‹ Histoire des constituants (volume 2)Chapitre 7 sur 15 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

Honoré de Mirabeau était l'aîné de onze enfants nés du mariage de son père, le marquis de Mirabeau, avec Geneviève de Yasson, héritière d'une ancienne et opulente famille du Limousin. Son père, le marquis de Mirabeau, homme remarquable mais démesuré d'orgueil, infatué de chimères, avait quitté de bonne heure la profession des armes pour se livrer avec fanatisme aux études problématiques alors de l'économie poli-

tique. Grâce à quelques sectaires qui l'enivraient de leurs adulations, il se croyait sincèrement le révélateur d'une vérité nouvelle et l'apôtre de la félicité publique. Cette vérité ne consistait que dans une réglementation plus libre des impôts et du commerce, propre à accroître le revenu net des terres, et dans des procédés parcimonieux de consommation alimentaire, propres à accroître le pain, nourriture de l'homme. L'invention de quelques procédés économiques du blé dans la mouture et dans la purification des farines, invention ostenr tatoirement proclamée dans ses livres et appliquée dans ses terres, était célébrée par lui comme une sorte d'alchimie humanitaire qui élevait leur auteur au rang des Triptolème et des demi-dieux.

On voit que cette science, toute matérialiste dans son but et dans ses moyens, réduisait la félicité publique à une ration plus ou moins grande de subsistances pour chaque individu de l'espèce, et que cette philosophie sans élévation, sans moralité et sans âme, n'était au fond qu'une arithmétique du blé, du pain et du revenu. Elle était propre à engraisser des brutes plus qu'à former des hommes et à discipliner des peuples.

Mais le charlatanisme plus ou moins sincère du marquis de Mirabeau faisait de cette science l'arcane des sages et la panacée du genre humain. On lui avait libéralement donné, les uns par dérision, les autres par conviction, le nom dé Mirabeau Vami des hommes^ du titre d'un de ses livres intitulé ainsi. Il vivait sur ce nom

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dans une espèce d'auréole formée autour de lui par la crédulité des ignorants , par le fanatisme complaisant de ses adeptes et par le perpétuel enivrement de sa propre vertu. D était le type de cette hypocrisie d'humanité que la philosophie du siècle tendait à substituer à l'hypocrisie de religion y dont le manteau avait été déchiré par MoUère dans la comédie du Tartuffe. Sous l'un ou l'autre de ces manteaux on pouvait s'arroger la vénération des hommes en nourrissant sous ces dehors toutes les perversités ou toutes les faiblesses d'un cœur corrompu. L'ami des hommes, enveloppé de sa renommée de philanthropie et d'hmnanité, faisait retentir de ces deux mots toutes ses pages. Il s'abritait comme une idole sous la sainteté de ses principes; il en intimidait la cour et les ministres par son crédit de grand seigneur; il en captait le peuple de son voisinage par la recherche d'une orgueilleuse popularité. Il réduisait à passer pour blasphémateur quiconque aiurait douté de sa sagesse.

Mais sous cette philanthropie verbeuse 'et banale, qui n'avait d'entrailles que pour le genre humain, il cachait le cœur d'un despote, la domination d'un tyran sur sa famille. Ses sensibilités publiques lui semblaient compenser suffisamment ses duretés domestiques. Il faisait dans ses rêves le bonheur du monde et dans ses actes le

malheur des siens, le crédit que lui donnaient à la cpur sa naissance, sa fortune, sa renommée de profondeur, ses adulations indirectes aux favoris de la favorite madame de Pompadour, lui servant à obtenir des ministres Tautorîté et les rigueurs de TÉtat pour opprimer sa propre maison.

La soif de la renommée qu'il voulait cultiver de plus pfès, Tambition de s'élever par la rumeur publique au ministère, les inlététs de sa secte enfin, l'avaient rapproché de Pariff. Il avait laissé è un de ses frères , le bailli de Mirabeau, le gouvernement de sa terre de Mimbean ^ Provence. Il s'était établi dans son autre terre du Kgnon, aux aivirons de Hemours, quelquefois dans une maison de campagne à Argenteuil, plus vt4sine encore de Paris.

Des dissensions domestiques, molivées par Fascœdanf passionné qu'une femme étrangère, madame de Paillf, avait pris sur son cœur, Tavaient séparé de sa femme après une union si féconde. Irrité des orages que la juste jalousie de celte épouse humiliée élevait avec éclat dans son intérieur, il avait fait exiler la marquise de Mirabeau dans une de ses terres du Limousin. Il Tavait privée de ses enfants en la bannissamt de son toit; il lui avait substitué insolemment Sà maîtresse. Des accosotions scandaleuses contre la prodigalité et contre les violences de la marquise de Bfirabeau Favaient armé de l'autorité du gouvernement sur elle. Des procès acerbes él»ruitaient sans cesse entre Tépoux e! l'é-

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pouse ces dissensions. La femme et le mari se déshonoraient à Tenvi dans ces récriminations publiques. Mais la secte et la popularité couvraient tout. On plaignait Toppresseur et on s'indignait coalre la victime. Le monde est souvent dupe de cdiui qui se plaint le plus haut.

Le marquis de Mirabeau avait gardé chez lui ses filles et ses fils orptelins de leur mèare et livrés à la merci de la femme qui régnait dam sa maison sous son nom.

Soit antipathie contre la mèore rejaillissant sur le fils, soit disgrâce naturelle d'un enfiinl dont une maladie cruelle avait enlaidi presqifê au herceau le visage, soit répugnance de la favorite madame de Paillj pour cet enfant, doni la ressemblance avec la marquise de Mirabeau lui était un reproche; soit enfin haine inéflécbie mais fléquente d'mi pkB dénaturé contre l'héritier qui doit (tendre sa place un jour dans le gouverne- BMfit de la famille, le marquis de Mirabeau témoigna dès le berceau une aversion j^phétique contre Talnè de s«9 fils. Cet enfant était né proscrit; i) grandit dans nndifiérence, et de bonne heure dans Tinimitié de i^n père. On trouve les traces de cette inimitié anticipée du père contre l'enfant dès les j^emières années, dans les correspondances inédites du marquis de HirabeaQ avtec son frère et son confident le bailli de Mirabeau.

ce Je n'ai rien à te dire de mon énorme fils» » écrit le père peu de mois après la naissance, « si ce n'est qu'il

» bat sa nourrice. Il est laid comme le fils de Satan, » ajoute-t-il un an plus tard. « C'est un sable où rien

» ne reste, » dit-il quand l'enfant a cinq ans. « Je l'ai

» remis aux mains de Poisson, qui m'est attaché comme

» un barbet. Remercie-le bien fort de l'éducation qu'il

» donne à ce marmot. Qu'il en fasse un ferme citoyen,

» c'est tout ce qu'il faut. Avec ces qualités, il fera trem-

» bler cette race de pygmées qui jouent les grands de

» la courl... On fera jouer ce soir un rôle de comédie

» à un petit monstre qu'on dit êtrQ mon fils, mais qui

» fût-il celui de notre plus grand acteur, ne saurait

» être plus naturellement bouJBTon, mime et comédien.

» Son corps croît, son babil s'accroît, sa figure s'enlai-

» dit à miracle; laid avec recherche et prédilection, et,

» en outre, péroreur à perte de vue. Il est maladif ; s'il

» me fallait en refaire un autre, où diable trouver un

» échantillon de pareille étoffe? Il est turbulent» et ce-

» pendant doux et facile, mais d'une facilité qui tourne

» à l'ignarie. Semblable à PoUchinelle, tout ventre et

» tout dos, mais très propre à faire, au besoin, la ma-

» nœuvre de la tortue présentant l'écaille et se laissant

» frapper, ce gros monstre de Gabriel va gueusant par-

» tout pour faire l'aumône à des gueux, suivant en cxîla

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» l'exemple de sa mère, malgré tout ce que je peux leur » dire, qu'il n'y a rien de si contraire à mes principes. » L'autre jour, dans une de ces fêtes qu'on donne chez )) moi et où l'on gagne des prix à la course, il gagna le » prix, qui était un chapeau; [et se retournant vers un » autre enfant qui avait un bonnet et lui mettant sur la » tête son propre bonnet à lui, qui était encore bon, <x Tiens, » dit-il au paysan, « je n'ai pas deux tètes I y> » Ce jeune homme me parut alors l'emperéUr dutnon- » de! Je ne sais quoi de divin transpira rapidement » dans son visage; j'y rêvai, j'en pleurai; la leçon me > fut bonne. )»

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