LIVRE TROISIÈME
Les conférences entre les commissaires nommés par les trois ordres se succédaient, usaient les jours, n'amenaient aucun résultat. La noblesse et le clergé, en consentant à Tunité de délibération dans l'assemblée, abdiquaient par le fait même leur caractère antique de classes distinctes, supérieures et privilégiées dans la nation. La délibération en commun, c'était réalité. L'égalité, c'était la moitié du grand procès que le siècle avait à juger entre la masse du peuple et les classes privilégiées. Un petit nombre d'hommes sages, généreux et clairvoyants dans les deux ordres, sentaient que ce procès était jugé d'avance par la philosophie, par le progrès des lumières et par les mœurs. Ce petit nombre croyait plus équitable et plus politique de ne pas le faire juger par une lutte inégale et sanglante
et de renoncer d'eux-mêmes, dès le premier jour, à une constitution séparée de leur ordre, pour ne former qu'une assemblée, comme ils ne voulaient former qu'un peuple. Mais la majorité de ces deux ordres, composée d'hommes qui avaient plus de traditions que de vues et plus d'orgueil que de sagesse, s'obstinait à revendiquer la forme antique et aristocratique de délibération, ils espéraient, à défaut de force personnelle pour soutenir leur prétention, avoir les forces de la cour et du gouvernement, dont l'indécision muette leur donnait le droit de préjuger l'appui. On n'obtenait rien de la temporisation et de la négociation. L'impatience gagnait les communes. Elles sentaient derrière elles l'opinion publique, et derrière Topinion publique, une révolution, si une révolution était nécessaire. Aussi décidées à conquérir l'égalité que les deux ordres étaient décidés à ne pas la leur concéder, les communes, maîtresses de la salle des états généraux, semblaient attendre, avec la certitude de la victoire, les refus et les défis des ordres rivaux. Paris fermentait.
Le roi cependant commençait à sentir que la responsabilité de cette inaction retomberait sur lui devant son peuple. Il évoqua, le 28 mai, le procès devant luimême. Il ordonna aux commissaires conciliateurs des
trois ordres à reprendre leurs conférences en pré* sence de son ministère, "a Je n'ai pu voir, x> disait-il dans sa lettre aux trois ordres, « sans inquiétude et » sans peine, TAssemblée nationale» qat.j'ai convo- D quée pour s'occuper avec moi de la régénération » de mon royaume, livrée à une inaction qui, si elle » se prolongeait, ferait évanouir les espérances que » j'ai conçues pour le bonheur de mon peuple et » pour la prospérité de l'Etat. »
M. Malouet demanda que l'on fit retirer de la salle le public étranger aux communes, pour délibérer sur la lettre du roi. « Des étrangers! » s'éeria M. de Yolney, écrivain déjà célèbre par ses écrits philosophiques, « en est*il parmi nous? Ne sont-ils pas r> tous ici nos concitoyens et nos frères? Prélendezx> vous vous soustraire au regard et au contrôle de » ceux dont vous êtes les représentants? Je ne puis » estimer quiconque cherche les ténèbres : les nax> tiens n'ont pas de mystères! » Ces paroles, applaudies, firent maintenir les spectateurs qui venaient de Paris pour assister aux séances, et ia publicité fut conquise.
Mirabeau, qui avait demandé la médiation du clergé, parce que le grand nombre des curés sortis du peuple qui composaient la majorité de cet or-
dre lui donnait la certitude que leur médiation serait partiale pour le peuple, s'éleva contre la médiation du roi, parce qu'il prévoyait que la royauté inclinerait vers la noblesse. Son premier discours lui avait conquis, par sa modération, l'oreille des communes. Il osa davantage ce jour-là.
<c Messieurs, » dit-il, «c un médiateur tel que le roi » ne peut jamais laisser une entière liberté aux partis » qu'il veut concilier. La majesté du trône suffirait » seule pour la leur ravir. Nous n'avons pas donné le
y^ moindre prétexte à son intervention Qu'est-ce
D donc que tout ceci? Un effort de courage, de pa- » tience et de bonté de la part du roi, mais en même D temps un piège dressé par la main de ceux qui lui » ont rendu un compte inexact de la situation des es- )) prits et des choses, un piège en tous sens, un » piège ourdi de la main des druides ( allusion aux » membres du haut clergé qui retenaient les curés » dans leur séparation des communes), piège si Ton » défère aux désirs du roi , piège si Ton s'y refuse. » Accepterons-nous les conférences? Tout ceci finira » par un ordre du roi. Nous serons chambrés , et sé- » parés et despotisés par le fait. Résisterons-nous? Le » trône sera assiégé de dénonciations, de calomnies, de D prédictions sinistres contre nous. Faisons route entre » ces deux écueils. Rendons-nous aux ordres du roi, *) mais faisons précéder les conférences d'une démary> che plus éclatante, qui déjoue l'intrigue et démasque
1» la calomnie ; faisons une adresse au roi pleine d^a* » mour, où nous consacreroos à la fois nos sentiments » el nos principes. »
La reprise des conférences en présence du minisire el l'adresse des communes au roi furent résolues sur ce discours. « Depuis longtemps, » disait Tadresse, « les dépuï> ife de vos fidèles communes auraient présenté à Votre ji Majesté le respectueux témoignage de leur reconn naissance pour la convocation des étals généraux^ si » leurs pouvoirs avaient pu être vérifiés, Ils le seraient n si la noblesse avait cessé d'élever des obstacles. Nous » avons tenté tous les moyens de coïiciliaiîon. Votre I» Majesté dira que les conférences soient reprises en ï* présence de votre garde des sceaux. Nous nous em- B pressons de déférer à ses désirs. »
Les conférences des commissaires des trois ordres s'ouvrirent le 1^*^ juin en présence de tous les ministres, Elles n*avaient fait ni fléchir les ordres privilégiés ni céder les communes.
La mort du Dauphin, âgé de sept ans, premier enfant du roi enlevé au trône au moment où le trône allait devenir un échafaud, relégua pour quelques jours le roi et la reine à Marly pour pleurer ce prince, et servit de prétexte à des temporisations motivées par le deuiK
La France, inquiète de Tinaclion des états généraux, dont elle attendait son salut, élevait un imminent murmure contre les classes privilégiées qui entravaient sa représentation souveraine. Le murmure de Paris se tournait en colère contre la cour, qu'on croyait astucieusement complice de ces lenteurs. Une disette générale rendait le peuple de toutes les provinces plus ombrageux et plus séditieux. Les troupes suffisaient à peine, dans le Midi et dans l'Ouest, à contenir les émotions et les atttroupements. Marseille renouvelait ses mouvements mal apaisés par Mirabeau. La jeunesse de cette ville se formait en armée pour attaquer les forts, Toulon désarmait sa garnison. La Bretagne s'organisait en fédération armée pour résister au pillage des propriétés, paniques habituelles de toutes les agitations. Paris devenait le foyer de cette agitation nationale, et le jardin du Palais- Royal, demeure du duc d'Orléans, devenait le foyer de Paris, le mont Aventin des nouveaux Gracques,
Des tentes dressées au milieu du jardin servaient de forum à la jeunesse turbulente et passionnée, qui s'y concentrait à toute heure du jour ou de la nuit pours'exalter d'émotions mutuelles. Des orateurs enthousiastes y groupaient les promeneurs, les habitués des cafés, les étrangers, les oisifs, toute la partie mobile et
flottante de la population d'une capitale qui tourbillonne au vent et qui courl au bruit. Les droits du peuple, l'altitude des communes, la résistance du clergé et delà noblesse* la connivence de la cour, les complots supposés de roristocratie , la nécessité de déjouer le piégc tendu aux états généraui, leur immobilité fatak, leur insurrection nécessaire, Tardeur à les soutenir, la partialité fanatique pour M. Neckerj proclamé ic seul ministre du peuple au milieu des conseillers du despotisme, la popularité naissante et tumultueuse de Mirabeau, dont la voix avait fait vibrer du premier coup comme un tocsin intérieur à l'oreille de la multitude, la popularité déjà factieuse du duc d'Orléans, mattre de ce palais et de ces jardins où il semblait prêter asile à Tagitation, comme un prince qui aurait eu pour client tout un peuple, tels élaicnt les textes de ces perpétuelles émotions du Palais- RojaL Les cafés, les tables banales, les boutiques, les jeux, les lieux suspects ouverts par les arcades ou par les fenêtres sur le jardin y versaient sans cesse de nouveaux flots d'auditeurs échauffés par tous les sens ^ qui exaltent le soir la fibre des foules. On y parlait ouvertement du droit d'insurrection et de la néc^sité d'aller à Versailles pour aller porter aux communes le mandat souverain du peuple et pour submerger sous la toute-puissance de la révolte les complots de la cour^ les insolences de k noblesse, les timidités du tiers état. Une multitude inquiète sur Içs subsistances qu'en-
chérissait la disette» et des soldats embauchés par les amorces corruptîves que rindiscipline, le vin prodigué, les femmes vendues offraient à la débauche, grossissaient tous les soirs le tumulte de ce foyer de la révolution.
L'écho de ces déUbérations tumultueuses retentissait le lendemain jusqu'à Versailles et imprimait un énergique contre-coup aux orateurs populaires des communes. La licence des pamphlets, à qui la tolérance et même la provocation du gouvernement, sous l'assemblée des notables, avait laissé conquérir l'impunité par leur nombre; les réunions politiques en lieu convenu et à heure fixe, dont on avait contracté l'habitude pendant les séditions parlementaires, sous le nom anglais de clubs, donnaient, dès les premiers jours des états généraux , à l'opinion publique trois forces irrésistibles, le droit de la presse, le droit d'association et le droit de tumulte. Paris était l'armée des communes. Elles avaient assei attendu pour donner aux ordres privilégiés le temps de la réflexion et de la sagesse. L'opinion les pressait maintenant d'oser.
A la séance du 10 juin, un député de Paris, Sieyès, oublié, négligé ou repoussé aux élections par le clergé, dont il était membre, et qui avait été adopté par les électeurs de Paris, se leva pour sommer les communes
LES CONSTITUANTS- SKT
de ne pas prolonger plus longlemps Finutile et impuissante division de ces conférences, dont on ne pouvait plus espérer que la honte,
Siejès, né d'une famille aristocratique à Fréjus, en Provence, avait été jeté par le hasard de sa naissance dans le clergé» comme Mirabeau dans la noblesse, appela Tun et Tautre par leur destinée à ruiner TinstitLilion qui les avait porlfe. Élevé par la hiérarchie ecclésiastique jusqu'à la dignité de vicaire général de Févêché de Chartres, Sieyès professait, avec la décence de son élat^ mais avec Taudace réfléchie de son espritt les opinions philosophiques. 11 pensait beaucoup, parlait peu» écrivait avec cette brièveté tranchanle qui a l'explosion et rinréfulabililé des oracles; ses brochures sur le tiers élal étaient devenues les proverbes de la démocratie en naissant, tt avait dit au peuple son dernier mot : <t Vous èt^ tout. ^
Ce mot avait fait de Sieyès le sphinx de ropinion* Lui seul passait pour poser et pour résoudre les terribles énigmes du moment, La nature Tavait fait trop froid de langage, de geste el de voix pour être orateur. Toute sa puissance était dans sa logique. Il creusait les idées et ne les répandait pas. Son silence même était un de ses prestiges. Parler peu est pour quelques hommes dans les assemblées le secret de parler à coup sur. On suppose quelquefois à de tels chefs de parti tout le génie qu'ils sont censés dérober sous les mjslèr<^ de leurs silences.
Tel était Sieyès, objet, dès le premier jour, d*une immense supposition de génie politique. Mais chez lui cette supposition n'était pas gratuite. Destiné par la nature à inspirer plus qu'à agir, Sieyès était sur les bancs des communes le contraste vivant de Mirabeau. Son visage pâle, froid, fin, composé par Thabilude de l'étude et par la bienséance de son étal, répondait à son âme. Il n'avait rien de ces grands acteurs destinés à passionner les scènes dans les drames de tribune ou de place publique. C'était le prêtre habitué à l'ombre, sorti du sanctuaire de l'ancienne loi pour se glisser dans le sanctuaire de la loi nouvelle, mais toujours prêtre par l'attitude, même quand il devenait tribun par l'opinion. On Técoutait avant qu'il parlât, tant on était avide de ses oracles.
'« ptsfms l'ouverture des états généraux, » dit-il, «les » communes ont tenu une conduite franche et impas- » sible ; elles ont eu tous les procédés que leur permet- )> tait leur caractère vis-à-vis de la noblesse etdu clergé, » tandis que ces deux ordres privilégiés ne les ont payées )> que d'hypocrisie et de subterfuges. L'assemblée ne » peut rester plus longtemps dans son inertie sans » trahir ses devoirs et les intérêts de ses commettants. » Il faut sortir enfin d'une trop longue inaction. »
Un applaudissement unanime révéla dans toutes les
pensées celle de l*oraleur< II développa brièvement ses inolife et demanda qu'après une dernière sommation aux cl^iâses privilégiées de se réunir aux communes pour vérifier ensc*mble les pouvoirs, les con]munes fissenl l'appel de leurs membres et vérifiassent seules leurs mandais. Celle motion, volée dans les séances du soir> fut commentée dans une adresse au roi rédigée par Barnave, jeune avocat de Grenoble dont le nom et le talent éclatèrenl pour la première fois dans cette journée,