOIRE DES CONSPIRA.TIONS

comme tous les autres corps religieux le font , qui ne sont point lies par une pai^eille restriction. De plus , nous demanderons qu'on ne borne pas l'exercice de ces fonctions dans le ressort de deux ou trois parlemens , comme l'édit le porte ^ parce qu'il s'ensuivrait de là que notre société ne pourrait faire aucune fonction de son ministère dans les autres provinces , même avec la permission des evêques , et c'est dans cette vue que le ressort du parlement de Paris est nomme excepté des lieux oii nous jouirons du libre exercice des fonctions de notre ministère , afin que nous ne puissions pas douter que toutes fonctions de ce ministère nous sont interdites dans le ressort de ce parlement. On a usé de cette précaution dans Pédit , à cause de Lyon et de La Flèche , qui se trouvent dans le ressort de ce parlement. Ainsi ceux des nôtres qui seront dans les collèges de ces deux endroits ne pourront faire aucune fonction hors de l'enceinte de leurs maisons.

» Quant au quatrième article, qui ordonne un serment de fidélité, on peut dire qu'outre la gî'ande infamie qui en reviendrait à notre société ^ parce que ce serment serait contre l'usage des autres corps rehgieux , de mauvais exemples même pour les autres princes , ce sennent est une condition trx>p dure pour nous , et il serait mal reçu dans toute la société ^ parce qu'on ne comprend pas comment les séculiers , marchands , militaires , gens de toute nation, n'étant point obligés de faire un pareil ser-

DES JÉSUITES. i65

ment , les seuls jésuites doivent y être assujettis , et qu'un gentilhomme , n'ayant jamais s bi ce joug pendant le temps qu'il a porte' l'ëpée et qu'il a été' obligé dans la profession des armes , y soit soumis au moment qu'il prend l'habit de la société , et qu'enfin tout novice qui entre dans notre corps soit sujet à la même loi. Ce serment n^est nécessaire en aucune façon , parce qiCon nen retirerait aucun avajitage , et il ne suffirait pour retenir quelquhtn qui serait mal disposé. Il serait inutile pour le service du roi et pour le repos de son royaume par les raisons qu'ion a déjà apportées à votre seigneurie illustrissime et par plusieurs autres que sa prudence lui Jait aperces^oir. C'est pourquoi ^ dans une affaire de cette nature , il est nécessaire de faire tous les efforts possibles pour la réduire à des conditions convenables , et si l'édit est publié^ il faut que ce soit au moins par forme d'une nouvelle concession que sa majesté veuille se relâcher sur cet article du serment , et s'expliquer bien clairement sur les deux ou trois autres chefs qui ^ entendus dans ce bons sens auquel votre seigneurie illustrissime les détermine , rendront la conclusion de notre affaire très-facile.

))Mais enfin, s'il y a de trop grandes difficultés pour admettre les conditions telles que je les propose , notre compagnie voyant que , par la manière dont elles sont établies dans l'édit, elles seraient plutôt une peine qu'une faveur , elle regardera comme un avantage plus précieux si on suspend la giacc qu'on veut lui faire

i66 HISTOIRE DES CONSPIRATIONS

en laissant les choses en Pëtat où elles sont ^ en différant le rétablissement de la compagnie jusqu'à ce que le roi , par les lumières qu'il acquerra du temps et de l'expérience , soit pleinement convaincu qu'il peut compter sur sa fidélité comme sur celle des autres corps religieux, parce qu'il y a lieu de croire que, dans ces circonstances , la grâce qu'il nous accordera sera plus complète. »

L'adresse est : A l'illustrissime et rëve'rendissime seigneur monseigneur le cardinal d^Ossat , j)oiir la compagnie de Jésus {i).

Cependant les jésuites qui se trouvaient à la suite du roi ne donnèrent pas l'exemple d'une parfaite conformité avec leur geneml ; ils furent moins difficultueux que lui. Dès qu'ils rentraient dans le royaume 5 ils s'inquie'taient fort peu des charges et des conditions qu'on leur imposait : ils savaient bien qu'ils s'en débarrasseraient lorsqu'il en serait temps.

Le père Cotton , homme plus courtisan que religieux , et qui fut bientôt après charge' de la direction de la conscience de Henri IV, poursuivit sans relâche l'exécution des lettres-patentes en ce qui touchait le rappel de ses confrères , et comme il prévoyait tous les obstacles que leur enregistrement trouverait au parlement , il pria son tout dévoué La Varenne d'en

(i) L'original de ce mémoire est déposé au greffe du parlement de Paris, et annexé au procès-verbal de l'assemblée des chambres, du 3 août 1762.

faire l'observation au roi. Ce courtisan fut donc envoyé au premier président , pour lui dire que la volonté' du monanque e'tait que , toute affaire cessante, on eût à enregistrer l'e'dit de rappel. Le même jour , 1 8 de'cembre 1 6o3 , le parlement rendit un arrêt qui décidait que très-humbles remontrances seraient faites au prince touchant le retabUssement des jésuites. Ces remontrances furent prononcées par M. de Harlaj, devant le roi et la reine le 24 du même mois. Nous les donnons telles qu'elles existent dans les registres du parlement.

« Sire , votre cour de parlement ayant délibéré sur vos lettres-patentes du rétablissement des prêtres et écoliers du collège de Clermont en aucuns Heux de son ressort, prenant le nom de jésuites , a ordonné que très -humbles remontrances seraient faites à votre majesté, et nous a chargés de vous présenter quelques points que nous avons jugés importer au bien de vos affaires, et au salut public qui dépend de votre conservation, lesquels nous ont retenus de procéder à la vérification.

» Et avant que de les particulariser , vous rendre grâces très-humbles de l'honneur que vous a phi nous faire , d^ avoir agréable que ces remontrances vous soient faites de vive voix , faisant paraître votre indulgence et bénignité envers nous , d'autant plus digne de louanges qu'elle est éloignée de l'austérité des premiers empereurs romains , qui ne donnaient point d'accès à leurs sujets vers eux , mais voii-

i68 HISTOIRE DES CONSPIRITIOINS

laient que toutes demandes et supplications leur fussent présentées par e'crit.

«L'établissement de ceux de cet orelre, soi-disant Jésuites , en ce royaume, fut juge' si pernicieux à cet e'tat, que tous les ordres ecclésiastiques s'opposèrent à leur réception, et le décret de la Sorbonne fut que cette société était introduite pour destruction et non pour édificatxGn ; et depuis , en l'assemblée du clergé en septembre 1 5Pa , où étaient les archevêques et évêques, et j présidait M. le cardinal de Tournon, elle fut approuvée , mais avec tant de clauses et restrictions , que , s'ils eussent été pressés de les observer y il est vraisemblable qu'ils eussent bientôt changé de demeure.

» Ils n'ont été reçus que par provision ; et, par l'arrêt de 1 564 , défenses leur furent faites de prendre le nom de jésuites ni de société de Jésus ; nonobstant ce , ils n'ont pas laissé de prendre ce nom illicite ; de s'exempter de toutes puissances , tant séculière cju'ecclésiastique. Les rétablissant, vous les autorisez davantage et rendez leur condition meilleure qu'elle ne fut oncques.

))Ce jugement fut d'autant plus digne de votre cour de parlement , que vos gens et tous les ordres estimèrent nécessaire les retenir avec des cautions , pour empêcher la licence^ dès-lors trop grande, en leurs actions , et dont ils prévoyaient l'accroissement fort dommageable au public. La prédiction est fort expresse au plaidoyer de vos gens , qui ne leur assistaient pas ,

qu'il était besoin d'y pourvoir, afin qu'il n'advînt pis que ce qu'ils voyaient dès-lors.

»Et comme le nom et le vœu de leur socie'të est universel, aussi les propositions en leur doctrine sont uniformes ; qu'ils ne reconnaissent pour supe'rieur que N. S. P. le pape, auquel ils font serment de fidélité ef d'obe'issance en toutes choses , et tiennent pour maxime indubitable qu'il a puissance d'excommunier les rois , et qu'mi roi excommunie n'est qu'un tjran ; que son peuple se peut élever contre lui ; que tous demeurant en leur royaume, ayant quelqu'ordre , pour petit qu'il soit , en l'ëglise , quelque crime cpi'ils commettent, ne peut être juge crime delèse-majestë, parce qu'ils ne sont leurs sujets ni justiciables , tellement que tous ecclésiastiques sont exempts de la puissance séculière, et peuvent impunément jeter les mains sanglantes sur les personnes sacre'es : c'est ce qu'ils e'crivent, et impugnent l'opinion de ceux qui tiennent les propositions contraires.

»Deux docteurs en droit, Espagnols, ayant écrit que les clercs e'taient sujets à la puissance du roi et des princes, l'un des premiers de la société a e'crit contre eux, disant entre autres raisons , que comme les lévites au Vieux-Testament était exempts de toute puissance séculière , aussi les clercs , par le Nouveau- Testament, étaient exempts delà même puissance, et que les rois et les monarques n'ont aucune juridiction sur eux.

«Votre majesté n'approuvera pas ces maximes ; elles

i;o HISTOIRE DES CONSPIRATIONS

sont trop fausses et trop erronées. Il faut donc que ceux qui les tiennent et veulent demeurer en votre royaume, les abjm^ent publiquement en leurs collèges. S'ils ne le font, permettrez- vous qu'ils y demeurent?

))Ils veulent subvertir les fondemens de votre puissance et autorité royales. S'ils le font, croyez -vous qu'ils puissent avoir une doctrine , faisant part de leur religion bonne pour Rome et pour l'Espagne , et tout autre pour la France, qui rejette ce que les autres reçoivent , et que , allant et retournant d'un lieu à un autre, ils la puissent déposer et reprendre? S'ils disent le pouvoir faire par quelques dispenses secrètes , quelle assurance prendrez- vous en des âmes nourries en une profession qui , par la diversité et changement de Ueu, se rend bonne et mauvaise?

» Cette doctrine est commune à tous , en quelqije lieu qu'ils soient , et prend tels progrès en votre royamiie , qu'elle se coulera enfin aux compagnies les plus retenues.

))Lors de leur établissement , ils n'avaient point de plus grands adversaires que la Sorbonne ; à présent elle leur est favorable, parce qu'un nombre de jeunes théologiens ont fait leurs ëtudes en- leurs collèges ; les autres e'cohers feront le semblable , s'avanceront et pourront être admis aux premières charges dedans vos parlemens; tenant la même doctrine^ ils se soustrairont de votre obéissance , laissant perdre tous les droits de votre couronne et Ubertës de l'e'glise de France,

et ne jugeront aucun crime de lèse-majesté punissable commis par un ecclésiastique,

))Nous avons ëtë si mallieiireux en nos jours d'avoir vu les détestables effets de leiu's instructions en votre personne sacrée! Barrière (je tremble, sire, en prononçant ce mot) avait e'të instruit par Varade , et confessa avoir reçu la communion sur le serment fait entre ses mains de vous assassiner. Ayant failli son entreprise , d'autres élevèrent le com-age au serpent qui acheva en partie ce qu'il avait conjure'.

»Guignard avait fait des livres écrits de sa main, soutenant le parricide du feu roi justement commis , et confirmant la proposition condamne'e au concile de Constance. Que n'avons-nous point à craindre^ nous souvenant de ces me'chans et déloyaux actes , qui se peuvent facilement renouveler?

)>S'il nous faut passer nos jours sous une crainte perpétuelle de voir votre vie en hasard, quel repos trouverons-nous aux nôtres?

» Serait-ce pas impiété preVoir le danger et le mal, et l'approcher si près devons? Serait-ce pas se plonger dans une profonde misère que désirer survivre à la ruine de cet ëtat , lequel , comme nous avons autrefois dit , n'en est éloigne que de la longueur de votre vie?

))Louange à Dieu, sire, de la mutuelle bienveillance entre vous et notre saint père ! Dieu vous maintienne longuement en votre couronne, et lui au saint-siège! Mais si l'âge ou l'indisposition retranchait ses jours ,

Page 1