XIII. i
Ainsi, le premier acte des états généraux était de faire disparaître les états généraux et d'installer une seule représentation nationale à leur place, La cour, quoique avertie par tant de symptômes précurseurs, trembla du coup. La noblesse et le clergé sentirent leur isolement et se réfugièrent à l'abri du trône. Le roi, dont la médiation tardive était pour jamais écartée, se borna à écrire au président Bailly une lettre où la plainte dégradait la majesté *
(( Je désapprouve, » disait le roi, « l'expression de » classes privilégiées que le tiers état emploie pour )> désigner les deux premiers ordres. Le refus de la no- » blesse d'acquiescer à mes conseils ne devait pas em« » pêcher le tiers état de me donner un témoignage » de déférence. »
Les communes, sans s^arrêter à discuter sur ces timides reproches, s'organisèrent en assemblée active prête à prendre possession de la plénitude du pouvoir délibérant. Le clergé, découragé de sa résistance par la faiblesse du roi et par le grand nombre de curés plébéiens qui aspirent dans son propre sein à réformer l'aristocratie ecclésiastique, cède enfin, dans une déli-
bérdtion séparée» à Tattraction des communes, et déclare que les pouvoirs seront vériflés en assemblée générale, La noblesse adresse au roi d'amères et plaintives protestations. La cour, indécise, regarde, écoute, hésite, tremble, et commence à conspirer contre l'existence de la représentation nationale qu'elle a elle-même évoquée.
La gravité des circonstances et la déchéance visible de la royauté avaient rapproché dans la convocation des états généraux la reine du comte d'Artois. La princesse, aussi mobile que l'espérance et la terreur dans une imagination de femme, après avoir partagé longtemps l'antipathie du roi contre M. Necker et favorisé de tout son crédit l'élévation de l'archevêque de Toulouse, avait contribué depuis à précipiter de nouveau son mari dans l'administration de M. Necker, comme la seule ressource contre la ruine des finances.
Sa haine et sa rancune contre les parlements, qui avaient manqué à sa justification dans le jugement du procès du collier, lui avaient fait accueillir avec une satisfaction secrète k pensée des états généraux. Mais les premières séances des communes, les insultes dont elle avait été l'objet i la procession des états dans les rues de Versailles, la froideur qui l'avait accueillie dans l'assemblée à la
séance royale, la popularité outrageusedu duc d'Orléans, son ennemi personnel, les insolences de Mirabeau, les agitations de Paris, présages de tempête, les pamphlets qui circulaient contre elle dans toute la France et qui préparaient à la sédition par le mépris , la nécessité de dévoiler devant la nation les prodiga • lités de sa cour et de retrancher les caprices de sa faveur, les plaintes et les reproches de la cour particulière dont elle était entourée, cour, qui pressentait la décadence de son crédit devant l'ascendant d'une représentation nationale; enfin, les premières usurpations des communes, commençant à faire violence aux ordres privilégiés avant de faire violence à l'autorité royale elle-même , avaient en peu de jours retourné de nouveau l'esprit de la reine contre M. Necker et contre les états généraux, son propre ouvrage.
La panique et la colère agitaient tour à tour son cœur. Elle avait partagé en peu de temps, avec la mobiUté de ses impressions, les transes et les prophéties sinistres de la noblesse et du clergé. Elle s'était Kguée de nouveau, par cette communauté de haine, avec le plus jeune des frères du roi , le comte d'Artois.
Le comte d'Artois avait été quelques années avant cette époque le favori de la maison royale et le charme de la société familière de la reine. La partialité de ce jeune prince pour M. de Galonné, qui ne refusait rien à ses plaisirs et que la reine n'aimait pas, avait refroidi
longtemps cette amitié entre la reine et son beau-frère. Les états généraux, les dangers communs, les prévis sions funestes, l'inimitié du peuple, qui les menaçait à la fois et qui confondait leurs deux noms daïis les mêmes outrages; les mêmes impressions regues dans la même société habituelle, .dans le salon de madame de Polignac; enfin, le repentir hautement avoué par la reine du consentement fatal qu'elle avait donné au retour de M. Necker, avaient effacé toutes les traces de ce dissentiment et reformé autour du roi une ligue tardive et presque unanime de la famille royale contre les états généraux et surtout contre la réunion des trois ordres en une seule assemblée.
L'âme de cetteligue , encore sourde et inaperçue, était le baron de Breteuil, ancien ministre de la maison du roi, écarté des affaires depuis le ministère de H. de Galonné.
Le baron de Breteuil avait l'habitude plus que le génie de la politique. L'autorité de son nom tenait plus aux nombreux emplois diplomatiques qu'il avait occupés qu'à ses lumières. Par ses longs séjours à l'étranger, il connaissait mieux l'Europe que la France, et pendant le temps qu'il avait occupé le poste de ministre de la maison du roi, il avait mieux appris à connaître l'intrigue des cours que l'opinion de la nation* Secret,
fidèle, dévoué à son maître, mais téméraire et absolu dans l'exécution des ordres du roi, c'était un de ces hommes capables de bien servir dans des postes secondaires et dans des circonstances ordinaires, et qu'on appelle par habitude dans des circonstances désespérées. Son principal mérite aux yeux du comte d'Artois, de la reine et de sa société, était son eîpérience ded gouvernements et sa haine des nouveautés.
Cependant M. Necker lui-même, jusque-là immobile et comme absorbé dans la béatitude muette de l'espérance qu'il avait fondée sur cette convocation de la nation et sur le succès de l'arbitrage qu'il croyait avoir assuré au roi entre les ordres de l'État, commençait à sentir défaillir en lui cette confiance. L'arbitrage proposé par le roi avait été repoussé avec astuce par le clergé, avec insolence par la noblesse, avec une confiance souveraine dans leur propre force par les communes. Une révolution complète dans la constitution de l'État allait s'accomplir dans quelques jours, en face du roi et du gouvernement, sans que le roi et le gou* vernement fussent même interrogés sur cette révolution qui dominait déjà le trône.
M. Necker, sous peine de livrer la monarchie au hasaixi et le roi à la dérision de son peuple, ne pouvait laisser plus longtemps son maître dans une attitude
qui dégradait toute autorité et toute majesté; Le premier ministre était forcé de prendre un parti.
Il n'y en avait plus que trois à prendre : ou dissoudre les états généraux» ou subir la révolution par la main du peuple, ou la faire accomplir au roi lui-même.
Ce premier parti dépassait la force de caractère du prince; le second était l'humiliation des ministres et la perte de la monarchie; le troisième sauvait au moins la dignité royale.
M. Necker rédigea à la hâte un manifeste royal. Ce manifeste énumérait toutes les réformes administratives débattues depuis sept ans dans les assemblées provinciales et généralement consenties par l'opinion publique, et toutes les concussions que la couronne était disposée à faire à la nation. Le ministre conseilla au roi de devancer ainsi par cette déclaration, lue en séance royale, les vœux de son peuple et les délibérations des états généraux, en faisant le premier et en faisant seul ce que les états généraux étaient appelés à faire avec lui ou sans lui. Il se flattait de convaincre ainsi les députés d'impuissance s'ils acceptaient, d'impopularité «'ils refusaient , de faction s'ils exigeaient séditieusement davantage.
Ce conseil, conforme à la fois à la confiance du ministre dans l'ascendant de sa popularité e{ à la facilité
LES CONSTITUANTS. â53
du roi, fut agréé. Le projet de déclaration royale, communiqué par M. Necker au roi, à la reine, aux princes et à leur entourage; devint le texte de discussions secrètes dans les conciliabules de la cour et dans les salons de madame de Polignac. Un conseil des ministres devant le roi fut convoqué au château de Marty pour arrêter les principes, la rédaction et les mesures. Avant le conseil, M. Necker, admis en présence de la reine et des deux princes frères du roi, discuta contre eux son projet, et se refusa à en modifier trop profondément le texte. Le projet de déclaration n'obtint de la reine qu'un demi-consentement.
Le conseil s'ouvrit ensuite devant le roi seul. A peine commencé, il fut interrompu par un officier de service qui parla à voix basse à l'oreille du prince. Le roi se leva, sortit et laissa longtemps le conseil des ministres dans l'attente. On comprit que la reine et les princes discutaient avec lui le texte des concessions que M. Necker allait arracher à la couronne et faisaient revenir le roi sur le consentement qu'il avait donné à son ministre. Il leva en effet le conseil en rentrant dans son cabinet, et il ajourna les ministres à une autre réunion qui se tiendrait trois jours après à Versailles. Ces trois jours, employés par le comte d'Artois , par la reine et par ià cour à déconseiller au roi une mesure qui l'engageait irrévocablement avec l'opinion publique, et qui faisait de lui le premier démolisseur de la constitution monarchique, ébranlèrent l'esprit du roi, le déta-
chèrent de M, Necker et le décidèrent à prévoir et à préparer la chute de ce ministre.
Toutefois, la même faiblesse qui lui avait fait adop^ ter, puis écarter le plan de M. Necker lui fit chercher, dans un plan intermédiaire et équivoque, les moyens de satisfaire à la fois son ministre et son entourage. La reine et les deux frères du roi furent appelés dans son cabinet avec les ministres d'État pour discuter de nouveau la déclaration royale. Les ministres particulièrement dévoués à M. Necker, M. de Montmorin, M. de la Luzerne, M. de Saint-Priest, soutinrent dans ^ tous ses détails la pensée du ministre dirigeant. Le comte d'Artois défendit les privilèges militaires de la noblesse, dont il se déclarait hautement le champion. M. de Barentin, M. de Puységur, se rangèrent du parti de la cour et prémunirent le roi contre le danger de concessions si contraires à l'ancienne constitution de la monarchie.
Le plan ainsi modifié de M. Necker fut à peine reconnu par lui. Le coup'd'État d'opinion qu'il avait rêvé ne conservait plus, après avoir subi ces altérations graves, qu'une partie de la vertu qu'il lui attribuait. Le ministère afirontait les états généraux avec le geste impérieux d'une déclaration royale, sans satisfaire assez la révolution pour puiser en elle la popularité nécessaire
à la victoire du roi sur les états généraux. En réalité, le plan même intact de M, Necker n'était lui-même que la chimère d'un homme d'État aux abois. Il fallait bien peu connaître les passions de corps et les omnipotences d'assemblée pour s'imaginer qu'on les congédiait avec des paroles après les avoir suscitée du fond du peuple , et que les états généraux, fussent-ils satisfaits et unanimes sur les concessions du roi , se laisseraient enlever en face de la France l'honneur de discuter et de sanctionner eux-mêmes ces réformes. La question entre le roi et l'assemblée n'était déjà plus la réforme , c'était la souveraineté. Des bienfaits octroyés et garantis par l'autorité du roi seul n'étaient déjà plus des bienfaits pour eux, mais des ordres. Ils étaient venus pour en donner, non pour en recevoir.
Un terrible dilemme se posait ici contre M. Necker. .
Ou M. Necker voyait ce résultat certain de la séance royale , ou il ne le voyait pas. S'il ne le voyait pas , il était bien aveugle , et s'il le voyait , il était bien téméraire de conseiller comme efficace à son maître une mesure qui ne pouvait qu'irriter la représentation nationale sans la vaincre. Le ministre chercha du moins à sauver du naufrage de la monarchie sa propre popularité. Justement blessé des modifications que le
25G RÉVOLUTION TRANÇAISE.
roi et ses ministres avaient apportées aux plans et aux discours préparés pour la séance royale » il hésita s'il ne se retirerait pas du ministère ou s'il n'abandonnerait pas le roi à sa destinée.
Un honorable scrupule le retint. Il sentit que sa retraite serait une dénonciation fatale de la faiblesse de son mattre et des desseins antinationaux de la cour à l'opinion publique déjà trop animée. Il ne pouvait cependant, sans mentir à son opinion et sans se perdre lui-même, accepter la responsabilité tout entière de cette séance royale dont on allait accomplir l'acte sans en conserver l'esprit. Dans cette anxiété de son âme , il prit le parti de rester au ministère comme sauvegarde du roi , qu'il aimait, mais de préserver sa propre dignité en s'dbstenant de paraître à la séance royale, et de laisser transpirer ainsi une demi- opposition au coup d'État , opposition dont l'opinion publique entreverrait suffisamment le motif et dont elle le récompenserait par un redoublement de fanatisme pour son nom.
Pendant ces intrigues de palais et ces hésitations du roi, qui se succédaient dans la solitude de Marly comme pour en dérober mieux le mystère à Versailles, l'agitation publique, accrue par cet éloignement et par ce
silence , dépassait dans ses prévisions la portée de l'événement qui se tramait. Les députés oisifs et la foule accourue tous les jours pour assister à leurs délibérations s'attendaient à tout apprendre et s'encourageaient à tout oser contre les entreprises de la cour. La multitude, plus nombreuse et plus frémissante que jamais , se pressait , dans la matinée du 21 juin, aux portes de la salle des états généraux, pour assister aux nouveaux triomphes des communes, qui devaient, ce jour-là, recevoir dans leur sein, comme des vainqueurs après une capitulation triomphale, la soumission de tous les députés de Tordre du clergé. On s'attendait à chaque instant à voir défiler ce cortège de représentants résignés de l'Eglise, de la noblesse, quand des hérauts d'armes sortant du palais et parcourant les rues et les places de Versailles proclamèrent devant le peuple que le roi se proposait de tenir une séance royale le lundi 22 juin, et que la salle des séances serait interdite jusqu'à ce jour aux députés, pour y iaire les préparatils convenables à la nvijesté royale.
Le murmure et l'indignation de la foule répondirent par une rumeur générale à cette proclamatioij. On se rapprocha des portes de la salle pour assister à cette lutte entre les représentants de la nation et l'autorité
du roi. A huit heures, le président de l'Assemblée, Bailly, se présente pour occuper le bureau. Les portes restent fermées devant lui. Il proteste à haute voix au nom de ses collègues. Ses protestations , applaudies, par la multitude, font accourir un officier des gardes du corps, qui déclare que sa consigne lui défend de laisser occuper la salle par les députés, alm de laisser les tapissiers de la cour préparer l'appareil d'une séance royale.
Cependant, Bailly insistant, on lui permet d'entrer pour enlever les procès-verbaux des séances précédentes.
Le bruit de cet outrage à l'Assemblée fait accourir un à un les députés autour de leur président- Leurs groupes se mêlent à ceux du peuple; les gestes et les visages attestent l'impression d'un attentat. Cet affront est, aux yeux de tous, le présage et le prélude d'un défi à la nation. On se récrie, on se consulte, on s'exalte de çoi^eclure en conjecture, on parle de se rendre processionnellement au château de Marly, de répondre au défi par l'audace, de tenir la séance en plein soleil, sous les fenêtres du roi et sous la garde de la multitude, de porter dans le palais et dans le cœur du roi, et de la cour la terreur qu'ils ont voulu porter eux-mêmes dans le palais de la nation.
D'autres enfin, plus téméraires et plus implacables dans leur ressentiment, parlent d'aller en corps demander asile et protection à la ville de Paris, et d'op-
poser la capitale du peuple à la capitale du roi. La foule, exaltée, encourage cette motion. Bailly, qui voit dans cette retraite la déclaration de la guerre civile, la réprime avec une consciencieuse fermeté.
Mesuré jusque dans Taudace, Bailly ne veut d'autre vengeance que le spectacle même de la majesté natio-. nale proscrite dé son enceinte et cherchant vainement un asile dans un des édifices de la ville aux portes du palais du roi. « La nation, » s'écrie-t-il, « ennoblit tout » ce qu'elle habite 1 — Oui, oui! r> reprend la multitude, « toute enceinte qui vous ouvrira ses murs s'é- » lèvera plus haut que ces palais qui vous sont fermés » par le despotisme. »
Une voix désigne le jeu de paume de Versailles, vaste enceinte de la vieille ville consacrée alors aux exercices et aux jeux dd la cour. « Au jeu de paume I » au jeu de paume! » répètent des milliers de voix.
La colonne des députés et du peuple s'y dirige avec une majesté calme qui défie la pompe des cours. On pressent qu'un grand acte va s'accomplir et que la nation, qui entre insultée dans cet asilOt en sortira souveraine.
Bailly, accueilli respectueusement par le propriétaire du jeu de paume, y pénètre avec lenteur et. refuse.
260 HÉVOLUTION FRANÇAISE.
les fauteuils» les tables, les bancs, dont on voudrait décorer pour TAssemblée et pour lui la nudité de l'édifice. Une représentation debout, les pieds sur le sol, lui parait une attitude plus conforme à FinsuiTection civique des communes. Tout ce qu'il veut, c'est attester par la banalité même du lieu l'irrespectuosité de la cour et Timperturbabilité de la nation. Un simple tréteau de bois, élevé de quelques pieds audessus du niveau de la salle, lui sert de bureau et de tribune. Aucun appareil n'est nécessaire à une séance qui ne doit être qu'une acclamation. Les nombreux députés des communes se pressent en désordre sur les pas de leur président et remplissent en silence l'enceinte; le peuple, qui s'engouflTre à leur suite, se contient lui-même pour laisser l'espace à ses représentants. La multitude encombre les galeries supérieures, les fenêtres, les colonnes, les filets tendus autour de j'enceinte et jusqu'aux combles presque inaccessibles de l'édifice. L'édifice entier paratt vivant.
Un profond silence succède au tumulte de celte invasion. Bailly, d'une voix émue et attristée , rend compte à ses collègues de l'obstacle inattendu et injurieux que la force armée, par Tordre du roi, oppose à la réunion des communes dans le lieu de leurs séances. Le ton absolu et dédaigneux des lettres du
marquis de Brézé, qui signifie cet ordre au président de TAssemblée, ajoute la colère à l'étonnement. Ces lettres semblent avoir pour intention de subalterniser la nation devant la cour. Elles soulèvent le seul sentiment unanime des assemblées, Forgueil de corps. Mais le corps ici, c*est la nation. L*outrage qu'elle subit est Toutrage de chaque député. Les opinions se confondent dans un ressentiment commun que chacun se presse et se glorifie de laisser éclater. Meunier, Bamave, Chapelier, Targpt, se répandent en plaintes ardentes contre Tinsolence des conseillers et des exécuteurs d'un tel affront.
Il est à leurs yeux Fannonce de desseins sinistres qui menacent la représentation nationale et qu'il faut prévenir par un acte qui décourage de telles violences en les devançant. Ils proposent de protester d'avancô contre toute dispersion violente des députés aux états généraux et de déclarer la permanence de la nation en prêtant tous, et en signant tous, le serment de ne pas se séparer jusqu'à ce que la constitution du royaume soit établie et affermie sur d'inébranlables bases, et de déclarer que partout où les députés seront réunis, partout sera l'Assemblée nationale.
Ce setment sort de tous les cœurs avant de jaillir de toutes les lèvres. Le président ne revendique qu'un
privilège, celui de le prêter le premier. « Je jure, » dit-il, <c de ne jamais me séparer de TAssemblée natio- » nale et de me réunir à elle partout oii l'exigeront » les circonstances; jusqu'à ce que la constitution du 1» royaume soit établie et afiermie sur des fondements ï> solides! i»
Tous les députés prêtent après lui le même serment entre ses mains, tous les bras se dirigent vers Bailly comme pour protéger sous cette voûte de bras étendus le droit sacré de la souveraineté nationale confié à l'intrépide résolution de toutes ces poitrines. Le peuple, suspendu aux galeries et aux voûtes de l'enceinte, retient sa respiration, de peur de troubler le mystère qui s'accomplit; il ne laisse éclater ses applaudissements dans un immense cri de Vive la nation! vive le roi! qu*après que le dernier des membres de l'Assemblée a proféré son serment à la patrie. Un seul d'entre eux, exception consciencieuse et intrépide, Martin (d'Auch), refuse à haute voix de prêter le serment national. Ses collègues l'interrogent, Tobjurguent, le violentent en vain de la roix, du visage, du geste : rien ne peut ébranler son scrupule hérQÏque dans son âmé. « Je déclare, » répond-il au président qui lui demande les motifs de son opposition, « que je ne crois pas pouvoir jurer d'exécuter des ré- » solutions non sanctionnées par le roi! » On respecte son indépendance et on lui laisse signer son opposition unique au bas de son nom comme pour mieux
attester runanimité de Tacte par riaolement d'une seule opposition.
I Après quelques vaines tentatives de Barnave pour fidre voter une adresse menaçante au roi, on déclare à runanimité qu'il ne &ut point préjuger par des accusations anticipées les mesures et les paroles du roi à la séance royale du lendemain, et qu'il y a plus de force et plus de majesté dans cet acte que dans la plainte et dans la menace.
L'Assemblée se sépare en silence, emportant dans son cœur le sentiment de la force invincible qu'elle a puisée dans son serment. Entrés sujets dans le jeu de paume, les députés en sortent souverains. Le peuple, qui les salue de ses acclamations au passage, semble reconnaître sur leurs fronts la douveraineté du peuple dont ils viennent de se sacrer eux-mêmes. C'était la révolte de la pensée nationale accomplie en un serment spontané, arraché par un hasard à l'inspiration gêné* râlé des, communes. Mirabeau n'allait pas tarder & proclamer la révolte de la représentation nationale toute entière, et Paris à consommer la révolte du peuple.