‹ Histoire des constituants (volume 2)Chapitre 4 sur 15 · XXXV · texte numérisé non relu

XXXV

Le soir de la nuit fixée pour la scène, M. de Lamotte conduisit la courtisane costumée à Versailles. Il l'aposta à quelque distance du lieu où il -devait rester caché lui-même dans la profondeur du bosquet. Madame de Lamotte, revêtue d'un domino noir , sorte d'habit convenu comme à Venise, qui dérobait le visage et la taille d'une femme, conduisit le cardinal sur la terrasse du château. Il avait dépouillé le costume ecclésiastique, qu'il portait rarement hors de ses fonctions. Une redingote militaire et un chapeau rabattu sur les yeux ne laissaient pas, dans les ténèbres, reconnaître le pontife sous l'apparence du courtisan. Le baron de Planta, compagnon et confident de sa vie, l'accompagnait. La comtesse, les laissant sur la terrasse, feignit d'entrer dans le palais pour rapporter au cardinal les derniers ordres de la reine. Elle revint bientôt saisie d'une feinte émotion. <x Je sors de chez la reine, lui dit-elle précipitamment; elle est très contrariée : elle ne pourra point, comme elle l'espérait, prolonger l'entretien : la comtesse de Provence et la comtesse d'Artois lui ont demandé de

raccompagner à la promenade. Rendez-vous vite, néanmoins, au bosquet convenu; elle s'échappera, et malgré le peu d'instants qu'elle pourra dérober aux princesses, elle vous donnera des témoignages non équivoques de sa protection et de sa faveur. »

Le cardinal s'évada rapidenlent à ces mots, lai^ sant madame de Lamotte et le baron de Planta at* tendre son retour sur la terrasse. Il pénétra dans l'ombre du bosquet. Une femme, vêtue du costume de la reine, lui apparut dans l'attitude de l'inquiétude et de l'attente. L'élégance de la taille, la majesté du buste, la dignité de la pose, la fidélité de l'imitation du costume, l'ovale des traits , la blancheur, la délicatesse des mains, tout était semblable à Marie- Antoinette dans cette apparition. L'obscurité de l'heure et l'ombre des arbres voilaient les différences. Le cardinal se précipita aux pieds de la fausse reine. Il se confondit en actions de grâce de son bonheur et en serments de sa fidélité. Il colla ses lèvres sur la main qu'on lui tendait avec bonté. « Je n'ai qu'une minute » à vous donner, » lui dit-on d'une voix dont l'inflexion, à peine entendue, ne pouvait révéler l'accent. « Je suis contente de vous; je vais bientôt vouséle- » ver au comble de la faveur 1 »

En disant ces mots, et comme un gage de ses

LES CONSTITUANTS. ISl

promesses, la reine remit silencieusement au cardinal une petite botte qui renfermait son portrait et une rose, témoignage plus familier et plus féminin encore d'une faveur intime; puis, au bruit des pas de Vîlette qui se rapprochait et comme si elle eût tremblé d'être surprise par les princesses , « Voilà madame » la comtesse de Provence et madame la comtesse » d'Artois. Il faut s'éloigner, t» dit-elle au cardinal.

Au bruit importun qui abrégeait son bonheur , le cardinal sortit précipitamment de l'ombre du bosquet, emportant la rose et le portrait sur son cœur, et, rejoignant le baron de Planta et la comtesse de La^ motte, il se plaignit du contre-temps qui avait interrompu la plus belle heure de sa vie.

Le lendemain, une lettre de la reine, apportée par la comtesse au cardinal, accusa les mêmes impatiences et les mêmes regrets. Le cardinal ne douta plus ni de son élévation ni de sa fortune.

C'est au moment où il se repaissait de ces ombres que Bœhmer, voyant approcher le terme du premier paiement des dix-huit cent mille francs, et commençant à s'alarmer du sileûce de la reine, avait, en révélant ses alarmes, fait éclater la machination et appelé la vindicte du roi et l'attention publique sur ce mystère de sottise et d'iniquité.

Le procès, fatalement commencé par l'arrestation du cardinal et livré au parlement par l'imprévoyance des ministres, remplit la France et l'Europe de conjectures et de rumeurs où l'esprit de parti, au lieu de plaindre la reine, mêla son nom aux plus indécentes sup^ positions. La vertu même, discutée ainsi pendant six mois, sortirait ternie par la discussion. L'opinion publique devint téméraire, même quand elle n'était pas injuste. La cour, excitée par la maison puissante de Rohan, prit parti pour le cardinal. Le clergé, dans des remontrances, sans disculper le pontife, revendiqua le privilège de le juger. La comtesse de Lamotte laissa filtrer, pour colorer ses impostures, les plus hideuses insinuations sur la reine. Ses propos , comme ses Mémoires depuis, salirent dans le bas peuple le nom et la couronne. Le parlement, fier de tenir entre ses mains l'innocence et la criminalité d'une souveraine, d'un prince de l'Église, associés dans ses débats aux souillures d'une scélérate et aux abjections d'une courtisane, fut perfide dans son arrêt. Il ne se prononça pas, par une réticence injurieuse, sur la réalité ou sur Pimposture de la signature de la reine dans les fausses lettres adressées au cardinal : il innocenta le pontife et la fille publique; il condamna seulement madame de Lamotte et ses deux complices.

La reine pleura d'indignation et de pudeur outragée en lisant cet arrêt. Le roi reconnut trop tard la faute qu'il avait commise en livrant la vengeance de son épouse aux rivaux de son autorité. Il exila le cardinal le lendemain de son acquittement. Cet exil parut un attentat contre la justice. La reine, inquiète des menaces des pamphlets que Lamotte» réfugié à Londres, lui faisait adresser si on ne lui rendait pas sa femme, fit évader la comtesse de Lamotte de l'hospice où elle était enfermée après son supplice infamant. Cette éva« sion parut une crainte de révélation et un aveu d'intérêt pour une criminelle. Tout tourna contre cette infortunée princesse, même sa générosité. Elle s'indigna contre l'opinion publique qui se retirait d'elle. Elle se plongea de plus en plus dans l'intimité mal interprétée de quelques favoris. La haine courut entre la reine et la nation. L'Europe retentit du scandale d'un procès qui attestait dans les mœurs du temps et du royaume plus de corruption que Beaumarchais, TAristophane de l'aristocratie , n'avait osé en accumuler dans le Mariage de Figaro. Ce procès, en effet, qpi rassemblait dans un seul tableau et qui faisait poser sur les mêmes bancs une reine et une fille publique, un cardinal et une femme marquée, un moine et des escrocs, semblait avoir, comme à des-

sein, rapproché ainsi tous les extrêmes du rang, de l'innocence, du crime et du vice de la société moderne, pour les embrasser à la fois du même regard et pour les flétrir du même mépris.

La reine cependant avait semblé prendre plus d'empire sur son mari à mesure [qu'elle perdait plus de popularité dans l'opinion publique. Louis XVI, toujours bon, devenu plus sensible en avançant en âge, semblait vouloir compenser par sa tendresse et par sa déférence les sévérités et les injustices de l'opinion envers la compagne de sa vie. Quatre enfants qu'elle lui avait donnés, après une longue stérilité, la lui rendaient plus chère. Le premier de ces enfants était une princesse morte en naissant; le second était un fils qu'une constitution maladive condamnait bientôt à mourir; le troisième était Madame Royale, devenue plus tard duchesse d'Angoulême, que sa destinée devait élever si haut dans la pitié de l'histoire; le quatrième était le fiitur Dauphin, depuis Louis XVII, qui ne devait connaître de la royauté que la captivité et le supplice, et ne porter son titre de roi qu'à la tombe.

La reine n'avait d'une femme politique que la vo-

loaté de régner; toutes ses qualités étaient dans son caractère. Elle avait peu de lumières propres, et par conséquent point de constance dans les plans. Ces idées de gouvernement empruntées auï inspirations des favoris, qui^se servaient d'elle dans l'intérêt de leur ambition, de leur crédit ou de leur fortune, changeaient avec ceux qui la conseillaient. Elle avait hérité de sa mère le goût de la domination, mais son irréflexion l'empêchait de rien mûrir. L'attrait du plaisir, le besoin de plaire, le charme d'être aimée de son intérieur, ne lui laissaient ni le temps ni la capacité des pensées po* litiques : Sa vie n'était qu'une perpétuelle distraction. D'autres se chargeaient de penser pour elle; elle se chargeait seulement de vouloir. Son mari, au contraire, doué d'un grand bon sens, d'un esprit lent mais juste, d'une aptitude croissante au travail, manquait de volonté. Elle lui donnait les siennes; mais il ne lui donnait pas sa sagesse. Plus modeste qu'il ne convient de l'être à un roi, il se laissait imposer par la supériorité présumée et par la fierté de sa femme autant que par l'amour qu'elle avait fini par lui inspirer. Bien qu'il eût un conseil des ministres, et quelquefois un premier ministre, qui semblaient retirer à eux avec une cer- . taine jalousie l'autorité, le véritable gouvernement n'était jamais dans le cabinet du prince : il était dans le salon de la duchesse de Polignac et dans le petit cercle de courtisans qui entourait la reine.

De peur d'offenser la susceptibilité du roi, la reine affectait cependant de rester étrangère et quelquefois même opposée aux ministères adoptés par son mari. L'impératrice sa mère lui avait recommandé ces dehors de déférence pour conquérir et pour conserver le cœur de Louis XVI. Elle lui avait fidèlement obéi. Ce n'était point à son instigation ouverte que M. de Maurepas, M. de Galonné, M. Necker, avaient été appelés à la direction des affaires. Marie-Thérèse lui avait insinué de paraître toujours désirer le retour du duc de Choiseul au poste de premier ministre, pour laisser à son mari l'orgueil et la responsabilité de ses ministères personnels ; mais ce regret de l'éloignement du duc de Choiseul avait été au fond moins réel qu'apparent. Un ministre si supérieur convenait peu à la cour de Vienne, qui vou- Fait l'abaissement de la France. Un ministre si absolu convenait moins encore peut-être à une jeune reine qui voulait de l'ascendant sans rivalité dans sa cour. L'archevêque de Toulouse, M. de Brienne, avait été le seul premier ministre qu'on pût appeler sa créature. Sa funeste administration avait trop puni la reine de sa faveur pour lui. Malgré sa répugnance contre M. Neoker, elle avait, dans la détresse des affaires, concouru au rappel de ce ministre, dont on espérait des miracles. Ce retour désespéré de la reine vers M. Necker avait un

peu refroidi Fintimité politique qui existait entre elle et le œmte d'Artois, ennemi de Necker et partisan de Calonne.

Flottant à la merci des nécessités de l'État et des inspirations contradictoires de sa petite cour particulière, ainsi divisée en partis contraires, Marie-Antoinette ne pouvait qu'accroître par ses irrésolutions les irrésolutions du roi. Elle n'avait pas le regard assez étendu pour avoir aperçu de loin le péril des états généraux; ce péril ne commençait à se révéler à elle qu'au moment où il était trop tard pour y échapper. Les avis des princes, qui avaient adressé au roi un mémoire contre cette résignation de la couronne, l'ébranlaient; les premiers symptômes d'impopularité qui avaient éclaté contre elle à la procession des états généraux, lui présageaient des antipathies cruelles; les hommages adressés au duc d'Orléans, son ennemi personnel, navraient son âme; les débats sur la délibération par ordre ou par tête, qui se faisaient pressentir, l'embarrassaient par la nécessité de se prononcer ou pour les communes, ce qui aliénerait la cour, ou pour les classes privilégiées, ce qui aliénerait le peuple.

Elle revenait depuis quelque temps aux idées du comte d'Artois; elle accusait les ministnîs de témérité, d'imprévoyance ou de connivence perfide avec les fac-

tieux; elle chancelait dans ses pensées, elle faisait chanceler respritdu roi sous toutes ses impressions oscillantes de femme.

Les états généraux n'avaient pas encore eu leur première séance, et déjà l'antipathie se déclarait en terreur concentrée dans Tâme de la reine, et en rumeurs sourdes dans l'esprit public. Sa fierté avait souffert dans la séance royale, où la majorité du peuple as« semblé avait éclipsé la majesté du roi. Reine absolue, idole d'une cour, elle ne se dissimulait déjà plus qu'un pouvoir partagé n'était plus un pouvoir souverain, et que la nation allait faire évanouir la cour. Elle redoutait maintenant ce même ministre qu'elle avait contribué à rappeler; elle l'accusait des illusions qu'elle avait partagées avec lui quelques mois auparavant, et se préparait à le sacrifier en pleine crise à ses terreurs et à ses ressentiments; elle écoutait les conseils tardi& de force; elle conseillait au roi de s'envelopper de sa noblesse et de son armée pour répondre avec énergie aux premiers empiétements des états généraux et aux premières agitations de Paris.

Page 1