LXIV
En traversant la Rochelle» le jeune prisonnier est insulté par un officier de son ancien régiment, et le blesse en dnel d'un coup d'épée. Ce hasard aggrave, • aux yeux du père, les torts de son fils. Il voit en lui le don Juan de sa maison ; « il s'en va sacrant, battant, blessant et vomissant une telle scélératesse, que jamais ne se vit rien de semblable. Ce misérable échapperait au diable, et il en a douze dans le corps 1 » Or, pendant que le père dépeignait ainsi son fils, ce jeune homme, dont l'énergie faisait explosion par la bravoure et par l'amour, séduisait par ses grâces fortes, fïanches et tendres, le commandant et les geôliers eux-mêmes de l'île de Ré.
Il passe enfin en Corse; il y mêle l'étude à la guerre ; il se signale dans les rencontres; il se distingue par des travaux statistiques et historiques sur l'Ile; il conquiert l'affection de ses camarades, la considération de ses chefs, la faveur du maréchal de Vaux, général en chef de Texpédition. ta guerre finie, il obtint la permission de s'embarquer à Toulon et de voir en passant son oncle, le bailU de Mirabeau, retiré, comme on l'a vu, dans le vieux château de ses pères.
Le bailli , prévenu par les exagérations de son frère, croit recevoir un forcené, et trouve le plus accompli et le plus séduisant des disciples. Il prend pour ce neveu un cœur ps^ternel ; sa vieillesse se rajeunit, ses préventions s'éclairent, son austérité s'amollit, son orgueil de race s'exalte aux présages d'une si fertile jeunesse. « Crois-moi , » écrit-il à son frère l'ami des hommes , « je le crois très repentant de ses fautes passées; il » me paratt avoir le cœur sensible. Pour de l'esprit, s> je t'en ai parlé, le diable n'en a pas tant.- Je te le » répète, ou c'est. le plus adroit et le plus habile imi) posteur de l'univers, ou ce sera le plus grand sujet D de l'Europe, pour être général de terre ou de mer, » ou ministre, ou chancelier, ou pape, tout ce qu'il » voudra. Tu étais quelqu'un, à vingt ans, mais pas la » moitié I et mcn c[ui cependant, sans être grand'chose, » étais quelque chosette aussi alors, je n'étais pas » digne de jouer auprès de lui le rôle de Strabon auprès » de Démocrite. Je te le répéterai mille fois, si ce jeune » homme ne me trompe pas, je ne sais s'il dififère des » plus grands hommes autrement que par les circons- » tances. Tu connais la tête carrée de mon aumônier » Castagny ? Eh bien 1 il ouvre les yeux et il pleure de i> jme. Quant à moi, ce jeune homme m'ouvre la »4X>itrineI... Ce qui me confirme dans l'impartialité
» de mon jugement sur lui, c'est que je lui trouve des » défauts. J'ai pendant trois jours été dix heures par » jour avec lui, et l'abbé Castagny environ treize heures. » Je puis te jurer, ainsi que l'abbé, que nous n'y avons x> trouvé qu'un peu de fougue et de feu ; mais pas un mot » qui ne dénotât droiture de cœur, élévation^ d'âme^ » force de génie, le tout peut-être un peu exubérant.»
(c Défie-toi, » répond le père, « son esprit vorace s*est » trouvé à l'aise avec toi, en pleine indulgence; mais » défie-toi, tiens-toi en garde contre la dorure de sa » langue. Pour manger dans la main, c'est le premier » homme da monde, mais sa tête est un moulin à vent » et i feu ) Son imperturbable audace lui servira pour B sa fortune. »
Le père interdit alors la carrière militaire à son fils. Il ordonna à son oncle de le tourner aux études économiques de sa secte. Mirabeau obéit en murmurant; il eut bientôt sondé le vide de ces chimères et la vanité de ces théories où son père voulait enfermer un esprit juste, actif, universel. « HélasI » écrit-il à cette époque où l'instinct proteste en lui contre l'esprit de système, « ce que je suis le plus né, c'est homme de » guerre, parce que là seulement je suis froid, calme, x> gai, sans impétuosité, et que je grandis au feu. »
« Il veut la guerre! d répond le père obstiné.
« La guerre I et qu'il me dise où sont les armées de » merluches ou de harengs? et croit-il que j'aie des X» trésors pour lui faire donner des batailles comme Àr- » lequin à Scaramouche? S'il veut porter mon nom , )» qu'il sache au fond ma science. Dis à cette échine » de loup qu'il lise les Économiques. J'en veux faire » un homme rural. »
Le fils cède encore; il s'adonne avec l'impétuosité de son esprit aux améUorations rurales de la terre de Mirabeau sous la surveillance de son oncle.
« J'en suis très content, » écrit le bon et austère bailli, <x si ce n'est qu'il use en huit jours ma i> provision de papier de huit mois. C'est une tête » bien verte mais pleine de mouvement et de vie; )» mais je n'y vois que de la verdeur qui , je le » crois, deviendra sève; je ne le donne pas pour » une tète bien mûre, mais pour une tète bien forte. D II s'échauffe et crie, puis il revient de lui-même, D il entend raison, il note tout ce qu'il entend dire de » neuf pour lui; je crains seulement qu'on n'ait pas D laissé assez d'évaporation aux fumées de l'esprit ar- D dent de cet en&nt, et qu'en le contenant sur toutes » choses, on n'ait pour ainsi dire encombré le foyer. J'y » vois une exubérance terrible; il me paraît facile à » devenir présomptueux; cela est d'autant plus dange-
17* RÉVOLUTION FRÀNÇArSE.
» reux qu'il est impossible qu'il ne sente pas sa supé- » riorité de génie sur ceux de son ftge et sur les plus » Tieux que lui. C'e&t un moulin à idées et à pensées » que cette tête» dont plusieurs sont très neuves.
» Tu trouveras comme moi que le fourneau est » chaud, très chaud; mais» cher frère, rappelons^ous )) cet ftge-là et le salpêtre particulier à notre sang... » Tout le monde Taime ici parmi le menu peuple et » mes domestiques.
» J'ai vu par la réception que lui ont Mte en passant » {ffès de Mirabeau ses camal^des et même les of&ciÈrs » supérieurs de son régiment, qu^ils l'aiment et l'es-^ )) timent beaucoup! C'est un enfant terriblement vif» » mais bon, et qui a de l'esprit comme trois cent jf mille diables, et un enfant très brave, disentnls tous. D II laisse ici sa réputation de bonté ; les paysans disent : » 11 a du cœur pour tous; il est bouillant, mais il n'a D pas d'orgueil. C'est uû singulier contraste que celui )) de son enfantillage et de ses réflexions, de ses pensées )> et de ses écrits, qui paraissent être de deux âges. Il » a du génie; je lui crois de l'ambition. A vrai dire, il » est dans l'âge d'en avoir.
D Je ne vis jamais de bohémien à qui le soleil, le » vent, la pluie, la grêle, fissent moins de peur; il est » comme le pain d'orge, toute armoire lui convient. » Il aime la guerre.
)> Tu le ramèneras à tes études, bien que la matière » soit froide pour entrer dans une tête si bouillante ; mais
» il est laborieux natuiellement. Je lui ai donné tes idées » et les miennes sur le travaU, en lui répétant que rien » ne fixe tant la vie, qui échappe si douloureusement » et si vainement à la paresse et à la volupté; que Tes- » prit se conserve et s'épure, tandis qu'on sent dépérir )» en soi le marc et la liai... et qu'une des preuves de » l'immortalité de l'âme» c'est l'esprit et le feu des » hommes, qui sont acti& dans la vieillesse, qui se » meurent que par l'écorce, et par cette portion maté- ]» rielle qui leur est à charge.
» En politique, tu le trouveras, si tu tentes de » sonder ses idées, pensant comme moi, c'est- à « » dire, sauf ton respect, d'une manie diamétrale- » ment opposée à celle qu'étalent vos plumes ur- » haines et vénales relativement à l'ordre féodal, la » {Jus forte des combinaisons de Chariemagne. Ton fils D regarde, ainsi que moi, une aristocratie forte comme f> le seul corps qui puisse empêcher une monarchie » d'être un despotisme oriental... Parce qu'il sent que » ce respect, attaché à des Iraces dont plusieurs se j> tiennent entre elles et forment une espèce de tribu, » est le seul qui puisse imposer à un prince et retenir » un roi, c'est-à-dire un homme à qui la plus vile D portion de l'humanité a persuadé sa toute-puissance. » Je ne t'en dis pas davantage sur cette aristocratie » tant décriée par de séditieux plébéiens pires que » Clodius et Graccbus, si ce n'est qu'elle était forte et » qu'il leur plaît do l'appeler barbare; elle est le seul
» frein du despotisme. C'est sur cela que ton fils est » beau et entendu. »
On voit sous quelle âme virile, tendre et forte à la fois, le jeune Mirabeau respirait l'opposition aux ministres, l'indépendance des rois, l'orgueil et la souveraineté de sa race. Jamais» avant son père et son oncle, on n'avait retrouvé ce style exhumé de Rome et de Florence dans la langue de Montaigne. Style de famille enfoui dans des correspondances domestiques que Mirabeau lui-même rappela quelquefois dans ses harangues, mais qu'il n'égala jamais. Son oncle et son père trompaient à leur insu son génie dans l'antiquité.
LXVIIÏ.
Rappelé en 1770 par son père, il fut employé par lui à des missions agricoles dans ses autres terres du Limousin. « Il faut bien lui donner force exercice, » écrit le père, « car que ferait-on de cette exubérance intel- » lectuelle et sanguine? Du reste, je me tiens en garde » avec lui, car je sais combien l'élasticité de tête peut » faire illusion sur un fond de fange. Il est possible, au » reste, qu'un esprit juste, un bon cœur et une âme » forte se dilatent dans cette enveloppe informe et gros- » sière, mais il faut que tout cela soit pétri, manié, rér> glé, macéré I Du reste, il dompterait le diable, et dans » le bout du monde désert qu'il habite, il s'est déjà » créé trois ou quatre diversions. — Avouez , monsieur
» le comte, disait hier mon domestique Luce à ton neveu » Touragan, qu'un corps est bien malheureux de por- » ter une tête comme celle-là ! — Je suis étonné de la » quantité de besogne qu'il assume; il faut qu'il soit » homme rural pour ne pas être ruiné, homme natio- » nal pour ne pas être indigne de ses pères, homme du » monde pour correspondre à son état et à sa fortune, » homme d'études pour satisfaire son goût et ses ta- » lents. Ajoute qu'il lui faut un exercice forcé et pres- » que continuel pour échapper aux menaces de né- » phrétique. Laissons mûrir ce firuit âpre. »
Le jeune homme revient au Bignon à denu réconcilié ; son père le mène à Paris et le présente à la cour : . il aborde avec une noble fierté toutes ces grandeurs de situation , supérieur déjà dans sa pensée aux rois^ et aux princes, qu'il mesure du haut de sa nature et, de son génie. Revenu au Bignon, il s'eflforce de conquérir à tout prix la faveur perdue de son père; il compose des vers et des scènes pour des fêtes de famille. « Mon oiseau de proie, » écrit le père, « à la » fois caressant et grondeur, se fait oiseau de basse- » cour. Cet animal s'est institué artisan de fêtes. »
Ce calme est court. Le fils, de retour à Paris pour
étudier sous les philosophes amis de son père, lui donne
des ombrages nouveaux.