‹ Histoire des constituants (volume 2)Chapitre 8 sur 15 · LVII · texte numérisé non relu

LVII

Et, à quelques jours de là, comme se repentant de son émotion, le père écrit à son frère : « Cela ne fait » que de naître, et le débordement est déjà complet: » c'est un esprit de travers, fantasque, fougueux, im- » portun, penchant au mal avant de le connaître et » d'en être capable, un cœur superbe sous la jaquette » d'un bambin; un étrange orgueil, noble pourtant; » un embryon de matamore ébouriffé qui veut avaler » tout le monde avant d'avoir douze ans!... un type » profondément inouï de bassesse, de platitude absolue, » une chenille raboteuse qui ne se déchenillera jamais; » mais avec cela une mémoire, une aptitude, une capa- » cité précoces qui saisissent, ébahissent, épouvantent! I. a

» un quart d'homme 9 cependant, s'il en est jamais » quelque chose. Il n'y a que les appétits brutaux aux- » quels on retrouve ces caractères-là; il y a des écumes » dans toute race. »

€e fils» dont le père présageait et préparait ainsi la mauvaise destinée par tant de haine, vivait à la merci d'un domestique et d'un moine, dans la rude discipline d'une maison sans mère, et en présence des scandales d'un père avec une marâtre qu'il était obligé de flatter en la détestant. La fortune, quoique large en apparence, du marquis de Mirabeau, était tellement grevée de charges de famille, obérée de créanciers, dilapidée en procès et en dépenses dans l'intérêt de sa gloire et de sa secte, que la maison se ressentait de cette fastueuse indigence.

« Avec mes élégances et mes urbanités, dont vous » avez coutume de rire, » écrit le marquis de Mirabeau à une femme confidente de madame de Pailly, sa maîtresse, «je n'ai ici que du pain bis, toujours mou ou » dur, du vin trouble, de la vache au pot-au-feu, du » cresson en salade pour tout rôti, des raisins flétris, » des noix rances, et toujours des querelles à table qui » m'apprennent à ravaler mon impatience provençale, » du bois vert, une chandelle qui nous sert à deux pour » écrire et qui vacille par complaisance pour le rideau

» de ma fenêtre, qui lui en fait le signal en vacillant » lui-même au vent froid... Et cependant, ma retraite » est belle. A la vérité, les lieux, les prés, n'ont pas'^la 9 figure du mois de mai; les oiseaux se sont tus, les hi- » rondelles ne sont pas près de revenir, et les oied sau«- D vages passent si haut qu'elles ne sauraient distin- » guer'un courtisan d'un honnête homme. Cependant, » quand le calme règne, l'imagination rend aux champs » plus que l'hiver ne leur ôte; on se promène sur des » pelouses sèches, on redouble le pas sans suer, et lé » feu tortu au retour, ayant le &got pour base, les » souches pour façade et les copeaux pour fronton, dis- » ftipe l'humidité, et vaut, quoi qu'on dise, mieux » que le soleil. Mais la société? dit-on. Eh I n'ai-je pas » mon capucin, à qui je démontrai hier que les puces, » dont ils tiennent pépinières, sont très nuisibles à l'a- » griculture, puisque le temps que l'on emploie a les » chasser est autant de perdu pour le travail; que leurs » barbes le sont encore davantage, attendu que la ro^ » du ciel et la graisse de la terre s'y attachent et sont x> par là détournées de leur véritable destination, et x> que nos poches où ces mendiants puisent sont aux » poches pleines des soixante fermiers généraux ce » qu'étaient les vaches maigres aux vaches grasses de » l'Ecriture; que sais-je enfin! Je dis tant de choses, » que finalement je serai brûlé. »

m RÉVOLUTION FRANÇAISE.

Passant de là & une scène pastorale, il peint le sommeil de madame de Pailly, surprise dans sa chambre, et qui repose, dit-il, les sourcils si ouverts, qu'on croit voir dormir la bonne conscience; il raconte une de ces journées champêtres de seigneur populaire de terre, et il termine en disant avec la sécurité d'une âme pleine de sa propre satisfaction : a Une pensée me saisit chaque » soir, en mettant la main sur le premier bouton de » mon habit pour me déshabiller, et me dit : Voilà la » démission d'un des jours qui te furent donnés. Qu'ai » as-tu fait? — Voilà, madame, ce que j'ai fait de celle » d'hier. »

Il revient à son fils aîné Gabriel. « L'aîné des gar- » çons, » dit-il à sa correspondante, a pourrait bien » s'appeler en bon français un enfant mal né. Comme » il va maintenant chez beaucoup de maîtres, et que, » depuis le confesseur jusqu'au camarade, tous sont » autant de correspondans qui m'informent, je vois le » naturel de la bêle, et je ne crois pas qu'on en fasse » jamais rien de bon. Il faudrait que je le gardasse » près de moi, car il me craint et ne craint que moi. » Mais j'ai d'autres devoirs à remplir pour justifier » la réputation non méritée que la Providence m'a » dévolue en me payant en estime du monde. »

Il envoie en conséquence Gabriel à. l'académie d'An-

gers sous la tutelle d'un gouverneur aussi paternel qu'il l'était peu lui-même, nommé S^;rais; mais bientôt il se repent de l'avoir confié à des mains trop douces, a Tu » connais , i écrit-il au bailli son frère , a l'âme noble » et presque romanesque de S^;rais, si opposée au na- » turel entrant et presque dévorant de ce maraud. Se- » grais est saisi, il est fasciné, il vante cette mémoire » qui absorbe tout , sans vouloir comprendre que le sa^ » ble aussi reçoit toutes les empreintes sans en retenir y> aucune; il magnifie la bonté de son cœur, qui n'est » que flasque et banale, envers les petites gens à qui » l'accouple un instinct de bassesse ; il loue son esprit » de perroquet, enfin il me l'achève, et j'y vais pour- » voir. »

Le père enleva en effet son fils trop heureux à la douce discipline de son gouverneur, il le jeta dans une maison d'enseignement sévère, en lui défendant d'y porter son nom.

a Ce monsieur, » dit-il, « a récalcitré, pleuré, ra- » tiociné en pure perte; je lui ai dit de gagner mon D nom et que je ne le lui rendrais qu'à bon escient. i> Il lui interdit toute correspondance avec sa famille, sa mère, même avec son aïeul. Il apprend que la tendresse de sa mère a violé cette consigne de geôlier et a fait parvenir au pauvre Gabriel quelques secours d'argent. Il

s'indigne contre le fils et la mère, « Fléau, » dit-il, « qui me pourchasse depuis vingt ans et qui n'emploie » ce que je lui ai laissé qu'à débaucher la partie » véreuse de ma race. »

Dès l'âge de quinze ans et avant qu'aucun autre crime que ses disgrâces de corps et ses symptômes de génie servent de prétexte à de telles rigueurs, le marquis de Mirabeau songe à envoyer son fils languir ou périr loin de sa patrie. « Je veux chasser, » écrit-il , « ce )^ fléau des lieux où il pèserait après moi. »

Il cède à regret à des sollicitations qui le fléchissent ; Gabriel entre avec son aveu comme volontaire dans le régiment commandé par le marquis de Lambert, le plus sévère des colonels de l'armée. « Ce » jeune marquis de Lambert, » dit-il, « est du » bois dont on faisait les hommes du temps passé, et » dont la poitrine est de celles qui portaient des cuirasi> ses; il prétend qu'en forçant un homme à ne respirer » que de l'honneur, on lui refait les poumons. J'en » doute, mais il dit en avoir des exemples. »

A peine entré dans cette rude école de la jeune noblesse française, Gabriel y respire la licence de mœurs, la jactance de bravoure, seule religion alors du soldat dans ces pépinières de vice et d'honneur. Ses passions, affranchies du regard paternel, éclatent par quelques

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fautes légères que Tindulgence aurait excusées; il joue et perd quelques louis au jeu; il supplante son colonel dans le cœur de la fille d'un armurier de Saintes dont laJ}eauté avait ébloui des yeux plus mûrs que les siens. Les femmes, qui ont l'instinct de la puissance du cœur dans ceux qui les aiment, lui pardonnent sa laideur apparente, et découvrent sous ses cicatrices la véritable beauté de l'homme, l'intelligence et la passion.

L'amour est toujours le premier à deviner le génie, La préférence de la fille de l'armurier pour le jeune officier fait tout le crime de Gabriel.

Le colonel sévit contre son rival; Mirabeau exaspéré s'échappe, laisse une promesse de mariage à son amante, s'enfuit à Paris. Son père, pressé de le sur- ' prendre en feute, exagère cette légèreté jusqu'aux proportions d'un crime, et parle de le déporter dans les colonies hollandaises de Batavia, véritable condamna^ tion à mort par l'insalubrité du climat et par l'impos* sibilité du retour.

<«Vois, mon frère, » écrit-il au bailli de Mirabeau, a si les excès de ce misérable ne méritent pas qu'il soit » à jamais exilé de la société ! L'envoi aux colonies » hollandaises est le meilleur de tous les moyens. On »-a la sûreté de ne voir jamais reparaître sur l'hori- » zon un malheureux né pour la honte de sa race. » L'espion qui s'est attaché à ses traces m'écrit qu'il » est capable de tout. i>

Cet espion, sous le titre d'un serviteur de confiance, était un nommé Grévin, dont le bailli de Mirabeau luimême disait a son frère ; « L'homme à qui tu as confié » ton fils, et qui a passé ici (au château de Mirabeau), » n'est guère capable, surtout digne d'un pareil em- » ploi ! »

Le père, néanmoins, affecte de s'en rapporter à ce délateur intime attaché à son fils ; il fait enfermer son fils dans le fort de l'tle de Ré. « Si on le condamne, » il sera tiré de là, » dit-il, « pour être transporté à » Surinam. »

Et pendant que le marquis de Mirabeau sévit ainsi dans ses pensées contre les premières légèretés de son fils, il se vante de sa longanimité, de sa bonhomie et de sa paternité dans ses lettres à son frère.

« En général, » lui écrit-il, «on se figure, d'après ton » auguste toussure, ta longue mine froide, tes cheveux » blancs avant l'âge, et mon titre d'aîné, on se figure, » quand on te connaît de vue et moi de bruit, que je » dois être vénérable; car vénération est aujourd'hui la » politesse de ceux qui m'écrivent. Mais songe donc, et » dis-leur donc, que je suis l'homme du gros bâton, qui » fait le tour du Luxembourg en dix-sept minutes, » qui n'a pas un cheveu gris, et qui a besoin d'un » miroir ou de se tirer par la mouche vingt fois par

» jour pour se ramentevoir qu'il a plus de vingt ans; » qui est l'ami de tous œux qui ne l'ont jamais vu ; » qui, par lui-même ou par son ombre, n'a jamais » été sur le chemin de personne; qui n'a jamais fait » peur ou embarras à qui que ce soit; qui sent le » mieux que le devoir de notre âge est d'apprivoiser, » supporter tout ce qui est petit, et partant, la jeu- » nesse, et de lui soutenir le menton, et qui s'en fait » oonnattre et aimer dans un quart d'heure! »

L'homme qui parle amsi endurcit lui-même le colonel contre les fautes de son fils, qui sollicite de rentrer au régiment pour réparer ses torts, « Ce se- » rait, » dit son père au marquis de Lambert, «dé- » placer seulement le marteau de ce fou de prison- » nier désespéré et d'amant passionné; nous n'en ti- » rerons que quelque éclat d'un autre genre, funeste » à sa famille. Je sais bien qu'une fois lâché, il se » fera enfermer pour toujours trois mois après. »

Cependant il consent à le laisser sortir du fort de Ré, pour aller fahre la campagne de Corse dans la légion de Lorraine, sous le colonel de Yiomenil, depuis maréchal de France.

« Il s'embarque dans trois jours, » écrit son père , c< sur la plaine qui.se sillonne elle-même, et Dieu » veuille qu'il n'y rame pas quelque jour! »

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