‹ Histoire des constituants (volume 2)Chapitre 11 sur 15 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

Les conférences entre les commissaires nommés par les trois ordres se succédaient, usaient les jours, n'amenaient aucun résultat. La noblesse et le clergé, en consentant à Tunité de délibération dans l'assemblée, abdiquaient par le fait même leur caractère antique de classes distinctes, supérieures et privilégiées dans la nation. La délibération en commun, c'était l'égalité. L'égalité, c'était la moitié du grand procès que le siècle avait à juger entre la masse du peuple et les classes privilégiées. Un petit nombre d'hommes sages, généreux et clairvoyants dans les deux ordres, sentaient que ce procès était jugé d'avance par la philosophie, par le progrès des lumières et par les mœurs. Ce petit nombre croyait plus équitable et plus politique de ne pas le faire juger par une lutte inégale et sanglante

et de renoncer d'eux-mêmes, dès le premier jour, à une constitution séparée de leur ordre, pour ne former qu'une assemblée, comme ils ne voulaient fonner qu'an peuple. Mais la majorité de ces deux ordres, composée d'hommes qui avaient plus de traditions que de vues et plus d'orgueil que de sagesse, s'obstinait i revendiquer la forme antique et aristocratique de délibération. Ils espéraient, à défaut de force personnelle pour soutenir leur prétention, avoir lei forces de la cour et du gouvernement, dont l'indécision muette leur donnait le droit de préjuger l'appui. On n'obtenait rien de la temporisation et de la négociation. L'impatience gagnait les communes. Elles sentaient derrière elles l'opinion publique, et derrière Topinioix publique, une révolution, si une révolution était nécessaire. Aussi décidées à conquérir l'égalité que les deux ordres étaient décidés à ne pas la leur concéder, les communes, maîtresses de la salle des états généraux, semblaient attendre, avec la certitude de la victoire, les refus et les défis des ordres rivaux. Paris fermentait.

Le roi cependant commençait à sentir que la responsabilité de cette inaction retomberait sur lui devant son peuple. 11 évoqua, le 28 mai, le procès devant luimême. Il ordonna aux commissaires conciliateurs des

trois ordres à reprendre leurs conférences en présence de son ministère. « Je n'ai pu voir, » disait-il dans sa lettre aux trois ordres, a sans inquiétude et » sans peine, l'Assemblée nationale, que j'ai convo- » quée pour s'occuper avec moi de la régénération » de mon royaume, livrée à une inaction qui, si elle » se prolongeait, ferait évanouir les espérances que » j'ai conçues pour le bonheur de mon peuple et y^ pour la prospérité de l'Etat. »

H. Malouet demanda que l'on fit retirer de la salle le public étranger aux communes, pour délibérer sur la lettre du roi. « Des étrangers! r^ s'écria M. de Yolney, écrivain déjà célèbre par ses écrits philosophiques, « en est-il parmi nous? Ne sont^ils pas » tous ici nos concitoyens et nos frères? Prétendez- » vous vous soustraire au regard et au contrôle de » ceux dont vous êtes les représentants? Je ne puis \ estimer quiconque cherche les ténèbres : les na- » tiens n'ont pas de mystères I » Ces paroles» applaudies , firent maintenir les spectateurs qui venaient de Paris pour assister aux séances, et la publicité fut conquise.

Mirabeau, qui avait demandé la médiation du clergé, parce que le grand nombre des curés sortis du peuple qui composaient la majorité de cet ôr-

die lui donnait la certitude que leur médiation serait partiale pour le peuple, s*éleva contre la médiation du roi, parce qu'il prévoyait que la royauté inclinerait vers la noblesse. Son premier discours lui avait conquis, par sa modération, Toreille des coiqmunes. Il osa davantage ce jour-là.

« Messieurs, » dit-il, a un médiateur tel que le roi » ne peut jamais laisser une entière liberté aux partis » qu'il veut concilier. La majesté du trône suffirait » seule pour la leur ravir. Nous n'avons pas donné le

» moindre prétexte à son intervention Qu'est-ce

x> donc que tout ceci? Un efifort de courage, de pa- » tience et de bonté de la part du roi, mais en même D temps un piège dressé par la main de ceux qui lui D ont rendu un compte inexact de la situation des es- D prits et des choses, un piège en tous sens, un D piège ourdi de la main des druides ( allusion aux » membres du haut clergé qui retenaient les curés » dans leur séparation des communes), piège si l'on » défère aux désirs du roi , piège si l'on s'y refuse. » Accepterons-nous les conférences? Tout ceci finira » par un ordre du roi. Nous serons chambrés , et sér> parés et despotisés par le fait. Résisterons-nous? Le » trône sera assiégé de dénonciations, de calomnies, de » prédictions sinistres contre nou$. Faisons route entre D ces deux écueils. Rendons-nous aux ordr^ du roi, x> mais faisons précèdejr les conférences d'une démar- » che plus éclatante, qui déjoue l'intrigue et démasque

>> la calomnie; faisons une adresse au roi pleine d'à- » mour, où nous consacrerons à la fois nos sentiments » et nos principes. »

La reprise des conférences en présence du ministre et Padresse des communes au roi furent résolues sur ce discours. « Depuis longtemps, » disait Tadresse, « les dépu- » tés de vos fidèles communes auraient présenté à Votre » Majesté le respectueux témoignage de leur recon- » naissance pour la convocation des états généraux, si » leurs pouvoirs avaient pu être vérifiés. Ils le seraient » si la noblesse avait cessé d'élever des obstacles. Nous » avons tenté tous les moyens de conciliation. Votre » Majesté dira que les conférences soient reprises en » présence de votre garde des sceaux* Nous nous em- D pressons de déférer à ses désirs. »

Les conférences des commissaires des trois ordres s'ouvrirent le 1®' juin en présence de tous les ministres^ Elles n'avaient fait ni fléchir les ordres privilégiés ni céder les communies.

La mort du Dauphin, âgé de sept ans, premier enfant du roi enlevé au trône au moment où le trône allait devenir un échafaud, relégua pour quelques jours le roi et la reine à Marly pour pleurer ce prince, et servit de prétexte à des temporisations motivées par le deuil.

a» RÉVOLUTION FRANÇAISE.

La France» inquiète de Tinaclion des états généraux» dont elle attendait son salut» élevait un imminent murmure contre les classes privil^ées qui entravaient sa représentation souveraine. Le murmure de Paris se tournait en colère contré la cour, qu'on , croyait astucieusement complice de ces lenteurs. Une disette générale rendait le peuple de toutes les provinces plus ombrageux et plus séditieux. Les troupes suffisaient à peine» dans le Midi et dans TOuest» à contenir' les émotions et lesatttroupements. Marseille renouvelait ses mouvements mal apaisés par Mirabeau. La jeunesse de cette ville se formait en armée pour attaquer les forts. Toulon désarmait sa garnison. La Bretagne s'organisait en fédération armée pour résister au pillage des propriétés» paniques habituelles de toutes les agitations. Paris devenait le foyer de cette agitation nationale» et le jardin du Palais-Royal» demeure du duc d'Orléans» devenait le foyer de Paris» le mont Aventin des nouveaux Gracques.

Des tentes dressées au milieu du jardin servaient de forum à la jeunesse turbulente et passionnée» qui s'y concentrait à toute heure du jour ou de la nuit pour s'exalter d'émotions mutuelles. Des orateurs enthousiastes y groupaient les promeneurs» les habitués des calés» les étrangers» les oisifs» toute la partie mobile et

flottante de la population d'une capitale qui tourbillonne au Tent et qui court au bruit. Les droits dû peuple, l'attitude des communes, la résistance du clergé et de la noblesse, la conniY^oe de la cour, les complots supposés de l'aristocratie , la nécessité de déjouer le piège tendu aux états généraux, leur immobilité fatale, leur insurrection nécessaire, l'ardeur à les soutenir, la par* tialité fanatique pour M. Necker, proclamé le seul ministre du peuple au milieu des conseillers du despotisme, la popularité naissante et tumultueuse de Mirabeau, dont la voix avait ftdt vibrer du premier coup comme un tocsin intérieur à l'oreille de la multitude, la popularité déjà factieuse du duc d'Orléans, mattre de ce palais et: de ces jardins où il semblait prêter asile à l'agitation, comme un prince qui aurait eu pour client tout un peuple, tels étaient les textes de ces perpétuelles émotions du Palais- Royal. Les cafés, les tables banales, les boutiques, les jeux, les lieux suspects ouverts par les arcades ou par les fenêtres sur le jardin y versaient sans cesse de nouveaux flots d'auditeurs échauflés par tous les sens, qui exaltent le soir la flbre des foules. On y parlait ouvertement du droit d'insurrection et de la nécessité d'aller à Versailles pour aller porter aux communes le mandat souverain du peuple et pour submerger sous la toute-puissance de la révolte les complots de la cour, les insolences de la noblesse, les timidités du tiers état. Une multitude inquiète sur les subsistances qu'en-

chérissait la disette, et des soldats embauchés par les amorces corniptîves que Tindiscipline, le vin prodigué, les femmes vendues offraient à la débauche, grossissaient tous les soirs le tumulte de ce foyer de la révolution.

L'écho de ces, délibérations tumultueuses retentissait le lendemain jusqu'à Versailles et imprimait un énergique contre-coup aux orateurs populaires des communes. La licence des pamphlets, à qui la tolérance et même la provocation du gouvernement, sous rassemblée des notables, avait laissé conquérir l'impunité par leur nombre; les réunions politiques en lieu convenu et à heure fixe, dont on avait contracté l'habitude pendant les séditions parlementaires, sous le nom anglais de clubs, donnaient, dès les premiers jours des états généraux r à l'opinion publique trois forces irrésistibles, le droit de la presse, le droit d'association et le droit de tumulte. Paris était l'armée des communes. Elles avaient assez attendu pour donner aux ordres privil^és le temps de la réflexion et de la sagesse. L'opinion les pressait maintenant d'oser.

A la séance du 10 juin, un député de Paris, Sieyès, oublié, négligé ou repoussé aux élections par le clergé, dont il était membre, et qui avait été adopté par les électeurs de Paris, se leva pour sommer les communes

de ne pas prolonger plus longtemps rinutile et impuissante division de ces conférences, dont on ne pouvait plus espérer que la honte.

Sieyès, né d'une famille aristocratique à Fréjus, en Provence, avait été jeté par le hasard de sa naissance dans le clergé, comme Mirabeau dans la noblesse, appelés Fun et l'autre par leur destinée à ruiner l'institution, qui les avait portés. Élevé par la hiérarchie ecclésiastique jusqu'à la dignité de vicaire général de l'évéché de Chartres, Sieyès professait, avec la décence de son état, mais avec l'audace réfléchie de son esprit, les opinions philosophiques. Il pensait beaucoup, parlait peu, écrivait avec cette brièveté tranchante qui a l'explosion et l'inréfutabilité des oracles ; ses brochures sur le tierô état étaient devenues les proverbes de la démocratie en naissant. Il avait dit au peuple son dernier mot : « Vous êtes tout. »

Ce mot avait fait de Si^ès le sphinx de l'opinion. Lui seul passait pour poser et pour résoudre les terribles énigmes du moment. La nature l'avait fait trop froid de langage, de geste et de voix pour être orateur. Toute sa puissance était dans sa logique. Il creusait les idées et ne les répandait pas. Son silence même était un de ses prestiges. Parler peu est pour quelques hommes dans les assemblées le secret de parler à coup sûr. On suppose quelquefois à de tels chefs de parti tout le génie qu'ils sont censés dérober sous les mystères de leurs silences.

Tel était fieyès, objet» dès le premier jour, d'une immense suppositicHS de gà^iie politique. Mais chez lui cette supposition n'était pas gratuite. Destiné par la nature à inspirer plus qu'à agir, Sieyès était sur les bancs des communes le contraste vivant de Mirabeau. Son visage pâle, froid, fin, composé par Thabi* tude de l'étude et par la bienséance de son état, répcmdait i son Ame. Il n'avait rien de ces grands acteurs destinés à passionner les scènes dans les drames de tribune ou de place publique. C'était le prêtre habitué, i l'ombre, sorti du sanctuaire de l'anciame loi pour se glisser dans le sanctuaire de la loi nouvelle, mais toujours prêtre par l'attitude, même quand il devenait tribun par l'opinion. On l'écoutait avant qu'il parlât, tant on était avide de ses oracles.

« Depuis Pouverture des états généraux, » dit-il, « les » communes ont tenu une conduite franche et impasy> sible; elles ont eu tous les procédés que leur permeti> tait leur caractère vis-À-vis de la noMesse et du clergé, » tandis que ces deux ordres privilégiés ne les ont payées y> que d'hypocrisie et de subterfuges. L'assemblée ne » peut rester plus longtemps dans son inertie sans y> trahir ses devoirs et les intérêts de ses commettants. » Il faut sortir enfin d'une trop longue inaction. »

Un applaudissement unanime révéla dans toutes les

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pensées celle de l'orateur. Il développa briè?ement ses motifs et demanda qu'après une dernière sommation aux classes privilégiées de se réunir aux communes pour vérifier ensemble les pouvoirs, les communes, fissent rappel de leurs membres et vérifiassent seules leurs mandats. Cette motion, votée dans les séances du soir, fut commentée dans une adresse au roi rédigée par Bamave, jeune avocat de Grenoble dont le nom et le talent éclatèrent pour la première fois dans cette journée.

Celte adresse accusatrice était le récit persuasif des tentatives conciliatoires des communes et des refus des ordres privilégiés. Elle démontrait au roi la nécessité où se trouvaient placées les communes de mettre un terme i Tinaction de leur chambre, à l'impatience de la nation et de commencer leurs travaux.

M. Bailly, qui présidait l'assemblée, alla porter cette adresse au roi. Le prince était à la chasse. Soit passion indomptaUe pour ces exercices qui occupaient la moitié de la vie des rois , soit affectation d'indifférence pour ce qui s'agitait à deux pas de son palais, le roi n'ajournait pas une de ses habitudes. Les communes s'ajournèrent au lendemain 15 juin, pour prendre l'attitude, le nom et l'action que l'opinion publique leur attribuait en face du trône, du clergé et de la noblesse.

SIO RÉVOLUTION FRANÇAISE.

L'auditoire, nombreux et passionné, était digne de la gravité de l'acte qui allait s'accomplir. .

Sieyès, encouragé par l'autorité qu'avait exerqée sur l'assemblée son premier discours, prit la parole après la vérification des pouvoirs. Ecartant tous les scrupules constitutionnels par la puissance du nombre, il calcula que les membres des communes avaient été élus par vingt-six millions d'âmes contre deux cent mille privilégiés. Il proclama la souveraineté numérique des hommes. Il se demanda s'il appartenait à quelques milliers d'aristocrates de paralyser l'action d'un peuple convoqué tout entier par son roi pour réformer l'empire. Il se demanda si dans les titres qu'ils allaient prendre, les députés du peuple ne devraient pas caractériser immédiatement la nature, la grandeur et l'indépendance de leur fonction. Il proposa aux communes la dénomination de représentants connus et vérifiés de la nation française.

Cette dénomination, qui ne définissait pas d'un seul mot et avec une assez franche audace le caractère révolutionnaire et souverain des communes, fut combattue par Mirabeau.

a Nous voilà prêts, » dit Mirabeau, après un exorde où il sollicitait l'indulgence pour une voix brisée par la ma* ladie, « nous voilà prêts à sortir enfin du cercle où

» notre sagesse nous a longtemps renfermés. lïous vou-

» lions prouver notre modération. Cependant, le temps

» s'est écoulé, les usurpations des deux ordres se sont

» accrues. Votre lenteur a été prise pour faiblesse. Voici

» le moment d'inspirer la crainte, je dirais presque

» la terreur du respect à vos adversaires. Chacun de

» vous sent combien il serait facile aujourd'hui par

» un discours véhément de vous porter aux résolu-

» lions extrêmes. •• Vos droits sont si évidents, vos

D réclamations si légitimes, et les procédés des deux

» autres ordres si manifestement irréguliers, que le

» parallèle en resterait au-dessous du sentiment pu-

» blic... Que dans des circonstances où le roi lui-

» même a senti qu'il fallait donner à la France cette

x> constitution fixe, on oppose à ses volontés les go-

» thiques oppressions des siècles barbares, qu'à la

» fin du xviii® siècle, une poignée de citoyens inté-

-» ressés osent dévoiler le projet de nous y replon-

» ger, qu'ils veuillent ramener le peuple de France

» à ces formes, à ces ordres qui classaient la nation

» en deux espèces d'hommes : les oppresseurs et les

» opprimés; qu'ils prétendent perpétuer une préten-

» due constitution qui, en un seul mot prononcé

x> par cent cinquante individus, pourrait' arrêter le

» roi et vingt-cinq millions d'hommes; qu'ils in-

» voquent le despotisme ' ministériel pour river sur

» nous les fers de l'aristocratie... c'est le comble de

» l'orgueil, mais surtout de la folie I... Mais quel I. IG

» nom nous donnerons- nous? États généraux? Le » terme serait impropre; il suppose trois ordres, et » un seul est ici... En prendrez-vous un autre? Hais » si le roi vous refuse sa sanction, si les autres ordres » réclament son autorité , qu'arriv^a-t*il ? Dissolu- » tion et prorogation. Qu'en résultera-t-ilî La hi- » deuse anarchie, qui nous ramène au despotisme. » Vous avez l'insurrection, 1(^ pillages, les bouche- » rieS| et vous n'aurez pas même l'exécrable honx> neur d'une guerre civilel.,, Non, non, ne prenez s> pas un titre qui effraie, prenez*en un qu'on ne » puisse vous contester: appelez-vous, ce que vous » êtes, représentants du peuple français. Qui peut D vous disputer ce titre, et que feront les deux » ordres alors? Adhéreront-ils? Il le faudra bien. Re- D fuseront-ils d'adhérer? Nous prononcerons contre & eux quand tout le monde pourra juger entre 1» nousl... » Puis, déroulant, au nom des représentants du peuple fran^^is, une série de résolutions modérées, réformalives et populaires, dont la seule énonciation au nom des communes devait leur rai* lier la nation entière, il termina son discours pat une respectueuse mais éloquente critique de la dénomination insurrectionnelle proposée par l'abbë Sieyès. <c II est, » dit-il, ce une différence eesen- » tielle entre le métaphysique philosophe promul- » guant une vérité absolue du fond de ses médita- » lions, et l'homme d'État qui est obligé de tenir

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» compte des circonstances et des périls, La méta-- » pb}^iique, voyageant sur une nuippemonde, franchit » tout sans peine, ne s^embarrasse ni des monta- » gnes, ni des déserts, ni des plaines, ni des fleuves, » ni des abîmes, mais quand on veut réaliser le » voyage et arriver au but, il faut se rappder sans » cesse qu'on n'est plus dans le monde idéal et 9 qu'on marche sur la terre, p

Mirabeau, dans ce discours, plus sensé que sa re* nommée et plus patient que son caractère , s'aperçut qu'il était trop jnodéré pour une assemblée où l'irritation avait étouffé toute patience. Meunier, le jeune Bamave , son compatriote , Rabaud de Saint- Étienne, ministre protestant de Ntmes, proposaient' tour à tour des titres plus absolus. Bergasse lui-même, orateur mystique qui devait bieniût confondre dans un même fiwatisme la théocratie et la royauté , adopte le titre séditieux proposé par Sieyès. Chapelier» Target, Thouret, avocats célèbres, pressés d'éloquence, parlent sans conclure. Mirabeau défend contre touâ la dénomination présentée la veille par lui ; mais tout en maintenant la nécessité det la sanction royale pour k titre que l'assemblée se donnera, il sent la nécessité de relever par l'accent du tribun la sagesse du politique.

« On trouve, » s'écne-t-il, « cette qualification de re-

iU RÉVOLUTION FRANÇAISE

» présentants du peuple français trop humble, et moi,

)> je Tadopte, je la défends, je la proclame par la raison

» même qui vous la fait exclure. Oui, c'est parce

» que le nom de peuple n'est pas assez respecté en

» France, parce qu'il est obscurci, couvert de la rouille

» du préjugé, parce qu'il nous présente une image

n dont l'orgueil rougit, dont la vanité s'offense, parce

ï> qu'il est prononcé avec mépris dans les chambres

D des aristocrates, c'est pour cela que nous devons

» nous imposer de le relever, de l'ennoblir et de le

D rendre désormais respectable aux ministres et cher

i> à tous les cœurs. »

Pendant ces harangues, qui attestaient dans les communes la ferme volonté d'avancer malgré l'immobilité des deux autres ordres , une partie du clergé et de la noblesse, se détachant par groupes de leurs corps pour passer à la force et au nombre, désertaient leurs séances particulières et entraient un à un dans la salle des communes. Des ovations cordiales saluaient ces défections patriotiques. La discussion sur la dénomination à prendre continuait lentement dans les communes, comme pour donner le temps aux ordres privilégiés de réfléchir ou de se dissoudre. Mirabeau poursuivait ses premiers essais et les premiers triomphes de son éloquence, et fondait sa popularité dans

Paris par des accents qui s'élevaient de jour en jour à plus d'audace.

Il reprit le 16 sa lutte contre Sieyès et sa glorificatic» du nom de peuple. « Si ce nom n'était pas le nôtre , » dit-il , « il faudrait encore le choisir entre tous comme V la plus précieuse occasion de servir ce peuple qui 9 existe, ce peuple qui est tout, ce peuple de qui » nous tenons tous nos droits et dont on semble rou- 1» gir que nous empruntions notre titre. Ah I si le » choix de ce nom rendait à ce peuple abattu de la » fermeté, du courage I

» Mon âme s'élève en contemplant dans l'avenir » les heureuses suites que ce nom peut avoir; le T> peuple ne verra plus que nous, et nous ne verrons t> plus que le peuple; notre titre nous rappellera nos r> devoirs et notre force. Représentants du peuple I » daignez me répondre! Irez-vous dire à vos com* » mettants que vous avez repoussé ce nom?

)i Plus habiles que nous, les héros bataves qui Y> fondèrent la liberté de leur pays prirent le nom » de gueux; ils ne voulurent que ce titre, parce y> que le mépris de la tyrannie avait prétendu les » en flétrir, et ce titre, en leur arrachant cette )» classe immense que le despotisme et l'aristocratie » avilisaient, fut à la fois leur force et leur gloire » et le gage de leur succès. Les amis de la liberté » choisissent le nom qui les sert le mieux et non r> celui qui les flatte le plus : ils s'appelleront les rc-

» montrants en Amérique, les pâtres en Suisse, les y> gueux dans les Pays-Bas; ils se pareront des in- » jures de leurs ennemis, ils leur enlèveront le pou- D voir de les humilier avec des dénominations donl » ils auront fait leur gloire. »

Mirabeau , cette fois, avait offensé la bienséance de l'assemblée par une allusion à une dénomination triviale qui rabaissait la majesté même du peuple. Il échoua dans les murmures de ses auditeurs. Le cynisme de l'allusion avait caché aux plus sages la sagesse de la proposition. L'homme d'État avait disparu sous l'orateur.

Sous la motion d*un orateur obscur, mais qui résumait, comme le chœur anonyme d'une multitude, le sentiment général dans une dénomination simple et claire, on adopte le titre d* Assemblée nationale^ moins constitutionnel et moins vrai que celui de Mirabeau, mais qui laissait la voie ouverte aux négociations.

On proclama ainsi d'un mot la cortfusion des ordres. Les six cents députés se levèrent et se jurèrent à euxmêmes, eiî présence de quatre mille spectateurs enivrés, d'accomplir le mandat qu'ils avaient reçu du peuple. S'investissant à la fois des droits du trône, de ceux du parlement, de ceux du clergé et de la noblesse, le premier décret de l'assemblée sanctionna

provisoirement tous les impôts existants, pour assurer Fadministration pendant l'interrègne de l'ancienne ronstitution. *

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