‹ Histoire des constituants (volume 3)Chapitre 14 sur 20 · VI IL · texte numérisé non relu

VI IL

Cette adresse accusatrice était le récit persuasif des tentatives concilialoires des communes et des relus des ordres privilégiés. Elle démontrait au roi la nécessité où se trouvaient placées les communes de mettre un terme à Tinaction de leur chambre, à l'impatience de la nation et de commencer leurs travaux.

M. Bailly^ qui présidait rassemblée, alla porter cette adresse au roi. Le prince élail h la chasse. Soit passion indomptable pour ces exert ices qui occupaient la moitié de la vie des rois > soit aiïeclaiion d*indi(Térenee pour ce qui s'agitait à deux pas de son palais, le roi n'ajoumatl pas une de ses habitudes. Les communes s'ajournèrent au lendemain 15 juin, pour prendre Taltitude, le nom el ractîon que Topinion publique leur otlribuait en face du trône, du clergé et de la noblesse*

aiû RÉVOLUTION FRANÇAISE.

L'auditoire, nombreux et passionné, était digne de la gravité de Tacte qui allait s'accomplir.

Sieyès, encouragé par l'autorité qu'avait exercée sur l'assemblée son premier discours, prit la parole après la vérification des pouvoirs. Ecartant tous les scrupules constitutionnels par la puissance du nombre, il calcula que les membres des communes avaient été élus par vingt-six millions d'âmes contre deux cent mille privilégiés. Il proclama la souveraineté numérique des hommes. Il se demanda s'il appartenait à quelques milliers d'aristocrates de paralyser l'action d'un peuple convoqué tout entier par son roi pour réformer l'empire. Il se demanda si dans les titres qu'ils allaient prendre, les députés du peuple ne devraient pas caractériser immédiatement la nature, la grandeur et l'indépfeitdance de leur fonction. Il proposa aux communes la (ifbc^Klination de représentants connus et vérifiés de la nation française.

Cette dénomination, qui ne définissait pas d'un seul mot et avec une assez franche audace le caractère révolutionnaire et souverain des communes, fut combattue par Mirabeau.

« Nous voilà prêts, » dit Mirabeau^ après un exorde où il sollicitait l'indulgence pour une voix brisée par la maladie, « nous voilà prêts à sortir enfin du cercle où

notre sage^e nous a longtemps enfermés. Nous voulions prouver notre modération, Ccpendanl, le temps s^est écoulé, les usurpations des deui ordres se sont accrues. Votre lenteur a été prise pour faiblesse. Voici le moraenl d'inspirer la crainte, je dirais presque la terreur du respect à vos adversaires. Chacun de vous sent combien il serait facile aujourd'hui par un discours véhément de vous porter aux résolulions extrêmes..* Vos droits sont si évidents, vos réclamations si légitimes, et les procédés des deux autres ordrœ si maiiifeslemenl ir réguliers, que le parallèle en raterait au-dessous du sentiment public, Oue dans des circonstances où le roi luimême a senti qu'il fallait donner à la France celte constitution fixe, on oppose à ses volontés les go* thiques oppressions des siècles baj*bai^ , qu'à la fin du xviii^ siècle, une poignée de citoyens intér^sés osent dévoQer le projet de nous y replonger, qu'ils veuillent ramener le peuple de Fiance à ces formes, à c^ ordres qui classaient la nation en deux espèces d'hommes : les oppresseurs et les opprimés; qu'ils prélendenl perpétuer une prétendue constitution qui^ en un seul mot prononcé par cent cinquante individus, pourrait arrêter le roi et vingt-cinq millions d* hommes; qu'ils in* voquent le despotisme ministériel pour river sur nous les fers de raiistocratie,.. c'est le comble de i orgueil, mais surtout de la folie î.,. Mais quel

â42 RÉVOLUTION FRANÇAISE.

» nom nous donnerons -nous? États généraux? Lg » terme serait impropre; il supposa trois ordres, et » un seul est ici... En prendrez-vous un autre? Mais )> si le roi vous refuse sa sanction» si tes autres ordres » réclament son autorité, qu'arrivera-t-il ? Dissolu- » tion et prorogation. Qu'en résultera-t-il? La hi- D deuse anarchie, qui nous ramène au despotisme. » Vous avez l'insurrection, les pillages, les bouchc- » ries, et vous n'aurez pas même l'exécrable hon- » neur d'une guerre civile I... Non, non, ne prenez » pas un titre qui effraie, prenez-en un qu'on ne ï> puisse vous contester: appelez-vous, ce que vous » êtes, représentants du peuple français. Qui peut » vous disputer ce titre , et que feront les deux » ordres alors? Adhéreront-ils? Il le faudra bien, Re- » fuseront -ils d'adhérer? Nous prononcerons contre » eux quand tout le monde pourra juger entre ». nousf,.. » Puis, déroulant, au nom des représentants d{i peuple français, une série de résolutions mo^Eèpémf réformatives et populaire?, dont la seule énonciation au nom des communes devait leur rallier la nation entière, il termina son discours pat une respectueuse mais éloquente critique de b dénomination insurrectionnelle proposée par TabW Sieyès. a II est, » dit-il, « une différence essen- » lielle entre le métaphysique philosophe promul- » guant une vérité absolue du fond de ses médita- » lions, et l'homme d'État qui est obligé de tenir

» compte des ciroonstances et des périls. La méta- )) physique, voyageant sur une mappemonde, franchit » tout sans peine, ne s'embarrasse ni des monta- » gnes, ni des déserts, ni des pleines, ni des fleuves, )» ni des abtmes, mais quand on veut réaliser U » voyage et arriver au but, il faut se rappeler sans )> cesse qu'on n*est plus dans le monde idéal et » qu'on marche sur la terre. »

Mirabeau, dans ce discours, plus sensé que sa renommée et plus patient que son caractère , s'aperçut qu'il était trop modéré pour une assemblée où l'irritation avait étouffé toute patience. Meunier, le jeune Barnave , son compatriote , Rabaud de Saint- Étienne, ministre protestant de Ntmes, proposaient tour à tour des titres plus absolus. Bergasse lui-même, orateur mystique qui devait bientôt confondre ^^a;^ un même fanatisme la théocratie et }a royauté t adopto le titre séditieux proposé par Sieyàs. Chapelier, Target, Thouret, avocats célèbres, pressés d'éloquence, parlent sans conclure. Mirabeau défend contre tous la dénominatioQ présentée la veille par lui ; mais tout en maintenant la nécessité de la sanction royale pour U titre que l'assemblée se donnera, il sent la nécessité dp relever par l'accent du tribun la sagesse du politique.

« On trouve, » s'écrie-t-il, « cette qualification de re-

)) présentants du peuple Irançais trop humble, et moi,

» je l'adopte, je la défends, je la proclame par la raison

» même qui vous la fait exclure. Oui, c'est parce

» que le nom de peuple n'est pas assez respecté en

» France, parce qu'il est obscurci, couvert de la rouille

» du préjugé, parce qu'il nous présente une image

» dont l'orgueil rougit, dont la vanité s'offense, parce

» qu'il est prononcé avec mépris dans les chambres

» des aristocrates, c'est pour cela que nous devons

» nous imposer de le relever, de l'ennoblir et de le

» rendre désormais respectable aux ministres et cher

» à tous les cœurs. »

Pendant ces harangues, qui attestaient dans les communes la ferme volonté d'avancer malgré l'inmiobililé des deul autres ordres , une partie du clergé et de la noblesse, se détachant par groupes de leurs corps pour passer à la force et au nombre, désertaient leurs séances particulières et entraient un à un dans la salle des communes. Des ovations cordiales saluaient ces défections patriotiques. La discussion sur la dénomination à prendre continuait lentement dans les communes, comme pour donner le temps aux ordres privilégiés de réfléchir ou de se dissoudre. Mirabeau poursuivait ses premiers essais et "les premiers triomphes de son éloquence, el fondait sa popularité dans

Paris par des acœnts qui s'élevaient de jour en jour à plus d'audace-

Il reprit le 16 sa lutte coolre Sieyès et sa gloriflcatioti du nom de peuple. « Si ce nom n'était pas le nôtre , w dit-il , « il faudrait encore le choisir entre tous comme iï la plus pr&ieuse occasion de servir ce peuple qui »* existe, ce peuple qui est tout , oe peuple de qui » nous tenons tous nos droits et dont on semble rou- » gir que nous empruntions notre titre. Ahî si le )» choix de ce nom rendait à ce peuple abattu de la » fermeté, du courage!

ïi Mon âme s'élève en contemplant dans Tavenir n les heureuses suites que ce nom peut avoir; le u peuple ne verra plus que nous» et nous ne verrons » plus que le peuple; notre titre nous rappellera nos » devoirs et notre force. Représentants du peuple I » daignez me répondre! ïrez-vous dire à vos com- . » mettants que vous avez repoussé ce nom?

n Plus habiles que nous, Ifô héros bataves qui » fondèrent la liberté de leur pays prirent le nom » de gueux; ils ne voulurent que ce titre, parce lî que le mépris de la tyrannie avait prétendu k^ » en flétrir, et ce titre, en leur arrachant cette

classe immense que le despotisme et raristocratie n avilisaient, fut à la fois leur force et leur gloire

et le gage de leur succès. Les amis de la liberté

choisissent le nom qui les sert le mieux et non ^» celui qui les Halte le plus : ils s'appelleront les yc^

» montrants en' Amérique, les pâtres en Suisse, les » gueux dans les Pays-Bas; ils se pareront des in- 3» jures de leurs ennemis, ils leur enlèveront le pou- » voir de les humilier avec des dénominations dont y> ils auront fait leur gloire. »

xn.

Mirabeau , celle fois, avait offensé la bienséance de rassemblée par une allusion à une dénomination triviale qui rabaissait la majesté même du peuple. Il échoua dans les murmures de ses auditeurs. Le cynisme de Tallusion avait caché aux plus sages la sagesse de la proposition. L'homme d'État avait disparu sous l'orateur.

Sous la motion d'un orateur obscur» mais qtii résumait, comme le chœur anonyme d'une multitude, le sentiment général dans une dénomination simple et claire»' on adopte le titre d'Assemblée nationale, mbins Constitutionnel et moins vrai que celui de Mirabeau, mais q!fi laissait la voie ouverte aux négociations.

On proclama ainsi d'un mot la confusion des ordres. Les six cents députés se levèrent et se jurèrent à euxmêmes, en présence de quatre mille spectateurs enivrés, d'accomplir le mandat qu'ils avaient reçu du peuple. S'ihvestissant à la fois des droits du trône, de ceux du parlement, de ceux du clergé et de la noblesse, le premier décret de l'assemblée sanctionna

provisoirement tous les impôts existants, pour assurer Tadministratioû pendant Finterr^ne de l'ancienne tonstitution.

Ainsi, le premier acte des états généraux était de faire disparaître les états généraux et d'installer une seule représentation nationale à leur place. La cour, quoique avertie par tant de symptômes précurseurs, trembla du coup. La noblesse et le clergé sentirent leur isolement et se réfugièrent à l'abri du trône. Le roi, dont la médiation tardive était jpour jamais écartée, se borna à écrire au président Bailly une lettre où la plainte dégradait la majesté *

<c Je désapprouve, p disait le roi, « l'expression de » classes privilégiées que le tiers état emploie pour » désigner les deux premiers ordres. Le refus de la noï> blesse d'acquiescer à mes conseils ne devait p0s em- » pêcher le tiers état de me donner un témoigdhge » de déférence. »

Les communes, sans s'arrêter à discuter sur ces timides reproches, s'organisèrent en assemblée activa prête à prendre possession de la plénitude du pouvoir délibérant. Le clergé, découragé de sa résistance par la faiblesse du roi et par le grand nombre de curés plébéiens qui aspirent dans son propre sein à réformer l'aristocratie ecclésiastique, cède enfin, dans une déli-

bération séparée, à l'attraction des communes» et déclare que les pouvoirs seront vérifiés en assemblée générale. La noblesse adresse au roi d'amères et plaintives protestations. La cour, indécise, regarde» écoute, hésite, tremble, et commence à conspirer contre Teiistence de la représentation nationale qu'elle a elle-même évoquée.

XIY.

La gravité des circonstances et la déchéance visible de la royauté avaient rapproché dans la convocation des états généraux la reine du comte d'Artois. La princesse, aussi mobile que l'espérance et la terreur dans une imagination de femme, après avoir partagé longtemps l'antipathie du roi contre M. Necker et favorisé de tout son crédit l'élévation de l'archevêque de Toulouse, avait contribué depuis à précipiter de nouveau son mari dans l'administration de M. Necker, comme la seule res^urce contre la ruine des finances.

Sa haine et sa rancune contre les parlements, qui avaient manqué à sa justification dans le jugement du procès du collier, lui avaient fait accueillir avec une satisfaction secrète la pensée des états généraux. Mais les premières séances des communes, les insultes dont elb avait été l'objet i la procession des états dans les rues de Versailles, la froideur qui l'avait accueillie dans l'assemblée à la

LES CONSTITLîANÎts.

sm

séance royale» la popularilé oulrageuse du duc d*OrléanSf son ennemi pei^onne!, les insolences de Mirabeau ^ les agitations de PaiiSp présages de tempête, les pamphlets qui circulaient eontre elle dans toute la France et qui préparaient à la sédition par le mépris , la nécessité de dévoiler devant la nation les prodiga* lités de sa cour et de retrancher les caprices de sa faveur, les plaintes et les repnx^hes de la cour pai liculière dont elle était entourée, cour qui pressentait la décadence de son crédit devant TaBcendant d'une représentation nationale; enfin» les premières tisurj^itions des communes, commençant à faire violence aux ordres privilégiés avant de faire violence à rautorité royale elle-même , avaient en peu de jours retourné de nouveau Tesprii de la reine contre M. Necker et contre les états généraux, son propre ouvTage,

La panique et la colère agitaient tour à tour son cœur. Elle avait partagé en peu de temps, avec la mobilité de ses impressions, les transes et les prophéties sinistré de la noblesse et du clergé- Elle s*élait Hguée de nouveau, par cette communauté de haine, avec le plus jeune des frères du roi , le comte d'Artois,

Le comte d'Arloisavait été quelques années avant c^tte époque le favori de la maison royale et le chm-me de la société familière de la reine, La partiaHlé de ce jeune prince pour M. de Galonné, qui ne refusait rien à ses plaisirs et que la reine n*aimaît pan, avait refroidi

longtemps celle amitié entre la reine et son beau-frère. Les états généraux» les dangers communs, les prévisions funestes, Tinimitié du peuple, qui les menaçait à la fois et qui confondait leurs deux noms dans les mêmes outrages; les mêmes impressions regues dan3 la même société habituelle, dans le salon de madame de Polignac; enfin, le repentir hautement avoué par la reine du consentement fatal qu'elle avait donné au retour de M. Necker, avaient effacé toutes les traces de ce dissentiment et reformé autour du roi une ligue tardive et presque unanime de la famille royale contre les états généraux et surtout contre la réunion des trois ordres en une seule assemblée.

L'âme de cetteligue, encore sourde et inaperçue, était le baron de Breteuil, ancien ministre de la maison du roi, écarté des affaires depuis le ministère de M. de Calonne.

Le baron de Breteuil avait l'habitude plus que le génie de la politique. L'autorité de son nom tenait plus aux nombreux emplois diplomatiques qu'il avait occupés qu'à ses lumières. Par ses longs séjours à l'étranger, il connaissait mieux l'Europe que la France, et pendant le temps qu'il avait occupé le poste de ministre de la maison du roi, il avait mieux appris à connaître l'intrigue des course^ l'opinion de la nation. Secret,

fidèle, dévoué à son maîlre, mais téniérairo et absolu dans rexéculion des ordres du roi, c'était un de ces hommes capables de bien servir dans des postes secondaires et dans des circûnstances ordinaires, et qu'on appelle par habitude dans des circonstances d<^scspérées. Son principal mérite aux yeux du comte d'Artois, de la reine el de sa société, était son expérience des gouvernements et sa haine des nouveautés.

xxh

Cependant M. Kecker lui-même, jusque-là immobile et comme absorbé dans la béatitude muette de fespérance qu'il avait fondée sur cette convocation de li nation et sur le succès de l'arbitrage qu'il croyait avoir assuré au roi entre les ordres de FÉtal, commençait à sentir défaillir en lui cette confiance. L'arbitrage proposé par le roi avait été repoussé avec astuce par le clergé, avec insolence par la noblesse, avec une confiance souveraine dans leur propre force par les communes, Une révolution complète dans la constitnlion de rÉtal allait s'accomplir dans quelques jours, en face du roi et du gouvernement, sans que le roi et le gou* vernement fussent même interrogés sur cette révolution qui dominait déjà le trône,

M, Keeker, sous peine de livrer la monarchie au hasard el le roi à la dérision de son peuple, ne pouvait laisser plus longtemps son maître dans une attitude

qui dégradait toute autorité et toute majesté. Le premier ministre était forcé de prendre un parti.

Il n'y en avait plus que trois à prendre : ou dissoudre les états généraux, ou subir la révolution par lar main du peuple, ou la faire accomplir au roi lui-même.

Ce premier parti dépassait la force de caractère du prince; le second était l'humiliation des ministres et la perte de la monarchie; le troisième sauvait au moins la dignité royale.

M. Necker rédigea à la hâte un manifeste royal. Ce manifeste énumérait toutes les réformes administratives débattues depuis sept ans dans les assemblées provinciales et généralement consenties par l'opinion publique, et toutes les concussions que la couronne était disposée à faire à la nation. Le ministre conseilla au roi de devancer ainsi par cette déclaration, lue en séance royale, les vœux de son peuple et les délibérations des états généraux, en faisant le premier et en faisant seul ce que les états généraux étaient appelés à faire avec lui ou sans lui. Il se flattait de convaincre ainsi les députés d'impuissance s'ils acceptaient, d'impopularité s'ils refusaient , de faction s'ils exigeaient sédilieusement davantage.

Ce conseil, conforme à la fois à la confiance du ministre dans l'ascendant de sa popularité et à la facilité

LES CONSTITUANTS. âS3

du roi, fui agréé. Le projet de déclaralion royale, communiqué par M. iNecker au roi, à la i^eine, aux princes et à leur entourage, devint le texte de discussions secrètes dans les conciliabules de la cour et dans les salons de madame de Polignac. Un conseil des ministres devant le roi fut convoqué au château de Marly pour arrête! les principes, la rédaction et les mesura. Avant le conseil. M* Pieckcr, admis en présence de la reine et des deux princes frères du roi, discuta contre eux son projet, et se refusa à en modifier trop profondément le texte. Le projet de déclaration n'obtint de la reine qu'un demi-consenlement.

Le conseil s'ouvrit ensuite devant le roi seul. A peine commencé, il fut interrompu par un o(Hcier de service qui parla à voix basse à Toreille du prince* Le roi se leva, sortit et laissa longtemps le conseil des minisires dans rallenle. On comprit que la reine et les princes discutaient avec lui le texte des concessions que M, Necker allait arracher à la couronne et faisaient revenir le roi sur le consentement qu*il avait donné à son ministre, 11 leva en effet le conseil en rentrant dans son cabinet, et il ajourna Ifô ministres à une autre réunion qui se tiendrait trois jours après à Versailles. Ces imis jouis, employés par le comte d'Artois, par la reine et par m cour à déconseiller au roi une mesure qui rengageait irrévocablement avec ropinion publique , et qui faisait de lui le premier démolisseur de la conslilulion monarchique, ébranlèrent Tesprit du roi, te delà-

â54 RÉVOLUTION FRANÇAISE.

chèrent de M. Necker et le décidèrent à prévoir et à préparer la chute de ce ministre.

Toutefois, la même faiblesse qui lui avait &it adop^ ter, puis écarter le plan de M. Necker lui fit chercher, dans un plan intermédiaire et équivoque, les moyens de satisfaire à la fois son ministre et son entourage. La reine et les deux frères du roi furent appelés dans son cabinet avec les ministres d'État pour discuter de nouveau la déclaration royale. Les ministres particulièrement dévoués à M. Necker, M. de Montmorin, M. de la Luzerne, M. de Saint-Priest, soutinrent dans tous ses détails la pensée du ministre dirigeant. Le comte d'Artois défendit les privilèges militaires de la noblesse, dont il se déclarait hautement le champion. M. de Barentin, M. de Puységur, se rangèrent du parti de la cour et prémunirent le roi contre le danger de concessions si contraires à Tancienne constitution de la monarchie.

Le plan ainsi modifié de M. Necker fut à peine reconnu par lui. Le coup d'État d'opinion qu'il avait rêvé ne conservait plus, après avoir subi ces altérations graves, qu'une partie de la vertu qu'il lui attribuait. Le ministère affrontait les états généraux avec le geste impérieux d'une déclaration royale, éans satisfaire assez la révolution pour puiser en elle la popularité nécessaire

à la victoire du roi sur les étals généraux. En réalité, le plan même intact de M. Necker n'était lui-même que la chimère d'un homme d'État aux abois. Il fallait bien peu connaître les passions de corps et les omnipotences d'assemblée pour s'imaginer qu'on les congédiait avec des paroles après les avoir suscitée du fond du peuple , et que les états généraux, (ussent-ils satisfieiits et unanimes sur les concessions du roi , se laisseraient enlever en face de la France l'honneur de discuter et de sanctionner eux-mêmes ces réformes. La question entre le roi et l'assemblée n'était déjà plus la réforme , c'était la souveraineté. Des bienfaits octroyés et garantis par l'autorité du roi seul n'étaient déjà plus des bienfaits pour eux, mais des ordres. Ils étaient venus pour en donner, non pour en re«ceyoir.

Un terrible dilemme se posait ici contre M. Necker.

Ou M. Necker voyait ce résultat certain de la séance royale , ou il ne le voyait {)as. S'il ne le voyait pas , il était bien aveugle , et s'il le voyait , il était bien téméraire de conseiller comme efficace à son maître une mesure qui ne pouvait qu'irriter la représentation nationale sans la vaincre. Le ministre chercha du moins à sauver du naufrage de la monarchie sa propre popularité. Justement blessé des modifications que le

roi et ses ministres avaient apportées aux plans et aux discours préparés pour la séance royale , il hésita s'il ne se retirerait pas du ministère ou s'il n'abandonnerait pas le roi à sa destinée.

Un honorable scrupule le retint. Il sentit que sa retraite serait une dénonciation fatale de la faiblesse de son maître et des desseins antinationaux de la cour à l'opinion publique déjà trop anim^. Il ne pouvait cependant, sans mentir à son opinion et sans se perdre lui-même, accepter la' responsabilité tout entière de cette séance royale dont on allait accomplir l'acte sans en conserver l'esprit. Dans cette anxiété de son âme , il prit le parti de rester au ministère comme sauvegarde du roi , qu'il aimait, mais de préserver sa propre dignité en s'abstenant de paraître à la séance royale, et de laisser transpirer ainsi une demi- opposition au coup d'État , opposition dont l'opinion publique entreverrait suffisamment le motif et dont elle le récompenserait par un redoublement de fanatisme pour son nom.

Pendant ces intrigues de palais et ces hésitations du roi, qui se succédaient dans la solitude de Marly comme pour en dérober mieux le mystère à Versailles, l'agitation publique, accrue par cet éloignement et par ce

silence , dépassait dans ses prévisions la porlée de révénemeat qui se tramait. Les députés oisifs et la foule accourue tous les jours pour assister à leurs délibérations s'attendaient à tout apprendre et s'encourageaient à tout oser contre les entreprises de la cour. ÎA multitude, plus nombreuse et plus frémis-* San le que jamais , se pressait , dans la matinée du 21 juin, auï portes de la salle des étals généraux» pour assister aux nouveaux triomphes des communes, qui devaient, ce jour-là, rœevoir dans leur sein, comme des vainqueurs après une capitulation Irîom* phale, la soumission de tous les députés de Tordre du clergé. On s'attendait à chaque instant à voir défiler ce cortège de représentants rfeignés de l'Eglise, de la noblesse» quand des hérauts d'arme sortant du palais et parcourant les rues et 1^ places de Versailles proclamèrent devant le peuple que le roi se proposait de tenir une séance royale le lundi 22 juin, et que la salle des séances serait interdite jusqu'à ce jour aux députés, pour y faire les préparatils convenables à la majesté royale,

XÏI.

Le murmure et Tindignation de la foule répondirent

par une rumeur, générale à cette proclamation. On se

rapprocha des portes de la salle pour assister à cetlû

lulte entre les représentanls de la nation et Tautorité I. il

258 IIËVOLUTION FRANÇAISE.

du roi. A huit heures, le président de TAssemblée, Bailly, se présente pour occuper le bureau. I^ portes restent fermées devant lui. Il proteste à haute voix au nom de ses collègues. Ses protestations , applaudies par la multitude, font accourir un officier des gardes du corps, qui déclare que sa consigne lui défend de laisser occuper la salle par les députés, afin de laisser les tapissiers de la cour préparer l'appareil d'une séance royale.

Cependant, Bailly insistant, on lui permet d'entrer pour enlever les procès-verbaux des séances précédentes.

Le bruit de cet outrage à l'Assemblée fait accourir un à un les députés autour de leur président. Leur» groupes se mêlent à ceux du peuple; les gestes, et les visages attestent l'impression d'un attentat. Cet affront est, aux yeux de tous, le présage et le prélude d'un défi à la nation. On se récrie, on se consulte, on s'exalte de conjecture en conjecture, on parle de se rendre processionnellement au château de Marly, de répondre au défi par l'audace, de tenir la séance en plein soleil, sous les fenêtres à^ roi et sous la garde de la multitude, de porter dans le palais et dans le cœur du roi et de la cour la terreur qu'ils ont voulu porter eux-mêmes dans le palais de la nation.

D'autres enfln, plus téméraires et plus implacables dans leur ressentiment, parlent d'aller en corps demander asile et protection à la vill^ de Paris, et d'op-

LEâ CONSTITUANTS.

p6ier la capitale du peuple à (a captlate du roi. Lu foule, exûliée, encourage celle motion, Bailly, qui voit dans celle reimite la déclaration de la guerre civile, la réprime avec une consciencieuse fermeté,

Mesuré Jusque dans raudace» Bailly ne veut d'aulro vengeance que le spectacle même de la majesté nalio- Baie proscrite de son enceinte et cherchant vainement un asile dans un des édifices de la ville auï portes du palais du roi- « La nalion, y^ s'écrie-t-il^ « ennobli t lout » ce qu'elle habite I — Oui, ouil jj reprend la multitude, « toute enceinte qui vous ouvrira ses murs s'6w lèvera phis haut que cfâi palais qui vous sont fermés » par le despotisme. »

Une voix désigne le jeu de paume de Versailles, rasle enceinte de la vieille ville consacrée alors aux exercices et aux jeux de la cour, a Au jeu de paume! » ûu jeu de paume I » répètent des milliers de voix.

La colonne des députés et du peuple s'y dirige avec une majesté calme qui déOe la pompe des cours. On pressent qu'un grand acte va s'accomplir et qua la nation t qui mire insutiéo dans cet asile» en sortim souveraine.

Bailly» accueilli respectueusement par le propriétaire du jeu de paumei y pénètre aveo leûl^ur et refuse

aeO RÉVOLUTION FRANÇAISE.

les fauteuils, les UJ[)les, les bancs» dont on voudrait décorer pour TÀssemblée et pour lui la nudité de l'édifice. Une représentation debout, les pieds sur le sol, lui paraît une attitude plus conforme à Tinsurrection civique des communes. Tout ce qu'il veut, c'est attester par la banalité même du lieu l'irrespectuosité de la cour et Timperturbabilité de- la nation. Un simple tréteau de bois, élevé de quelques pieds audessus du niveau de la salle, lui sert de bureau et de tribune. Aucun appareil n'est nécessaire à une séance qui ne doit être qu'une acclamation. Les nombreux députés des communes se pressent en désordre sur les pas de leur président et remplissent en silence l'enceinte; le peuple, qui s'engoufire à leur suite, se contient lui-même pour laisser l'espace à ses représentants. La multitude encombre les galeries supérieures, les fenêtres, les colonnes, les filets tendus autour de l'enceinte et juscpi'aux combles presque inaccessibles de l'édifice. L'édifice entier parait vivant.

Un profond silence succède au tumulte de cette invasion. Bailly, d'une voix émue et attristée , rend compte à ses collègues de l'obstacle inattendu et injurieux que la force armée, par Tordre du roi, oppose à la réunion des communes dans le lieu de leurs séances. Le ton absolu et dédaigneux des lettres du

LES COISSTITUANTS. #8!

marquis de Brézé, qui signifie cet ordre au président de r.4ssemblée» ajoute la colère à rétoniiemenl, Ces lettres semblent avoir pour intenlion de subaltcrniser la nation devant la cour. Elles sou lèvent le seul sentiment unanime des assemblées, l'orgueil de corps. Mais le corps ici, c'est la nation. L'outrage qu'elle subit est l'outrage de chaque député. Les opinions se confondent dans un ressentiment commun que chacun se presse et se glorifie de laisser éclater. Mounier^ Barnave, Chapelier, Target, se répandent en plaintes ardentes contre rinsolence des conseillers et des exécuteui's d*un tel a (Front,

Il est à leurs yeux Tan nonce de desseins sinistres qui menacent la représentation nationale et qu'il faut prévenir par un acte qui décourage de telles violences en les devançant, lis proposent de protester d'avance contre toute dispersion violente des député-s aux états généraux et de déclarer la permanence de la nation en prêtant tous, et en s^nant tous, le serment de ne pas se séparer jusqu'à ce que la consiitution du royaume soit établie et affermie sur dlnébranlablcs bases, et de déclarer que partout où les députés seront réunis^ partout sera TAssemblée nationale.

Ce serment sort de tntis le.s cœurs avant de jaillir de toutes les lèvres* Le président ne revendique qu'un

privilège, celui de le prêter le premier. « Je jure, » dit-il, a de ne jamais me séparer de l'Assemblée natio- » nale et «de me réunir à elle partout où Texigeront » les circonstances, jusqu'à ce que la constituliim du » royaume soit établie et adermie sur des fondements y» solides! »

Tous les députés prêtent après lui le même ser* ment entre ses mains, tous les bras se dirigent vers Bailly comme pour protéger sous cette voûte de bras étendus le droit sacré de la souveraineté nationale confié à l'intrépide résolution de toutes ces poitrines. Le peuple, suspendu aux galeries et aux voûtes de l'enceinte, retient sa respiration, de peur de troubler le mystère qui s'accomplit; il ne laisse éclater ses applaudissements dans un immense cri de Vive la nation I vive le roil qu*après que le dernier des membres de l'Assemblée a proféré son serment à la patrie. Un seul d'entre eux, exception consciencieuse et intrépide, Martin (d'Auch), refuse à haute voix de prêter le serment national. Ses collègues l'interrogent, l'objurguent, le violentent en vain de la voix, du visage, du geste : rien ne peut ébranler son scrupule héroïque dans son âme. <x Je déclare, » répond-il au président qui lui demande les motifs de son opposition, « que je ne crois pas pouvoir jurer d'exécuter des ré- » solutions non sanctionnées par le roil » On respecte son indépendance et on lui laisse signer son opposition unique au bas de son nom comme pour mieux

attester runauimité do l'acle par risolemeiil d'une seule opposition.

1 Après quelques vaincs lenlalives de Barnave pour foire voter une adresse meuaçatiie au mi, on déclare a r unanimité qu^il ne faut poinl préjuger par des accusations anlicipécs les mesures et las paroles du roi à la séance royale du lendemain» el qull y a plus de force et plus de majesté dans cet acte que dans la plainte et dans la menace.

L\4sserablée se sépare en silence, emportant dans son cœur le sentiment de la force invincible qu'elle a puisée dans son serment. Entrés sujets dans 1b jeu de paume, les députés en sortent souverains, ie peuple, qui les salue de ses acclamations au passage, semblé reconnaître sur leurs fronts la souveraineté du peuple dont ils vienneul de se sacrer euï-mômes. C'était la révolte de la pensée nationale accomplie en un sermenl spontané, arraché par un hasard à l'inspiration générale des communes. Mirabeau n'allait jias larder a proclamer la révolte de la représentation nationale toute entière» et Paris à consommer la révolte du peuple.

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