‹ Histoire des constituants (volume 3)Chapitre 11 sur 20 · XCIV · texte numérisé non relu

XCIV

Le bon et austère bailli de Mirabeau recevait encore de temps en temps son neveu dans Sâ solitude. Tour à lour indigné de ses déporlemenls, attendri de ses rcponlirs, fasciné de son étalât, il clierchait a récoucilicr plus indJâëolublemont le père et le fils pour rhon* neur de sa maison, et rendait quelques témoignages indulgents sur le caractère du fils au père. Il conjurait son frère de quitter Paris et de venir en Provence reprendre la vie et les mœurs de sa race.

« Toi, dont le grand-père diâail, il y a cent ans, » lui écrivait-il, « qu'il n'y a plus d'honneur que dans t> l(^ clutleaui, est-ce donc ton devoir ou ton goût » qui t*a porté à habiter Paris, le plus iafcct cloiique ï* dont le soleU éclaire do ses rayons lc3 noires va- » peurs et Its immondes rcpiiles*,, à venir Uumcr o Tair de celte vénale capiUite oi\ la transpiration 1* même est corrosive et ptstilenlielle... où loi qui >i étais lumière, et qui t'es contenté de devenir ro- » fiel, lu n'étais bon à rien, vu ton aversion et ton n incapacité pour le valetage, qui est là d'imtinct

âlâ RÉVOLOTION FRANÇAISE.

» aux gens de cour et de ville, à visage el à cœur

» de plâtre, comme le barbolage aux oiseaux domes-

» tiques? Tu as de belles terres en Provence, elles

» sont éfruitées , ton château est dépenaillé. Viens-y.

» Je ne perds pas de vue ton fils Honoré; cependant

» je ne puis pas, en conscience, te dire de lui ce

» qu'il n'est pas: il est bien changé en mieux, je te

» dirai même qu'il me semble que cet homme a la

» partie de la tête qui nous manque, et je crois que

» c'est la meilleure, car nous ne sommes, nous, guère

» propres à faire des rêveurs et des républiques à Pla-

» ton; j'en suis donc content; cependant, je dors

» sur lui l'œil ouvert, mais je crois que je pourrais

» le fermer! »

Le père n'obéit point aux conseils du bailli de Mirabeau. Il continua, à Paris et dans sa terre de Bignon, sa vie de secte et d'orgueil, toujours dur et parcimonieux envers son fîis.

Miraheay, livré à ses seules ressources, insuffisantes pour ses nécessités les plus modiques, chercha la fortune de son nom et ses moyens d'existence dans des travaux mercenaires qui déshonoraient même le travail. Sa*plume banale et infatigable touchait à tout , même à la fange, pour en retirer un peu d't)r. Tantôt pamphlétaire anonyme, tantôt publiciste gagé, souvent

ais

agent subalterne et désavoué des minîslres dans les pays étrangers, quelquefois écrivain soldé de compagnies financières contre des compagnies rivales, son éloiiuence à gages lui donnait du bruit, du pain, de la gloire et du mépris*

Mais cette mêlée d'inlérôts, d'idées» de finances» de politique, de lillérature, de diplomatie, au milieu de laquelle il s'agitait» l'exerçait à la polémique et le prédestinait à son insu à la tribune. L'intrépide audace d'un caractère qui n'avait plus de pudeur, parce qu'il n'avait plus de considération à ménager, le rendait redoutable aux plus célèbres pamphlétaires et aux publicistes les plus accréditfe du temps. Il s'attaquait du premier coup à Beaumarchais, et lui fermait la bouche par une apostrophe digne des Pliilippiqu^. Il senait et il menaçait tour à tour M, de Calonne; il osait déchirer hardiment la popularité sur parole de M. Neckcr en finances, et profaner de ses sarcasmes Tidole de Fopinion publique; il se hait d'amitié, d'inlérfil et de doctrine avec les écrivains anglais cl genevois, précurseurs des nouveautés administratives; il professait en politique des principes qui ruinaient d'avance les ijTanniœ, et en finance, des doctrines qui sapaient les monopoles,

les ministres comptaient avec lui; il allait en leur nom étudier la Hollande et la Prusse, 11 adr^sait des conseils de liberté aux Hollandais; il écTivail un livre

hardi sur la monarchie prussienne. Le grand Frédéric le recevait à Potsdam, Tenlretenait de l'avenir de l'Europe, el mourait en lui léguant les prophéties de son génie. Sans cesse errant d'Allemagne en France, de France en Suisse, de Suisse en Hollande, de Hollande à Londres, de Londres à Paris, se dérobant d'une contrée à l'autre aux poursuites de ses créanciers, il traînait partout après lui les stigmates de ses vices, l'éclat de son talent et le mystère de ses nombreux amours.

Depuis sa rupture avec madame de Monnier, Mirabeau avait séduit et enlevé, dans un couvent de Paris, dont ses relations avec la Hollande lui avaient ouvert les pçrtes , une jeune Hollandaise d'un âge tendre et d'une angélique beauté.

Elle se nommait Henriette Tan Haren. Elle était fille naturelle d'un publiciste hollandais que Mirabeau avait fréquenté pendant son exil à Amsterdam. Son père, en mourant, avait laissé une modique fortune à l'orpheline. Seule sur la terre et exposée à tous les pièges de l'innocence et de la beauté, elle s'était attachée à Mirabeau avec un abandon et une constance qui lui faisaient supporter sans se plaindre l'indigence et le vagabondage de sa vie. Un fils était né à Mirabeau de cette union clandestine. Élevé f^euse-

LES CONSTIÎUANTB,

ment par la tendresse de sa malheureuse mère, doué d*uno partie des faculté de soû père sans aucun de ses vices, c'est ce fils qui ^ sans avouer Jamais sa naissance, devait un jour hériter de tous les papiers et do tous les secrets de Mirabeau et répandre une lu micro complète sur sa mémoire.

Le nom de madame de Nehra , anagramme du nom de Haren* cachait cl dévoilait à la fois le nom paternel de Tamie de Miral)eau. Madame de Nolim suivait son séducteur dans tous ses voyages, esclave volontaire et souvent victime de son amour, de sa misère el de son talent, a J'ai une compagne à mon triste sort, » écrit Mirabeau à celte époque, en faisant allusion à madame do Nehra, « une compagne charmante, douce, n dévouée, que sa beauté aurait infailliblement enrichie » si ses excellentes quahlfe nalurelles ne s*y étaient op- » posées. Elle est ce que vous Tavez vue, klle, douce, n patiente, égale, courageuse, p^métrée de ce charme de 1» sensibilité qui fait tout supporter, mtoe les malheurs » qu'elle produit. Vous verrez sa physionomie angéli- M que, sa douceur pénétrante, la séduction magique qui » l'environne; je vous jure, mon ami, je vous jure dans j> toute la sincérité de mon âme, que je suis loin de Té- » galer» et que cette âme est d'un ordre supérieur par >» la tendresse, la délicatesse et le besoin de se sacrifiar >* à celui qu'elle aime Km »

Madame de Nehra lui servait de négociateur confidentiel avec ses amis et ses ennemis. Elle allait pressentir pour lui les dispositions des hommes puissants dont il avait à redouter la colère, attendrir ses créanciers par ses supplications, traiter en son nom avec ses libraires du prix modique de ses écrits, sa seule ressource, rece^ voir les subsides dont les ministres récompensaient ses travaux, ou lui ouvrir les portes des prisons pour dettes, sans cesse envoyée devant lui pour sonder le terrain ou pour lui rapporter l'espérance. Au fond de l'infortune des hommes de génie et de passion on trouve toujours une femme pour soutenir leur courage ou pour tempérer leurs adversités.

<c II voyageait avec sa horde, » écrit madame de Nehra en racontant l'existence nomade et orageuse de son ami, <c composée de son amie, de son fils et de son » chien favori ; il fréquentait dans les villes étrangères D les savants, les hommes de lettres , les ministres , les » libraires, quelquefois les aventuriers. » Quand il était séparé par nécessité de son amie , il lui écrivait des lettres pleines à la fois de ses études de publiciste , de ses tendresses et de sa misère.

((Gardez, enfouissez mes papiers,» lui disait-il, (( comme l'arche du Seigneur; le bruit court à Berlin » et en Allemagne que je courrais les plus grands ris-

h ques en petournanl à Paris, Écrivez- moi pour mo n rassurer sur voire santé plusieurs letlres par jour, M car mes lâches ennemis ne manqueront pas de ré- » pandre ici que j'ai abandonné el peut-être tué ma ïï jeune et charmante compagne d'infortune, Oli ! que » Je serai heureux de vous rejoindre, et que ces cruel- » 1^ absences m'apprennent bien de quel prix et de » quelle nécessité m'est votre société , el combien il est » absurde de troubler son bonheur intérieur pour les I» misérables illusions du monde I »

Et ailleurs, en retournant en Prusse avec une mission secrèle pendant l'assemblée des notables, « En Iraver* n sant ces superbes campagnes, ï> écrit Mirabeau à madame de Nehra laissée à Paris, « en Ira versant ces su- » perbfô campagnes qui avoisinent Strasbourg ^ en con- » lemplant du haut des collines de Saverne les pays en- » chantes qu'on découvTe de ce magnifique point de vue D sur Tunet sur Tautrc bord du Rhin, j*ai senti que si le » démon voulait me tenter, il se garderait bien de me » transporter sur une haute montagne. L'ambition sor- » lait de mon cœur; je me disais : Ah t combien, désam busé des hommes et des choses, on serait heureux de n cultiver ici son jardin cl de ne vivre que pour une » femme aimée el pour son (ils! »

Jl anticipait quelquefois avec elle sur sa gloire eu

lui parlant de ses ouvrages, dont la rapidité nécessiteuse de la composition altérait le poli, mais où le public commençait à sentir le muscle de sa pensée. a Mon amie , x> écrivait-il « <& quand Touvrage que je )» t'envoie paraîtra, je n'aurai que trente -huit ansi )» J*ose le prédire, il me fera un nom!... Il se peut » qu'il donne un jour à mon pays quelques regrets » de laisser oisif un honmie capable d'observer » ainsil... »

Enfin, après avoir achevé cet ouvrage sur la monarchie prussienne, il réussit à le vendre pour une somme modique au libraire Fauche-Borel de Neufchâtel. « J'ai » le plus grand désir, » dit-il, « de le montrer à mes » amis et surtout à rabbé.de Périgord (depuis le prince T» de Talleyrand), dont le coup d*Œil d'aigle est infini- » ment nécessaire à sa perfection. Sondez les ministres » l'archevêque de Brienne et M. de Malesherbes pour » savoir s'il y a santé à moi de rentrer en France. .. Je «c me hâte, car l'horizon devient noir I *»

On voit par ce coup d'œil rapide sur la jeunesse de Mirabeau que la nature, la race, le sang, la famille, la persécution, l'amour, la captivité, la misère, la révolte continuelle du cœur contre la société et du génie contre les circonstances, les habitudes d'intrigue, les scandales, les repentirs, les châtiments, les rechutes, les

vices mêmes contraclfe malgré Thonneur nalif , dans les prostitutions de caractère d'une existence souvent ab- \eaie, avaient préparé en lui un de ces hommes aguerris d'avance aux vices comme aux vertus des révolulions, qui participent à la fois de la double trempe de Cicéron et de CatiJina.

Son génie, étendu» fortifié et assoupli par des luttes si obstinées el par des exercices si divers de son talent, s'élail élevé en lui à mesure que son Ciiractèro semblait s'être dégradé. Ses désordres, qui avaient eu tant d'influence sur son cœur^ n'en avaient aucune sur son esprit. Son intelligence était si haute et si inaltérable que les fumées de ses passions ne s'élevaient pas jusqu'à sa raison* La justesse el la portée de son jugement le défendirent de Tutopie, de l'illusion et du sophisme. Il pouvait élre tribun par circonstance, mais il était homme d'Etat par le despotisme involontaire et souverain que le bon sens exerçait sur lui. Ce jeune liomme, encore inconnu, souriait avec pi lié, du Jond de son obscurité, aux faut^ d^ ministres, aux déceptions dt^ partis, aux illusions mêmes du peuple, et se sentait supérieur à ce monde des cours qui pesait sur lui. Il n'attendait que roccasion d'y prendre sa place. Les états généraux la lui présentaient.

jours dur, devenu suspect à son oncle, dédaigné des ^ ministres, qui croyaient avoir le droit de le traiter en subalterne puisqu'ils l'avaient soldé, repoussé en Provence par l'esprit de corps de la noblesse, où son odieux procès avec sa femme lui avait justement enlevé la considération dans sa caste, ne se flattait guère de retrouver une élection ; mais parvenu .enftn à obtenir le consentement tacite et contraint de son père, il se résolut à tout tenter pour séduire ou pour dompter la noblesse de Provence. « Si elle veut m^empècher » d'arriver en Provence, » écrivit-il de Paris à un de ses amis à Aix, « il faudra que l'on m'assassine comme » Gracchus. »

« Je suis arrivé, » écrit-il de sa province quelques jours après, « dans des conjonctures vraiment diffi- )> ciles et contraires. Le peuple me poursuit de mar- » ques de confiance et d'enthousiasme très impru- )) dentés pour sa cause même, car il met le comble » à la rage des nobles, qui ont toutes les convulsions » de Turnus expirant. Ces gens-là me feraient devenir » tribun du peuple malgré moil »

Dans ces dispositions , il paraît enfin le 21 janvier à l'assemblée des étals de Provence, à Aix. La noblesse lui objecte, pour l'écarter, qu'il ne possède point de fief, signe du droit de candidature aux états gêné-

raux dans le pays. Il triomphe, mais par la terreur, La noblesse, humiliée de sa défaîte, s'acharae à récarter au moins de Télection* Il présente en vain les tempéraments les plus modérés, « Nous ne ferons pas p entendre raison à la noblfôse» )> écrit-0 à cetle date à M, de Caranian, commandant de la province el son ami : «elle esl de trop mauvaise foi, trop ignorante >ï el trop cupide. Nous n'apaiserons pas le peuple; 1» ses demandes sont trop justes, el c^ têtes cuites » au soleil de la Provence sont trop calcinées. » Il s'efforça quelque temps en vain de discipliner et de modérer le parli populaire, pour lequel il s'élait déclaré, mais dont il redoutait la scission irrévocable avec les autres ordres.

« Je n'y puis rien, » écrit-il à s^ confidentâ; «t le » peuple n*a ni plan ni lumières, il s'acharne avec n fureur sur des inepties où il a tort, il mollit lâche- » ment sur les points les plus importants où il a rai- » son- Ce sont de sols enfants que les hommes; c'est » en vain que je nV efforce de les rallier: les esclaves n volontaires font plus de tyrans que les tyrans ne » font d'esclaves, et nul ne fait plus de mal au peuple » que lui-même I »

Irrité à la Gn des dissensions entre les trois ordres des étals de Provence, ordres déchirés par les mêmes di-

visions que celles qui allaient éclater dans les états généraux du royaume, il publie une adresse justificative de ses premiers discours, qui ftit le premier éclat de cette éloquence dont il allait foudroyer l'aristocratie.

c( Dans tous les pays, dans tous les âges, » disait-il au peuple pour capter sa faveur, au clergé pour le rattacher au peuple, à la noblesse pour la forcer à la réflexion, « dans tous les pays, dans tous les Ages, les » aristocrates ont implacablement poursuivi les amis » du peuple, et si, par je ne sais quelle combinaison de n la fortune, il s'en est élevé un dans leur sein, c'est » celui-là surtout qu'ils ont frappé, avides qu'ils étaient » d'inspirer la terreur par le choix de la victime... Ainsi » périt le dernier des Gracques de la main de patriciens; » mais, atteint du coup mortel, il lança de la poussière x> vers le ciel en attestant les dieux vengeurs, et de cette D poussière naquit Marins, Marins moins grand pour » avoir exterminé les Cimbres que pour avoir abattu » dans Rome l'aristocratie de la noblesse 1.**

x> Mais vous, communes I écoulez celui qui porte vos » applaudissements dans son cœur sans en être séduit; » soyez fermes et non obstinées, courageuses et non tu- » multueuses, libres mais non indisciples !... Pour moi » qui, dans ma carrière publique, n'ai jamais craint » que d'avoir tort, mais qui, enveloppé de ma con- » science et armé de mes principes, braverais l'univers, » soit que mes travaux et ma voix vous soutiennent » dans l'Assemblée nationale, soit que um vœux seuls

» VQUB^ suivent, de vaines clameurs, des prolestalions » injurieuses, des menaces implacables, toutes les con- M vulsionsj en un mot, des préjugés expirants ne m'en n imposeraient pas ï.,. Et comment s'arrêlerait-il au- » jourd'huidans sa cour^ civique, celui qui, le pre- » mier d'entre les Français, a prolessô hautement ses » opinions sur les affaires nationales dans un temps où » les circonstances étaient bien moins urgentes et la tâj* elle bien plus dangereuse? Non, les outrages ne lasse- » ront pas ma constanc^e. J'ai élé, je suis, je serai jus- 9 qu'au tombeau Tliomme de la liberté publique , » Hiomme de la constilution^ Malheur aux classes pri- » vilégiées, si c'est là plutôt être Thomme du peuple M que celui des nobles, cm \e^ privilèges fmirontt mais >» le peuple est élernel ! »

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