‹ Histoire des constituants (volume 2)Chapitre 5 sur 15 · XLIII · texte numérisé non relu

XLIII

Le ministère, à l'exception de M. Necker, dont toute la force était dans la popularité, n'était pas de taille à se mesurer avec la nouvelle puissance qu'il avait évoquée. Aucun homme ne lui inspirait ces résolutions qui pré-

viennent ou qui déplacent les crises. M, Necker ne s'était entouré que de médiocrités complaisantes, idolâtres sur parole de son génie. Ce génie consistait surtout dans Torgueil. Sa seule force était de ne pas douter de sa force; accoutumé, depuis quinze, ans à Tomnipolence dans le pouvoir, et, dans la retraite, à Tadulation de l'opinion publique, qu'il caressait pour en être caressé, il était fermement convaincu que sa popularité était un prestige devant lequel s'évanouiraient tous les obstacles, et qui suffirait à couvrir tour à tour le roi contre la nation, et la nation contre le roi. Aussi, sa politique^ si on peut appeler de ce nom une individualité si dominante, était tellement personnelle, que tout portait sur le crédit de l'homme unique, et que M. Necker disparaissant de la scène, il ne restait plus qu'un roi et une révolution face à face.

Cette situation, qu'il avait créée, n'avait d'autre solution qu'un grand arbitre etttre la royauté et la nation. Cet arbitre, c'était M. Necker. Il se flattait d'être assez imposant pour ce rôle en s'appuyant tour à tour sur le peuple et sur les classes privilégiées, qui allaient infailliblement se combattre, et en interposant entre eux la personne du roi et sa propre popularité. Il ignorait que la popularité, quelque grande qu'elle soit, est comme l'air, une puissance qui élève, mais qui ne porte pas.

Paris fermentait déjà de toutes les passions qui allaient agiter les trois ordres dans lesquels Topinion publique ne voulait plus reconnaître qu'une nation. Ces passions éclatèrent le lendemain de la séance royale à Versailles.

La noblesse et le clergé se réunirent séparément le 6 mai dans les salles de délibération de leurs ordres» salles qui leur avaient été assignées pour vérifier séparément les pouvoirs de leurs membres. Le tiers état, dont le nombre dépassait les proportions de toutes les enceintes, se réunit dans la salle principale attribuée la veille aux états généraux rassemblés. Soit imprévoyance de la cour, soit hasard, soit dessein, cette invasion, en apparence accidentelle, par les plébéiens seuls, de Tenceinte destinée à Tensemble de la représentation des trois ordres, parut préjuger, par le fait, par l'importance et par le nombre, la supériorité ou plutôt l'unité indivisible de la nation sur les deux classes qui semblaient vouloir s'en séparer encore. Nul n'osa disputer à cette masse dominante des députés des communes une salle qu'ils remplissaient presque à eux seuls. Ils y entrèrent sans guide, sans indications et sans contestation, conune dans le siège naturel de leur souveraineté.

La foule du public qui avait assisté la veille à la séance royale dans les tribunes de cette enceinte y pénétra comme de plein droit aussi à la suite des députés

LES CONSTITUANTS. Ul

des communes. La publicité, cette âme des délibérations, cette émulation des tribunes, cette responsabilité des assemblées devant Topinion, cette force qui agit d'intelligence avec l'opinion , s'y installa ainsi d'ellemême, et sans délibération, dès la première heure. La conséquence naturelle de cette publicité était le retentissement libre des actes et des paroles par la presse rendant compte à l'opinion des discours.

Le gouvernement, étonné et indécis, essaya de contester ce compte rendu des séances par l'impression au peuple. La tardive résistance du ministère fut emp(Mrtée dès le premier jour par une lettre de Mirabeau à ses électeurs de Provence, à qui il avait promis d'adresser le journal des délibérations.

« J'avais cru, » dit le député de Provence dans sa lettre du 7 mai à ses commettants, lettre dans laquelle il se couvrait de son inviolabilité de député, <i( j'avais cru » qu'un journal rédigé par les états généraux eux- T» mêmes vous informerait de nos actes. Grâce à une » pareille feuille, je sentais moins strictement la né- » oessité d'une correspondance personnelle avec vous; » mais le ministre vient de donner le scandale et de » supprimer le journal des états généraux et d'inter-

» dire la publication des écrits périodiques Il est

)» donc vrai que loin de chercher à affranchir la nation, » on ne cherche qu'à river ses fersl... Yingt-dnq mil- » lions de voix réclament la liberté de la presse I La » nation et le roi réclament unanimement le concours

)> de toutes les lumières l Et c'est alors qu'un ministre D soi-disant populaire ose mettre effrontément le scellé » sur nos pensées privilégiées, le trafic du mensonge, » et traiter comme un objet de contrebande Findispen- D sable exportation de la vérité. N'est-il pas évident que » ces actes des ministres sont un crime public? La » nation entière n'est-elle pas insultée dans cet arrêt » où l'on fait dire au roi qu'il attend les observations )» des états généraux, comme si les états généraux 1» n'avaient pas d'autres droits que de faire des obser- » vations ! Le crime de la feuille proscrite, c'est de n'ar> voir pas encensé l'idole du jour. Le règne de ces » mesures est passé, il est temps qu'on prenne une au- » tre allure; ou, s'il est vrai qu'on n'ait assemblé la » nation que pour consommer avec plus dé facilité le )» crime de sa mort politique et morale, que ce ne soit » pas du moins en affectaiit de vouloir la régénérer. » Que la tyrannie se montre avec franchise, et nous » verrons alors si nous devons nous roidir ou nous en- » velopper la tête. »

Les électeurs de Paris , qui n'avaient pas encore achevé la rédaction de leurs mandats aux députés du tiers état de la capitale, s'insurgèrent d'eux-mêmes à cette voix; avec l'irrésistible autorité de leurs fonctions et de leur nombre, ils décrétèrent la liberté provisoire de la presse périodique, pour informer le peuple des votes de ses députés. Le conseil des ministres accéda par le silence à cette souveraineté de

LES CONSTITUANTS. t43

Topinion de Paris. Les séances des communes à Versailles devinrent tout à coup le forum français.

Tout fut tumulte, confusion» inexpérience de la discipline des assemblées dans cette première séance. Les députés et les spectateurs s'interrogeaient du regard et de la voix sur l'attitude à prendre pour une nation qui entrait pour la première fois dans ses comices. Les groupes de députés se nouaient et se dénouaient dans la salle. Les conversations particulières élevaient un de ces bourdonnements vagues et sourds qui précèdent les délibérations régulières des assemblées. On s'entendait, on se concertait, on se montrait les hommes déjà connus, qui apportaient un nom tout fait, ou une considération préexistante, dans cette foule anonyme. On se rapprochait d'eux, on leur demandait conseil, on les écoutait comme les premiers oracles de l'hésitation générale. Tout était nouveau à ces hommes nouveaux. L'esprit de' corps, la première âme des assemblées, pénétrait peu à peu cette masse; elle sentait le besoin d'imposer au roi, aux ministres, aux ordres privilégiés, au peuple lui-même, par la dignité de son attitude et par la régularité de ses délibérations. La pensée unanime était de protester contre l'absence des deux ordres privilégiés, qui semblaient ainsi affecter une existence et une souverai-

neté distinctes de la nation, de briser ces distinctions fatales de castes qui, en scindant l'assemblée, paralysaient la Tolonté du plus grand nombre, et de conquérir, dès le premier pas, Funitè de peuple par l'unité de délibération. Mais la violence était encore loin de la pens^ des communes. Sûres de leur force, elles voulaient convaincre avant de commander.

Le plus âgé des membres de rassemblée , nommé Leroux, monta au siège du président par Tautorité de sa vieillesse. Il choisit lui-même, parmi les députés les plus jeunes, six secrétaires pour l'assister dans Tœuvre difficile de discipliner une assemblée tumultueuse et inexpérimentée.

A peine avait-il obtenu le silence qu'un homme de bien déjà exercé à l'élocution par la pratique des asiemblées administratives et par la culture de la poésie dans sa jeunesse, M. Malouet, demanda la parole. Son nom et son caracfère, quoique sans éclat jusqu'à ce jour, jouissaient d'une de ces considérations modestes et laborieuses qui prédisposent les assemblées à l'attention plus que les grandes renommées, objet de trop d'attente et de trop d'envie.

H. Malouet, pénétré du besoin de régénérer le royaume et d'introduire par l'action modérée de l'opinion les idées rénovatrices dans la forme et dans

VespriX du gouyemement, voulait, comme la presque unanimité de la France en ce moment, opérer cette lévolution sans £ûre d'autres ruines que les abus et les iniquités du vieU ordre de choses.

La scission entre les différentes classes cpii se pré* saitaient pour composer les états généraux lui paraissait le prélude certain d'une catastrophe du trône. Car si les ordres ne se réunissaient pas, le roi serait obligé de choisir entre Faristocratie et le peuple. Si le roi se pitmonçait pour raristocratie, il serait inévitablement vaincu avec elle, et s'il se prononçait pour le peuple, il cessait d'être roi pour devenir chef révolutionnaire, et il serait entraîné lui-même bien au delà des réformes par la révolution qu'il aurait suscitée.

H. Halouet, esprit froid, honnête, clairvoyant, prophétique par prévoyance, ne voyait qu'un palliatif à cette situation : la sagesse des trois ordres se conciliant d'eux-mêmes sous la pression de la nécessité pour former devant la couronne l'unité d'un conseil national. « Je propose, d dit-il avec l'accent d'un conciliateur et non d'un tribun , « d'envoyer une députation » aux deux ordres privil^és, pour les inviter à se 9 réunir aux communes dans la salle des réunions » générales. »

Cet avis allait être adopté, quand le président des

étals du Dauphiné, Mounier, homme de bien aussi, mais que la popularité de Grenoble et de Vizille ani* mail de plus d'audace que Malouet, s^of^posa à cette proposition en s'adressant aux susceptibilités toujours frémissantes de Fesprit de corps, en soutenant que cette avance compromettait l'intérêt des communes, et qu*il était plus convenable d'attendre le résultat de la délibération des ordres privilégiés. Mounkr, en parlant ainsi, ne pouvait manquer de l'emporter» L'orgueil des corps est la touche infaillible des orateurs qui veulent flatter au lieu de servir»

On leva la séance en ajournant toute délibération légale jusqu'après la vériflcation des pouvoirs, et en convenant que la réunion n'aurait jusque-là d'autit caractère que celui d'une conférence officieuse entre QoUàgucs d'une future assemblée.

XLTIII.

Pendant cette séanœ tnxiquée des ccHnmunes, la noblesBe et le dergé délibéraient à part dans leurs comices particuliers. Le clergé avait décidé qu'il serait seul juge de la validité des pouvoirs des députés de son ordre. La noblesse, à l'exception des Châlillc«, des Liancourt, des Lafayette, de quarante-cinq gentilshommes convaincus de la nécessité de changer le titre de noble contre celui de citoyen, avait revendiqué, comme le clergé, la vériflcation des pouvoirs par ordre.

LES CONSTITUANTS. Ul

Le bruit de ces deux délibérations se répand la nuit dans Versailles comme un prélude de scission fatale à la nafioo elle-même. A la cmiférenoe publique du lendemain 7 mai, Malouet, plus alarmé et plus pressant, renouvela sa proposition. Monnier engage un certain nombre des odmices à se rendre individuellement et sans mission au- (ffès des deux autres ordres pour les convaînere et les indioer à l'idée de la fusion des classes et à la rénfication &ï Gommtm. Ces négociateurs obtiennent seulement du dlergé la ncMuination de ccminnssions cbaigées de conléier avec ceux de b noMesse et du tiers état sur le schisme qui les divise. Les jours s'écoulât sans que ces commissaires, enchaînés par le mandat inflexible de leur ordre, parviennent à une transaction. Pendant ces stériles àéÏMâs qui irritent Timpatience du peuple , le tien état se prépare en silence à se constituer en représentation active et souveraine , sans néanmoins rompre encore le feisceau des trois ordres dans les étals générwn. Les esprits s'allument. Chapelier, avocat de Rennes, accoutumé aux audaces de faction dans le parlement de Bretagne et aux rudesses de paroles dans le barreau, propose de sommer publiquement les deux ordres de se réunir aux communes ou de rejeter sur Tarislocratie la tes{ionsabilité des évén^nents et Fodieux des lenteurs qppGfiées aux bienfaits des états générant. Le 15 mai, on délibère sur la pit>positioB de Chapelier. Quelques-uns la jugent trop impérieuse. Boissy d*Anglas, illustré depuis par un héroïsme antique à la tribune

148 révolut;ion française.

sanglante de la Convention, modère l'ardeur des impatients. « Il viendra peut-être bientôt, » s'écrie-t-il, « ce » jour où non contents de sommer les ordres qui ré- » sistent à votre appel, vous vous constituerez non » plus en ordres séparés, mais en chambre des com- » munes, en assemblée nationale; il viendra peut-être » bientôt ce jour où Ton apprendra que les prières du » peuple sont des ordres^ que ses doléances sont des » lois, et qu'il est à lui seul la nation! Mais plus le » parti que vous prendrez alors sera irrévocable, plus » vous devez le faire précéder de propositions de con- » corde et de paix. Avançons lentement^pour n'avoir » pas à reculer. »

On propose de donner huit jours à la réflexion des ordres dissidents et de désigner des commissaires pour conférer plus officiellement avec ceux de la noblesse et du clergé. A la séance du 18, on débat encore la proposition de Chapelier corrigée par celle de Rabaud de Saint-Etienne, ministre protestant de Ntmes, et par Boissy d'Anglas.

Un membre jusque-là silencieux se lève. C'était Mirabeau. Son nom équivoque circulant dans l'assemblée soulève un murmure. Sa figure, plus étrange que repoussante, scandalise les regards; sa voix de toscin remplit et fait tinter l'oreille. Il brave d'un front cicatrisé

dédaigneusement rejeté en arrière la réprobation qui l'accueille; il s'empare de la tribune comme un homme qui doit y régner un jour.

« Messieurs,)) dit -il par une ruse d'eiorde qui dément d'avance les préventions de violence et de faction dont il est précédé , « on vous propose , » d'une part, d'autoriser des conférences concilia- » trices avec les commissaires du clergé et de la » noblesse. M. Chapelier, d'une autre part, propose » de convaincre la noblesse et le clergé de l'inconsé- » quence de leur conduite et de les menacer de la con- » duile que nous tiendrons nous-mêmes s'ils persis- » tent dans leur situation.

» Ce dernier avis, plus conforme, j'en conviens, aux » principes que le premier, plus animé de cette mâle » énergie qui entraîne les hommes, même à leur insu, » a cependant un grand inconvénient qui ne me paratt » pas avoir assez frappé l'assemblée. Indépendamment » de ce qu'il tend à nous faire porter un deuil avant » que nous ayons une existence légale, il appelle par sa » nature une réplique de la noblesse plus impérative et » plus irréconciliable que celle que nous avons enten- » due hier. Nous serions par là entraînés nous-mêmes » à une scission précipitée d'avec les autres ordres, qui » livrerait , si elle était irréfléchie et prématurée , la » France aux plus grands désordres.

» D'un autre côté, la proposition d'autoriser simple- )i ment nos commissaires à conférer avec les ordres dis-

ï> sidents dissimule entièrement la oonduit6 arrogante » de la noblesse; elle donne Tattitude d'une clientèle )) suppliante aux communes, qui, alors même qu'elles >> ne seraient pas bravées et presque défiées, doivent )» sentir qu'il est temps que le peuple ne soit plus pro- » tégé que par lui seul.

D Ces deux aris me paraissent également exagérés, p Tun en menaces, l'autre en condescendance. »

Puis après s*étre ainsi concilié l'oreille de la masse bien intentionnée de son auditoire, « Mais, messieurs, » poursuit l'orateur, oc peut-on se flatter de l'espoir des conciliam tiens avec la noblesse, lorsqu'ils font précéder leur D consentement à entendre nos commissaires de lafière » déclaration qu'ils sont eux-mêmes irrévocablement n constitués? N'est-ce pas là joindre la dérision au desr- D potisme? Et que leur reste*t-il à concerter, du mo- » ment qu'ils s'adjugent d'avance à eux-mêmes toutes p les prétentions? Laissez-les faire, messieurs, ils vont V vous donner à eux seuls une constitution, régler p l'Etat, arranger les finances, et l'on vous apportera » solennellement, comme hier, les extraits de leurs dé- » libérations pour loisl..* !(on, on ne transige point » avec un tel orgueil, ou l'on est bientôt esclave !.«,

» Si l'on veut absolument tenter encore les vcâes des 1^ négociations, c'est au clergé qu'il faut nous adresser,

» c'est au deiigé, qui, soit par iotérèt bien entendu, soit » par politique déliée, affecte au moins le caraot^ de » médiateur; c'est au clei^, Ux)p habile pour s'exposer » le {M'eiDier au coup de la tempête; c'est au clergé, » qui aura toujours une longue part à la confiance du » peuple, et auquel il nous importera longi^nps en- » core de la conserver.

» Cette conduite a l'avantage de fournir du moins un » prétexte naturd à notre inaction, qui est encore pru- » dence, et d'ofirir à la partie du cletgé qui fiût des » vœux pour la cause populaire l'occasion de se réunir » à nous.

x> Envoyez au dergé vos commissaires» messieurs, et » n'envoyez pas i la noblesse» Prenes garde 1 déjà on » répand qu'il vaudrait mieux opiner par ordre que de » s^exposer à une scis^on, ce qui revient à dire : Sipa- » ronê^wms depew de nom s^rerJ On egoute que le mi» » nistre désire, que le roi veut^ que le royaume craint. . . tf» Si le ministre est faible, soutenes^le contre lui-même» » prêtez-lui vos forces. Le roi ? Un roi tel que le nôtre ne » veut que ce qu'il a droit de vouloir ! ... Le royaume ? il » craindraits'il pouvait vous ordre vacillants 1 Qu'il vous » sache fermes et unis, et il reprendrasaséourité...On » vous flatte que les dasses privilégiées renonôentd'elles* » mêmes à leurs exemptions pécuniaires» et quel intérêt » alors, vous dit-on, de voter par tête plutôt que par » ordre? Messieurs, je comprendrais qu'on parlât ainsi » si Ton s'adressait à ceux qui s'appellent les deux pre-

» nûers ordres. Car, comme, une fois leurs privilèges » pécuniaires sacrifiés, il ne leur resterait rien à défen- » dre dons le domaine des intérêts, je ne leur trouve- » rais plus une seule bonne raison à s'opposer à la déy> libération en commun s'ils étaient de bonne foi dans » l'intention de se sacrifier. Or, puisqu'ils refusent la » délibération en commun , ils nous autorisent , par » cela seul, à douter de la sincérité du désintéresse- » ment qu'on nous annonce. Mais nous, nous qui, mal- )) gré leur fierté dédaigneuse, avons de grandes raisons » de douter aussi qu'ils aient le privilège exclusif de ï> l'instruction et des lumières, nous qui ne regardons » pas l'Assemblée nationale comme un bureau de finan- » ces, nous qui croyons que travailler à la constitution » du royaume est le premier de nos devoirs et le plus )) élevé de nos mandats, la renonciation aux privilèges » pécuniaires ne nous désintéresse nullement du seul » mode rationnel et national de délibérer. Ne compro- » mettons pas ce principe, marchons avec une circonsi> pection prévoyante, mais marchons!...

» I^ noblesse a rompu par le fait l'ajournement du y> roi. Nous devons en avertir le ministre pour consta- D ter que le provisoire est fini et pour annoncer ainsi, » par la démarche la plus modérée et la plus respec- » tueuse, que les communes vont exercer leur droit 2> et conserver les principes. Laissons la noblesse x> continuer paisiblement la conduite orgueilleuse et » usurpatrice qu'elle affecte; plus elle aura fait de che-

y> min, plus elle sera douée de tcrts devant la nation ! » Plus les communes, qui ne veulent avoir aucun de » ces torts,^ront «ûres de leur force, et par cela même » de leur modération, plus Tesprit public se formera, » et de lui seul viendront notre irrésistible puissance et » nos durables succès. »

Celte proposition, qui, sous l'apparence d'une modération longanime, cachait une déclaration plus dédaigneuse et plus impérative de scission aux classes privilégiées, et qui déclarait au roi lui-même, par Forgane de son ministre, l'omnipotence des plébéiens, était trop prématurée pour être votée. On admira l'orateur, on vota la proposition des commissaires, qu'il avait cherché à éluder.

Or, quel était l'orateur qui venait de tenir un langage si viril, si décidé et si mesuré à la fois dans l'assemblée de plébéiens de son pays? Cet orateur, dont la voix à partir de ce jour va remplir la tribune, et dont l'esprit va animer la nation, exige que l'histoire suspende un moment le récit des événements pour raconter l'homme, car l'homme lui-même ici est un événement. Il est impossible de comprendre la Révolution sans avoir compris son prophète, son tribun, son orateur, son homme d'État. Racontons donc rapidement Mirabeau.

Page 1