‹ Histoire des constituants (volume 2)Chapitre 3 sur 15 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

En se retraçant ainsi sommairement les circonstances qui a?aient amené Louis XVI à convoquer son peuple pour partager son autorité législative avec la nation ou pour la disputer aux factions, on ne peut assez s'étonner de Finsignifiance des nécessités et de la petitesse des motife qui avaient entratné le roi à ce coup d'Etat contre la couronne. Un r^e unanimement accueilli par l'espérance publique, une guerre navale aux Indes et en Amérique, antimonarchique mais glorieuse, quelques conflits d'autorité avec les parlements, corps sans racines dans le fond du pays, et qui n'usurpaient jamais que sur la faiblesse, enfin de l^rs embarras de finance qui pouvaient être remédiés par l'ordre et par l'économie dans les dépenses, que le crédit honnêtement provoqué suffisait à couvrir, et que la première adminîs-

tration de M. Necker avait réduite à un insignifiant déficit de quelques millions, voilà matériellement les seules causes qui avaient jeté le roi et le peuple dans une crise où le trône et le peuple allaient inévitablement périr ou se régénérer. Jamais la fatalité, mot vide de sens, dont les hommes se servent pour exprimer la force invisible des choses, n'avait apparu plus souverainement dans la destinée d'un roi.

La reine Marie-Antoinette avait été un des instruments involontaires de cette fatalité. A quiconque étudie avec impartialité le règne de Louis XVI, cette reine apparaît avec évidence comme le charme et le malheur de son mari. Quelle que soit l'espèce d'inviolabilité dont les supplices de cette princesse , transformée et presque sanctifiée sur l'échafaud et avant l'échafaud, aient entouré Marie-Antoinette, il est impossible de comprendre l'histoire de la révolution sans peindre cette reine et d'être vrai sans être juste. Elle a eu assez de courage, d'expiation et de vertu suprême dans ses derniers jours, pour qu'on puisse raconter les insuffisances d'esprit, les mobilités de caractère et les légèretés d'apparence de ses premières années, sans rien enlever de la pitié due à sa mémoire. Femme enivrante, reine inconsidérée, victime pathétique, ses charmes et ses défauts, ses fautes et ses malheurs, ses grandeurs et son échafaud laisseront

à jamais cette figure tragique dans une limbe indécise, entre les reproches et l'admiration des hommes. Elle est de ces mémoires qu'on ne juge qu'à travers ses larmes.

Marie- Antoinette, archiduchesse d'Autriche, fille de Marie-Thérèse, éblouit la cour et la France en y apparaissant. Elle n'avait pas enccM^e seize ans. Sa précoce beauté éclipsa celle de madame Dubarry, la favorite de Louis XV et la Phryné moderne. Mais la beauté de madame Dubarry était une beauté de courUsane ; celle de Marie-Antoinette était une beauté de princesse. La nature l'avait douée de tous les dons qui font regarder la femme et adorer la reine : une taille élancée, des mouvemens de cygne dans la démarche et dans le port, une élégance qui n'enlevait rien à la majesté, des cheveux blonds et soyeux dont les teintes chaudes rappelaient les chevelures ondées de Titien , un front élevé et ovale comme ceux des filles du Danube, des yeux d'un azur liquida où le calme et l'orage de l'âme faisaient tour à tour dormir ou étinceler le regard, le nez légèrement aquilin, la bouche autrichienne de sa race, mélange de fierté et de sourire, un menton relevé, un teint coloré des frissons du Nord, une grâce iiïésistible répandue comme une vapeur de jeunesse sur tous ses traits, et ne les laissant contempler qu'à travers une atmosphère de feu ou d'ivresse. Telle était Marie-Antoinette quand la

politique da duc de Choiseul et l'ambition de Marie-Thérèse la donnèrent pour épouse à Louis XYI, alors duc de Beny.

Un prince de son âge et d'un autre caractère en aurait été enivré. Il resta froid, distrait et indifférent à tant de charmes. La nature approchait en vain le rayon de cette ftme sans passion pour y allumer l'amour. La princesse ne fut longtemps» pour son mari, qu'une Dau^ phine à présenter avec ostentation dans les cérémonies publiques à l'admiration de la cour et du peuple. Aucune intimité habituellei excepté celle de l'étiquette, ne charma et ne féconda cette union. Exclusivement adonné à la chasse ou à ses travaux manuels, le Dauphin aban* donna sa jeune épouse aux hasards, aux oisivetés et aux vanités d'une cour qu'une courtisane régnante dominait. Des femmes fostidieuses par l'étiquette imporlune dont elles obsédaient la princesse, ou des femmes l^pères, adulatrices de ses penchants, furent les seules diversions de Marie* Antoinette à la négligence de son mari.

Elle prit dans cet entourage, antipathique d'un c6té, dangereux de l'autre, la lassitude de sa jeunesse, l'ennui de la gravité, l'impatience des plaisirs, la légèreté mu-

tioe d'un enfant à qui Ton montre et à qui Ton letiie ses jouets. £lle compara avec tristesse la froideur morose et disgracieuse de son mari avec la beauté» les agréments, rél^;ance et les assiduités des jeunes princes et des jeunes fi^nmes de sa cour. Elle se lia innocemment, mais futilement, avec le comte d'Artois et son entourage. Les étourderies de cette société, dérobées aux r^;ards du Dauphin ou tcdérées par lui avec une apathique indiffi^rence, deirinrent Tamusement des courtisans, le chuchotement de Versailles, la rumeur de Paris.

La jeunesse, l'inexpérience, l'absence de tout cons^ sévère, la soif des distractions interdites à son rang, les entraînements d'exemple, les complicités fociles des femmes à son service, jetèrent Marie-Antoinette dans des imprudences qui ressemblaient parfois à des légèretés. Elle fit à rinsu de son mari des courses nocturnes à Paris, pour voir les fêtes de l'Opéra. Elle y parut sous des habits de caractère ou de bergère, qui cachaient sa majesté sans cacher son nom ; la princesse se complaisait à y être reconnue ou devinée à la souplesse de sa taille et à la délicatesse de ses mains; elle y entendait sans colère des hommages à sa beauté, qui flattaient son orgueil sans avoir le droit d'offenser son rang. Une fois même elle monta avec une seule suivante dans une de ces voitures banales qui stationnent sur les places publiques, s'amusant de comparer la majesté de son rang et la vulgarité de son costume et de sa

suite. Ces légèretés, applaudies de ceux qui les partageaient, trahies à Versailles, chuchotées à Paris, grossies et incriminées par la malignité publique, devenaient l'entretien de la France et le reproche de TEurope. On leur prêtait à tort des motifs qui les pervertissaient. On nommait les favorites, on désignait les favoris, on plaignait le Dauphin, on accusait le comte d'Artois, on se vengeait de la licence presque générale alors des mœurs en incriminant avec une sévérité morose les irréflexions de la jeunesse de cour.

L'opinion publique, d'abord idolâtre de Marie-Antoinette, concevait contre elle des impressions qui ne devaient plus s'effacer. Le parti politique et religieux opposé au duc de Choiseul, auteur du mariage avec une princesse autrichienne, se réjouissait de voir ainsi ses prophéties vérifiées et présageait des malheurs et des hontes i une union formée sous de si funestes auspices.

A la mort de Louis XV, la Dauphine, devenue reine, ne parut voir dans son rang qu'une domination plus absolue sur la cour et une plus large prodigalité pour ses caprices. La supériorité naturelle d'esprit et de caractère qu'elle avait sur son mari lui donna la confiance avec l'ambition de le gouverner. Elle prit la flatterie dont entourait ses charmes pour de l'empire. La passion tardive qui commença à cette époque à naître dans le

cœur et dans les yeux du roi subjugua ce prince, chaste avec toutes les autres femmes. Elle conquit sur lui le double ascendant de l'âme et des sens. La naissance d'une première fille et l'espérance d'un fils héritier du trône confirmèrent sa puissance. Louis XVI asservi donna à la cour l'exemple de l'idolâtrie pour la jeune reine. Elle accepta avec le délicieux orgueil de la beauté ce rôle d'idole et s'enivra de l'encens qu'on lui faisait respirer. Le roi était incapable de la guider ; ses tantes, filles de Louis XV, reléguées dans le palais de Meudon, n'avaient pas même l'autorité des conseils sur elle. Ses deux belles-sœurs, la comtesse de Provence et la comtesse d'Artois, aussi jeunes et inférieures en rang à la cour, n'avaient pour elle que des déférences publiques ou des blâmes importuns. Elle n'avait pour tout conseil grave qu'un prêtre de cour, l'abbé de Vermont, austère d'apparence, complaisant de langage, jaloux de crédit, conseiller d'ambition et non de vertu. Le duc de Choiseul avait désigné cet abbé subalterne mais diplomate pour aller à Vienne donner des leçons de français à l'archiduchesse destinée au trône de France, et pour l'instruire en même temps aux mœurs et aux manèges de la cour de Versailles. L'impératrice Marie-Thérèse avait remis le cœur et l'esprit de sa fille k ce mentor comme au confident le plus propre à maintenir, par l'ascendant de la Dauphine sur son mari devenu roi, l'alliance autrichienne avantageuse à son emjpire.

Marie-Antoinette, devenue Dauphine' et reine» éoou* tait à la fois, dans l'abbé de Vermont, le duc de Choiseul et sa mère. Elle lui avait conservé, sous un humble titre et sous une apparence modeste, la direction secrète de sa politique. U logeait au palais , il avait accès i toute heure auprès d'elle , il était l'oracle caché de ses résolutions. Moins elle réfléchissait, et plus elle avait besoin d'un homme qui réfléchissait et décidait pour elle. Le crédit mystérieux de l'abbé de Vermont, qui ne contrariait jamais les penchants du cœur, était souverain sur les choses d'Etat. Louis XVI, qui le voyait tous les jours et à toute heure chez sa femme, le subissait et le redoutait. En vingt ans, le roi ne lui avait adressé ni une parole ni un sourire; il voyait en lui une espèce d'otage du duc de Choiseul, de représentant de la famille de la maison d'Autriche dans son palais, un droit réservé de la reine. Mais malgré tous les efforts de l'abbé de Ver-* mont pour élever l'esprit de la jeune reine i quelque gravité d'étude, de lecture ou de réflexion politique, il avouait lui-même qu'il n'avait jamais pu lui faire lire un livre sérieux dans toute sa vie. Il avait bien pu lui donner l'ambition, jamais l'aptitude du gouvernement. Elle voulait bien régner, mais non fatiguer son esprit aux ressorts du règne. Celte irréflexion, qui faisait son charme, fut toujours le principal défaut de sa nature.

La reine avait une autre passion, conséquence de cette habitude d'irréflexion et de cette impossibilité de mûrir : c'était la passion innocente mais effrénée de la liberté et du loisir. Toute représentation lui pesait. Élevée dans la simplicité familière du palais de Schœnbrunn, où les princes et les princesses ne revêlent leur dignité que les jours de cérémonie, la pompe obligée et le cérémonial contraint de la cour à Versailles étaient des châtnes qu'elle aspirait à déposer. Elle voulait bien donner quelques apparitions éclatantes à sa cour et à son peuple; mais elle voulait se réserver son cœur, ses pen* chants, ses intimités, être femme pour elle-même nprès avoir été reine pour ses sujets. Un impérieux attrait l'inclinait à des sociétés intimes et à des amitiés exclu*sives. Elle avait la passion des favorites; elle les choisis^ sait comme choisit le regard, à l'agrément plus qu'à la solidité. Un coup d'œil décidait de son attachement, car cet attachement naissait de la beauté. Ces attachements avaient la promptitude, l'excès, l'abandon, les jalousies, les ruptures, les larmes, les raccommodements de l'amour. L'amitié était pour elle le bonheur ou le tourment de sa vie. Elle cherchait une amie comme on cherche son destin; elle semblait se transformer toute entière dans la femme qu'elle aimait; elle jouissait de descendre; elle ne se réservait de la reine que les dou-

ceurs de combler de faveurs royales l'amie qu'elle rapprochait du trône; elle intervertissait les rangs entre elle et ses favorites pour égaliser les sentiments. On la vit se jeter en larmes aux pieds d'une de ses amies, madame de Polignac, pour la conjurer de ne pas abandonner sa cour et de ne pas rejeter ses bienfaits.

Une princesse charmante et vertueuse, madame de Lamballe, fut son idole avant d'être victime de sa destinée. La reine l'éleva du premier mot aux fonctions de surintendante de sa maison, brisant violemment, pour la rapprocher «iinsi d'elle, tous les droits et tous les murmures des personnes plus anciennement attachées à la cour. Cette affection, pure et désintéressée dans la princesse de Lamballe, fît pendant quelques mois le bonheur de Marie-Antoinette. Un an après, elle aperçut dans une fête de la cour une jeune femme de dix-huit ans, la plus belle et la plus attrayante des femmes de son temps : c'était la comtesse Jules de Polignac. Marie-Antoinette fut éblouie de cette apparition. Elle s'infornaa des motifs qui avaient dérobé jusque-là cette jeune personne à la cour. Elle apprit que la fortune restreinte de l'antique maison des Polignac les retenait dans l'obscurité de leur province. Elle combla de titres, de fonctions à la cour, de fortune, la distance qui séparait d'elle cette amie; elle la rapprocha de la cour; elle lui donna

le premier rang dans sa maison; elle lui demanda son affection, elle lui prodigua la sienne, elle fit régner madame de Polignac sur tout^ ses volontés.

Elle créa à côté de la cour officielle une cour intime et personnelle, dont la favorite fut le centre souverain. Elle y parut moins en reine qu'en amie. Les parents, les amis, les adorateurs de madame de Polignac, devinrent la famille, la préférence, l'intimité familière de la reine de France. Ce fut là qu'elle voulut être adorée. Le roi lui-même y suivit sa femme. Ses ministres n'eurent d'empire que celui qu'ils empruntaient à la faveur de ce cénacle.

La noblesse murmura, le peuple soupçonna des mystères de perversité dans de simples excès de faveur. Les hommes les plus beaux et les plus séduisants de la cour recherchèrent et obtinrent en petit nombre l'accès de cette société. M. de Yaudreuil, M. de Lauzun, M. de jbillon, M. deBezenval, le prince de Ligne, M. deFersen, le comte d'Adhémar, le duc de Coigny surtout, élite de la jeunesse et de l'élégance du temps, y vécurent en familiarité avec les deux amies. La malignité affecta de voir dans cette amitiée privée de la reine un voile derrière lequel elle cachait des préférences transparentes et des intimités que rien n'altéra.

Bientôt ce voile ne sembla plus assez épais. La reine, I. 7

importunée de la pompe et du grand jour de ses palais, demanda au roi une maison rustique et retirée au milieu d'un jardin moderne, au bord des bois. Le roi lui donna complaisamment le Petit-Trianon. Elle y cacha sa vie avec madame de Polignac et un petit nombre d*amis. Elle y joua à la solitude et à la félicité champêtre; la modicité de la maison, la rusticité des jardins, la nudité des ameublements, la suppression de tout cérémonial, la simplicité affectée des costumes^ faisaient oublier la reine dans la maîtresse de celte chaumière. Le roi lui-même n'y venait plus en it)i, mais en particulier. Les délices des jardins, la culture des fleurs, les occupations rurales de la laiterie, les repas sous l'ombre des arbres, la musique cachée dans les bois, les illuminations réfléchies dans les eaux, les promenades à la clarté de la lune, les représentations théâtrales dans lesquelles la reine elle-même faisait applaudir ses charmes et sa voix dans des rôles tels que ceux de Rosine de la comédie de Beaumarchais, les heures entièrement consacrées aux soins de sa beauté, les modes élevées à l'importance des affaires d'État, les marchandes et les coiffeurs devenus de véritables ministres des vanités, le petit nombre admis, le grand nombre refusé, le mystère, les demi-confidences, les interprétations, ces calomnies de l'ignorance, firent de cette retraite une Caprée, et de ces mystères des crimes. Son innocence même fit dédaigner à la reine ces murmures de l'opimon.

LBB CONSTITUANTS. 09

Un coup de foudre la réveilla de ces enchantements ; un mystère d'intrigue et de perversité à demi dévoilé par les débats d'un procès fameux, mais dont le temps n'a pas encore déchiré tous les voiles, éclata au sein de cette sécurité.

Dans la matinée du 13 août 1785, la reine essayait à Trianon le costume de Rosine, et se félicitait avec ses femmes de l'ivresse qu'elle exciterait le soir, dans ce rôle d'une comédie en vogue. Jamais son visage n'avait été plus serein. Une de ses confidentes, accourue de Paris, madame Campan, femme de sa domesticité intime, demanda, tout émue, à entretenir en secret la reine. Les femmes se retirèrent.

La reine, oubliant les habits de théâtre dont elle était à demi vêtue, suspendit un moment sa toilette; elle s'assit sur un sofa pour écouter avec distraction ce qu'on avait d'urgent à lui dire.

La confidente lui raconta, d^un accent ému et précipité, que Bœhmer, joaillier de la couronne, était venu la veille la trouver dans une campagne près de Paris, où elle était en ce moment en congé dans sa famille; que

cet homme, alarmé jusqu'au délire sur le sort de sa fortune, lui avait demandé un entretien secret dans le jardin ; qu'il lui avait dit avoir remis, sur la foi d'un billet écrit et signé de la main de la reine, au grand aumônier, le cardinal prince Louis de Rohan, un collier de diamants du prix de seize cent mille francs; que cette parure, sur le prix de laquelle Bœhmer n'avait reçu que trente mille francs, avait été remise de ses propres mains à une femme se disant investie de toute la confiance de la reine, le cx)mtesse de Lamotte; que les seize cent mille francs devaient être payés en différents termes; que ces termes étaient arrivés; que le cardinal, dans l'impossibilité de payer, renvoyait le joaillier à la reine; que Bœhmer, sachant par le cardinal le désir de la reine de tenir cette acquisition secrète, avait parlé et écrit en termes ambigus à cette princesse pour lui rappeler son engagement et pour la supplier de penser à lui; que la reine avait feint de ne pas comprendre; qu'il n'entendait plus parler de remboursement; qu'il avait lui-même des engagements de commerce arrivés à leur échéance dans peu de jours, et que s'il y manquait, faute de l'acquittement par la reine des engagements pris envers lui, il ne lui resterait que la banqueroute pour nécessité et la mort pour asile; que dans cette extrémité il était venu supplier la femme de chambre de représenter sa détresse et son désespoir à sa maîtresse et de la conjurer de donner des ordres pour le prompt acquittement du prix du collier, à défaut de quoi il serait obligé de dé-

couvrir la vérité et de montrer les billets de la reine, gages de sa créance et de sa bonne foi.

La reine, à ce récit, dans lequel il lui était impossible de comprendre autre chose que la démence du joaillier ou quelque mystère d'iniquité que la haine de ses ennemis, servie par la fourbe ou par l'imbécillité du grand aumônier, voulait faire rejaillir sur son nom, pâlit, rougit, s'étonna, se récria et finit par frémir d'indignation contre un pareil attentat à son rang et à son honneur. Elle retourna en vain dans ses conjectures avec sa confidente toutes les étranges circonstances de ce récit sans pouvoir y discerner l'ombre d'une hypothèse de nature à en expliquer l'énigme. Mais elle entrevit à l'instant le danger pour sa considération déjà si gravement atteinte par les suppositions et les calomnies de la haine.

Sa première pensée fut d'envoyer chercher Bœhmer et de lui demander à lui-même l'explication de ce mystère; puis elle réfléchit qu'une entrevue préalable sur un pareil sujet, avec un homme qui était peut-être victime, mais peut-être aussi complice de celte obscure conjuration, lui serait imputée à crainte ou à crime, et poun^aîl fonder d'odieux soupçons de connivence avec les machinateurs de sa ruine.

Elle renonça à ce dessein; elle congédia les femmes de sa toilette et remit à un meilleur jour la représen-

m RÉVOLUTION FRANÇAISE.

taUon annoncée; elle envoya chercher son conseilla* intime, Tabbé de Vermont, ne voulant prendre aucune résolution avant d'avoir consulté Toracle. L'abbé de Vermont n'hésita pas à voir dans cette aventure un piège sinistre ou un péril mystérieux à conjurer promptement pour sa protectrice. U l'engagea à faire appeler le baron de Breteuil.

Le baron de Breteuil, ministre de la maison du roi, dans le ressort duquel étaient les mesures d'Etat, la haute police, les lettres de cachet, les détentions arbitraires, était, de tous les ministres, le plus personnelie<ment affldé à la reine. Elle l'inspirait et il lui répondait du conseil du roi. Le ministre, l'abbé de Vermont et la reine, enfermés ensemble dans un deçi cabinets de Trianon, se consultèrent, avec un mystère commandé par la gravité de l'outrage, sur le parti le plus opportun à prendre pour préserver la majesté royale, étouffer le scandale ou faire retomber avec justice la calomnie sur les calomniateurs. U y en avait dm% : [e secret ou l'éclat.

Le secret pouvait tout couvrir; oq d^intéressait le joaillier de h somme qu'il avait perdue en croyant livrer à 1^ reine sçs diamants, sans doyte livrés à des imposteurs. On examinait sans bruit l'interveqtioi) imputée au grand Mmônier dan^ cette egcrQq^çrJ§ inexplicable; pn Iç respectait p'il était iniiocent, on Ymleit s'il était

LES CONSTITUANTS. tOS

coupable. Les lettres de cachet, sorte de justice préven<* tive et souveraine attribuée par l'usage au pouvoir royal, avaient étouffé sans doute bien d'autres iniquités.

Ce parti paraissait, au premier abord, le plus sage, et il épargnait à la reine bien des angoisses et au roi lui-même bien des dégradations de majesté. Si la reine eût été, aux yeux de ses sujets, investie de cette inviolabilité de respect qui interdit même le soupQon du peuple sur la vertu de sa souveraine, l'abbé de Vermont, le baron de Breteuil, le roi, la reine elle-même, auraient infaillible^ ment adopté ce parti du silence, qui ensevelissait tout.

Mais ce silence ne pouvait déjà plus être complet : les agents obscurs et plus ou moins nombreux de cette intrigue pouvaient parler; Bœhmer et ses associés pouvaient parler; madame de Lamotte et le cardinal pouvaient parler; la famille de Rohan pouvait parler! Que diraient-ils? Que la reine, se sentant coupable, avait payé leur silence par l'acquittement spontané du collier; que le roi, pour couvrir l'imprudence ou la déloyauté de son épouse, avait sacrifié un prince de l'Église et puni des innocents. Les déconsidérations et les rumeurs déjà accréditées contre la personne de la reine auraient trouvé partout une cour, up peuple, un clergé crédula, et l'opinion, tenue dans l'ignorance, aurait supposé des crimes où il n'y avait que de l'indulgence pour les criminels, et de la pudeur pour la royauté.

La reine avait le sentiment dQ ^n impQpul«irité : on ne la crpirfdl, pas sur parole, et ce fut ce sentiment de

la défiance publique qui lui fil chercher sa justification dans le bruit. On peut blâmer ce parti en considérant les suites déplorables de cette résolution; mais quand on se reporte au temps, aux lieux, aiix circonstances, aux inimitiés qui épiaient déjà Mane- Antoinette , aux calomnies qui envenimaient ses légèretés, il est impossible de Taccuser d'avoir revendiqué sa considération et son innocence dans un jugement. Le bruit l'exposait sans doute, mais le silence la perdait. L'éclat fut résolu. Le baron de Breteuil prépara tout pour saisir et pour attirer les coupables.

Le 15 août 1785, à midi, au palais de Versailles, le prince Louis de Rohan, cardinal et grand aumônier de France, sortant de la chapelle, où il venait d'accompagner la famille royale, en habits pontificaux, reçut l'invitation de se rendre dans le cabinet du roi. Louis XVI, la reine, les princes et les ministres l'attendaient comme un tribunal d'État prêt à le condamner ou à l'absoudre, selon ses réponses. Le cardinal n'avait aucun soupçon de la scène imposante où il allait figurer comme accusé. Les physionomies irritées ou sévères lui révélèrent en entrant la disgrâce et l'indignation de ses souverains.

« Vous avez acheté des diamants à Bœhmer? » lui dit le roi du ton d'un juge qui interroge un coupable

déjà convaincu. « — Oui, sire, » dit en s'inclinant lo cardinal. « — Qu'en avez- vous fait? — Je croyais, » répondit le cardinal en levant un regard timide mais confiant sur Marie-Antoinette, « qu'ils avaient été rc^ » mis à la reine. — Qui vous lavait chargé de cette pré- » tendue commission? » reprit le roi. a — Une dame » appelée madame la comtesse de Lamotte -Valois, qui » m'avait présenté une lettre de la reine, et j'ai cru » faire ma cour à Sa Majesté en me chargeant de cette » commission. »

Alors la reine, ne pouvant contenir son indignation, « Comment, monsieur, » dit-elle, « vous à qui je n'ai » pas adressé la parole depuis huit ans, vous avez cru » que je vous choisissais pour une telle négociation et » par l'entremise d'une pareille femme! — Je vois » bien, » répondit humblement le cardinal, « que j'ai été » cruellement trompé. Je paierai le collier. L'envie que » j'avais de plaire à Votre Majesté m'a fasciné les yeux; » je n'ai pas vu la supercherie, je suis désespéré. »

Tirant alors de son sein un petit portefeuille qui contenait la prétendue lettre secrète de la reine à madame de Lamotte pour lui donner cette commission, il la présenta au roi, qui la parcourut d'un œil rapide et incrédule. « Eh quoil monsieur, » dit le roi en montrant du doigt la fausse signature de sa femme, « comment )) un prince de la maison de Rohan et un grand » aumônier de France a-t-il pu croire que la reine si- » gnait Marie-Antoinette de France, quand tout le

lOG RÉVOLUTION FRANÇAISE.

» monde sait que les reines ne signent jamais que D leur nom de baptême I »

Le roi alors lui montrant les lettres qu'il avait écrites lui-même à Bœhmer, lui demanda l'explication claire et franche de toute cette énigme. A ces mots, le cardi* nal, troublé jusqu'à l'évanouissement par la nécessité où il se croyait d'inculper la reine en face et en présence de son mari, ou d'avouer son intimité personnelle ave^ une intrigante dont il aurait été le jouet, pâlit, chancela et s'appuya sur la table, de peur de tomber sur le parquet. « Calmez-vous, monsieur le cardinal, » lui dit le roi avec bonté, « et passez dans la pièce voi- » sine pour écrire ce que vous avez à me dire, »

Le cardinal sortit, écrivit succinctement une déposition obscure et rentra pour la remettre dans les mains du roi.

C'était le moment pour le roi de couvrir de son indulgence un coupable qui confessait assez de sa faute pour justifier complètement sa souveraine, et qui, en laissant retomber toute cette intrigue sur la vile intrigante qui l'avait tramée, enlevait toute importance au scandale et tout motif à une plus haute publicité. La politique et l'indulgence conseillaient évidemment alors la longanimité. La passion conseilla autrement la reine et le baroi) de Breteuil. Elle haïssait dans le cardinal un

LES CONSTITUANTS. t07

homme qui TaTait desservie pendant son ambassade & Vienne, dans ses dépêches à la cour de France, et qui, pour empêcher son mariage, avait adressé sur elle à Louis XV des renseignements dé&vorables à son ca^ ractère.

Le I^on de Breteuil n'avait de passion que la pas* sion de servir celle de la reine* L'occasion de perdre un ennemi de sa souveraine parut sans doute à ce ministre plus pressante que celle de le justifier. En sortant du cabinet du roi, le baron de Breteuil fit arrêter le grand aumônier dans la galerie du palais.

La foule étonnée des courtisans et des officiers se pressa autour du cardinal, pendant qu'on appelait les gardes pour le conduire a la Bastille, Le cardinal profita de ce tumulte pour se retirer à l'écart; il se baissa comme s'il avait eu quelque chose à rajuster à sa chaussure; il écrivit au crayon deux mots à son secrétaire, l'abbé Georgel, et glissant ce billet dans les mains de son heiduque, il lui fit signe de porter en toute hâte ce papier à Paris.

Le fidèle heiduque, montant à cheval, devança à l'hôtel de son maître les agents de M. de Breteuil chargés de saisir les papiers. L'abbé Georgel eut le temps d'anéantir les correspondances scandaleuses du cardinal et de madame de Lamotte. D ne resta au procès que le^ accusés et les témoignages verbaux.

lA cardinal fut enfermé h h Bastille et l'instruction de son procès dévolue au parlement. C'était donner à un

corps jaloux et ennemi l'orgueil de juger l'honneur de la couronne. L'instruction du procès dura six mois, pendant lesquels l'obscurité qui couvrait les interrogatoires et le mystère qui soutient les curiosités appelèrent les interprétations les plus irrespectueuses sur la personne et sur le rôle de la reine dans cette affaire. Le mystère tout entier qui innocentait cette princesse n'éclata qu'au dernier jour.

L'intrigue parut alors si compliquée et si inextricable, que la calomnie chercha encore à en exploiter les invraisemblances contre la reine, tant la crédulité même avait peine à croire à un tel prodige de ruse, de perversité et d'ineptie dans les auteurs du drame ténébreux que nous allons retracer.

xvn.

Le prince Louis de Rohan, cardinal et grand aumônier de France, était un homme jeune, beau, prodigue, débauché, ambitieux, mais d'une légèreté de mœurs qui n'allait pas jusqu'au cynisme, et d'une soif de faveurs qui n'excluait pas l'honnêteté de l'âme. La candeur de ses aveux, son repentir, le dévouement de la seconde moitié de sa vie à la réparation de sa renommée et à l'accomplissement de ses devoirs envers la monarchie écroulée, ont laissé sur son caractère plus d'indulgence et plus de pitié que de reproches et de colère. Né d'une maison princière, revêtu dès sa plus tendre jeunesse de

la première dignité de r%lise et du palais, grand aumônier, évêque de Strasbourg, possesseur de vastes domaines au delà du Rhin , doté de revenus ecclésiastiques et d'abbayes qui élevaient sa fortune au niveau des fortunes royales, il ne lui restait à convoiter en entrant dans la vie que les deux biens imaginaires qui deviennent la maladie des heureux du monde, la faveur et le pouvoir.

Sa famille et ses flatteurs lui avaient persuadé qu'un homme de sa naissance, de sa richesse et de son rang était né pour gouverner l'État. Les noms des princes de l'Église, Suger, le cardinal d'Amboise, Richelieu, Mazarin, Fleury, sous lesquels les rois de France avaient régné, aiguillonnaient son émulation. Sans avoir ni leur génie, ni leur labeur, ni leurs vertus, il aspirait à leurs destinées. Dans cette pensée, il avait voulu débuter dans la politique par une grande ambassade à Vienne. On avait accordé cette faveur à ses caprices. Il avait ébloui, scandalisé la cour austère de Marie-Thérèse d'Autriche par le luxe de sa représentation, par la légèreté de ses pensées et par la licence de ses mœurs. C'était le moment où Marie-Thérèse et le duc de Choiseul concertaient ensemble le mariage de la jeune archiduchesse Marie-Antoinette avec le Dauphin. Le cardinal ambassadeur, chargé de transmettre à la cour de France les

détails confidentiels sur la personne, le caractère, les penchants de Tarchiduchesse, avait étourdiment adressé à Paris des insinuations peu favorables à Marie-Anloinette* Il avait parlé légèrement des inclinations de celle qui devait être sa reine un jour.

Marie-Thérèse et sa fille, instruites, par leurs intelligences à la cour de Louis XV, des termes dans lesquels le cardinal avait parlé, en avaient conçu un légitime et ineffaçable ressentiment.

Le cardinal, rappelé promptement à Paris, avait obtenu de son droit, et de l'obsession de sa puissante maison, la place de grand aumônier; mais ni le roi ni la reine ne lui avaient rendu la faveur en lui accordant la dignité. Ils le tenaient à distance, excepté dans les cérémonies officielles où son ministère l'appelait à la cour. L'énormité de ses dettes, le scandale de son luxe, l'équivoque de sa réputation, autorisaient cette répugnance et cet éloignement. La reine surtout, maîtresse déjà du crédit et des grâces, affectait envers le cardinal un silence expression du mépris. Cette disgrâce de sa souveraine, obstacle insurmontable aux pensées ambitieuses qui continuaient à travailler le prince Louis de Rohan, faisait le malheur et l'inquiétude de sa vie. II s'efforçait de fléchir à tout prix cette sévérité de la reine. Son admiration pour la beauté de cette princesse affectait les formes d'un culte esclave pour devenir toutpuissant. Comme toutes les passions, cette passion de parvenir au pouvoir en reconquérant la faveur d'une

LES CONSTITUANTS. lii

femme égarait Tesprit du cardinal et le prédisposait à la plus aveugle crédulité.

Telle était la disposition de Tesprit et du cœur du prince Louis, quand une circonstance accidentelle, et qui ne tenait qu*au débordement habituel de ses mœurs, vint lui présenter une amorce à laquelle il se laissa séduire au premier mot:

11 y avait alors à Paris une jeune femme d'une rare beauté et d'un esprit corrompu d'avance par la disproportion étrange entre sa condition natale et son nom. La grandeur de son origine, l'orgueil de ses souvenirs, l'infimité de son rang, la misère de son berceau, devaient la porter naturellement à rêver des aventures, des hasards, et jusqu'à des crimes qui lui rendissent une fortune au niveau de ses pensées.

Elle s'appelait la comtesse de Lamotte -Valois; elle était née dans une chaumière de la Champagne d'une famille rurale et indigente, qui ne conservait de sa splendeur éteinte que des titres authentiques de noblesse royale, attestant que cette famille descendait dé la dynastie des Valois. Ces titres, connus dans cette province et vérifiés par le généalogiste de la cour, avaient intéressé quelques nobles du voisinage. La charité publique avait fait les frais de l'éducation de l'orpheline. Un gentilhomme de Bar-sur-Aube, nommé le comte de

Lamotte, simple gendarme dans la maison militaire du roi, espérant trouver un titre à l'attention de la cour dans le nom de sa femme, l'avait épousée. Jeune, belle, séduisante, ingénieuse, active, madame de Lamotte, unie à un époux qui sollicitait lui-même sa femme à l'intrigue et à la mendicité, n'avait pas tardé à s'insinuer dans quelques grandes familles et dans la domesticité de la cour, pour y revendiquer la protection et l'intérêt inspirés par sa figure et par son nom. La reine ellemême avait entendu parler d'elle et lui avait fait parvenir ses bienfaits. On disait même, mais rien ne le prouve, que madame de Lamotte lui avait été présentée. La jeune femme, exploitant astucieusement ces bienfaits de la reine, insinuait partout qu'elle jouissait de la protection de sa souveraine et doublait par cet artifice le crédit de ses sollicitations à la cour.

En quêtant ainsi une protection, elle parvint à l'audience du grand aumônier. Ce prince, ébloui de ses charmes, convaincu par la candeur de sa jeunesse, touché des contrastes entre son origine et son indigence, en devint éperdument épris. La comtesse trouva dans le cœur du prince une source inépuisable de prodigalités. Elle l'insinua dans tous ses secrets d'ambition. Elle vit que la passion de reconquérir à tout prix la faveur de la reine pour rétablir par le rang de premier

LES CONSTITUANTS. Ii3

ministre une fortune obérée et une considération perdue, était le rêve et presque la démence de sa vie. Ces confidences, qu'elle rapportait à son mari et à un cercle étroit de libertinage et d'intrigue dont elle était le ressort caché, firent naître dans son âme l'idée et le plan d'une des plus infernales machinations dont les annales de l'astuce humaine aient conservé le souvenir.

Après avoir patiemment tendu ses fils avec ses affidés et préparé par d'habiles gradations la crédulité du cardinal au secret simulé qu'elle voulait lui confier, elle lui avoua sous le sceau du plus profond mystère qu'elle avait, à l'insu de tout le monde, des entrevues avec la reine; que cette princesse, dont on connaissait l'entratnement vers des favorites, l'honorait de la plus affectueuse intimité; qu'elle avait pris insensiblement sur son esprit et sur son cœur un ascendant dont la publicité aurait excité la jalousie de ses autres amies; que le mystère couvrait sa familiarité et ses entretiens nocturnes dans les jardins du Trianon; que clans ces entretiens le nom du cardinal revenait souvent par la pente qu'elle-même savait donner aux confidences de la reine ; que cette princesse était revenue ainsi peu à peu de ses préventions fatales contre le caractère et le talent de son grand aumônier; qu'elle aspirait à utiliser ce caractère et ces talents pour la gloire du roi et pour le I. 8

114 RÉVOLUTtOK PttAKÇAISE.

salut du royaume; qu'elle était forcée par Ift politique à dérober sa faveur secrète boub une froideur et soud uti silence affectés devant sa cour^ mais qu'avant peu de temps elle manitesterait au grand jour te qu'elle gardait dans Foiâbre de ses desseiiis^ et qué dès à présent elle autorisait le tsardinal à lui écrire pour elle Seule la justification de sa conduite à Vienne^ et à entrer en correspondance avec elle par l'intermédiaire unique de madame de Lamotte-Valois^

ÏXIL

L'ivi^ise du tafdinal à ces âVéUX, présagés de Sa fa^ veur et de sa puissanoei sa Confiance dmis l'esprit de sa confidente, son respect pour le nom qu'elle portait, sa passion pour elle» doublée par m passion de grandeur, remplirent sbn ftme d'un éblouissemeïit de félicité. Il voulait croire, il ftVait besoin de croire, et il crut. 11 ré^ digea pôur la reine une ôpologie de sa conduite, dans laquelle il prosternait son âmé à ses pieds* il là sup> pliait de hâter l'instant où il lui serait enfin permis de s'y prosterner en réalité él de se dévouer sans réserve à la gloire et à la félicité de sa souveraine. Un petit billet à tranches dorées d'une écriture simulée de la reine lui fut remii en retour par madame de Lamotie. « J'ai lu votre lettrei» lui disait>K)n \ a je Suis Charmée de » ne plus vous croire Coupable i je ne puis vous acôorder » encore l'audience que vous désirée ! quand les cir«

LES CONSTITUANTS. lia

» constatioea le permettront, je vous lerai prévenir. » Soyfô discret! »

xxin.

Cette correspondance et cette attente, habilement suspendues pour accroître et pour éluder l'impatience du grand aumônier, furent entretenues pendant de longs mois par madame de Lamotte. Elle s'en servit plusieurs fois pour faire connaître au cardinal de prétendues nécessités d'argent éprouvées par la reine, et pour faire prévenir les désirs de la princesse par le car-» dinal, prodigue de son or pour mieux assurer sa fu* ture faveur» Elle s'appropria ses dons; mais ces som-^ mes» qui ne s'élevaient qu'à cent vingt mille francs, ne suffisaient pas à ses convoitises : elle rêvait une plus riche proie. Le hasard et le génie de l'intrigue la lui présentèrent et la jetèrent dans ses mains.

Deux joailliers de Paris associés, Bœhnier et Bassange» fournisseurs habituels des diamants de la cour^ avaient rassemblé dans toute l'Europe une collection de dia<^ mants dont ils avaient composé un collier du prix de seize cent mille francs, qu'ils se flattaient de faire acquérir à la reine. La pénurie des finances, la répugnance du roi pour les dépenses de luxe, le peu de goût dé la reine» astez belle de sa simplicité/pour les diamantSt avaient jusque-là trompé l'espoir dès joail^ liers; mais le bruit de cette magnifique collection de

brillants avait transpiré à la cour et dans Paris; on parlait de ce collier comme d'un prodige de la nature, de Tart et du luxe. Madame de Lamotte arrêta sa pensée sur ce trésor, et elle résolut de se l'approprier en allumant jusqu'au délire l'ambitieuse crédulité du cardinal.

La feinte correspondance de la reine avec le prince de Rohan préludait merveilleusement à ce dessein. Madame de Lamotte commença par entretenir vaguement le cardinal du désir que lui avait exprimé la reihe de posséder le collier des Bœhmer. Mais la reine, ajoutât-elle, connaissant l'opposition du roi aux dépenses stériles, veut faire à son mari un mystère de cette acquisition. Elle a jeté les yeux sur vous pour vous confier la négociation de ce caprice, devenu pour elle une passion. Quand il sera temps et quand elle aura rassemblé les fonds nécessaires à cette acquisition , elle vous fera prévenir. Jusque-là, gardez-vous de parler ou d'agir.

Le prince, de plus en plus ravi d'être choisi par sa souveraine pour négociateur secret d'une de ses fantaisies, devança dans sa pensée l'heure de rendre ce

service à Tarbitre de sa fortune. La reine temporisant et faisant attendre son signal, il partit pour son évêché de Strasbourg.

Un autre piège l'attendait dans son palais de Saveme. Un homme mystérieux, dont Feïistence est une énigme que le temps n'a pas encore expliquée et que le charlatanisme seul n'explique pas, Cagliostro, thaumaturge ambulant du xyiel® siècle, fanatisait alors, par ses. prodiges, par son éloquence, par sa philosophie et par ses libéralités, la ville de Strasbourg. Etait-ce un instrument politique soldé par une puissance invisible pour surprendre les secrets de la France dans le cœur de son aristocratie infatuée de son génie? Était-ce un alchimiste qui avait réellement retrouvé quelquesuns des secrets de la transmutation des métaux? Était-ce un simple charlatan affilié à des escrocs de toutes les nations et se servant de ses prestiges sur l'imagination pour dérober à la crédulité des dupes l'or qu'il semait sur le peuple? Nul ne le sait; mais l'empire étrange et immense que Cagliostro exerçait alors en France sur la classe supérieure, opulente, lettrée et philosophique de la nation , faisait de cet étranger le mystère, l'étonnement et le prestige vivant de l'époque. La crédulité ne suffit pas pour expliquer son ascendant prodigieux sur l'opinion publique.

Un tel homme devait séduira surtout l'imagination active et Fesprit faible du cardinal de Rohau. Le bruit des prodiges que Cagliostro opérait à Strasbourg était un des motifs qui faisaient prendre au cardinal la route de son évêché, et peut-être ce bruit était-il parti de là pour exciter plus directement la curiosité du crédule pontife.

Quoi qu'il en soit, à peine le cardinal était-il ar* rivé à sa résidence épiscopale et princière de Saverne, que. sans pudeur pour son sacerdoce et pour son rang, il fît témoigner par -le baron de Planta» son ancien secrétaire d'ambassade et son confident, à CagliostrOp le désir de le voir, Cagliostro, en homme d'autant plus désiré qu'il se prodiguait moins, répondit au baron de Planta aveo la fierté d'un philosophe que son génie égale h tout i <( Si le cardinal est malade, qu'il vienne. » et je le guérirai; s'il se porte bien, il n'a pas besoin p de moi» et je n'ai pas besoin de lui. )»

Celte réponse, loin d'oflfenscr le prince, ne fit qu'irriter davantage son impatience d'être l'adepte de l'homme mystérieux. Il se rendit à Strasboug, il vit Cagliostro. Son imagination prévenue lui fit éprouver en sa pré-

L69 GONSTlTUANTi. 11»

•enee un de ees Fe^pects superstitieux qui subjuguent l'âme par les sens. Témoin d^ prodiges multipliés du maître et de ses libéralités sur les malades et sur les indigents qui assiégeaient ^ans cesse sa porte, confident de sa philosophie naturelle qui l'introduisait dans les arcanes d'une chimie et d'une alchimie miraculeuses, disciple de sa religion mystique qui substituait le théisme à la révélation, séduit surtout par la contemplation du trésor intarissable que le magicien étalait et répandait devant lui comme un homme qui puise sans compter à la source de Topulenee infinie, le cardinal entratna Cagliostro à Saverqe, s'honora d'être l'hôte d'un envoyé de la Providence, se livra sous sa direction aux opérations de l'alchimie, et répandant à son tour tous ses secrets dans l'Ame de son mattre, fit évoquer par lui les ombres du passé et les oracles de l'avenir.

L'habile alchimiste, heureux d'avdir conquis le plus opulent et le plus crédule des adeptes, flatta les vanités, les ambitions et les amours du prince. « Votre » âme, » lui dit-il, « est digne de la mienne, et vous » mérita 4'étre le confident de tous mes secrets. La » femme que vous aimez vous rendra l'affection d'une » grande princesse, et cette faveur vous élèvera au » rang suprême, où vos vertus et vos talents se répan- » dront en bienfaits sur les hommes. » Les charmes et les séductions d'une Italienne de merveilleuse beauté et d'éternelle jeunesse que Cagliostro présentait comme sa femme, ccHuplice qui avait pour lui Ib dévouement

iaO RÉVOLUTION FRANÇAISE.

d'une esclave, relevait encore aux yeux du cardinal les enchantements du maître.

Il était dans toute la ferveur de son enthousiasme, quand un faux billet de la reine, apporté à Saverne par un courrier de madame de Lamotte, le rappela subitement à Paris.

« Le moment que je désire n'est pas encore venu, » disait la lettre; « mais je hâte Votre retour pour une » négociation secrète qui m'intéresse personnellement » et que je ne veux confier qu'à vous. La comtesse de )» Lamotte vous dira de ma part le mot de l'énigme, t»

Ivre d'espérance, il partit pour Paris, où Cagliostro et sa femme le suivirent. Tout atteste que le magicien luimême, devenu le confident du prince, était dupe et non complice alors des ruses de la maîtresse du cardinal, et qu'il croyait sincèrement à la correspondance secrète de la reine et du grand aumônier. Il fondait vraisemblablement sur cette intelligence entre deux personnages aussi puissants l'espérance d'une fortune plus réelle que ses chimères.

Une lettre décisive de la reine attendait le cardinal à Paris. Cette lettre, signée Marie-ÀtUainette de France, lui

donnait Tautorisation d'acheter pour elle un collier do diamants de dix-huit cent mille francs du joaillier Bœhmer.

Cette autorisation était un ordre pour lui. Il vole chez Bœhmer, lui montre le billet de la reine, il débat le prix, il fixe les termes, il remet un premier àcompte de trente mille francs qui lui avait été remis à lui-même comme venant de la reine par madame de Lamotte, il signe le contrat de dix -huit cent mille francs de son nom, derrière lequel les joailliers voient celui do la reine. Une cassette renfermant l'opulente parure est apportée chez le cardinal par Bœhmer. Il attend impatiemment l'heure de la porter lui-même à Versailles et de recevoir dans quelques mots le prix de son zèle et le gage de la satisfaction de sa souveraine.

Les jours s'écoulent; madame de Lamotte multiplie artificieusement ses absences à Paris. Elle prémédite et elle dispose un plan qui doit enlever d'avance à son amant toute espèce de doute sur la remise du collier à sa destination.

Elle raconte au cardinal que ses entrevues nocturnes avec la reine à Trianon sont de plus en plus fréquentes et longues, et que sa faveur n'a plus de bornes. Sous prétexte de convaincre le prince de la réalité de ces entrevues, elle le fait aposter une nuit, à la lueur d'une lune d'été, dans un des fossés extérieurs du jardin de Trianon, à quelque distance de la porte d'entrée. Après avoir placé ainsi le cardinal en observation , elle s'é-

m BÉYOIUTION FRANÇAISE.

loigpe, dte »e dérobe d^m les ténèbwi, #lte feint d'entrer dans Iqs jardins. Après de longues heures d'attente, le cardinal la voit revenir à lui, conduite respectueuse» ment par un homme vêtu de h livrée de la reine. Cet homme #ect6 de laisfer entrevoir lufOsamment n %ure par le prince, pour qu'elle so gr^ve dani pes yeuît; puis, quittant madame dQ Lamotte à une certaine distance, il s'incline et retourne sur ses pas comme pour rentrer dans le palais,

Madame de Lamotte rejoint le prince et lui dit que cet homme est le valet de chambre de la reine, confident de leur intimité, qui l'introduit et qui la recon* duit ftinsi par l'ordre de sa maîtresse, Le cardinal im» prime le visage de ce valet de chambre de la reine dani son souvenir et ramène madame de Lamiotle à Paris,

Le prétendu valet de chambre était un nommé Yi-^ lette, ami et commensal de M. et de madame de La-» motte, confident et complice de leur infernal dessein. On va voir que ce visage de Villette, entrevu ainsi à la demi-clarté de la lune, était la condition nécessaire du succès de l'escroquerie.

Le lendemain de cette feinte entrevue, madanie de Lamotte dit au cardinal que la reine est pressée de recevoir secrètement son collier, pour s'en parer au jour prochain d'une réception solennelle de cour» Elle invite

im CONSTITUANTS. m

le prince à raccompagner à Versailles, dani un petit appartement qu'elle y habite quelquefois et où la reine enverra à minuit un de ses valets de chambre de eon» fiance recevoir le précieux dépôt de ses mains.

Le cardinal part en effet pour Versailles, La nuit tombe; madame de Lamotte fait cacher la prince dans un cabinet vitré ouvrant sur la chambre, afin qu'il puisse voir et entendre sans être vu la remise des diar mants à l'envoyé de la reine. Minuit sonno. une voiture s'arrête à la porte de la maison, on frappe, on monte précipitamment l'escalier, un domestique de madame de Lamotte ouvre la porte de la chambre et dit à haute voix en annonçant un étranger ; « De la part de la » reine l »

A ces mots, madame de Lamotte, affectant l'émotion et le respect, se lève et se dirige vers la porte \ elle s'incline en silence devant un inconnu vêtu de l'habit des valets de chambre de la cour. Le prétendu valet de chambre se tourne sans affectation du c6té du cabinet vitré, afin que le cardinal, reconnaissant les traits qu'il a vus à Trianon, ne doute pas d'avoir devant ses yeux un messaiger de la reine, C'était Vilelte ainsi déguiséf Madame de Lamotte lui remet avec mystère la cassettet Viletle remporte à pas lents, remonte en voiture et paraît prendre la route de Trianon.

Le cardinal sort de sa retraite, assure madame de Lamotte qu'il a parfaitan^ent reconnu le valet de chambre, la remercie du service immense qu'elle lui « rendu

iU RÉVOLUTION FRANÇAISE.

en faisant de lui Tinstrument d'un désir satisfait de sa souTeraine, et retourne avec elle à Paris pour y attendre d'heure en heure son pardon de Marie-Antoinette , sa réconciliation avec la cour et la haute f(H*tune promise & ses illusions par Cagliostro.

Pendant ces enivrantes perspectives, Vilette et son ami M. de Lamotte fuyaient avec la cassette vers Londres, où ils allaient de concert dépecer, vendre ou en* fouir les diamants.

Cependant, le cardinal , étonné et s'impatientant de n'apercevoir encore sur le visage sévère de sa souveraine aucun signe d'intelligence, de faveur ou d'adoucissement pour lui, était reparti pour Saveme afin de tromper son ambition par le mouvement. Il ne doutait pas que le premier terme de cent mille écus, qui avait été fixé au 1®*^ juillet, ne fût acquitté par la reine. Un faux billet de cette princesse, qui lui laissait entrevoir un prochain retour de faveur, et qui lui témoignait en même temps quelque embarras à rassembler les cent mille écus du premier terme, le rappelle à Paris.

Madame de Lamotte, désirant prolonger le plus possible son erreur, projetait de lui faire payer encore cette somme k la décharge de la reine.

De longues et artificieuses machinations, toutes fondées sur la prétendue correspondance entre la prin-

cesse et son grand aumônier, se combinèrent pour provoquer le cardinal à désintéresser lui-même les joailliers. Il possédait plus de dix-huit cent mille francs de rente, mais ses créanciers, ses prodigalités l'avaient obéré jusqu'aux derniers expédients. Il s'adressa vainement à un riche financier, M. de Saint-James, infatué, comme lui, de Cs^liostro. Cagliostro prophétisa en vain & Saint-James des faveurs et des richesses sans bornes. Obéré lui-même, Saint-James ne put rien avancer.

L'échéance fatale approchait; il fallait porter jus* qu'à l'illusion d'une entrevue directe avec la reine la conviction du cardinal et sa joie, pour obtenir de lui un de ces efforts désespérés qui rendent tout facile au fanatisme du dévouement. Madame de Lamotte, son mari et Yilette osèrent concevoir et exécuter cette supercherie.

On voyait alors, dans une des promenades suspectes de Paris, au Palais-Royal, une jeune courtisane d'une rare et noble figure, dont la taille, la démarche, les traits rappelaient de loin la majesté de Marie-Antoinette. Son nom était Oliva; elle n'était ni plus artificieuse ni plus dépravée que le vulgaire des femmes de sa profession. Elle avait, au contraire, conservé un cœur simple et une âme maternelle dans sa misère. La passion d'allaiter et d'élever un enfant, fruit d'une première

«6 RÉVÔLtîTlON FRANÇAISE,

faulô, Tavait seule récemment jetée dans ce Commerce de dà beauté.

Oliva avait attiré TattenticHi de madame de Lamotte. Avec la promptitude et la divination de l'astuce, cette femme perverse avait conçu , du premier coup d'œîl, le parti qu'elle pouvait tirer de cette ressemblance pour infatuer davantage la victime qu'elle enlaçait avant de l'immoler. Elle concerta avec son mari et avec Vilette, tous deux ses moteurs et ses instruments à la fois, un subterfuge dont la crédulité pouvait seule inspirer Taudace à la ruse. Elle voulut convaincre le cardinal qu'il avait eu une entrevue nocturne avec sa souveraine. Un religieux, minime du couvent de Paris, borné, ambitieux et débauché, dont les faveurs de madame de Lamotte achetaient le silence, le père Loth , vivait presque en commensal dans Sa maison. Le père Loth aspirait à être caissier de son couvent; madame de Lamotte était parvenue, par ses sollicitations auprès du grand aumônier , à le faire prêcher une fois à Versailles devant le roi un sermon qu'on était parvenu à lui faire apprendre par cœur et qu'il avait récité de mémoire. Sûre de la servilité et de l'imbécillité de ce moine, madame de Lamotte ne prenait pas la peine de se cacher de lui dans ses entretiens avec Lamotte et avec Vilette. Le moine entrevoyait assez de mystères et il entendait assez de deml^mot^ pour deviner le reste. C'est par les révélalions du père Loth, arrêté en même temps que madame

LËâ tîONâïlTtîANTB. 127

de Lamotte, que M. de Breteuil connut les préliminaires de cette machination*

Lft comtesse attifa thet elle, ^r Tentrêmise de Yilettë) la courtisane; elle teûta par une modique somme d'avoir son ûoncours dans une aventure qu'elle lui dépeignait comme innOôente eti elle-même, qui serait agréable à la fêine et qui lui assurerait, lui dit-elle, sa feconnaissancô et ses bienftdts.

11 ne s'agissait que de profiter^ pour une intrigué de cour, de la ressemblance que la nature avait mise entre les traiu d*une pauvre fille et ceux de l'épousé du foi, de revêtir le costume le plus habituellement porté par cette princesiei de se laisser conduire par un alfldé, sous cette apparence, dans un bosquet réservé des jardins de Versailles, et d'y jouer un rôle muet en présence d'un inconnu qui tomberait à ses pieds. L'innocence de racte, la facilité du rôle, la grandeur de la récompensé, sédttiûrent Sans peine Oliva. On la dressa, on la slyla, on la âostuma, onlui fit faire dans la salon de madame de Lamotte les répétitions de la scène au milieu des rires des conjurés, dont le père Loth ne comprenait qu'à demi le sens. On mit dans ses mains un portrait et une fleur qu'elle devait présenter à l'inconnu. On mit sur ses lèvres le petit nombre de paroles qu'elle aurait à prononcer à demi-voix.

Pendant que Vilette et Lamotte achevaient de dresser ainsi la courtisane, la comtesse de Lamotte préparait de son côté le cardinal au bonheur qui l'attendait à Versailles. La reine, lui disait-elle, consentait enfin à lui rendre ses bonnes grâces; peu d'obstacles et peu de jours le séparaient encore du moment où la reine ferait éclater par une élévation au rang de premier ministre la confiance et la. faveur secrète qu'elle avait pour lui, et, pour lui eu donner un gage anticipé, mais d'autant plus cher qu'il serait plus intime, elle lui permettait d'avoir une entrevue avec elle, la nuit qui lui serait indiquée, dans les jardins de son palais.

Il faut savoir, pour se rendre compte de la vraisemblance de ce prétendu rendez-vous de la reine de France, à une pareille heure et dans un pareil lieu, que Marie-Antoinette, les princesses ses belles-sœurs, et quelques femmes de leur cour, avaient pris l'habitude de ces promenades nocturnes, en costume d'été, au clair de lune, sur la terrasse, dans les jardins et dans les bosquets du parc de Versailles. Ces dérogations au costume et à la gravité du rang suprême , et ces rencontres fortuites des princesses avec les promeneurs d'un rang moins élevé, bien qu'innocentes en elles-mêmes, étaient un des reproches que l'opinion publique adressait avec le plus d'ombrage à la jeune reine.

Le cardinal , trop enivré pour sonder l'invraisemblance d'une telle rencontre entre une souveraine et un homme de sa profession et de sa dignité, n'avait pas héà\é à croire ce qu'il désirait avec le délire de la passion.

Page 1