I. là
K II travaille et bouquiné comme un forcené, comme )» il fait tout. Ce jeune homme a la société laborieuse x> et harassante, un entêtement, une décision, un chaos X» dans la tète qui ne sera jamais débrouillé; il ne )» doute de rien et ne sait seulement paseiactement son D propre, nom. Au reste, beaucoup de pénétration et » de grandes portées. Au fond, je crains que le seul n suceèi à espérer soit de réussir à l'éteindre. )»
Après un confinement prolongé dans un manoir du Limousin où la solitude et le travail avaient maté son caractère et mûri sa raison, son père l'envoya à Aix, à la requête du bailli de Mirabeau, pour le marier. Le bailli de Mirabeau, parti pour Malte, laissa son neveu sans conseil et sans appui , au hasard de ses passions et de see aventures. Son audace le servît.
Une belle et riche héritière, fille unique du mar^ quis de Marignan, âgée de dix-huit ans, objet de i^ambition et de la rivalité des gentilshommes les plus opulents de la province, promise tour à tour au comte de Valbelle et au marquis de Lavalette, était à la veille de son mariage avec ce dernier prétendant. Mirabeau paratt, séduit, se déclare, parvient, à force d'intrigue, d'éclat et d'amour, à faire congédier son rival» ravit le cœur et obtient la main da mademoîselle de Marignan.
Après avoir triomphé, il veut éblouir. Réduit par son père à une modicité de ressources qui contraste avec son nom, privé de la fortune de sa femme, dont les parents gardent la jouissance, Mirabeau anticipe par de faciles emprunts sur une opulence future. Il couvre sa femme de parures et dé diamants ; il égale son luxe à son rang. Bientôt assiégé de créanciers, il est obligé de fuir. Il se retire avec madame de Mirabeau dans le château désert de sa famille, à Mirabeau. Il y fait des réparations, des cultures, des tentatives désordonnées d'amélioration, qui achèvent de l'obérer et qui aliènent de plus en plus son père. Il est injustement accusé par des subalternes de dilapider les forêts paternelles. Un ordre d'exil dans la petite ville de Manosque le proscrit du château de sa famille. Indigné de cette proscription arbitraire et imméritée, il y écrit l'essai sur le despotisme, première protestation de sa plume contre une tyrannie privée qui deviendra plus tard une protestation politique contre la tyrannie du gouvernement*
Le père répond à ce cri de révolte par une interdiction qui prive son fils de l'administration de ses propres biens. Son interrogatoire devant le juge de Manosque finit en vain par la plus filiale adjuration à la tendresse et à l'indulgence de son tyran. Un soup-
çon fondé d'infidélité de cœur contre sa femme , qui avait impudemment reçu à Manosque des lettres d'un de ses premiers adorateurs, aigrit l'âme de Mirabeau ; il pardonne cependant et il se tait. Il fait plus: il s'échappe de Manosque et il court à Grasse pour favoriser généreusement le mariage du séducteur de sa femme avec la fille d'une riche famille de la province. Il rencontre en route un autre gentilhomme , lé baron de Moans, qui avait récemment insulté à Grasse la propre sœur de Mirabeau, madame de Cabris. Emporté par la colère et par l'honneur, Mirabeau demande satisfaction par les armes. Le baron de Moans refuse le combat. Mirabeau venge sa sœur de l'insulte et lui-même du refus par un sanglant outrage. • Moans demande à son tour vengeance aux lois. Le procès ébruite la désobéissance de Mirabeau à la lettre de cachet qui le confinait à Manosque. Son père et le ministre lui font un crime impardonnable de cette légèreté, dont la cause était honnête. On l'arrache à sa femme, à son enfant mourant; on le jette au château d'If, écueil muré dans la rade de Marseille. On ajoute à la solitude de cet écueil et de ce cachot l'interdiction de communiquer au dehors et la défense d'écrire. On n'excepte de cette séquestration hermétique ni son oncle le Bailli, revenu de Malte, ni sa femme, ni sa sœur, ni son frère; on le confond dans la prison avec des scélérats, écume des mers.
Le gouverneur du château d'If, moins implacable
que son père, élude ces sévérités, adoucit cet isolement, fenne les yeux sur quelques correspondances et sur quelques visites. Il sollicite par des lettres touchantes au marquis de Mirabeau la grâce de son prisonnier ; il atteste sa patience et son repentir, « Il ne m'a » jamais dopné, » écrit-il, « ni à personne au château, » le moindre sujet de plainte; il a soutenu avec toute » la modération possible toutes les altercations que je » lui ai quelquefois suscitées pour éprouver sa fougue. » Il emporterait Testime et l'amitié de toute la cita- » délie. »
Le père restait sourd à ces supplications impartiales.
Cependant l'amour, qui fut toute sa vie le piège et la consolation de Mirabeau, le consolait dans sa captivité. Une femme de condition servile, mais jeune et séduisante, épouse du cantinier de l'île, vivait libre dans la forteresse. Cette femme avait été séduite par sa compassion pour l'innocent prisonnier : elle s'était dévouée à lui jusqu'à la fuite. Cette liaison, ébruitée par cette fuite, avait fait accuser Mirabeau d'avoir conseillé le départ furtif de la cantinière de la maison de son mari et mêlé l'infamie du rapt au crime de l'amour.
L'accusation était une calomnie, et le mari lui-même
en attestait la fausseté. On transféra néanmoins Mirabeau au fort de Joux, prison d'État voisine de la petite ville de Pontarlier, sur les frontières du Jura et de la Suisse.
Tout indique que le choix de cette forteresse et la facilité pour le prisonnier de s'évader en pajs étranger avaient pour secret motif la tentation qu'on voulait lui donner d'aggraver ses fautes en s'exilant lui-même hors de sa patrie.
Un gentilhomme d'une illustre maison» le comte de Saint-Mauris, commandait la forteresse, « Sois sûr, » écrivait le père au bailli, qui lui reprochait timidement ces excès de rigueur, « sois sûr qu'il file sa » corde et qu'il finira avant peu par une réclusion » perpétuelle dans laquelle je serai bien servi. »
a Hélas I » écrivait de son côté lô prisonnier au bailli son oncle, « si je connaissais un meilleur coeur et une » tête plus juste que la vôtre, et une âme plus tendfe » pour les siens, je m'adresserais a cet être privilégié » pourdemander à mon père dans quel temps il compte » faire cesser l'état réellement déplorable où je languis » depuis tant d'années. €'est pour une affaire malheu- » reuse, mais honnête au fond (sa rencontre avec M. de » Moans), que j'ai été emprisonné. Dois-je perdre l'eô- » poir de faire oublier quelques légèretés (3t de tf ans-
» mettre à mon fils un nom qui n'aura pas perdu par )» une seule faute la considération que vous et mon père » lui avez acquise? Relevez-moi donc; daigner me re- » lever de la fermentation terrible où je suis. L'activité» » qui peut tout» devient turbulente» se retourne contre » nous-méme et peut devenir dangereuse quand elle » n'a ni objet ni emploi. Veut-on me jeter dans la dé* » mence ou dans la frénésie? Je sens que ma santé m'é- » chappe; ma tète bouillonnante souffi'e d'autant plus » que je fais plus d'efforts pour la contenir. Dans un » mois» des montagnes de ndge vont m'ensevelir dans if ce sauvage pays» dénué de ressources morales» »
L'oncle attendri communique ces plaintes au père et intercède par ses insinuations autant que par ses pa* rôles.
Le père répond au bailli : « Il joue la maladie. »
Il accuse la mère de son fils de lui avoir fait parvenir un mot de tendresse dans sa prison. « Cette mé- » chante et scélérate femelle» » écrit-il» « est parvc« » nue à faire tenir une lettre à son fils» bieti qu'il soit » sous le verrou du roi et de la loi. Mais qu'y Mtel II )» est impossible de se démarier ni de ^ dépaterniser» et » quand l'une serait à la Salpétrière et l'autre au pied » de l'échafaud» ils ne se débaptiseraient pas pour cela. » Tu vois bien» (y ou tait-il en laissant échapper le motif )» de sa haine» que j'ai intérêt de le tenir en prison» do » crainte qu'il ne vienne ici seconder sa mère. »
Mirabeau» qu'une main douce pouvait relever» était
repoussé ainsi, par la froide férocité d'un père, on dans le désespoir du ressentiment ou dans les délires de l'impénitence. Son cœur , non sans lie mais sans venin, le sauva de la haine et le précipita dans l'amour. Il touchait à la crise de sa vie. La cause de sa félicité et de sa perte respirait à son insu à quelques pas de sa prison.
Un vieillard d'une famille noble et riche de sa province, le marquis de Monnier, président à la cour des comptes de Dôle, habitait la petite ville de Pontarlier, dominée par le fort de Joux. Ce vieillard, âgé de soixante-quinze ans, de vie intègre, de mœurs austères, de piété scrupuleuse, mais d'un esprit étroit, obstiné et vindicatif , avait fait, quelques années avant cette époque, retentir malheureusement son nom et le déshonneur de son foyer domestique dans un procès scandaleux livré en entretien à la malignité publique.
Sa fille unique d'un premier mariage , âgée de seize ans, s'était éprise, à l'insu de ses parents, d'un jeune mousquetaire, gentilhomme de sa province, nommé M. de Valdahon. Des escalades nocturnes, favorisées par des serviteurs confidents de ces amours, introduisaient le jeune homme jusque dans l'appartement de la jeune fille où dormait la mère. Une insomnie de cette mère lui fît surprendre une de ces entrevues. M. de Valdahon s'était
évadé par une fenêtre et dérobé à la poursuite des domestiques imprudemment initiés par la mère au déshonneur de sa fille.
Mademoiselle de Moiinier, livrée ainsi par ses parents à l'éclat de la honte, avait été jetée dans un couvent, le séducteur poursuivi devant les tribunaux. Les deux amants, fidèles à leur tendresse, avaient soutenu contre monsieur et madame de Monnier des procès dont le talent des avocats, le drame de l'aventure , la passion et le malheur des victimes, l'inflexibilité du père et de la mère, avaient accru la rumeur publique. Ils avaient fini par attendrir leurs juges et par obtenir leur union, malgré la résistance des parents offensés.
Madame de Monnier était morte. Le marquis de Monnier, toujours ÛTité contre sa fille et contre son gendre, et décidé à les priver du moins de son héritage, s'était remarié à un âge où le mariage lui promettait plus de vengeance que de félicité domestique.
Il avait épousé Sophie de Ruffey, fille d'un président au parlement de Dijon, d'une des familles les plus considérées de la Bourgogne : le marquis de Ruffey était un homme littéraire, ami du grand écrivain Buffon.
Sophie, prédestinée à la couche d'un vieillard, avait dû épouser à seize ans M. de Buffon , âgé déjà de plus de soixante-cinq ans. Le génie et la beauté de ce grand homme avaient effacé aux yeux de Sophie la disproportion de l'âge; elle avait désiré cette union; der»
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circonstances domestiques en avaient rompu la négociation.
« Je m'en consolai, » écrit-elle, « parce qu'il attri- » buait l'amour à une grossiène satisfaction des sens, » et que je n'y voyais qu'une heureuse union des âmes. » Ces doctrines matérialistes m'enlevèrent mon attrait )» pour, les vieillards. »
La famille de Ruffey, néanmoins, l'avait accordée au marquis de Monnier, plus âgé de dix ans que M. de Buffon, et qui ne rachetait pas, comme le philosophe, sa vieillesse par son immortaUté.
Sophie, devenue marquise de Monnier, vivait depuis quatre ans, triste mais irréprochable, d'une vie solitaire et sénile avec son mari, tantôt dans ses terres de Bourgogne, tantôt dans la petite ville de Pontarlier, où le marquis de Monnier régnait par le rang, la fortune et le respect de la province.
La jeunesse, la grâce, la douceur et l'esprit de sa femme éclairaient ses jours avancés et donnaient du mouvement, de la gaîté et de l'attrait à sa maison. II l'aimait de cet amour jaloux qui craint de perdre ce qu'il ne possède qu'en dépit de la nature. Cet amour, plus paternel que conjugal, ne lui avait pas donné de fruit. Trompé dans son espoir de frustrer, par la nais^ sance d'un fils, madame de Yaldahon de son héritage,
il concentrait sur Sophie toutes ses ten(}resses, et il lui accordait qudquefois plus de liberté et plus de souveraineté dans sa maison qu'on ne pouvait en attendre d'un vieillard qui surveille son trésor. Sophie était née pour être Tidole des yeux, mais surtout du cœur de tous les âges» Des portraits et des traditions dômes- ' tiques, conservés dans la maison même de Tauteur de cette histoire, que Sophie de Monnier habita quelques mois, au commencement de ses malheurs, nous permettent une grande Adélité de pinceau.
Sophie de Monnier n'était pas une de ces beautés resplendissantes qui éblouissent de loin le regard : c'était une de ces beautés recueillies qui attirent et qui éternisent la passion. Elle ne s'ouvrait pour ainsi dire, comme la fleur pudique, que feuille à feuille; mais quand elle était toute entière épanouie aux yeux, rien n'égalait le resplendissement et l'irradiation de sa figure. Blonde d'une de ces teintes trop ardentes et presque dorées qui reflètent le sdeil comme un métal, cette couleur hasardée de sa chevelure répandait sur le recueille^ ment de ses traits une auréole de feu. Son front élevé, arrondi, plein de réflexion, ses yeux d'un bleu profond, un peu proéminents sous les paupières, son nez court et relevé, ses lèvres sculptées, sa bouche ordinairement entr'ouverle, ses joues colorées de jeunesse , son épi-
derme velouté d'un duvet luxe du sang, son cou large et ondoyant de plis gracieux comme les nœuds du jonc sous récorce, sa taille molle et flexible, quoique avec une stature ferme et bien assise , ses bras , ses mains, ses pieds modelés par une abondante nature avec la prodigalité de sève qui ajoutait la force à la grâce et que recouvrait une vive blancheur de carnation : telle était Sophie à l'âge où elle apparut à Mirabeau, véritable appât du regard pour un homme qui n'aurait cherché dans une femme que l'attrait sensuel de l'amour.
Mais son charme le plus pénétrant était dans son âme. Cette âme se voilait ou elle éclatait tour à tour dans sa physionomie : la physionomie, cette langue muette parlée pour ceux qui savent la lire par tous les traits du visage et par toutes les attitudes du corps, révélait dans cette jeune femme une pensée sérieuse et un cœur solide dont le trouble ne serait jamais une légèreté , mais une passion. Elle n'avait de jeune que les années et de féminin que l'apparence. Réfléchie, méditative, concentrée, elle faisait rêver involontairement ceux qui la regardaient rêver elle-même. Elle condescendait par douceur ^t par sérénité de caractère aux enjouements momentanés de son sexe ; mais ces enjouements n'étaient que des explosions fugitives de l'âge. L'âme, comme une eau profonde, mobile à la surface, était immobile au fond.
LES CONSTITUANTS. ig9
L'énergie de ses sentiments, autant que la sévérité de sa vie passée dans la société d'un vieillard, la défendait contre tout vain désir de plaire et contre toute futile séduction des yeux. Son cœur était lent à s'émouvoir, mais s'il venait jamais à être ému, on sentait qu'il ne s'apaiserait plus que dans la mort. Sa nature froide et imperméable était comme ces métaux à pores serrés et incombustibles qui s'échauffent difficilement à une légère chaleur , mais qui , une fois échauffés à une flamme ardente et continue , ne se refroidissent plus qu'en éclatant. Sa vie retirée, vide, monotone, consumée en solitudes et en pratiques pieuses commandées par l'âge et par la dévotion de son vieux mari, ne lui avait présenté que dans ses langueurs et dans ses songes l'étincelle qui devait l'allumer.
Le comte de Saint-Mauris , commandant du fort de Joux et ami de M. de Monnier, fréquentait sa maison, et quoique d'un âge qui lui interdisait l'espoir de séduire, il n'avait pu se défendre d'une certaine espérance d'intéresser madame de Monnier par l'ardeur et par la servilité d'une tardive passion. La laideur de Mirabeau rassurait le commandant contre toute rivalité.
Les fêtes du sacre de Louis XVI, célébrées à Pontarlier comme dans toute la France, obligèrent M. de Saint-Mauris à recourir au talent de son jeune prison-
nier, pour écrire un récit des cérémonies civiles et militaires auxquelles il avait présidé comme commandant de la place. Mirabeau écrivit quelques pages imprimées à Genève par les soins de M. de Saint-Mauris sur cette consécration des rois par la religion, et sur les solennités qui avaient associé le cœur des peuples du Jura à la joie publique. Le commandant, flatté et reconnaissant de ce service, permit à son prisonnier de descendre de son donjon dans la ville , et l'introduisit lui-même comme un hôte intéressant par ses malheurs dans la société du marquis de Monnier.
Le génie de Mirabeau, qui embellissait sa laideur superficielle, la passion qui jaillissait de ses yeux, la jeunesse, rénergie, la virilité contenue de son âme, la vibration musicale de son moindre accent, qui remuait le cœur d'une femme comme elle remua depuis Tâme des assemblées, la grâce de son élocution, la variété et la profondeur de ses connaissances à un âge que la captivité avait mûri, la persécution imméritée de son père, l'oubli de sa femme, ses* torts légers, ses malheurs précoces, ses proscriptions de cachots en cachots, son isolement dans ce nid d'aigle enseveli dans les frimas et dans les nuages au sommet des rochers du Jura, tout, jusqu'à cette renommée d'audaœet de perversité que démentait sa physionomie cordiale el ouverte, mais qui laissait à l'imagination attirée et intimidée d'une jeune femme le charme et le danger de percer un mystère et de sonder un abîme, fascinèrent Sophie.
LEg CONSTITUANTS. 191
Mirabeau, de son côté, bouillant d'ardeur, refoulé par la rigueur de ses parents, recueilli par la solitude, aigri par l'injustice, attendri par l'adversité, séduit à la fois par la beauté, par le cœur, par l'esprit, par l'intérêt inattendu qui se changeait pour lui* en délicieuse pitié et en attrait mal combattu dans le cœur d'une Providence visible , sous la forme angélique d'une jeune et tendre amie, sentît éclore enfin en lui une passion qui s'emparait k la fois de son âme et de ses sens. Il n'avait éprouvé que les désirs ; il connut l'amour. Cet amour, répercuté comme la lueur de la flamme d'un cœur à l'autre, dévora bientôt ces deux vies.
La longue résistance qu'opposèrent à cet amour les vertus de Sophie et le respect de son amant, le nom d'amitié , sous lequel ils s'efforcèrent de se dérober à eux-mêmes leur entraînement l'un vers l'autre, ne faisaient que concentrer l'explosion de ce mutuel délire dans leurs cœurs. L'imprévoyance ou la complaisance paternelle de M. Monnier laissa la liberté la moins jalouse à cette dangereuse fréquentation ; la rivalité de M. de Saint-Mauris ajouta le danger du mystère au danger de l'intimité. Les lettres de Mirabeau incendièrent l'âme de Sophie; lui-même se sentit transformé par le feu qu'il allumait dans une autre âme.
« Je cherchais un consolateur, » écrivait-il, <t et » quel consolateur plus délicieux que l'amour I Jusque- » là je n'avais connu qu'un commerce de galanterie » qui n'est point l'amour, qui n'est que le mensonge >) et la profanation de l'amour. la froide passion » auprès de celle qui commençait à m'embraser! J'ai )> les qualités et les défauts de ma nature. Si elle me » rend ardent et fougueux, elle forme le cœur de feu » qui alimente mon inépuisable tendresse ; elle me » fait brûler de celte sensibilité précieuse et fatale qui » e$t la source des belles imaginations, des impressions » profondes, des grands talents, des grands succès, » mais trop souvent des grandes fautes et des grands » malheurs. Ce n'était plus ce violent emportement » xle la nature vers des voluptés sensuelles qui m'en- » traînait, ce n'était pas même le désir de plaire à un » juge d'un goût exquis qui m'excitait : je sentais trop ^ » pour avoir de l'amour-propre. La conformité de » situation , la similitude des pensées , l'analogie des » tristesses, le besoin réciproque d'une société intime, » le charme d'une confidente que l'on maîtrise presque » toujours plus qu'on n'en est maîtrisé, n'entraient » presque point dans mes vues : de plus puissants » attraits avaient remué mon cœur. Je trouvais une » femme bien différente de moi , de toutes les ver-
» tus de sa nature sans aucun de ses défauts. Elle » est douce, et elle n*est ni tiède ni nonchalante comme » le sont les caractères si doux; elle est passionnée, » et n'est point facile; elle est compatissante, et sa » compassion n'exclut ni le discernement ni la fermeté. » Hélas 1 toutes les vertus sont à elle et toutes ses » fautes sont à moil... Je la trouvai, celle femme ado- » rable el trop aimante, je l'étudiai trop complaisam- »* ment, je m'arrêtai trop à cette contemplation déli- » cieuse, je sus ce qu'était celte âme formée des mains » de la nature dans un moment de magnificence, » et elle concentra tous les rayons épars de ma brû- » lante sensibilité 1 x>
On croit lire une strophe du Dante, quand le poêle mystique raconte, en l'excusant, la chute de Francesca de Rimini et de son amant.
Mirabeau el Sophie succombèrent comme eux. Ils se précipitèrent, comme eux, du ciel de l'amour innocent dans l'abîme de l'amour coupable, pour ne pas tomber l'un sans l'autre dans la faute et même dans l'expiation I
Les suites de celle faute furent soudaines et terribles. La ville, jalouse du bonheur des deux amants el plus vigilante sur l'honneur du mari qu'il ne l'était luimême, murmura. Le comte de Sainl-Mauris envenima I, 13
de sa rivalité personnelle ces chuchotements. Il resserra son prisonnier, et lui fit expier sa félicité par des tortures; il sollicita Tordre de lui interdire à l'avenir la ville de Pontarlier; il fit préparer pour lui la tour de Grammont, cachot renommé de la forteresse pour Fâpreté de son site et l'horreur de son séjour. Mirabeau, averti, demanda à son père la faveur d'être enchaîné, pour s'enlever à lui-même la tentation de se venger sur son geôlier. Les prières de Sophie le fléchirent et le décidèrent à prévenir ces sévices et cette séparation par une évasion en Suisse, où elle ne tarder^t pas à le suivre.
Mirabeau s'évada; mais au lieu de fuir en Suisse, il se cacha dans la ville de Pontarlier, où le retinrent les facilités du commerce clandestin et les charmes de madame de Monnier. Le bruit de sa résidence à Pontarlier et de ses entrevues avec Sophie se répand de nouveau dans la province. La famille de Ruffey, pour dépajser madame de Monnier, l'appelle à Dijon. Mirabeau l'y suit en secret. Leur commerce, soupçonné et surveillé, éclate. Mirabeau, arrêté par ordre du roi, est enfermé au château de Dijon. Sophie, éloignée de Mirabeau, retourne à Pontarlier chez son mari. La séduction irrésistible de Mirabeau s'exerce à Dijon, comme à Joux et comme au château d'If, sur ceux qui le gardent. M. de Monlherot, commandant du château de Dijon, gentilhomme au cœur militaire et compatissant, ne peut s'empêcher d'aimer, de plaindre, de servir ce jeune dé-
tenu. II favorise sans scrupule les correspondances de Mirabeau avec madame de Monnier, sa famille, les minisires; il écrit lui-même à M. de Malesherbes et au ministre de la guerre pour excuser son prisonnier et pour solliciter son élargissement. Il le laisse libre sur sa parole dans la ville de Dijon.
Mirabeau profite de cette porte, que M. de Montherot lui ouvre à dessein , pour s'enfuir en Suisse. Il se rapproche de Sophie en se cachant à Verrière, hameau des montagnes helvétiques voisin de Pontarlier.
Au bruit de cette fuite, la famille de Ruffey et celle des Monnier resserrent Sophie dans une étroite captivité domestique à Pontarlier. Le désespoir et Tamour font trouver à la jeune épouse des complices parmi ses serviteurs pour correspondre avec Mirabeau. Elle le conjure de lui permettre de tout sacrifier à leur réunion. Elle franchit, la nuit, les murs du jardin de M. de Monnier, et, vêtue en homme, sous la garde d'un seul guide, elle gravit les montagnes qui séparent Pontarlier de la Suisse, passe les frontières et se réunit à Verrière à Mirabeau.
Ils y dérobent quelque temps leur nom et leur faute à la recherche de leurs deux familles. Ils s'y enivrent de solitude et de songes. Mais ni l'un ni
Taulre n'ont emporté à l'étranger les ressources nécessaires à leur existence. La Suisse n'offre ni sûreté ni travail littéraire à Mirabeau. L'indigence les chasse en Hollande.
■ Mirabeau, encore inconnu de la renommée ou connu seulement par ses scandales de jeunesse, mendie noblement de l'ouvrage aux riches libraires de la Hollande, à qui la liberté de penser donnait, à cette époque, le monopole de la publication des écrits politiques ou philosophiques. Rebuté d'abord, il finit par obtenir l'impression de son Essai sur le despotisme: il travaille jour et nuit sur tous les sujets pour dérober Sophie à l'indigence; il prostitue même sa plume à ces libelles licencieux dont les presses vénales alors de la Hollande infectaient l'Europe. Il achète son pain au prix de sa pudeur. Il parvient, à force de veilles et de complaisances d'écrivain gagé, à vivre dans une laborieuse médiocrité, sous le nom de Saint-Matthieu, à Amsterdam.
<c Combien, » dit-il, « notre existence eût été triste » pour des amants vulgaires! Combien de privations » pour toute autre femme! Combien cette vie diset- » teuse qui se soutenait avec autant de douceur que » de gaîté eût été amère! L'étude occupait presque » tout mon temps, et un homme qui aurait eu le
i> double de mon âge aurait été moins sédentaire. D J'avais des moments involontaires de tristesse et de » préoccupation» mais un de tes sourires ramenait tou- )) jours la sérénité sur mon visage et la paix dans mon » cœur. » a Ami, » répond Sophie, <( tu te refusais à » ma présence de peur qu'elle ne te fît oublier tes » livres! Combien de fois ne t'arrachais-tu pas à mes » yeux pour des travaux acharnés et pour des recher- D ches fastidieuses! Rien ne t'était pénible quand il )) s'agissait de Sophie ! » <c mon père ! » reprend Mirabeau en atténuant ses fautes par l'aveu qu'il en fait à son père, « une heure de musique me délassait, et mon » adorable amie, qui, élevée et établie dans l'opulence, » ne fut jamais si gaie, si courageuse, si attentive', si » égale, si tendre que dans la pauvreté, embellissait ma r> vie; 6 mon père ! nous ne ressemblions guère à deux » insensés qu'un étourdissement passager avait chassés » de leur pays! »
Ils logeaient chez un pauvre artisan d'Amsterdam et vivaient de la vie du mercenaire.
La mère de Mirabeau, qui connaissait seule le lieu de sa retraite, le conjurait de racheter sa faute et de reconquérir un état en France en se séparant de Sophie. Il consentait à tout, excepté à cet abandon. c( Je suis lié, d répondait-il , « par des nœuds d'autant
» plus sacrés, qu'ils sont repoussés du monde; rien y> ne peut les rel&cher dans ma conscience et dans mon » cœur; je serais plutôt portefaix en Hollande que de » manquer à une femme dont j'ai entraîné la perte )» et qui a tout perdu généreusement pour moi t «>
« Souvenez-vous, » écrivait Sophie de son côté à ceux qui la suppliaient d'abandonner le compagnon de sa fuite et de se rouvrir ainsi la patrie , la famille et la fortune, a souvenez-vous de l'histoire de ce Sabinus » qui, sous le règne de Vespasien , s'enferma avec sa D femme dans un souterrain; leur vie, passée loin de » la société qui étourdit le bonheur, ressemble à celle » que nous passions à Amsterdam. Ils vécurent neuf ï) ans dans leurs cachots; ils y donnèrent le jour à » des enfants qui vécurent; ils furent arrêtés en- )» semble, mais ils moururent ensemble. Ah f ils ont » été plus heureux que nous! »
Cependant M. de Monnier intentait en France un procès pour rapt au séducteur de sa femme et obtenait contre lui un jugement qui le condamnait à avoir la tête tranchée. L'arrêt était exécuté en effigie, et le portrait de Mirabeau était cloué à l'échafaud. Sophie, réputée moins criminelle, était déchue de ses titres de fille et d'épouse et condamnée à une réclusion perpétuelle dans une maison de filles infSlmes. Les deux coupaMes
oublièrent ces vains supplices par contumace dans le sein d'un exil qu*ils croyaient sûr.
Mais le marquis de Mirabeau obtenait de la cour de Londres de réclamer de la Hollande l'extradition de Mirabeau. Il descendait de sa hauteur pour assouvir sa vengeance, se concertait avec de vils agents de la police secrète pour découvrir par eux la trace de Mirabeau et de Sophie et pour les enlever par trahison. Ce père cruel rougissait lui-même de ces manœuvres qui humiliaient le sang de sa race dans ses veines. « Ces gens- » là, *) écrivait-il au bailli son frère, « usent, corrodent » et brûlent le pavé même où ils marchent, et où je » me brûle moi-même, moi qu'ils traînent aux g^o- » nies par les cheveux et par les viscères ! »
La famUle de Ruffey mettait à prix de son côté l'arrestation d'une fille déshonorée.
Ces pièges des deux familles dressés à Amsterdam par des agents déguisés du gouvernement surprirent enfin les deux victimes. Ils furent trompés , alléchés , saisis, conduits ensemble, sous la garde d'agents de la force publique, en France. Le marquis de Mirabeau triompha de leur désespoir et regretta de n'avoir pu sévir plus cruellement. « J'aurais voulu qu'il fût possible de li- » vrer ce misérable aux Hollandais, » écrit-il dans ses confidences inédiles au bailli de Mirabeau, « pour l'en-
» voyer aux colonies d'où l'on ne sort plus. J'avais )) même intéressé les puissances au parti d'un exil aux » grandes Indes : la réponse a été pourtant que cela ne » se pouvait pas pour de si jeunes gens non mariés. Je » l'ai donc fait clore; ma conscience, que je sonde tous » les jours devant Dieu sur ces gens-là, médisait qu'in- » dépendàmment des crimes qu'il va semant comme la » paille au vent, sonsort serait finalement de se faire rouer D sous notre nom : et ce n'est pas pour subir cela que » nos pères nous l'ont transmis avec ses avantages ; que » bientôt il retomberait sur moi et sur les miens de tout )> le poids de son intrigue, de son fatal talent, de son ï> âge, de ses mœurs, de sa scélératesse , de l'argent de )) ses dupes I... Ainsi donc , pour celui-là mon plan est » fortement arrêté : c'est que l'autorité seule et moi » nous sachions où il sera, et qu'à ma mort un billet ï> cacheté l'apprenne à mon successeur. Crois-moi, mon » frère, dans Babylone , Antioche et Paris, il n'y eut ja- » mais que des pères méprisables qui pardonnèrent le » mépris de la paternité. Et puisque le tribunal de fa- » mille n'existe plus, il faut avoir recours, pour châtier x>. les enfants criminels , au despotisme barbare des » lettrés de cachet. »
Puis, comme rougissant du contraste entre ses doctrines de philanthropie et ses pratiques de tyran-
nie, « Quand on m'exaltait tant, » ajoute-t-il, a on » me faisait hausser les épaules; mais quand on vou- » drait m'humilier, mon sentiment intime résiste et )) contient en lui seul le poids de toute la colonne d'air y> extérieur!... Je sais que je suis, à les en croire» le » Néron du siècle, que les femmes veulent me traiter » comme Orphée et les avocat^ comme Romulu^; mais » que m'importe ? Si j'étais sensible au toucher, il y a » longtemps que je serais mort I Qu'importe qu'ils es- » sayeiit de me déchirer dans ma cuirasse d'honneur y> désormais trop dure et trop cicatrisée pour que de » pareils coups puissent m'atteindre! Le public n'est » point mon juge , et tant que santé et volonté me du- » reront, je serai Rhadamante, puisque Dieu m'y a con- » damné. Au fait, je voulais gagner mon procès (contre » sa femme) : il est gagné. Je voulais faire enfermer ces » folles (sa femme et sa fille) : elles le sont! Je voulais » faire enfermer ce forcené : il l'est ! » Homme, ainsi que le lui disait plus tard son malheureux fils, qui avait entrepris de gouverner tous ses enfants par la terreur, comme si c'était du sang d'esclave qui coulât dans leurs veines I
LXXXVIIL
Au moment où il exerçait ces sévices implacables sur tout ce qui l'entourait, l'Ami des Hommes décrivait en style pastoral des fêtes champêtres qu'il donnait au peu-
plè de ses campagnes, a Et ces gens-là paient Timpôt ! » s*écriait-il avec une pitié déclamatoire. Et Ton veut » encore leur ôter le sel! Et l'on appelle gouverner dé- » pouiller ce peuple I Et Ton croit pouvoir affamer tou- » jours impunément ! Ah! ces pensées sont consolan- » tes pour celui qui à passé sa vie à prêcher la néces- )> site du soulagement des misérables! de lever la bar- » rière entre l'oppression et la révolte, de faire le )» traité de paix entre la force et la faiblesse 1 n
Sophie, arrachée à Amsterdam à Mirabeau, tenta de s'empoisonner pour échapper à une séparation qui lui semblait pire que la mort. On lui permit de revoir Mirabeau pour prévenir son suicide. On les ramena ensemble jusqu'aux portes de Paris.
Mirabeau fut jeté au donjon de Vincennes. Sophie, destinée à la prison infôme de Sainte-Pélagie, fut enfermée, par pitié pour l'enfant qu'elle portait dans son sein, dans une maison de force d'un faubourg de Paris. On changea les noms des deux prisonniers, on s'efforça de leur faire perdre l'un à l'autre toute trace de leur existence et de leur séjour. Mais la passion, plus ingénieuse que la police, avait trompé d'avance toutes ces précautions contre les correspondances. Les ministres mêmes de la rigueur des deux familles, attendris et corrompus par la pitié.
furent les instruments de ces relations entre les captifs. « On m'a ôté mon nom, » écrirait Sophie à son complice ; « je porte celui de Sophie, nom que tu m'as fait » tant aimer. Nous sommes près de Iffénilmontant. Mes » fenêtres ouvrent sur ce faubourg, mais personne n'a » vue sur le dehors. La maison est affreuse ; nous som- » mes sept femmes dans la même chambre ; je ne puis » écrire que dans mon lit, derrière mes rideaux; encore » ai-je à craindre que le plus léger froissement de pa- » pier ne révèle mon occupation ; je trempe des clous » dans du vinaigre pour faire de la rouille et une encre » jaune; je ne vis que de l'espoir de tes lettres. Je vois » des facilités pour m'échapper: les murs du jardin ne » sont pas si élevés que le mur que j'ai franchi pour te » rejoindre en Suisse; mais, quand tout serait ouvert, » je ne partirais pas, car je ne pourrais voler jusqu'à » ton cachot ; et où irais-je sans toi? Que je reçoive des 1» lettrcget qu'on me mette aux fers! je baiserai mes » chaînes à ce prix. Ah! que nous aurions été heureux » d'expirer en nous disant adieu! Quel service nous » rendrait celui qui retrancherait de nos vies le temps ]» que nous ne devons plus passer ensemble! Oui, il faut » que je songe souvent à la promesse que je t'ai faite et » à l'enfant qui va nattre de moi pour supporter mes i> peines. Je les supporte, j'y résiste; je ne suis pas max> lade, je désirerais être malade jusqu'à la mort si je » vivais seulement pour moi. Peut-être saurai-je bien ïf me rendre ma liberté, car, enfin, il faut un terme à
)) tout. Tiens ! je te le dis, je le dis à nos bourreaux» » patience! je ne serai pas toujours condamnée à vi- )> vrel... »
Sophie faisait allusion dans ces paroles au moment où elle aurait mis au monde le fruit du crime conçu dans Texil.
Ce moment approchait. On sépara Tenfant de sa mère , et madame de Monnier fiit enfermée dans un couvent à Gien, pour y languir dans une plus décente captivité; Mirabeau» dont tout le monde, excepté le gouvernement et son père, ignorait la prison, attendrit de ses plaintes le cœur des administrateurs de la police, ce Le régime du donjon est si atroce- » ment sévère, » écrivait-il à M. Lenoir et à M. Boucher, à la fois ses geôliers et ses consolateurs, « qu'il » est impossible que je n'y périsse pas si j'y reste » plus longtemps. Aucune société , défense au porte- » clefs qui nous sert de rester dans nos cachots au » delà du temps nécessaire pour nous apporta notre » nourriture, et de nous adresser la parole; une heure » de promenade sur vingt-quatre, le tête-à-tête de la » douleur; point de livres, point d'instruments de » travail manuel; toute distraction, toute consolation » arrachée avec la plus ingénieuse barbarie. Com- D prenez-vous qu'un homme jeune, qui a de l'âme.
i> puisse durer à un genre de vie où ses .passions, ses » talents, ses pensées, ses lumières, ses sentiments )) mêmes les plus louables tournent à sa perdition ? »
On lui apprend enfin la naissance de sa fille dans le cachot de madame de Monnier, mais on lui refuse la vue de cet enfant. <c Je voudrais tout abîmer, y> écritil par une voie mystérieuse à la mère ; <c je me révolte » contre l'univers. Je voudrais, dans ces moments, T» te faire un holocauste de tout ce qui n'est pas toi » et moi; mais bien différent de Jephté , j'en excep- » terais ma fille. ^
Ce firuit du désespoir ne vécut pas. Les premières rigueurs du cachot de Mirabeau s'adoucirent, non par l'indulgence paternelle, mais par l'intérêt que ses lettres pleines de l'éloquence désespérée du suppliant inspirèrent à M. Lenoir, l'administrateur de la police, et à M. Boucher, intermédiaire entre le prisonnier et le gouvernement. On toléra les livres, le papier, l'étude, la correspondance même avec Sophie, à l'insu des deu^ familles.
ÎCI.
Ces lettres , aussi multipliées que les heures et aussi infatigables que l'espérance, aussi brûlantes que les souvenirs , aussi déchirantes que le cri du supplicié sur l'échafaud , nourrirent de délire, pendant deux années de soUtude, l'âme affamée du prisonnier.
Celte correspondance est le plus long cri de douleur, de passion, et quelquefois de génie, qui soit jamais sorti du coeur d'un honame. La ^pudeur y manque souyent, parce que ces lettres sont destinées à' être effacées aussitôt qu'écrites par les larmes brûlantes d'une autre captive comme lui, et à mourir ignorées entre le cœur qui les dicte et le cxBur qui les inspire; mais le feu immatériel de la passion y transforme plus souvent l'impure ardeur des sens en foyer de l'âme. Depuis les lettres impérissables d'Héloïse à Abeilard, l'amour n'avait pas fait une telle explosion dans la langue humaine. La contention obstinée d'une passion solitaire et contrariée qui s'efforce de percer les murs d'une prison et de se communiquer vivante et brûlante par la parole à l'objet d'un amour qu'il ne pouvait plus atteindre que par l'imagination, devait faire inventer à un prisonnier doué de l'âme de Mirabeau des miracles de langage par des mira* clés de passion, et faire.de lui le plus éloquent des hommes.
La solitude et la persécution sont presque toujours et tout à la fois le martyre et le berceau des grandes facultés intellectuelles. Elles centuplent les forces en les concentrant. L'homme, en se repliant sur lui-même par la nécessité de la réflexion dans les longues captivités, y puise une énergie de volonté capable de soulever ensuite un monde. La Révolution, qui avait besoin d'un athlète d'intelligence dans Mirabeau , le fortifiait dans les car
LES CONSTITUANTS. StCKT
chots de Vincennes. Sa pensée se vengeait de son isolement et de son inaction, en se répandant sur toutt chose religieuse, politique, morale, pour tout sonder et tout renouveler à son heure. C'était le Galilée de Vincennes, méditant, dans les intervalles de sa passion et de son supplice, la transformation du système po^ litique des gouvernements.
Mais si la persécution lui donna des forces, il est impossible de méconnattre qu'elle lui donna aussi des vices. Lassé et vaincu par la solitude, il descendit à d'ignobles fléchissements de caractère pour obt^ir sa liberté. Il écrivit des livres obscènes pour acheter de ce commerce infâme quelques soulagements à la misera de Sophie et à son dénuement. Il prêta son éloquence anonyme à sa mère dans les écrits judiciaires qu'elle publiait pour sa défense contre son père, sorte de parricide d'esprit qu'aucun ressentiment ne pouvait excuser et qu'il ne tenta pas d'excuser lui-même quand sa conscience reprit sa clarté.
Il s'abaissa vis-à-vis de ce père k des supplications et à des adulations ironiques qui mentaient à ses sentiments et à son honneur. Il négocia sans la par* tidpation de sa victime l'abandon et la relégation de Sophie, qui se sacrifiait à lui au prix de sa liberté. Il flatta les haines et les amours de son père pour racheter
â08 RÉVOLUTION FRANÇAISE.
à de mauvais prix sa faveur. Il sortit enfin, grâce à ces ignobles concessions de caractère et de cœur.
Trois ans de cachot rayaient dompté, mais plus perverti qu'amélioré.
A peine hors des cachots , il eut à répondre de Faccusation capitale de rapt intentée contre lui par la famille de Monnier et à se faire réhabiliter de la peine de mort à laquelle le parlement de Besançon l'avait condamné.
Il menace alors la famille de Ruffey et la famille de Monnier du bruit de son nom, de la puissance de son talent et du scandale de ses révélations; il finit par obtenir, à force de menaces, une transaction qui sauve sa tête, mais qui entache sa loyauté. Il y stipule cependant avant tout la liberté et l'existence indépendante de Sophie. Mais, tout cicatrisé encore des tortures de sa passion adultère, il veut contraindre, par un autre procès, sa propre femme outragée, tant il convoitait la fortune, à rentrer sous le toit conjugal et à reprendre son nom.
Il va plaider lui-même ce procès en Provence. Tantôt caressant, tantôt agressif, il consterne la famille de Marignan par ses poursuites juridiques, il s'emporte jusqu'à divulguer au monde les mystères de l'union domestique et à jeter sur sa femme l'ombre du déshonneur. Les tribunaux le condamnent et lui arrachent une épouse qu'il flétrit lui-même en la réclamant. Son père le rappelle et lui rend une paternité avare et condition-
nelle» à la charge de négocier le silence de sa mère et de se faire le publiciste de ses théories économiques. Ses dettes Técrasent, les conséquences de ses fautes le poursuivent, la déconsidération s'attache à son nom; ses infidélités son oubli, les désordres de sa vie, lui enlèvent à la fin jusqu'à Testime et bientôt jusqu'à l'amour de Sophie«
M. de Monnier était mort. Sa mort avait rendu à Sophie la liberté. Mais, poursuivie par l'éclat des scandales que Mirabeau avait déversés sur elle, et découragée de l'existence, Sophie était restée volontairement au couvent de Gien. Une petite maison attenante au monastère, qui avait été sa prison, lui permettait de vivre à la fois- dans la société des religieuses qui l'avaient consolée, et dans la société restreinte du monde. Deux prêtres, habitués du couvent, avaient cherché à abuser de son infortune, et leur obsession bruyante avait laissé transpirer jusqu'à Mirabeau d'odieuses calomnies sur sa victime.
Depuis que Mirabeau était libre, sous la surveillance de son père, une entrevue mystérieuse, favorisée par une religieuse du couvent de Gien, l'avait réuni un moment à madame de Monnier pour une explication mu tuelle. Cette explication, en présence de la religieuse,
complice et témoin, avait été déchirante, pleine de re- I. u
SIO RÉVOLUTION FRANÇAISE.
proches» d'aœusations, de colères» de larmes» presque tragique.
Après cette entrevue» Mirabeau et Sophie ne s'étaient jamais revus. Toute correspondance avait cessé entre ces amants dont les soupirs avaient traversé autrefois les murs de Vincennes. Sophie, trompée et flétrie» n'aspirait qu'à la tombe. Son cœur cependant, mal éteint» se ralluma, au feu d'un amour plus constant et plus pur» pour un jeune gentilhomme des environs de Gien, M. de Poterat. Elle avait trouvé en lui le dévouement absolu qu'elle avait en vain attendu de Mirabeau. Un prochain mariage allait les unir quand la mort lui enleva son dernier ami. M. de Poterat expira dans ses bras. Tout ce qu'elle avait aimé dans le monde lui était ravi par l'ingratitude ou par la tombe. Sa vie» sans passé et sans avenir» n'était plus pour elle qu'un supplice. Son âme ardente» qui avait toutes les forces de la passion» n'avait pas celle de la résignation. Après avoir rendu les devoirs funèbres à son fiancé» elle congédia» sous de vagues prétextes» ses amies et ses serviteurs» brûla ses lettres» écrivit ses dernières volontés d*un esprit froid et d'une main ferme, et, s'enfermant dans une alcôve dont elle ferma hermétiquement les portes» elle alluma le charbon du suicide et expira en serrant dans ses mains le portrait de l'époux qu'elle avait perdu.
On la trouva morte et les deux pieds enchaînés aux piliers de son lit, comme si elle avait voulu se prémunir ainsi elle-même contre les irrésolutions ou les re-
pentirs de Tagonie. Ainsi mourut celte femme intrépide qui avait ressenti et inspiré la plus tragique passion du siècle, victime de son propre délire, victime surtout du délire, du génie et de l'ingratitude de Mirabeau.
Le bon et austère bailli de Mirabeau recevait encore de temps en temps son neveu dans sa solitude. Tour à tour indigné de ses déportements, attendri de ses repentirs, fasciné de son éclat, il cherchait i réconcilier plus indissolublement le père et le fils pour l'honneur de sa maison, et rendait quelques témoignages indulgents sur le caractère du fils au père. Il conjurait son frère de quitter Paris et de venir en Provence reprendre la vie et les mœurs de sa race.
«c Toi, dont le grand-père disait, il y a cent ans, » lui écrivait-il, « qu'il n'y a plus d'honneur que dans D les châteaux, est-ce donc ton devoir ou ton goût » qui t'a porté à habiter Paris, le plus infect cloaque » dont le soleil éclaire do ses rayons les noires va- » peurs et les immondes reptiles... & venir humer » Tair de cette vénale capitale où la transpiration » même est corrosive et pestilentielle*. • où toi qui » étais himière, et qui t'es contenté de devenir re* » ftet, tu n'étais bon à rienj vu ton aversion et ton n ioeapacité pour le valetage, qui est là d'instinct^
» aux gens de cour et de ville, à visage et à cœur
» de plâtre, comme le barbotage aux oiseaux domes-
» tiques? Tu as de belles terres en Provence, elles
» sont éfruitées , ton château est dépenaillé. Yiens-y.
» Je ne perds pas de vue ton fils Honoré; cependant
)) je ne puis pas, en conscience, te dire de lui ce
y> qu'il n'est pas: il est bien changé en mieux, je te
» dirai même qu'il me semble que cet homme a la
» partie de la tète qui nous manque, et je crois que
D c'est la meilleure, car nous ne sommes, nous, guère*
» propres à faire des rêveurs et des républiques à Pla-
» ton; j'en suis donc content; cependant, je dors
» sur lui l'œil ouvert, mais je crois que je pourrais p le fermer I »
Le père n'obéit point aux conseils du bailli de Mirabeau. Il continua, k Paris et dans sa terre de Bignon, sa vie de secte et d'orgueil, toiyours dur et parcimonieux envers son fils.
Mirabeau, livré à ses seules ressources, insuffi** santés pour seà nécessités les plus modiques, chercha la fortune de son nom et ses moyens d'existence dans des travaux mercenaires qui déshonoraient même le travail. Sa plume banale et infatigable touchait à .tout , même à la fange, pour en retirer un peu d'or. Tantôt pamphlétaire anonyme, tantôt publiciste gagé, souvent
agent subalterne et désavoué de» ministres dans les pays étrangers, quelquefois écrivain soldé de compagnies financières contre des compagnies rivales, son éloquence à gages lui donnait du bruit, du pain, de la gloire et du mépris.
Mais cette mêlée d'intérêts, d'idées, de finances, de politique, de littérature, de diplomatie, au milieu de laquelle il s'agitait, l'exerçait à la polémique et le prédestinait à son insu à la tribune. L'in- * trépide* audace d'un caractère qui n'avait plus de pudeur, parce qu'il n'avait plus de considération ' à ménager, le rendait redoutable aux plus célèbres pamphlétaires et aux publicistes les plus accrédités du temps. Il s'attaquait du premier coup à Beaumarchais, et lui fermait la bouche par une apostrophe digne des Philippiques. Il servait et il menaçait tour à tour M. de Calonne; il osait déchirer hardiment la popularité sur parole de M. Necker en finances, et profaner de ses sarcasmes l'idole de l'opinion publique; il se hait d'amitié, d'intérêt et de doctrine avec les écrivains anglais et genevois, précurseurs des nouveautés administratives; il professait en politique des principes qui ruinaient d'avance les tyrannies, et en finance, des doctrines qui sapaient les monopoles.
Les ministres comptaient avec lui; il allait en leur nom étudier la Hollande et la Prusse. Il adressait des conseils de liberté aux Hollandais; il écrivait un livre
hardi sur la monarchie prussienne. Le grand Frédéric le recevait à Potsdam, Tentretenait de Tayenir de l'Europe» et mourait en lui léguant les prophéties de son génie. Sans cesse errant d'Allemagne en France, de France en Suisse, de Suisse en Hollande, de Hollande à Londres, de Londres à Paris, se dérobant d'une contrée à l'autre aux poursuites de ses créanciers, il traînait partout après lui les stigmates de ses vices, l'éclat de son talent et le mystère de ses nombreux amours.
Depuis sa rupture avec madame de Monnier, Mirabeau avait séduit et enlevé, dans un couvent de Paris, dont ses relations avec la Hollande lui avaient ouvert les portes, une jeune Hollandaise d'un âge tendre et d'une angélique beauté.
Elle se nommait Henriette Van Haren. Elle était fille naturelle d'un publiciste hollandais que Mirabeau avait fréquenté pendant son exil à Amsterdam. Son père, en mourant,- avait laissé une modique fortune à l'orpheline. Seule sur la terre et exposée à tous les pièges de l'innocence et de la beauté, elle s'était attachée à Mirabeau avec un abandon et une. constance qui lui faisaient supporter sans se plaindre l'indigence et le vagabondage de sa vie. Un fils était né à Mirabeau de cette union clandestine. Élevé [ûeuse-
LBS CONSTITUANTS, 215
ment par la tendresse de sa malheureuse mère, doué d'une partie des facultés de son père sans aucun de ses vices, c'est ce fils qui, sans avouer jamais sa naissance, devait un jour hériter de tous les papiers et de tous les secrets de Blirabeau et répandre une lumière complète sur sa mémoire.
Le nom de madame de Nehra, anagramme du nom de Haren, cachait et dévoilait à la fois le nom paternel de l'amie de Mirabeau. Madame de Nehra suivait son séducteur dans tous ses voyages, esclave volon* taire et souvent victime de son amour, de sa misère et de son talent, «c J'ai une compagne à mon triste sort, » écrit Mirabeau à cette époque, en faisant allusion à madame de Nehra, « une cx)mpagne charmante, douce, » dévouée, que sa beauté aurait infailliblement enrichie » si ses excellentes qualités naturelles ne s'y étaient op* » posées. Elle est ce que vous l'avez vue, bello, douce, » patiente, égale, courageuse, pénétrée de ce charme de 1» sensibilité qui fait tout supporter, même les malheurs » qu'elle produit. Vous verrez sa physionomie angéli- D que, sa douceur pénétrante, la séduction magique qui » l'environne; je vous jure, mon ami, je vous jure dans )» toute la sincérité de mon âme, que je suis loin de Té- » galer, et que cette âme est d'un ordre supérieur par » la tendresse, la délicatesse et le besdn de se sacrifier » à celui qu'elle aime I... »
Madame de Nehra lui servait de négociateur confidentiel avec ses amis et ses ennemis. Elle allait pressentir pour lui les dispositions des hommes puissants dont il avait à redouter la colère, attendrir ses créanciers par ses supplications, traiter en son nom avec ses libraires du prix modique de ses écrits, sa seule ressource, recevoir les subsides dont les ministres récompensaient ses travaux, ou lui ouvrir les portes des prisons pour dettes, sans cesse envoyée devant lui' pour sonder le terrain ou pour lui rapporter l'espérance. Au fond de Tinfortune des hommes de génie et de passion on trouve toujours une femme pour soutenir leur courage ou pour tempérer leurs adversités.
« Il voyageait avec sa horde, » écrit madame de Nehra en racontant l'existence nomade et orageuse de son ami, a composée de son amie, de son fils et de son » chien favori ; il fréquentait dans les villes étrangères D les savants, les hommes de lettres , les ministres , les » libraires, quelquefois les aventuriers. » Quand il était séparé par nécessité de son amie , il lui écrivait des lettres pleines à la fois de ses études de publiciste , de ses tendresses et de sa misère.
«Gardez, enfouissez mes papiers,» lui disait-il, « comme Tarche du Seigneur; le bruit court à Berlin To et en Allemagne que je courrais lés plus grands ris-
» ques en retournant à Paris. Écrivez- moi pour me » rassurer sur votre santé plusieurs lettres par jour, » car mes lâches ennemis ne manqueront pas de ré* » pandre ici que j'ai abandonné et peut-être tué ma » jeune et charmante compagne d'infortune. Oh ! que » je serai heureux de vous rejoindre, et que ces cruel- » les absences m'apprennent bien de quel prix et de » quelle nécessité m'est votre société , et combien il est » absurde de troubler son bonheur intérieur pour les D misérables illusions du monde 1 »
Et ailleurs, en retournant en Prusse avec une mission secrète pendant l'assemblée des notables, a En traver* r> sant ces superbes campagnes, d écrit Mirabeau à ma* dame de Nehra laissée à Paris, « en traversant ces su- » perbes campagnes qui avoisinent Strasbourg, en con- » templant du haut des collines de Saverne les pays en- » chantés qu'on décx)uvre de ce magnifique point de vue » sur l'un et sur l'autre bord du Rhin, j'ai senti que si le )) démon voulait me tenter, il se garderait bien de me » transporter sur une haute montagne. L'ambition sor- D tait de mon cœur; je me disais : Ah I combien, désa- )) busé des hommes et des choses, on serait heureux de )> cultiver ici son jardin et de ne vivre que pour une » femme aimée et pour son fils ! >»
Il anticipait quelquefois avec elle sur sa gloire en
lui parlant de ses ourrages, dont la rapidité nécessiteuse de la composition altérait le poli, mais où le public commençait à sentir le muscle de sa pensée. a Mon amie,» écrivait-il, a quand l'ouvrage que je » t'envoie paraîtra, je n'aurai que trente -huit ansi x> J'ose le prédire, il me fera un nom!... Il se peut » qu'il donne un jour à mon pays quelques regrets » de laisser oisif un homme capable d'observer » ainsi]... »
Enfin, après avoir achevé cet ouvrage sur la montr<« chie prussienne, il réussit à le vendre pour une somme modique au libraire Fauche-Borel de Neufchâtel. « J'ai » le plus grand désir, » dit-il, « de le montrer à mes » amis et surtout à l'abbé de Périgord (depuis le prince » de Talleyrand), dont le coup d'oeil d'aigle est infini- 1» ment nécessaire à sa perfection. Sondez les ministres » l'archevêque de Brienne et M. de Malesherbes pour >> savoir s'il y a santé à moi de rentrer en France... Je « me hftte, car l'horizon devient noir! »
On voit par ce coup d'œil rapide sur la jeunesse de Mirabeau que la nature, la race, le sang, la famille, la persécution, l'amour, la captivité, la misère, la révolte continuelle du cœur contre la société et du génie contre les circonstances, les habitudes d'intrigue, les scandées, les repentirs, les châtiments, les rechutes, les
vices mêmes contractés malgré Tbonneur natif , dans les prostitutions de caractère d'une existence souvent abr jecte» avaient préparé en lui un de ces hommes aguer^ ris d'avance aux vices comme aux vertus des révolu-* tions, qui participent à la fois de la double trempe de Cicéron et de Catilina.
Son génie, étendu, fortifié et assoupli par des luttes si obstinées et par des.exercices si divers de son talent, s'était élevé en lui à mesure que son caractère sembîait s'être dégradé. Ses désordres, qui avaient eu tant d'influence sur son cœur, n'en avaient aucune sur son esprit. Son intelligence était si haute et si inal^ térable que les fumées de ses passions ne s'élevaient pas jusqu'àsa raison. La justesse et la portée de son jugement le défendirent de l'utopie, de l'illusion et du sophisme. Il pouvait être tribun par circonstance , mais il était homme d'Etat par le despotisme involontaire et souverain que le bon sens exerçait sur lui. Ce jeune homme, encore inconnu, souriait avec pitié, du fond de son obscurité, aux fautes des ministres, aux déceptions des partis, aux illusions mêmes du- peuple, et se sentait supérieur à ce monde des cours qui pesait sur lui. Il n'attendait que l'occasion d'y prendre sa place. Le? états généraux la lui présentaient.
Mirabeau, mal réconcilié alors avee son p^d tou-
jours dur, devenu suspect à son oncle, dédaigné des ministres, qui croyaient avoir le droit de le traiter en subalterne puisqu'ils l'avaient soldé, repoussé en Provence par l'esprit de corps de la noblesse, où son odieux procès avec sa femme lui avait justement enlevé la considération dans sa caste, ne se flattait guère de retrouver une élection ; mais parvenu enfin à obtenir le consentement tacite et contraint de son père, U se résolut à tout tenter pour séduire ou pour dompter la noblesse de Provence. « Si elle veut m'empêcher » d'arriver en Provence, » écrivit-il de Paris à un de ses amis à Àix, « il faudra que l'on m'assassine comme » Gracchus. i>
« Je suis arrivé, » écrit-il de sa province quelques jours après, « dans des conjonctures vraiment difB-^ » ciles et contraires. Le peuple me poursuit de mar- » ques de confiance et d'enthousiasme très impruy> dentés pour sa cause même, car il met le comble » à la rage des nobles, qui ont toutes les convulsions » de Tumus expirant. Ces gens-là me feraient devenir 7> tribun du peuple malgré moi I r>
Dans ces dispositions, il paraît enfin le 21 janvier à l'assemblée des états de Provence, à Aix. La noblesse lui objecte, pour l'écarter, qu'il ne possède point de fief, signe du droit de candidature aux états gêné-
raux dans le pays. II triomphe, mais par la terreur. La noblesse, humiliée de sa défaite, s'acharne à Técarter au moins de l'élection. Il présente en vain les tem-* péraments les plus modérés* « Nous ne ferons pas » entendre raison à la noblesse, » écrit-il à cette date à M. de Caraman, commandant de la province et son ami : « elle est de trop mauvaise foi, trop ignorante » et trop cuiHde. Nous n'apaiserons pas le* peuple : » ses demandes sont trop justes, et ces têtes cuites » au soleil de la Provence sont trop calcinées. » Il s'efforça quelque temps en vain de discipliner et de modérer le parti populaire, pour lequel il s'était déclaré, mais dont il Redoutait la scission irrévocable avec les autres ordres.
« Je n'y puis rien, » écrit-il à ses confidents; « le » peuple n'a ni plan ni lumières, il s'acharne avec » fureur sur des inepties où il a tort, il mollit lâchei> ment sur les points les plus importants où il a rai- » son. Ce sont de sots enfants que les hommes; c'est » en vain que je m'efforce de les rallier: les esclaves » volontaires font plus de tyrans que les tyrans ne 1» font d'esclaves, et nul ne fait plus de mal au peuple )» que lui-même!
Irrité à la fin dés dissensions entre les trois ordres des états de Provence» ordres déchirés par les mêmes di«
S92 RÊVÛLUtlOK FRANÇAISE.
visions que celles qui allaient éclater dans les états généraux du royaume, il publie une adresse justificative de ses premiers discours» qui fut le premier éclat de cette éloquence dont il allait foudroyer Taristocratie.
« Dans tous les pays, dans tous les ftges, » disait-il àu peuple pour capter sa faveur, au clergé pour le rattacher au peuple, h la noblesse pour la forcer h la réflexion, « dans tous les pays, dans tous les ftges, les » aristocrates ont implacablement poursuivi les amis « du peuple, et si, par je ne sais quelle combinaison de ^ la fortune, il s'en est élevé un dans leur sein, c*est » celui-là surtout qu'ils ont frappé, avides qu'ils étaient )» d'inspirer la terreur par le choix de la victime* . . Ainsi )> périt le dernier des Gracques de la main de patriciens; )» mais, atteint du coup mortel, il lança de la pous^re p vers le del en attestait les dieux vengeurs, et de cette 1» poussière naquit Marins, Marins moins grand pour » avoir exterminé les Cimbres que pour avoir abattu » dans Rome l'aristocratie de la noblesse I...
» Mais vous, communes I écoutez celui qui porte vos rt applaudissements dans son cœur sans en être séduit; » soyçz fermes et non obstinées, courageuses et non tu- » multueuses, libres mais non indisciples !... Pour moi » qui, dans ma carrière publique, n'ai jamais craint » que d'avoir tort, mais qui, enveloppé de ma con- » science et armé de mes principes, braverais l'univers, rt soit que mes travaux et ma voix vous soutiennent 9 dans l'Ass^nblée nationale, soit que mes vœux seub
LES CONSTITUANTS. SSS
» VOUS y suivent, de vaines clameurs, des protestations
» injurieuses, des menaces implacables, toutes les con-
» vulsions, en un mot, des préjugés expirants ne m'en
» imposeraient pas I... Et comment s'arrèterait-il au-
» jourd'hui dans sa course civique, celui qui, le pre-
» mier d'entre les Français, a professé hautement ses
» opinions sur les affaires nationales dans un temps où
i> les circonstances étaient bien moins urgentes et la ta:-
» che bien plus dangereuse ? Non, les outrages ne lasse*
» ront pas ma constance. J'ai été, je suis, je serai jus-
» qu'au tombeau l'homme de la liberté publique,
» l'homme de la constitution! Malheur aux classes pri-
» vilégiées, si c'est là plutôt être Fhomme du peuple
» que celui des nobles, car les privilèges finiront, mais
D le peuple est étemel! )»
cm.
Le peuple, à cette éloquence lyrique et virile à la fois, sentit qu'il avait une voix digne de sa cause ; la noblesse et le clergé frémirent et crurent imposer silice à cette voix en excluant par un arrêt Mirabeau des états, sous prétexte qu'il ne possédait que des terres privilégiées mais non point de fief réel en Provence. Cet outrage le refoula plus avant dans le cœur du peuple. Il ne pouvait suffire aux enthousiasmes qui l'assiégeaient. « C'est au point, » écrit-il à cette époque, m que je ne puis travailler aux affaires publiques que la
)i nuit. Vous savez le mot du cardinal de Retz : Lesplm » grands embarras éCun chef de parti se trouvent dans son » parti! » Les diatribes des partis opposés l'obsédaient en proportion de sa popularité dans les communes. a On me compare dans des pamphlets à un chien » enragé« C'est une grande raison de m'élire, ai-je » répondu en riant au peuple, si je suis un chien en- » ragé, car lô despotisme et les préjugés mourront de » mes morsures I Et bien des têtes se lèvent en mon » absence»» ajoutot-il, a qui bientôt, si je suis élu, s'a* » baisseront devant moi. Étrange et triste destinée que » la mienne I » s'écriait-il encore en se sentant écrasé sous ses gènes domestiques pendant qu'il soulevait un peuple, oc étrange destinée que la mienne, d'être le mo- » teur d'une révolution, et toujours entre un fumier et y> un palais I Mes affaires privées exigent que je fasse » huit cents lieues en un mois. »
Il partit, il calma ses créanciers par des promesses» revint a temps pour suivre sa candidature. Les triomphes qu'il reçut à son retour à Marseille et sur toute la route de Provence furent des séditions , délires de l'espérance que le peuple enivré de son talent plaçait en lui. Le peuple sentait qu'il avait arraché une force aux nobles et qu'avec Mirabeau il avait conquis la victoire. Les officiers municipaux des villes qu'il traversait
accouraient au devant de lui comme au devant d*une puissance. Les populations entières jetaient des couronnes civiques sur ses pas et lui donnaient par anticipation les noms de libérateur du peuple et de père de la patrie.
«Je vois, » disait-il, « comment lesTiommes sont » devenus esclaves : la reconnaissance enthousiaste les TU a prosternés sous, la tyrannie. »
On voulait dételer les chevaux et traîner sa voiture à bras d'hommes. Les canons retentissaient de colline en colline à son approche. Les musiques et les danser populaires se formaient au seuil de sa maison. Les nobles, indignés, se cachaient pour ne pas être témoins des ovations de celui qu'ils avaient proscrit de leur ordre et que la patrie adoptait. Les illuminations prolongeaient ces jours de fêtes civiques.
c( Haïssez l'oppression autant que vous m'aimez , mes » amis, » disait-il en tombant dans les bras des multitudes, « et vous ne serez plus opprimés. »
Les paysans se portaient en masse sous les fenêtres de sa femme, qui refusait de le voir, pour la supplier de se réunir à lui. Cest une trop belle race^ s'écriaientils, |Hmr la laisser s'éteindre dans notre Provence t Cent mille citoyens sortaient de Marseille et se portaient sur la route d'Aix pour lui faire cortège d'une ville entière le jour où il venait y briguer les suffrages.
L*éclat de son entrée dans la capitale du Midi ef&çait les souvenirs des entrées royales. Une révolte ayant éclaté qudques jours après à Poocasion des subsistances, le commandant de Marseille, impuissant à la réprimeo: par la force, conjurait Mirabeau, absent, d'imposer sa souveraineté d'enthousiasme à la province. Son retour, sa voix, ses mesures à la fois condliantes et fermes devenaient des lois vivantes et relevaient l'autorité vaincue. «Vous voyez que j'ai réussi 9 avec un rare bonheur, » écrivait-il à Pans, «t L'arisp tocratiè, que j'ai sauvée, ne m'en hait que davan- » tage. P
Yengé par le peuple de l'ostracisme de la noblesse, il fut élu député des communes aux états généraux. Malgré la haine de sa caste, qui voyait en lui un Coriolan de l'aristocratie, malgré le dédain des ministres, qui se souvenaient d'avoir eu en lui un stipendié de leurs intrigues, malgré la déconsidération que les égarements et les scandales de sa vie répandaient sur son nom, il eut dès le premier jour le pressentiment de sa puissance. Sa nature, disproportionnée par sa grandeur à tout ce qui le méprisait dans la cour, dans l'opinion, dans l'assemblée, lui prophétisait l'empire que tout le monde était disposé à lui refuser, mais qu'il était plus décidé encore à conquérir.
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Tel était l'homme nouveau qui venait de parler pour la première fois devant l'assemblée avec tant de prudence et tant de mesure. Mirabeau était trop supérieur de génie aux circonstances pour se contenter du rôle facile et banal de tribun d'une assemblée : il y prenait da premier mot le rôle de politique, d'inspirateur et d'homme d'Etat.