‹ Histoire des constituants (volume 3)Chapitre 3 sur 20 · IX · texte numérisé non relu

IX

Le 5 mai 1789 était le jour fixé pour i'ouvei ture des états généraux à Versailles. La veille de ce jour, le roi et le peuple devaient implorer la bénédiction de la Providence divine sur le grand acte de délibération qu'ils allaient accomplir. Les cérémonies religieuses consacrées k cette invocation des lumières d'en haut devaient être célébrées la veille, 4 nai 1789, avec la solennité qui sanctifie les entreprises humaines et qui associe la religion à la politique. Le peuple de Paris , de Versailles, des villes et des campagnes voisines, appelé par la grandeur et par la nouveauté du spectacle, inondait les rues et le» jardins de la résidence royale. Les députés des trois ordres de l'État, les nobles, les ecclésiastiques, les plébéiens, se rassemblèrent d'abord, par une déférence habituelle pour la migesté royale, dans l'église Notre-Dame pour attendre le roi. Ils sortirent ensuite processionnellement de ce temple et s'avancèrent séparés en trois groupes distincts, représentant les trois classes sociales qui divi«> saient encore la nation, vers l'église SaintrLouis, temple particulièrement affecté aux prières du roi. Les plébéiens marchaient les premiers, les nobles ensuite, le clergé après , dans l'ordre inverse de leur importance dans l'État.

Le roi, entouré de sa famille et de sa cour, s'avançait a pied, la tête découverte, derrière le dais d'or sous le-

quel le pontife portait l'hostie. Le comte de Provence, depuis Louis XYIII, et le comte d'Artois, depuis Charles X, tenaient chacun un des glands des cordons du dais. Une innombrable multitude répandue dans les rues, groupée aux fenêtres et jusque sur les toits de la ville, contemplait cette procession, moitié nationale, moitié religieuse, dans laquelle un peuple conduisait son roi et un roi conduisait son peuple & la source des inspirations, dont le roi et le peuple sentaient un besoin égoï avant de toucher à l'édifice social qu'ils allaient réformer.

Un recueillement pieux et confiant éclatait sur le visage du roi, une inquiétude mal déguisée sous la fierté sur les traits majestueux et irréfléchis de la reine, une assurance presque provoquante sur le front du jeune comte d'Artois, une gravité pensive et pleine de présages danç les yeux du comte de Provence. Le duc d'Orléans, premier prince du sang, semblait s'associer négligemment et par le seul devoir de son rang k ce cortège; sa phisionomie exprimait un léger dédain pour ce cérémonial, derrière lequel il adressait sa pensée et ses encouragements au peuple. Les costumes antiques, uniforme des inégalités social^, étaient portés avec une égale ostentation par les représentants des trois ordres de la nation. Le clergé dans ses habits pontificaux, la noblesse avec l'habit brodé d'or, le cliapeau à plumes blanches, l'épée, signe de sa vocation militaire; les plébéiens, nommés alors le tiers état, en simple habit nour, d'une coupe rustique, avec un petit manteau de soie sur l'épaule. Mais la pas-

sion de l'égalité des conditions et de Tunilé nationale, qui se révélait déjà dans la multitude, rendait le respect et la popularité inverses de l'éclat des costumes et de la prééminence du rang. Le peuple, s'ouvrant avec effort devant le cortège, applaudissait frénétiquement les communes, se taisait devant les nobles, murmurait devant le haut clergé, acclamait le roi comme pour l'attirer par des caresses au parti populaire, dédaignait le comte d'Artois, souriait au comte de Provence, se glaçait au passage delà reine, saluail.|ivec>des regards d'intelligence dans le duc d'Orléans un favori naissant ou un cx)mplice futur.

Les applaudissements affectés qui éclatèrent à la vue de ce prince et l'intention évidente des applaudissements se tournant en insulte contre la reine portèrent un tel coup au cœur de cette princesse, qu'elle pâlit, chancela, s'évanouit presque d'émotion entre les bras de ses femmes et que la procession fut un moment ralentie par ces défaillances. Pour un spectateur qui aurait eu la crédulité et l'intelligence des présages, cette attitude du peuple et ces symptômes de l'opinion populaire auraient prophétisé dès ce premier pas tous les événements de la Révolution.

Quand le cortège eut pris place dans l'élise Saint-Louis pourassister aux mystères du sacrifice, l'évêque de Nancy, M. de la Fare, prélat de cour, qui voulait préjuger la supériorité de son ordre et la distinction des classes, tout en flattant le peuple, commença son discours en priant le roi de recevoir les hommages du clergé, les respects

de la noblesse, les très humbles supplications des communes. Un léger murmure, étouffé par la convenance du lieu, s'éleva à cette formule. L'orateur la racheta par des gémissements sympathiques sur les misères du peuple des campagnes, sur l'âpreté inexorable des collecteurs des impôts et par des louanges au cœur bienfaisant du prince. Cette attention à la misère et au soulagement du peuple firent éclater les premiers applaudissements des trois ordres devant le roi dans le temple de Dieu. Le roi y vit le gage de l'esprit de justice et de réparation qui allait inspirer ses états généraux comme il l'inspirait lui-même. Il ouvrit son cœur aux pins douces perspectives et rentra accompagné des mêmes ivresses dans son palais.

Le lendemain à midi les douze cents députés des trois ordres de la nation s'avancèrent en corps vers la salle que le roi leur avait fait préparer dans un des palais accessoires du sien, sur l'avenue de Paris. Le luxe de Louis XIV servait ainsi d'asile au peuple. Les députés se rangèrent en silence chacUtl dans l'espace destiné à la caste dont il faisait partie : le clergé à la droite du trône, la noblesse à gauche, les plébéiens en face. Le nombre des députés plébéiens, à cause de la double représentation qui leur avait été accordée pour établir l'équilibre numérique

entre les deux ordres privilégiés d'un côté et la masse de I. 2

la nation de l'autre, donnait, dès ce premier coup d'œii, aux représentants du peuple l'apparence et le sentiment d'une immense majorité. Deux mille spectateurs, parmi lesquels un nombre considérable de femmes de la cour, ayides de spectacles et étonnées de nouveautés, dominaient du regard l'inceinte. Une estrade vide, surmontée d'un trône et d'un dais, attendait le roi et sa famille.

Le cortège royal qui précédait le roi entra revêtu des costumes, des insignes, des armes, appareil de l'antique monarchie. Les hérauts d'armes, les capitaines des gardes, les grands officiers de la couronne, les digni* taires de l'Église, ies pairs du royaume, les conseillers d'État, les ministres, les princes, occupèrent les degrés inférieurs et les deux côtés de l'amphithéâtre. Le roi, suivi de la reine, apparut le dernier. Un cri unanime de Vive le roi! le salua du respect de l'amour et de la reconnaissance anticipée de son peuple. Son cœur s'émut, son visage rayonna d'une majesté paternelle; il salua d'une inclination de tête et d'un geste de main l'assemblée et les tribunes. L'enthousiasme s'attendrit à ces signes de confiance et de bonheur dans la physionomie du roi. Ce qui attachait les regards et l'âme de ce peuple à son souverain, ce n'étAit pas l'extérieur de Louis XVI, c'était son âme.

Louis XVI, quoique très jeune «ncore à cette époque, n'avait rien des grâces de la jeunesse, de la chevalerie, de son rang, de la beauté de sa race. Une obésité précoce alourdissait sa démarche, une timidité maladive

embarrassait son attitude, une sorte de claudication perpétuelle, en portant le poids de son buste tantôt à droite tantôt à gauche, enlevait toute majesté et toute virilité à sa stature; sa taille était épaisse et courte, son épée le gênait au lieu de le décorer; il portait mal l'habit des camps, uniforme des premiers prisces de sa race; ses yeux larges et bleus, mais éblouis et vacillants, ne fixaient rien d'un regard ferme : on sentait l'homme élevé à l'ombre et qui avait eu toujours entre la foule et lui le rempart des courtisans; son front était court et fuyant» son nez lourd et incliné de travers, sa bouche détendue et molle, l'ovale de* ses joues trop arroilQi et sans muscles, l'expression de sa physionomie insignifiante et plus rustique que royale; ses mouvements brusques et sans harmonie trahissaient au dehors une âme qui meut son corps avec peine et par secousses. L'en^mble de sa personne rappelait un honnête paysan arraché de sa glèbe, vêtu en prince par quelque dérision de la destinée et forcé de paraître à r^ret devant une multitude imposante. Mais cette rusticité même de l'apparence de Louis XYI était en ce moment un des éléments de l'attendrissement qu'il excitait dans son peuple. L'honnêteté, la bonté, la candeur, la mollesse même de sa nature, répandaient sur sa physionomie un caractère de loyauté, de cordialité, de paternité qui détournait tout soupçon de violence ou de ruse dans l'imagination de ses sujets. Ce que voulait la France alors pour coopérer à sa pensée, ce n'était ni le génie, ni la guerre, ni la majesté sur le trône : c'était

rhonnêlelé, la droiture et la bonne intention. Toutes ces vertus étaient celles de Louis XVI, et à travers les disgrâces naturelles du roi, ses traits exprimaient avec une évidence touchante Thomme de bien.

La reine, par le contraste de sa noblesse, de son énergie mobile et de son éclatante beauté, faisait une impression contraire sur les yeux de la foule. On Tadmirait, on Fencensait, mais on la redoutait. Déjà depuis longtemps sa popularité passagère avait fait place dans l'opinion publique aux ombrages, aux reproches, aux accusations, aux calomnies. Le peuple voyait en elle la supériorité de nature et d'intelligence, mais le génie superbe et dédaigneux des cours, la complice secrète de l'aristocratie, l'inspiratrice des conseils antipopulaires, la fatalité chère mais dominatrice du roi. Marie- Antoinette avait le sentiment de cette impopularité précoce. Des murmures significati& de la multitude la lui avaient révélée la veille jusque dans les cours de son palais et sous l'ombre de son mari. Sa pâleur, sa fierté humiliée, qui semblait demander justice ou grâce à son peuple, des larmes d'émotion qui voilaient l'éclat de ses beaux yeux, une inquiétude prophétique qui se révélait par un fond de tristesse sous une joie feinte, et par l'agitation de sa physionomie, attiraient tous les regards sur elle. Elle semblait vouloir les écarter.

Le comte de Provence, Monsieur, frère aîné du roi, avait une extrême ressemblance de buste avec son frère, mais les yeux rayonnaient d'intelligence, la bouche de grâce, la physionomie de finesse. On sentait la supériorité qui se voile de peur d'exciter les ombrages de la médiocrité. U ne manquait à ce visage qu'un accent viril pour lui donner l'expression du génie.

Ce prince, philosophe dès son jeune âge, mais prince avant tout, cherchait à contre-balanœr par des concessions savantes à l'esprit du siècle la popularité hostile et turbulente du duc d'Orléans. L'opinion lui tenait compte de ses avances, mais elle ne se livrait pas avec une pleine sécurité à lui. Elle redoutait son esprit, elle se défiait de sa sincérité ou de sa constance, elle craignait la ruse sous l'abandon.

Le comte d'Artois, le plus jeune des trois frères, dans toute la fleur de sa beauté, n'attirait que les regards des femmes, des courtisans et des militaires. Toute la grâce, toute l'élégance et toute la majesté de sa race étaient personnifiées en lui. Mais il n'imposait qu'aux yeux. La nature, qui s'était complue à lui composer l'extérieur d'un héros, avait oublié de lui en donner l'âme et le génie. Spirituel mais irréfléchi, généreux mais léger, naturellement brave mais amolli par les délices de la cour, idole des femmes , espoir des opinions surannées, champion de la noblesse, incapable avant sa maturité de comprendre les idées nouvelles, il s'en vengeait en les dédaignant. Il s'était laissé donner le rôle de représentant des

vieilles choses et' ^adversaire des réformes à la cour. Toute sa politique consistait dans quelques mots chevaresques jetés à un temps qui ne les comprenait plus, et dans quelques gestes de son épée opposée de loin aux factions futures : c'était Tombre de François P' derrière Louis XYI, en face de Mirabeau. Sa présence irritait sans intimider le peuple.

L'homme qu*on regardait le plus après le roi et un peu au-dessous de lui, tfétait le premier ministre, M. Necker. Le visage dans M. Necker était l'homme. Orgueil, solennité, pompe vide des traits, front haut, œil assuré, bouche tendue et cherchant la grâce, physionomie étrangère où la gravité germanique luttait avec la superficialité française, satisfaction de soi-même, dédain d'autrui, bonhomie affectée, modestie feinte, attitude d'un serviteur qui protège son maître, regard qui quêtait l'estime, sensibilité verbeuse et pleureuse, déplacée dans les afMres, philosophe équivoque qui se laissait caresser par l'athéisme et qui se prosternait devant les cultes d'État, enivrement visible d'une popularité de secte, honnêteté vraie, mais qui s'étalait comme un charlatanisme de parade et qui agitait avec ostentation, sur le$ moindres actes privés ou publics, l'aiBche de la vertu; rôle perpétuellement indécis entre le sujet loyal, le parvenu infatué et le factieux populaire : tel était l'extérieur

et tel était rhomme; premier type des politiques de cette école doctorale, sufiBsante eiiîOgue, qui agita et qui gouverna» depuis» deux règaes» filiation de Necker» scholastiques de Ilrévolution.

Mais alors M. Necker livrait le roi à l'Assemblée na^* tionale et se flattait de livrer bientôt l'Assemblée au roi. Cétait son jour. Les yeux» les cœurs et les mains étaient à lui. On se repaissait de ce visage, sphinx du trône et de la France, qui renfermait le mystère de la situation.

On parcourait de Tœil avec une curiosité moins vive mais pleine d'attente et inconnue l'assemblée des trois ordres. On se nommait, on se montrait du doigt cette élite, réelle alors, de la France, choisie avec un discernement intéressé par un suffrage à deux degrés et par trois castes qui avaient recruté dans leur propre sein tout ce qu'elles avaient de considération, de lumières, de force, de talent, d'éloquence, de vertu, pour lutter entre elles et pour s'illustrer dans la lutte.

Les grandes dignités, les grands noms, les grandes magistratures, les grands talents, les grandes popularités, les grandes espérances : le duc d'Orléans, le pre« mier prince du sang, la première opulence du royaume, et déjà le premier factieux du trône; Matthieu de Montmorency, jeune homme ivre d'enthousiasme et d'espérance, qui devait se repentir un jour, mais qui

ne se repentirait que d'un excès de vertu; l'abbé Maury, tribun des autels, qui allait prêter au sacerdoce et à la monarchie une voix et un courage dignes de la grandeur de leurs dangers; Lally-Tollendal, à qui la piété filiale avait révélé l'éloquence; Clermont-Tonnerre, Virieu, Cazalès, Meunier, réformateurs loyaux et fidèles, marquant d'avance les limites où ils sauraient s'arrêter et mourir; d'Espréménil, fanatique de l'esprit parlementaire de son corps, factieux alternatif du parlement, de la royauté, de la révolution et de la contre-révolution; les Lameth, transfuges de la cour dans le parti du peuple; Péthion, destiné par sa médiocrité à l'empire sur la multitude ; Robespierre, jeune alors, entrant, avec une foi implacable pour mobile et avec son obstination pour génie, dans la lice qu'il devait arroser de tant de sang, et enfin du sien ; Barnave, talent verbeux et dialectique, mais sans divinité en lui, selon le mot de Mirabeau, son dédaigneux émule; Lafayette, en qui on ne soupçonnait pas encore un Cromwell , mais qu'on regardait avec le pressen timen t vague qui s'attache aux grandes volontés; Talleyrand, que la cour, l'Église et la Révolution se disputaient encore et qui devait les louer et les dominer toutes pour se dévouer à la seule fortune; Mirabeau, enfin, descendu comme Marins dans les rangs du peuple pour y trouver le point d'appui que la noblesse lui avait refusé, homme qu'on se montrait tour à tour, dans les rangs des représentants de la nation, comme un scandale, et qu'on devait, avant peu de jours, s'y montrer comme un prodige.

Les chuchotemens et les murmures s'élevaient ou s'affaissaient à ces visages et à ces noms pendant que le roi montait les degrés de son trône. Le grand maître des cérémonies, M. de Brézé» annonça que le roi allait parler. Le silence d'un peuple qui attend son sort d'une parole suspendit la respiration de l'Assemblée, des spectateurs de l'armée et du peuple qui se pressaient contre l'enceinte, comme pour arracher aux murs extérieurs le secret de ee qu'ils entendaient au dedans.

Le roi, debout et la tête découverte, déplia le discours qu'il avait écrit de concert avec son ministre, et dit :

<K Messieurs, ce jour que mon cœur attendait depuis longtemps est enfin arrivé, et je me vois entouré des représentants de la nation à laquelle je me fais gloire de commander.

» Un long intervalle s'était écoulé depuis la dernière tenue des états généraux, et quoique la convocation de ces assemblées parût être tombée en désuétude, je n'ai pas balancé à rétablir un usage dont le royaume peut tirer une nouvelle force, et qui peut ouvrir à la nation une nouvelle source de bonheur-

)» La dette de l'État, déjà immense à mon avènement au trône, s'est encore accrue sous mon règne : une guerre dispendieuse mais honorable en a été la cause; Taug-

mentation des impôts en a été la suite nécessaire, et a rendu plus sensible leur inégale répartition.

» Une inquiétude générale, un désir exagéré d'innovations, se sont emparés des esprits, et finiraient par ^arer totalement les opinions, si on ne se hâtait de les fixer par une réunion d'hommes sages et modérés.

x> C'est dans cette confiance, messieurs, que je vous ai rassemblés, et je vois avec sensibilité qu'elle a déjà été justifiée par les dispositions que les deux premiers ordres ont montrées à renoncer à leurs privilèges pécuniaires. L'espérance que j'ai conçue de voir tous les ordres réunis de sentiments concourir avec moi au bien général de l'État ne sera point trompée.

r> J'ai déjà ordonné dans les dépenses des retranchements considérables. Vous me présenterez encore à cet ^ard des idées que je recevrai avec empressement; mais malgré la ressource que peut oflrir l'économie la plus sévère, je crains, messieurs, de ne pouvoir pas soulager mes sujets aussi promptement que je le désirerais. Je ferai mettre sous vos yeux la situation exacte des finances, et quand vous l'aurez examinée, je suis assuré d'avance que vous me proposerez les moyens les plus efficaces pour y établir un ordre permanent et afiermir le crédit public. Ce grand et salutaire ouvrage, qui assurera le bonheur du royaume au dedans et sa considération au dehors, nous occupera essentiellement.

» Les esprits sont dans l'agitation; mais uneassemblée des représentants de la nation n'écoutera sans doute

que les conseils de la sagesse et de la prudence. Vous aurez jugé vous-mêmes, messieurs, qu'on s*en est écarté dans plusieurs occasions récentes; mais l'esprit dominant de vos délibérations répondra aux véritables sentiments d'une nation généreuse, et dont l'amour pour ses rois a toujours fait le caractère distinctif. J'éloignerai tout autre souvenir.

» Je connais l'autorité et la puissance d'un roi juste au milieu d'un peuple fidèle et attaché aux principes de la monarchie : ils ont fait l'éclat et la gloire de la France; je dois en être le soutien et je le serai constamment.

» Mais tout ce qu'on peut attendre du plus tendre intérêt au bonheur public, tout ce qu'on peut demander à un souverain, le premier ami de ses peuples, vous pouvez, vous devez l'espérer de mes sentiments.

» Puisse, messieurs, un heureux accord régner dans cette assemblée, et cette époque devenir à jamais mé-^ morable pour le bonheur et la prospérité du royaume! C'est le souhait de mon cœur, c'est le plus ardent de mes vœux, c'est enfin le prix que j'attends de la droiture de mes intentions et de mon amour pour mes peuples. »

L'assemblée toute entière éclata en respectueux applaudissements. Les peuples saluent ce qu'ils espèrent

plus encore que ce qu'on leur livre. Le cœur du roi avait parlé, il répondait au cœur du pays.

Il y eut un moment de félicité complète dans cette harmonie d'aspirations communes qui en ne définissant rien laissait tout attendre. Ce moment, qui ne se retrouve pas deux fois dans la durée d'un siècle, ces embrassements pleins d'attraction réciproque et de larmes de tendresse entre un peuple et son gouvernement, ne dura que l'espace d'un enthousiasme. Le roi n'était pas encore assis sur son trône, que la réalité allait apparaître et contrister ces douces et fugitives illusions.

Le prince s'était couvert en s'asseyant. Le clergé, la noblesse et les plébéiens se regardèrent pour s'assurer si les ordres privilégiés par l'étiquette allaient jouir du droit de se couvrir à leur tour devant le roi assis. Ils voulaient efiacer, en se couvrant tous au même moment, cette prééminence que les communes cessaient de reconnaître dans les aristocraties de l'Etat. Cette rivalité, visible dans les regards et dans les attitudes des trois ordres, les tint un instant debout dans l'hésitation et dans le défi mutuel de prévaloir l'un sur l'autre. Une légère rumeur prête à éclater en scandale s'éleva à ce prélude de préséance disputée parmi les spectateurs. Le roi aperçut du trouble dans l'assemblée, et un de ses ministres lui en ayant dit le motif à l'oreille, il se découvritlui-mêmed'un geste en apparence irréfléchi, comme s'il eût été suffoqué parlachaleurde la saison etde la salle, et remit son chapeau à un de ses gentilshommes. Aucun

sujet ne pouvant se couvrir devant le roi découvert, la lutte de préséance des ordres était par ce geste non vidée mais éludée. La rumeur tomba et les trois ordres s'assirent.

Le chancelier, M. de Barentin , prit alors la parole au nom du roi. U lut un discours prononcé d'une voix sourde et hésitante. C'était le programme complet, hardi, généreux de l'âme du roi devant son peuple. Louis XVI commençait par invoquer la justice et la reconnaissance de la nation sur un règne encore court, mais déjà plein de satisfaction de l'opinion publique et d'initiatives pour la félicité et la gloire du pays. La liberté des mers conquise par une marine restaurée et victorieuse sur toutes les mers, l'émancipation de l'Amérique encouragée par les subsides et payée par le sang français, la question et les tortures abolies dans les lois criminelles, le servage des paysans détruit, le commerce et les manufactures affranchis et protégés, les travaux publics, les canaux, les ports militaires décorant et fortifiant partout le royaume, l'économie enfin dans les dépenses personnelles du roi adoucissant, autant que le permettait la dignité du trône, le fardeau des impôts pour les classes rurales.

Après ce juste hommage que la conscience du roi se rendait à elle-même et que des murmures de reconnaissance attestaient dans l'assemblée, le chancelier,

faisant pour ainsi dire lui-même la révolution par la main de la royauté, soulevait toutes les questions de réforme, de consentement d'impôts, d'égalité des classes, d'abolition des privilèges , de suppression des abus , d'imposition des terres de la noblesse et du clergé, de liberté de la pensée par la presse, d'adoucissement dans la législation criminelle et dans la législation civile, d'administration représentative provinciale et nationale. La nation elle-même semblait, dans ce discours, devancée par son roi dans tous ses désirs et jusque dans ses rêves de félicité publique.

Seulement le prince, par une imprévoyance déplorable, par une faiblesse fatale ou par une habileté funeste, laissait dans le vague et dans l'indécision la question qui dominait en ce moment toutes les autres, et qui, faute d'être résolue, allait jeter l'antagonisme et l'anarchie entre les trois castes de l'assemblée et entre cette assemblée et le roi lui-même : le mode de délibération et de votation dans les états généraux. Chacun des ordres qui les composait délibérerait-il séparément et opposerait-il ainsi aux deux autres un obstacle infranchissable aux résolutions des autres or-> dres et au bien public? Ou bien ces trois ordres, abdiquant dans l'intérêt commun leurs privilèges de corps, délibéreraient-ils par tête en assemblée générale et une, et donneraient-ils ainsi à leurs délibérations l'autorité d'une majorité, non de caste, mais de nation?

« Un cri général, disait à ce sujet l'organe du roi, a

» demandé une double représentation dans cette assem- » blée en faveur de la classe plébéienne, la plus nom- » breuse et sur laquelle pèsent tous les impdts. Le roi a i été au devant de ce vœu ; mais» en déférant à cette de* » mande, il n'a point changé la forme des anciennes » délibérations des états généraux; quoique la délibéra- » tion en commun, en ne produisant qu'un seul vote, » paraisse /avoir l'avantage de mieux constater le vœu » général, le roi a voulu que cette nouvelle forme ne » puisse s'opérer que du consentement des états géné- » raux; mais, quelle que doive être votre résolution sur » cette question, on ne doit pas douter de l'accord te » plus parfait. »

Invoquant ensuite la sagesse des représentants de la nation, le chancelier attestait le zèle, la longanimité, la passion du bien public dans le prince qui provoquait ainsi les lumières, l'expression des griefs, la coopération de son peuple à la limitation même de son pouvoir. « Jamais, » disait-il, « la bonté du roi ne s'est dé- » mentie dans ces moments d'exaltation où une effer- » vescence qu'il pouvait réprimer a produit des prélen- » tiens exagérées dans quelques provinces; il a tout » écouté avec bienveillance, les demandes justes ont été » toutes accordées; il ne s'est point arrêté aux mur- » mures indiscrets, il a tout couvert de son indul-

i> gence, il a pardonné jusqu'à ces maximes outrées à la » faveur desquelles on voudrait substituer des chimères » funestes aux principes inaltérables de la monarchie. » Vous rejetterez, messieurs, avec indignation, ces inno- » vations dangereuses que les ennemis du bien public » voudraient confondre avec les changements heureux » et nécessaires qui doivent amener cette régénération, » le premier vœu du roi I... Représentants de la nation ! » jurez tous au pied du trône, entre les mains de votre » souverain, que l'amour du bien public échauffera seul » vos âmes patriotiques I Abjurez, déposez ces haines si » vives qui depuis quelques mois ont alarmé la France » et menacé la tranquillité publique; que l'ambition de » subjuguer les opinions et les sentiments par les élans » d'une éloquence impétueuse ne vous entraîne jamais » au delà des bornes que doit poser l'amour sacré du » roi et de la nation I Hommes de tous les âges, ci- » toyens de tous les ordres, unissez vos esprits et vos » cœurs, et qu'un serment solennel vous lie du nœud » de la fraternité ! L'intention du roi est que vous vous » rassembliez demain pour vérifier vos pouvoirs. »

C'était jeter témérairement ou artificieusement un appel dérisoire à la concorde, dans une assemblée où l'on venait de poser face à face, dans un antagonisme insoluble, les trois castes qui devaient s'entre-choquer et

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s'aaéantir avant de se fondre en une nation. Était-ce une préméditation machiavélique du roi? Était-ce Farrière-pensée de M. Neckerî Le caractère de Louis XVI interdit même le soupçon sur sa bonne foi; quant à M. Necker» il est impossible de lui attribuer une impéritie d'homme d'Etat assez complète pour supposer que l'homme qui avait convoqué les états généraux ne se fût pas posé à lui-même la question que la France entière se posait depuis dix-huit mois, et s'il ne l'avait pas résolue, c'était sans doute parce qu'il n'avait pas osé ou pas voulu la résoudre. S'il ne l'avait pas osé, pourquoi convoquait-41 les états généraux, témérité mille fois plus audacieuse? et s'il ne l'avait pas voulu, quel pouvait être son motif de ne pas le vouloir? La conjecture la plus indulgente ne peut en admettre qu'une : la pensée d'une division inévitable entre les trois corps de l'État àans l'Assemblée, pensée qui, en les opposant les uns les autres, les soumettrait tous à l'arbitrage nécessaire et souverain du roi. Le prince, fort de sa popularité et de celle de ses ministres, en se déclarant à propos favorable aux prétentions des communes, leur donneraitainsi lui-même la victoire et la suprématie. Cette générosité du roi, attribuée à son ministre, élèverait M. Necker au sommet de la reconnaissance publique, et ferait de lui tout à la fois l'arbitre des trois ordres, le maire du palais et le tribun réformateur du peuple.

Ou c'était là la pensée de M. Necker ou M. Necker n'avait point de pensée. Cette pensée n'élait point cri-

minelle dans ce ministre; elle était même politique dans le sens vulgaire du mot; elle pouvait ôtre bien inten*tionnée pour le roi, mais elle était surtout personnelle. On verra bientôt que cette politique était en tout conforme au caractère de cet homme problématique, tou* jours flottant entre les intérêts de son orgueil et les devoirs de sa vertu.

M. Necker prit la parole comme ministre des finanças et comme ministre dirigeant après le chancelier.

La convenance, dans cette grande circonstance de la monarchie, lui commandait, ou de s'effacer modestement entre le roi et la nation, ou de ne prononcer que pou de paroles sur la situation financière du royaume, en remettant les chiffres et les détails à des séances d'affaires pour ne pas allanguir par des longueurs l'entrevue touchante et majestueuse du roi et de ses si^ets, et pour laisser emporter au prince les justes enthousiasmes de son peuple. La vanité du ministre populaire l'avait conseillé autrement.

Il voulait que la séance royale fût surtout la séance de M. Necker, et que son nom, ses plans, ses maximes, ses services, ses chiffres, apparussent seuls au frontispice des états généraux.

Après un eiorde plein de lui-même, de son émotion, de la défiance de ses forces, des témoignages qu'il rendait

à ses intentions sans reproches, de ses phrases où une rhétorique emphatique couvrait mal des images puériles d'éloges protecteurs et déplacés, décernés face à face au roi, d'adulation aux états généraux, de sensibilité larmoyante, M. Necker lut et fit lire par\in autre, quand sa voix fut éteinte, un discours de trois heures sur les finances, discours aussi fastidieux pour le roi que pour TAssemblée et les spectateurs. L'ennui et l'assoupissement coulaient des lèvres de l'orateur. La France, accourue pour recevoir une impression du contact électrique de son roi et de ses représentants, emportait une leçon de comptabilité.

Le résultat de cet examen* des finances du royaume constatait un déficit ou une infériorité de recettes sur les dépenses de 56 millions. — <c Messieurs, dit M. Necker en )) finissant et en attendrissant son style, le roi, en vas* » semblant les états généraux, a déjà satisfait à sa gloire ; » mais il a besoin de vous pour obtenir les jouissances les » plus chères à son cœur. Ahl puisse le ciel accorder à » notre auguste monarque une assez longue suite de » jours pour voir encore, non-seulement l'aurore, mais » le jour éblouissant de tant de prospérité I puisse-t-il » voir les premières moissons de cette terre chérie 1 et » nous, par notre amour, acquittons d'avance la dette » de lapostéritél i»

L'Assemblée, amortie par le poids de ce discours, retrouva à peine quelque enthousiasme pour saluer le départ du roi.

Ce prince rentra dans son palais aux acclamations de la multitude, qui semblait le récompenser de sa généreuse concession, La reine et le comte d'Artois eurent . peu de part dans l'ovation populaire. La princesse, qui avait l'instinct du trône, s'enferma dans ses appartements pour gémir, avec madame de Polignac et ses conseillers intimes, d'une condescendance qui mettait désormais de niveau le trône et le peuple. Mais déjà l'attention publique se détachait du château pour s'attacher aux états généraux. Le peuple sentait que la souveraineté réelle s'était déplacée dans cette séance; qu'en présence de la nation debout, la royauté disparaissait, et que le palais de Louis XVI ne renfermait plus que l'ombre de la monarchie ou un foyer de conspiration contre le peuple. Le roi n'était plus roi, car il n'était plus seul au-dessus de son peuple.

La nuit fit passer Versailles, Paris et la France de l'enthousiasme de cette conquête à l'agitation qui saisit les âmes au bord de l'inconnu. Le roi seul se sentait soulagé, car il s'était enfin déchargé sur la nation et sur le hasard du poids des résolutions et des volontés, trop lourd pour sa faiblesse. Il chargeait la nation elle-même de penser

et de vouloir; il ne se réservait, dans sa pensée, que le rôle, selon lui, facile et doux, de retenir, de diriger et de conformer son gouvernementaux inspirations de son peuple.

Racontons comment Louis XVI, héritier d'une monarchie souveraine absolue et obéie sous les deux règnes qui avaient précédé le sien, était arrivé à cette résignalion volontaire et spontanée des sceptres de Louis XIV et de Louis XV.

Louis XVI était le fils aîné du Dauphin fils de Louis XV. Ce Dauphin, qui ne devait jamais monter sur le trône, vivait, modèle de mœurs et de piété, dans son appartement du château de Versailles, au milieu des scandales de la cour de son père. Comme s*il avait eu le pressentiment de la brièveté de ses jours, il s'était donné tout entier à Dieu et à l'éducation de ses fils. C'est lui qui disait en recommandant Montesquieu et Tacite au gouverneur de ses enfants : « Mettez-les surtout en commerce assidu » avec les historiens, car l'histoire seule ne flatte pas les » princes, et elle donne seule aux enfants des rois, des » leçons qu'on n'oserait pas faire à leurs pères. »

Le Dauphin mourut à trente-six ans , sans regret du trône souillé par les désordres de son père. Le duc de Berri, son fils aîné, depuis Louis XVI, devint Dauphin par cette mort. Il n'avait pas atteint encore

sa douzième année. Livrés à un gouverneur vertueux mais médiocre, le duc de Lavauguyon, le Dauphin et ses deux frères, le comte de Provence et le comte d'Artois, grandirent dans l'ombre des palais, loin des yeux de leur aïeul Louis XV, dont les voluptés entretenaient l'égoïsme. Ils ne reçurent pour leçons que les pratiques minutieuses d'une religion presque claustrale et les solennelles puérilités de l'étiquette. Les cérémonies d'église et de cour, la chasse et quelques lectures imposées sans discernement par leur précepteur, furent toute leur éducation. Une semblable discipline, incapable de former des princes, était moins propre encore à former des rois, à peine pourrait-elle faire des hommes.

Rien dans la nature ingrate et dans l'aptitude bornée du jeune héritier du trône n'était propre à surmonter ces vices de son éducation. Il n'avait point de .grands défauts, mais points de grands traits dans le caractère. Il n'avait pas même ces qualités extérieures, superficielles et séduisantes qui rachètent, dans la jeunesse des princes, l'absence des solides vertus. La grâce, ce complètement du mérite et t» verni des vices, lui manquait; il était gauche, brusque, boudeur, d'une parole brève, d'un geste prompt, d'une humeur provoquante, plus enclin à choquer qu'à plaire, adonné aux seuls exercices du corps, à la chasse ou à des travaux manuels de forge

et de serrurerie qui lui donnaient Tapparence et le ton des hommes de peine. La nature semblait s*êtrc trompée en faisant naître sur les marches du trône un prince né pour le sillon ou pour l'atelier. L'honnêteté seule de son âme le marquait d'un sceau de supériorité morale. Il était né honnête homme. La droiture et la bonne intention étaient écrites dans tous ses actes comme dans sa physionomie; de plus, il détestait les cours, où il était gêné et déplacé, et il aimait le peuple par conformité de nature autant que par devoir de situation. Si le peuple eût été juste, et si le cœur du Dauphin avait pu éclater à travers l'épaisseur et les disgr&ces de sa personne, Louis XYI eût été plus justement populaire qu'Henri IV, car si Henri IV était soldat, Louis XVI était peuple plus qu'aucun roi de sa race et peut-être plus qu'aucun homme de son royaume.

Louis XV le maria à sei«e ans à une princesse autrichienne, Marie-Antoinette, fille de Marie-Thérèse. Cette princesse, qui n'avait elle-même que quinze ans et que la nature avait douée d'une beauté, d'une grâce et d'une intelligence fiBdtespour décorer tous les trônes et pour fasciner tous les peuples, ne fut pendant longtemps pour le Dauphin, son mari, qu'un don prématuré et importun de la destinée. L'amour n'était pas éclos encore dans cette lourde, froide et tardive nature. Un léger vice de conformation que sa pudeur l'empêchait de révéler et de corriger par les secours de l'art lui inspirait plus de répugnance que d'attrait pour la beauté* Les fêtes de son ma-

40 UÉVOLUTION FRANÇAISE.

riage turent transformées en calamité publique par un inœndie qui consuma l'échafaudage du feu de joie de Paris sur la place des Champs-Elysées, et qui, précipitant d'eflfroila foule dans les rues voisines et dans les fossés des Tuileries, étouffa des centaines de femmes, de vieillards et d'enfants sous le poids de la multitude. Le préjugé national, déjà contraire à l'introduction d'une princesse autrichienne dans la couche d'un roi de France, s'assombrit comme d'un sinistre augure de ce désastre dont cette princesse était l'occasion. L'éclat, l'attrait, l'invincible séduction de la jeune princesse, triomphèrent cependant de ce présage sur les yeux de la cour et du peuple. Elle devint l'idole de la nation, sans cesser d'être indifférente au Dauphin. Sa charmante popularité rejaillit jusque sur ce prince. Les vices vieillis de Louis XV contrastaient de jour en jour davantage avec la jeunesse et l'innocence de ce couple.

Louis XV mourut à Versailles le 10 mai 1774; le Dauphin, laDauphine, la famille royale, la cour, les gentilshommes, attendaient en silence son dernier soupir dans les salles qui précédaient sa chambre. Dans l'incertitude du moment où. ce monarque cesserait de vivre et où l'étiquette commanderait au nouveau roi de quitter le palais du roi mort, on était convenu avec les chefs des écuries chargés d'amener les voitures, qu'une bougie qui

LES CONSTITUANTS. il

brûlail à une fenêtre de Tappartement royal serait éteinte au moment où la vie du mourant s'éteindrait de même, et que ce signal muet serait celui de l'entrée des équipages dans les cours du palais. A la minute où la bougie s'éteignit, le Dauphin, retiré seul avec la Dauphine dans son appartement, entendit un bruit semblable à un roulement de tonnerre dans l'intérieur du palais. Il se leva troublé à ce bruit inusité qui se rapprochait de lui. C'étaient les pas précipités des milliers de courtisans et d'officiers de la couronne qui désertaient l'antichambre du roi mort pour se précipiter dans l'antichambre du roi futur. A cette rumeur, qui leur annonçait tumultueusement un règne de bruit et d'agitation comme sa première heure, le jeune roi et la jeune reine tombèrent instinctivement à genoux et s'écrièrent d'une même voix en joignant les mains: « Mon Dieu , protégez-nous I nous régnons trop jeunes 1 » Le roi n'avait pas vingt ans, la reine dix-neuf, et le royaume, affaissé sous les vices du règne, aurait demandé, pour se relever et se raffermir, le coup d'œil du génie, le cœur de l'héroïsme, la maturité d'un sage.

Le roi, la reine, la cour, partirent à l'instant pour Choisy, retraite royale préparée pour le deuil.

Depuis Louis XIV, le ministre était le règne. Le choix du ministre fut la première pensée du roi.

L'administration décriée de Louis XV ne permettait pas de laisser, après sa sépulture, le gouvernement au duc d'Aiguillon, complice du règne scandaleux d'une courtisane, madame du Barry. Marie- Antoinette désirait rappeler au pouvoir le duc de Choiseul, homme d'Etat disgracié, mais populaire. Elle lui devait son titre de reine de France; l'énergie et l'habileté du duc de Choiseul, quoique mêlées de légèreté, pouvaient re* tremper le pouvoir et rendre quelque grandeur à la politique. Ce ministre avait gouverné longtemps heureusement, hardiment. Il était tombé, avant sa réputation, sous une intrigue de courtisans. Sa chute avait rajeuni son crédit sur l'opinion. Sa témérité de main et sa résolution dans le maniement des afiairds, sa pratique des choses et des hommes, son autorité eu Europe, son affiliation avec les philosophes, maîtres de l'opinion, qu'il flattait en les contenant, sa diplomatie dominatrice sur le clergé et sur le parlement, et, par dessus tout, l'afTection de Marie-Thérèse, mère de Marie-Antoinette, qui n'oubliait pas qu'elle devait au duc de Choiseul l'alliance de la France et la grandeur de sa fille, faisaient du duc de Choiseul l'homme prédestiné du nouveau règne. La France et l'Europe l'attendaient. La piété filiale du jeune roi l'écarta.

Le duc de Choiseul avait blessé la conscience du Dauphin père de Louis XVI par le bannissement des jésuites. Ce prince le regardait conmie le précurseur du règne de la philosophie et comme le destructeur de

la religion. Il avait laissé à son fils une note confîdentielle» codicile de ses préjugés et de ses antipathies dans lequel il représentait au Dauphin le duc de Choiseul comme Tennemi public» et lui recommandait de le tenir à jamais éloigné de ses conseils. Louis XVI, en lisant cette note» avait cru entendre à travers le tombeau Tordre d'un père. Un autre ministre lui était indiqué dans ce codicile : c'était M. de Machault, homme pieux et lié aux jésuites, qui n'avait de supérieur que la vertu. Il pensa à lui confier son règne; il lui écrivit de sa main pour l'appeler à Choisy. Le page chargé de porter la lettre était déjà à cheval. Une fille favorite de Louis XV, tante du roi, madame Adélaïde, princesse impérieuse et qui voulait s'assurer une influence dans le nouveau règne, conjura le roi d'appeler un autre guide pour sou inexpérience. Ce ministre, d'une renommée de capacité plus imposante, était M. de Maurepas, fils de Pontchartrain , ministre de Louis XIV.

M. de Maurepas, élevé dans les affaires, longtemps ministre pendant son ftge mûr, vieilli dans la retraite, devait rapporter, selon la princesse, les traditions du grand règne et l'attitude d'une antique majesté au règne nouveau. Louis XVI, indécis et influencé par le dernier mot, écrivit à M. de Maurepas. Il reprit la première lettre des mains du page, lui donna la seconde et le di-

rigea sur une autre roule. Si le page était parti quelques minutes plus tôt pour porter le premier message, la crainte de faire un aifBont à M. de Machault aurait empêché Louis XVI de le rappeler. Un retard de quelques minutes dans l'équipement d'un cheval changea le sort d'une monarchie. La destinée des rois et des empires prend quelquefois l'insignifiante apparence d'un hasard. La gravité de M. de Machault aurait donné aux événements un autre cours que la légèreté de M. de Maurepas.

Le caractère de M. de Maurepas était cette légèreté sénile plus funeste que la légèreté de la jeunesse, parce qu'elle ne se corrige plus par les années, et qu'elle donne aux mauvais conseils l'autorité d'une longue vie. Ce ministre prit,en arrivant, sur le roi l'ascendant d'un maître sur un disciple, d'un père sur un fils. Louis XVI, entièrement asservi par son respect pour ce vieillard, ne parut au conseil que pour ratifier aveuglément sa politique. Il fut interdit aux ministres secondaires de travailler avec le roi hors la présence du chef du conseil, afin de conserver l'unité de vue et de direction dans le gouvernement. M. de Maurepas prémunit surtout son royal élève contre le danger de laisser la reine prendre connaissance des actes de l'administration. Il lui montra l'influence intéressée et fatale de l'Autriche, prête à épier ou à influencer la politique de la France

dans le cœur de son roi par l'ascendant naturel d'une archiduchesse fille de Marie-Thérèse, dont les intérêts de fille étaient opposés à ses intérêts d'épouse. Il encouragea le roi à compenser cette exclusion nécessaire de la jeune reine de son conseil et de ses confidences par une liberté absolue et par les distractions les plus illimitées accordées systématiquement à la princesse. La bonté du roi et son indifiérence prolongée pour l'union conjugale, qui le rendait inaccessible à toute jalousie d'époux, ne concordaient que trop avec les susceptibilités inquiètes de M. de Maurepas. On donna en luxe, en liberté et en plaisirs à Marie-Antoinette tout ce qu'on lui refusait en crédit. On la traita en idole adorée de la cour, pour lui faire oublier qu'elle était reine. La tristesse qu'elle éprouvait de la négligence de son mari et de sa longue stérilité, l'adulation, le goût passionné des plaisirs, le sentiment de ses charmes méconnus par le roi, idolâtrés par les courtisans, l'ennui du cérémonial fastidieux de Versailles, les souvenirs de la vie familière, libre et intime du palais de Vienne, le besoin de chercher dans des amitiés ardentes l'occupation de cœur et les délices des confidences que l'amour lui refusait, enfin un caractère naturellement superbe et léger qui avait le besoin de recevoir un culte et qui changeait d'adorateurs, la jetèrent dans le goût et dans l'habitude des favorites. Nous verrons bientôt leur empire sur elle et sur le gouvernement, quand nous raconterons ces amitiés de la reine.

M. de Maurepas, longtemps éloigné des affaires, comme nous l'avons vu , croyait reprendi*e le gouvernement à la période où il Favait quitté vingt ans avant. N'ayant pas changé lui*méme dans la solitude et dans les loisirs de sa retraite, il pensait que rien n'avait changé autour de lui. Il ignorait Téclosion d'un nouvel esprit dans le siècle et la puissance de cette force nouvelle appelée l'opinion publique. Il était convaincu par les routines de sa jeunesse que la monarchie de Louis XIV, transmise tout entière avec le sang de ses descendants, était quelque chose de divin ou d'immuable comme une religion, que les mobiles mouvemens de la pensée des sujets ne s'élèveraient jamais jusqu'aux fondements du trône absolu, et que tout le secret d'un premier ministre était de dédaigner ce vain tumulte d'idées nouvelles en satisfaisant à propos quelques intérêts ou quelques ambitions. L'homme de cour, après un certain temps, devient incapable de comprendre un peuple.

M. de Maurepas commença par populariser le prince par les libéralités qu'il lui conseilla. Le roi renonça, pour la reine et pour lui, aux subsides attribués par l'usage aux nouveaux règnes sous le nom de droit de joyeux avènement. Il annonça des réformes et des économies dans les dépenses; il appela au ministère des hommes recommandables par l'ausltTité de leurs

mœurs, et qu*OD appelait le parti des honnêtes gens de la cour. Le comte de Muy reçut le ministère de la guerre; M. de Yergennes» diplomate studieux et versé dans la politique de l'Europe, les affaires étrangères; un jeune administrateur du Limousin, M. Turgot, fut élevé au ministère de la marine. C'était une caresse aux économistes, secte née à la fin du dernier règne dans les salons de la maîtresse du roi, madame de Pompadour, des méditations du docteur Quesnay. Les économistes étaient les philosophes pratiques de la finance; ils avaient fait de la richesse des Etats une science dont le premier élé« ment était la liberté du commerce et des industries. Dédaigneux de la religion et de la liberté politique, la prospérité publique était à leurs yeux le seul but des gouvernements. Enrichir le peuple, c'était, selon leur doctrine, autant que le moraliser. Us étaient les matérialistes de la philosophie. Parmi leurs théories non encore expérimentées, les unes étaient vraies, les autres chimériques, mais toutes étaient neuves et prestigieuses, et l'attrait do la nouveauté et du mystère donnait un grand crédit à leur secte. Elle était le berceau d'une science qui a fait des progrès incessants depuis, mais qui n'est point encore achevée. M. Turgot associait en lui à sa foi dans cette science un mérite réel et des qualités éminentes.

Juste, modéré, impartial, ami du peuple et aimé de

lui, méprisant les agitations stériles que la rivalité ambitieuse des parlements et de la couronne avait suscitées à la fin du dernier règne, plus partisan de l'autorité royale que de cette oligarchie multiple et factieuse qui empiétait à la fois sur le peuple et sur le roi, M. de Turgot n'avait pas craint de siéger dans le parlement réformé, que le courage du chancelier Maupeou avait substitué aux anciennes cours révoltées et vaincues. Il avait, comme intendant du Limousin, administré avec bonheur cette province, d'après les principes libéraux de sa secte. Ses doctrines sur la liberté du commerce des grains, appliquées avec mesure sur une petite province, avaient enrichi le peuple. Son nom, prononcé avec bénédiction par ses administrés, s'était répandu en France. Les philosophes rédacteurs de l'Encyclopédie, code immense et confus de la raison moderne auquel il avait concouru, lui avaient fait une renommée de parti.

Le choix de Turgot était le programme d'une révolution dans l'administration du royaume. On le salua comme les peuples saluent les grandes espérances.

M. de Maurepas ne pouvait pas plus heureusement liaire augurer le prélude d'un règne. L'abbé Terray, financier âpre et odieux, qui ne comptait la richesse de l'État que dans le trésor du fisc, et qui n'avait ni scrupule ni ménagement pour le remplir, conserva la direction des finances.

Le chancelier Maupeou, homme de génie, révolu-

tioDDaire aussi hardi au profit de la couronne que le cardinal de Richelieu, avait triomphé, à force d'audace, des anciens parlements. Il était parvenu à créer une justice nouvelle qui affranchissait à la fois le roi et le peuple de l'insolence et de l'aristocratie parlementaires. M. de Maurepas le laissa à son poste. Si le vieux ministre avait ^ soutenu M. de Maupeou contre les murmures de la faction des vieux parlements, le gouvernement ainsi composé avait, dans M. Turgot, dans M. de Yergennes, dans le chancelier Maupeou, assez de lumières et assez de caractère pour s'imposer avec succès à l'opinion et pour assurer la victoire de la monarchie contre les parlements. Mais le roi et la reine, par la sensibilité même de leur âme et par la candeur de leur jeunesse, avaient soif avant tout de l'applaudissement de leur peuple. Gouverner, pour eux c'était plaire. A leur entrée solennelle dans leur capitale, la froideur et les murmures du peuple, excités par les parlementaires, leur firent craindre de s'être trompés dans le choix de leurs ministres. Ils s'informèrent avec anxiété des causes qui assombrissaient la physionomie de la multitude. On leur dit que l'impopularité de l'abbé Terray et du chancelier Maupeou rejaillissait sur eux et leur aliénait les cœurs. M. de Maurepas n'hésita pas à sacrifier la couronne pour garder la laveur du roi. 11 congédia l'abbé Terray et le chancelier. « J'avais fait » gagner un grand procès à la monarchie, dit en remet- » tant les sceaux le ministre libérateur de la couronne.

» Le jeune roi veut reprendre le joug des parlements et I. 4

» remettre en question ce qui était décidé. Il en est bien » le maître. » Et M. de Maupeou partit pour Teiil.

XXÏX.

Cette double faiblesse fut le signal d'une double sédition de joie dans le peuple. Le contrôleur général des iinances échappa à peine par la fuite aux insultes de la populace. Les scribes et les clercs de Tancien parlement soulevèrent la multitude autour du palais de justice, allumèrent des feux de joie, pendirent des mannequins revêtus des costumes des ministres congédiés, et ensan-^ glantèrent leur triomphe par le meurtre de quelques officiers de police. Le règne s'ouvrait par des séditions triomphantes, triste rétribution -des complaisances irréfléchies du pouvoir.

Un homme obscur, connu seulement pour sa résistance à la réforme du parlement sous le chancelier Maupeou, M. de Miroménil, fut nommé chancelier. Turgot passa de la marine au ministère des finances. Il présenta ses plans à Louis XVI, qui s'émut jusqu'aux larmes à la perspective de la félicité de ses sujets , et qui jura à son ministre de le soutenir avec constance dans ses réformes. Le système représentatif et les assemblées provinciales de propriétaires pour consentir l'impôt, l'égalité des classes devant les contributions, la liberté de l'agriculture, du commerce, des professions faisaient partie des plans de Turgot. Le roi ne s'alarmait

LES CONSTITUANTS. 5i

d'aucune nouveauté ni d'aucun sacrifice de son pouvoir, pourvu qu'il y vît la félicité publique.

Bientôt sourd aux représentations de Turgot, de ses tanteSt de son frère le cotnt6 de Provence, et altéré avant tout de nouvelles bénédictions, le roi manqua k ses promesses et rappela les anciens pariements. C'était placer entre les réformes projetées par Targot et la couronne des tuteurs jaloux, dominateurs, qui con* InMeraient et briseraient toutes ses volontés.

La roi crut que l'aocent des paroles compenserait la faiblesse de Tacte. Il reçut les parlementaires Bvec un visage sévère, a Le roi mon aïeul, leur dit^il, a fiait en i> vous exilant ce que le maintien de son autorité et les » besoins de la justice dans le royaume eugeaient de » luL Je vous rappelle aujourd'hui à vos fonctions que » TOUS n^auriez jamais dû quitter. Sentez le prix de mes » bontés et ne les oubliez jamais. »

Les parlementaires ne sentirent que leur triomphe et sa défaite. La seule œuvre royale de Louis XV était répudiée par son successeur. Louis XVI allait avoir à oom* battre à la fois une démocratie naissante et une aristo*cratie invétérée, liguées dans les vieux parlemenis contre lui. Les parlementaires ne tardèrent pas à violenter la main qui les relevait. Leurs révoltes donnèrent eoos* tamment le t^ie, le signal et l'occasion aux méditions du peuple.

Les réformes de Turgot et sa législation sur la liberté du commerce des grains, appliquées à des années de disette et coïncidant avec des paniques sur les subsistances, démentirent les économistes et déjouèrent les plans du ministre par des émeutes universelles. Ces émeutes s'élevèrent, en Bourgogne et en Bretagne, jusqu'à la gravité de guerre civile. Le peuple affamé apprit pour la première fois la route de Versailles, et vint plusieurs fois vociférer sa misère et ses insultes aux ministres sous les fenêtres du palais. Le roi ne dissipa jamais ces attroupements qu'en leur cédant. On crut, non sans fondement, entrevoir la main du parlement et des meneurs ambitieux du clergé dans ces mouvements dirigés contre un ministre dont ces deux corps redoutaient les innovations.

M. de Malesherbes, président de la cour des aides et ami de Turgot, possédait le cœur du roi. Us initiaient ensemble leur jeune disciple au rôle de prince réformateur. Ils introduisaient la philosophie dans le conseil. Ils proposaient les premiers au roi de s'appuyer contre les corps privilégiés, qui résistaient aux réformes, sur les états généraux , dont la voix étoufferait les murmures des abus.

Cette inclination du roi vers les deux novateurs inquiéta M, de Maurepas. Sa vieillesse s'alarmait des Ion-

gues pensées et des mesures énergiques de gouvernement. 11 craignait pour la monarchie les déplacements toujours dangereux de base, il craignait pour luimême les soucis des difficultés : il voulait que le gouvernement vécût comme lui, de régime, de vieillesse et d'immobilité. Il fit ajourner les plans régénérateurs de M. de Malesherbes et de Turgot. Malesherbes se retira dans la solitude. Mais par une inconséquence qui attestait la légèreté du premier ministre, M. de Maurepas, après avoir repoussé les idées, rappela bientôt auprès du trône le philosophe exilé. M. de Malesherbes fut nommé ministre de la maison du roi, et renforça dans le conseil le parti de Turgot. Il chercha à promulguer en matière de conscience une tolérance d'état qui corrigeait les rijgueurs de la révocacation de Tédit de Nantes contre les protestants.

Ces premières atteintes à la tyrannie de l'Église exclusive révoltèrent l'assemblée du clergé. Ce corps, dans ses représentations au roi, regretta « ce temps où les » hommes qui professaient un autre culte que celui »• de Louis XIV étaient obligés de chercher la solitude » des déserts et les ténèbres de la nuit. Il accusa d'un » monstrueux athéisme l'opinion des novateurs. »

Les représentants du clergé qui portaient au roi ces sommations si intempestives pour la foi étaient l'abbé Loménie de Brienne et l'abbé de Talleyrand , deux prélats futurs, dont l'incréduhté et les mœurs contrastaient avec le langage et présageaient les apostasies.

M. de Malesherbes ne répondit à ces murmures du clergé qu'en faisant appel à une puissance non encore constituée mais supérieure : l'opinion publique. « Il )» s'est élevé, dit-il, un tribunal indépendant de toutes » les puissances et que toutes les puissances sont obli- » gées de respecter : l'opinion 1 et dans un siècle où » chaque citoyen peut parler à la nation entière par y> la vobc de la presse, elle est au milieu du public y> dispersé ce qu'étaient les orateurs de Rome et d'A- D thènes au milieu du peuple assemblé. »

La mort du comte de May, ministre de la guerre, introduisit dans le conseil du roi un autre novateur qui menaça la noblesse militaire des mêmes réformes dont le parlement et le clergé s'alarmaient.

C'était le comte de Saint-Germain, officier estimé, mais bizarre, sorte de Cincinnatus moderne arraché i son jardin pour réformer l'armée française. U souleva contre lui tous les corps privUégiés de la maison militaire du roi. Il révolta le soldat en exagérant la discipline et en substituant les brutalités des coups de plat de sabre aux punitions qui respectaient l'honneur. L'impopularité du comte de Saint-Germain rejaillit sur Turgot et sur Malesherbes. Les économies de Turgot sur les dépenses de la cour ramenaient lentement l'équilibre dans les finances, mais le murmure des cour-

tisans s'élevait de jour en jour plus unanime contre le minislère. Le roi , qui ne savait supporter aucun refroidissement de son peuple, cherchait déjà à remplacer ces ministres par un homme plus agréable à l'opinion. Une correspondance secrète que ce prince entretenait» à l'insu de ses ministres, avec un écrivain futile et intrigant, le marquis de Pezai, lui indiqua l'homme de l'opinion.

Cet homme était M. Necker. Le roi trouva sa perte où il cherchait son salut. M. Necker fut la fatalité du règne.

M. Necker était étranger, comme la plupart des ministres qui ont suscité les grandes passions et les grandes fermentations populaires aiïtour des trônes. Il était fiis d'un professeur de Genève, petite république municipale, mercantile et littéraire, ruche de travail et d'idées aux bords de la France, que l'activité industrieuse et le génie aventurier de ses habitants disséminaient dans toutes les capitales. Le nom de Jean-Jacques Rousseau avait illustré Genève; les spéculations de ses banquiers l'enrichissaienl. M. Necker était venu à Paris , comme ses concitoyens, pour faire fortune.

Il avait les instincts de la richesse, la probité, l'économie, l'aptitude aux chiffres, le don de l'heureuse spéculation. Ces instincts, développés par le travail dans

une banque genevoise établie à Paris» et à laquelle il avait été bientôt associé, lui avaient donné d*abord l'indépendance, puis la fortune. Il Tavait agrandie dans des spéculations habiles avec la Compagnie des Indes. Cette fortune s'élevait à plusieurs millions. Ses succès en affaires lui avaient ébauché un nom dans ce monde mercantile, industriel et opulent, qui commençait alors à remuer les capitaux et le crédit de la France. Une femme active, ambitieuse d'importance, affemée de renommée pour son mari, qu'il avait épousée à Lausanne, rêvait pour lui une plus haute destinée que celle considération des comptoirs. Belle, vertueuse, lettrée, mais rappelant trop par le pédantisme de ses formes sa première vocation d'institutrice, madame Necker avait le ton et les prétentions d'une parvenue de renommée. Son cœur accessible à toutes les œuvres de bienfaisance, son culte sincère, vrai, quoique ostentatoire, pour son mari, son opulence charitable, sa maison ouverte à toutes les célébrités contemporaines, la sévérité de ses mœurs helvétiques, ses liaisons avec les philosophes, les poêles, les écrivains, les économistes du temps, son titre d'étrangère et de plébéienne enfin, qui donnaient plus de relief à son existence, avaient fait de sa maison un foyer d'opinion.

M. Necker, parvenu à la maturité de la vie et au repos, après la richesse acquise, s'exerçait par les conseils de sa femme à prendre rang parmi les écrivains. Il traitait pour l'Académie française des sujets où la politique

et l'administration étaient associées à la littérature. Sa lourde et emphatique éloquence affectait la sensibilité de Jean-Jacques Rousseau sans en avoir l'entraînement. Les mots de vertu, de religion, d'humanité, de philosophie, d'amour du peuple, de félicité publique, sanctifiaient ses livres aux yeux des financiers; ses connaissances économiques, commerciales et administratives imposaient aux hommes de lettres. Les caresses de sa femme aux arbitres du goût littéraire préparaient ses succès. Le culte respectueux que madame Necker professait pour le génie de son mari était communicalif à toute sa société. On la croyait sur parole, M. Necker était devenu ainsi, aux yeux de l'opinion, un mystère de génie, de vertu et de capacité pratique, que nul ne sondait, mais que tous attestaient. Sa considération faisait secte dans Paris. C'était l'époque où un besoin de prodiges travaillait les imaginations lasses du présent, où Mesmer, Saint-Martin, Cagliostro, exerçaient leurs prestiges, et où une certaine dose de charlatanisme était nécessaire, même au mérite et à la vertu.

M. Necker, bien supérieur à ces thaumaturges, était devenu cependant comme eux, grâce à ces manèges de sectes, un de ces prophètes à qui la crédulité publique attribuait les miracles d'une alchimie politique.

Le marquis de Pezai, lié avec madame Necker, ne

58 ^ RÉVOLUTION FBANÇAISE.

cessait d*entrelenir le jeune roi des ressources du génie de son Mécènes. Le roi en parla à M. de Maurepas. M. de Maurepas, embarrassé de M. Turgol et de M. de Malesherbes, qui soulevaient à la fois le parlement» le clergé et la noblesse » crut pouvoir passer sans danger ce caprice à Topinion et au roi. En vain Louis XVI avait dit : « Je vois bien qu*il n'y a dans le » royaume que M. Turgot et moi qui aimons le peu* » pie. » Il songeait à le sacrifier i la résistance du parlement et des ordres privilégiés. M. de Malesherbes, découragé» aspirait de lui-même à la retraite; l'^ïsme de la cour le faisait désespérer du bien public. Une altercation avec M. de Maurepas fut le prétexte de la démission de Malesherbes. — <c Alil » lui dit Louis XVI en la recevant, « vous êtes plus heureux que moi, vous » pouver abdiquer! » Le jeune prince était forcé, par son entourage , à refouler une à une dans son cœur toutes ces aspirations de félicités publiques. Turgot suivit son ami et mourut peu de temps après, de tristesse, sur la difficulté de faire du bien aux hommes. C'était le véritable apôtre de la Révolution opérée par la philosophie et par la couronne, au lieu de la Révolution faite par les passions et par le peuple. La Révolution r^uUère perdit en lui son précurseur, le peuple son ami, le roi son sauveur.

A peine ces deux minisires étaient-ils sortis du conseil, que M. de Maurepas se hâta de renverser, par la main d'hommes médiocres et complaisants, Amelot et

ClugDy , tout ce que Turgot et Malesberbes avaient ébauché. « On ne m'accusera pas, « dit-il en plaisantant luimême de ses choix» a d'avoir choisi ceux-là pour leur » esprit* » La mort ayant emporté Clugny au milieu de la crise des finances et à la veille de la guerre d'Amérique, M. de Maurepas appela Necker à la direction des finances. Le clergé protesta contre l'introduction d'un protestant, et la noblesse contre l'élévation d'un plébéien citoyen d'une république, «c Je l'abandonne- » rai, » répondit M. de Maurepas avec un sarcasme, « si le clergé veut payer les dettes de l'État. »

C'était en 1776. L'Amérique, détachée de l'Angleterre, commençait la guerre de son indépendance contre sa mère patrie; guerre civile et révolutionnaire où le peuple américain s'insurgeait à la fois contre la nationalité et contre la monarchie. La France hésitait sur le parti qu'elle avait à prendre dans cette grande discussion de famille. Turgot avait recommandé la neutralité et la paix. Necker pensait de même. L'opinion l'emporta sur les répugnances de ces deux hommes d'État, et décida le roi à fomenter et à soutenir, par la main d'une monarchie, la révolte d'une colonie et la naissance d'une république.

La haine contre l'Angleterre, la joie de ses revers, la déclaration philosophique des droits de l'homme pro-

clamés pour la première fois au congrès de Boston le 10 mai 1775, fanatisaient la France. Les vertus de Washington enrôlaient des auxiliaires à la liberté jusque dans les cours de l'Europe. Les discours de Francklin,les théories démocratiques de Thomas Payne, avaient des échos dans tous les livres et dans tous les salons de Paris. Le marquis de Lafayette, jeune et glorieux transfuge de l'aristocratie, s'embarquait pour donner sa fortune et son sang à la cause de la régénération d'un peuple. Le génie invisible de la philosophie, de l'égalité, de la liberté , soufflait dans les esprits et pliait le gouvernement irrésolu sous l'entraînement général et irréfléchi d'une passion publique. Le roi lui-même, après deux années d'hésitation, signa l'alliance défensive et offensive avec une république qui n'existait pas encore. Necker, habile à remplacer les impôts par les emprunts et à masquer le déficit par le crédit, suffit glorieusement à la guerre. « Il a fait la guerre sans impôts; c'est un » Dieu I » s'écriait la nation. « Peuple crédule! » répondait Mirabeau, dont le génie entrevoyait l'abîme à travers le prestige; « peuple crédule, hâtez-vous de l'admirer! » vos enfants le maudiront un jour!... »

Cette protestation solitaire d'un homme encore inconnu n'amortissail pas l'enthousiasme pour le ministre des finances. Necker s'avançait d'emprunts en emprunts vers la nécessité d'un remboursement qui nécessiterait à son tour l'appel au pays.

Le parlement I alarmé de cette dette mystérieuse et

croissante 9 s^insurgea contre les emprunts qu'on lui présentait à eoregisirer. D'Espréménil, un de ces hommes d'excès qui sont les débauchés de la parole, tantôt pour un parti, tantôt pour l'autre, prononça le mot menaçant de convocation de la nation et d'états généraux. Necker lui répondait en allumant, par le charlatanisme de la bourse, le fanatisme des prêteurs amorcés par l'agiotage, par des réformes modérées, par des économies ostentatoires et par l'ébauche des administrations provinciales, concessions aux provinces empruntées aux plans de Turgot.

L'importance de l'heureux ministre des finances importunait ses collègues et portait ombrage à M. de Maurepas. Bien que la reine le protégeât, Necker tremblait devant le premier ministre, maître exclusif de la cx)nfiance du roi. «Je me rappelle encore, » écrit-il après sa retraite, <c de ce long et obscur escalier de M. de Mau- » repas que je montais avec crainte et mélancolie, in- » certain du succès, auprès de lui, d'une idée nouvelle » que j'avais à lui soumettre. Je me représente encore » ce cabinet en entre-sol placé sous les toits de Yer- » sailles, au-dessus de l'appartement du roi, et qui, par » sa petitesse et sa situation, semblait véritablement un » abrégé de toutes les vanités, de toutes les somptuosi- » tés et de toutes les ambitions. C'est là qu'il fallait en- » tretenir de réformes et d'économies un ministre vieilli » dans le faste et dans les usages de la cour. Je me sou- » viens encore de l'espèce de pudeur dont j'étais em-

02 RÉVOLUTION FKANÇÀISE.

» barrafiBé lorsque je mèiaîs à mes discours quelques- » unes des grandes idées mor^Jes dont mon cœur était » animé« >

De» ressentiments et des rivalités éclatèrent. Hecker, pour se rendre plus cher au pays, plus iniddable à la disgrâce» publia pour la première fois un compte rendu à Topinion de l'administration et de Tétat des finances.

C'était reconnaître un autre maître et un autre juge que le roi et les parlements; c'était déchirer le voile du conseil des ministres, et appeler les regards de la multitude sur les mystères du trésor et du gouvernement. C'était en même temps promulguer avant l'heure en son seul nom le programme administratif et sentimentd de tous les voeux du bien public.

Cette adulation habile k Topinion , quoique entrem^ée des hommages inconvenants que le ministre se rendait partout à lui-même, et qu'il étendait même aux vertus de sa fiemme, fut accueillie en France et en Europe avec le /anatisme qui excuse tout, eC avec l'enivrement qui déifie tout. Nedœr devint l'idole de l'espérance publique. Son oompie rendu, masquant la dette arriérée de l'Etat, portait k dix millions la supériorité des revenus sur les dépenses, même en temps de guerre. Un tel résultat glorifiait l'administration du ministre et fit affluer deux cents millions d'emprunt nouveau dans le trésor.

LBS C ON STITUÀNT8. «3

M. de Maurepas» justemenl inquiet d'une publicité qui transp(^tait à Topinion le contrôle de la royauté, et personneUement ofiensé de ce que M. Necker, sans daigner le nommer, rapportait toute la gloire de la situalion à luinnème, railla le charlatanisme de ce rapport. Le roi conçut des inquiétudes. M. de Vergennea, homme de secret et de hiérarchie dans le gouvernement, démontra au prince le danger de liner la France & la mena d*un étranger et la couronne k un républicain ; les financiers et les publicisies des partis hostiles ou indépendants du ministre des finances contestèrent, démentirent, bafouèrent l'œuvre et l'homme. La liberté de la presse naquit de fait de celte téméraire publicité.

Necker supporta mal la discussion qu'il avait provoquée. Il fit saisir et poursuivre les écrits de ses adversaires. Il somma impérieusement M. de Maurepas de le couvrir d'une faveur éclatante et exceptionnelle du roi, en l'introduisant au conseil et en lui attribuant la supériorité sur les ministres de la guerre et de la marine. Déconcerté dans ses exigences par M. de Maurepas, M. Mecker donna au roi sa démission; il se retira, dans sa popularité et dans son opulence, au chftteau de Sainl-Ouen, à la porte de Paris. Sa maison devint le sanctuaire d'une idolâtrie de son génie et le foyer de l'opposition contre la cour. De là ses écrits,

multipliés avec les circonstances, semèrent les murmures et la colère dans l'esprit de la multitude contre les privilégiés de la société. « Presque toutes les institutions » civiles, » dit-il, « ont été faites pour les propriétaires. » On est effrayé en ouvrant le code des lois de n'y décou- » vrir partout que cette vérité. On dirait qu'un petit nom- » bre d'hommes, après s'être partagé la terre, ont fait » des lois de garantie contre la multitude, comme ils D auraient construit des abris dans les bois pour se dé- » fendre des bêtes sauvages!... Que nous importent vos y> lois de propriété? nous ne possédons rien! Vos lois de » justice? nous n'avons rien à défendre. Vos lois de li- » berté? si nous ne travaillons pas, demain nous mour- » rons!... » Le minisire devenait tribun pour remonter au pouvoir sur les bras du peuple.

On s'inquiétait à la cour de l'impossibilité de remplacer un ministre si cher au peuple.

« L'homme impossible à remplacer est encore à naître,» répondit M. de Maurepas à ceux qui lui parlaient de la difficulté de succéder à M. Necker. Il fit nommer à sa place un parlementaire, M. Joly de Fleury, flattant ainsi les corps qu'il avait offensés sous M. Turgot et bravés sous M. Necker.

La guerre d'Amérique occupait les esprits. M. de Maurepas mourut avant les agitations que sa l^reté

avait préparées à son jeune maître. Louis XVI le pleura comme un père et le regretta comme une habitude. Ce ministre le soulageait de ses hésitations en prenant témérairement sur lui la responsabilité de sa politique. « Ah! » dit le roi le lendemain de sa mort, « je n'entendrai plus tous les matins sur ma tête le bruit » des pas de mon vieil ami! »

Le roi tenta d'imiter Louis XTV en dirigeant lui-même son conseil, et il éprouva une secrète joie de marcher sans tuteur.

M. de Vergennes méritait et obtint le principal ascendant dans son cabinet. Le ministre des finances, agréable au parlement, obtint à Paris l'enregistrement de trente millions de nouveaux impôts. Ceux de Franche- Comté et de Bretagne résistèrent. Des troupes furent nécessaires pour dompter l'esprit parlementaire qui insurgeait la population de Rennes.

D'Ormesson succéda à Fleury dans la direction des finances. Honnête et scrupuleux, mais incapable, son impéritie laissa après sept mois les emprunts accrus de 340 millions et le trésor public entièrement vide.

Il fallait un prodige pour prévenir la banqueroute imminente de l'État. Tous les aventuriers s'offrirent. La duchesse de Polignac, amie de prédilection de la reine, fit choisir Calonne, intendant de Lille. Calonne n'avait rien à risquer, ni en considération ni en crédit; il avait la confiance de la témérité et l'aplomb du charlatanisme. Homme sans scrupules, sans système et

sans parli, il s'en fiait à son esprit, à la faveur des courtisans, à Tagiotage des banquiers, à la crédulité des honnêtes gens, à la corruption des écrivains politiques, à rimbécillilé du peuple, et surtout au hasard et au temps, pour liquider après lui ses opérations. Tel était Calonne, le plus charmant des hommes funestes, véritable ministre de l'étourderie, dans une cour qui voulait dévorer le jour sans s'occuper du lendemain. Sa figure, sa séduction naturelle, sa grâce légère, qui contrastaient avec le pédantisme de Necker, l'impression de sa supériorité qu'il avait l'art d'inspirer aux autres, sa main ouverte à tous, sa profusion de faveurs, de promesses, d'illusions, son éloquence qui enchantait même le doute, le tlésignaient à la duchesse de Polignac comme le plus habile des expédients. Si l'on marchait à l'abtme, Calonne aurait du moins le mérite de le cacher jusqu'au dernier pas.

Calonne réussit à le dérober à Louis XVI, aux ministres, à la nation. Il eut dans les propos l'audace de sa l^èreté dans les affaires. « L'économie est doublement funeste, » dit-il au conseil : « elle avertit les capitaux de ne pas » s'offrir à un trésor obéré, et elle fait languir le travail, » que la prodigalité vivifie. Un homme qui veut em- » prunter doit paraître riche, et, pour paraître riche, il » faut éblouir par ses dépenses. »

Cette théorie de la prodigalité, vraie pour un État, quand la prodigalité est mesurée sur les possibilités et reproductive de richesses, conduisit Galonné à des profusions insensées permises à la reine, aux princes, aux favoris, aux favorites, aux banquiers, aux manu&ctùres, aux travaux publics. Tout était prospérité à la surface, péril et misère au-dessous. Galonné, pour étourdir l'opinion, livrait la France à la licence de la presse, et Timagination publique aux prestiges de toutes les utopies. Les empiriques et les thaumaturges se disputaient la crédulité du peuple et des grands. Mesmer et Cagliostro exploitaient leur secte. Saint-Martin, Wesaupht, Saint-Germain, mêlaient leurs miracles à leur théosophie; Beaumarchais traduisait, dans ses comédies et dans ses mémoires, la société, le pouvoir, la religion, la morale même en ridicule. Il apprenait à la société à rire d'elle-même devant le peuple. Montgolfier tentait la navigation des airs; le goût des arts formait des musées; Tamour des lettres et la passion des discussions politiques réunissaient les hommes d'intelligence dansdes académies libres, dansdes cercles, dansdes clubs qui activaient et doublaient leurs forces; la liberté des mœurs s'instituait avant la liberté des lois. Le roi creusait le port militaire de Cherbourg et rédigeait de sa propre main le plan et les instructions des voyages de découverte de Lapeyrouse.

Galonné suffisait à tout par des emprunts succédant h d'autres emprunts pour combler le vide du trésor. Nec-

ker avait provoqué le crédit, Galonné l'enivrait par l'agiotage. L'ivresse refroidie, la ruine apparut, les ressources manquèrent. Galonné sentit alors la nécessité de réformer profondément l'État dans l'intérêt des finances du royaume:

« Un royaume, » écrivit-il, « composé de pays indé- » pendants appelés pays d'État, de pays d'élection, » de pays d'administrations provinciales, un royaume » dont les provinces sont étrangères les unes aux » autres, où des barrières multipliées dans l'inté- » rieur séparent et divisent les sujets d'un même » souverain, où les classes les plus riches sont les moins » contribuables, où les plus pauvres supportent tout le » poids, où les privilèges rompent tout équilibre, est un

» royaume qu'il est impossible de bien gouverner

» On ne peut établir solidement les finances qu'en ré- » formant la constitution! Il faut reprendre en sous- » œu\Te l'édifice entier pour en prévenir la ruine I... » Sire, le succès élèvera votre nom au-dessus des plus » grands noms de cette monarchie dont vous mériterez » ainsi d'être appelé le législateur. »

Galonné , après ce préambule révolutionnaire, rémaniait dans ses plans toutes les institutions, et réformait, dans l'intérêt du roi, provinces, clergé, noblesse, parlement. Il montrait dans ses vues le génie précurseur de la révolution; il refaisait contre les privilèges ce que Richelieu avait conçu contre la féodalité. Le signal du remaniement du royaume partait du conseil du roi.

Enfin Calonne avoua au roi le déficit immensément accru qu'il lui cachait avec tant d'art et tant de prodigalité depuis son entrée au ministère, et il ne lui montra pour combler cet abîme que les vices, les abus, les usages, les immunités d'impôt, les droits des provinces, les privilèges des corps, les inégalités des classes, à jeter courageusement dans le gouffre.

Louis XM frémit et hésita. « Mais c'est du Necker que » vous me proposez là! » dit-il à son ministre. « Oui, » sire, » répondit Calonne; « mais dans l'état déses- » péré des choses, on ne peut rien vous présenter de » mieux. » Calonne conclut en demandant au roi Tautorisation de convoquer l'assemblée des notables, sorte de représentation abrégée de la nation , qui lui senirait de point d'appui contre les classes et contre les provinces privilégiées, pour poser le levier des grandes réformes du royaume.

Louis XVI, à la fois effrayé et ébloui, donna son consentement et promit le secret à cette conspiration du gouvernement contre le gouvernement. Il garda ce secret même avec la reine. Il prépara en silence la convocation de celle assemblée délibérante composée de cent quarante-quatre noms, princes, ducs, pairs, archevêques, évoques, conseillers d'Etat, premiers présidents, procureurs généraux des parlements» députés

élus des pays d'Élal, noblesse, clergé, tiers état, enfin officiers municipaux des villes principales. Il fit élaborer mystérieusemenl par ses ministres les plans de réformes à soumettre aux notables, et il divisa rassemblée en bureaux séparés, présidés chacun par un des princes de la famille royale.

L'ordonnance de convocation éclata comme un coup de foudre le 29 décembre 1786.

« Je convoque, » disait le roi dans le préambule de cet acte, « une assemblée composée de personnes » et de diverses conditions des plus qualifiées de » l'Etat, afin de leur communiquer mes vœux pour » le soulagement de mon peuple. » C'était appeler la nation elle-même au ministère. Louis XVI ne vit dans cette innovation qu'une conférence paternelle d'un côté, filiale de l'autre, entre son peuple et lui. a Je n'ai ja- » mais mieux dormi que cette nuit, » écrivit-il le lendemain à Galonné. Il croyait trouver dans son peuple le désintéressement et les vertus qu'il apportait lui-même à cette conférence avec ses sujets.

La reine s'irrita du mystère que le roi avait gardé. La cour se souleva d'avance contre les plans qui allaient l'atteindre. Les politiques qui survivaient du règne de Louis XIV et de Louis XV s'écrièrent que le roi avait donné sa démission. Les provinces murmurèrent contre

une représentation arbitraire, restreinte, et en majorité privilégiée, pour décider sans le peuple des intérêts du peuple. Les écrivains creusèrent et envenimèrent la plaie de TÉtat découverte ainsi par le roi lui-même. Les différents ordres du royaume se concertèrent pour préserver avant tout l'inviolabilité de leurs privilèges et de leur caste. Les princes, frèresou parents du roi, songèrent à se populariser contre la cx)uronne ou contre le ministère à la tête des notables. Les esprits fermentèrent jusqu'à l'agitation dans Paris. La presse, autorisée par cette convocation à remuer toutes les questions de constitution ou de finances, déborda en livres, en brochures, en pamphlets, qui jetèrent le gouvernement à la publicité et bientôt au mépris de la multitude.

Le seul homme capable dans le gouvernement de contenir ou de réparer ce désordre d'idées, Vergennes, mourut. Il fut remplacé par M. de Montmorin, dont le mérite était dans l'amitié méritée de son maître.

L'assemblée des notables s'ouvrit. Galonné, pour motiver ses plans et pour excuser ses fautes, leur fît un tableau sinistre de la situation des finances. Il déversa une pai'tie du reproche sur Necker, qu'il accusa indirectement d'avoir masqué dans son compte rendu un déficit de quatre-vingts millions. Il proposa, pour rétablir l'équilibre, un subside territorial payé par l'universalité des terres, la suppression des immunités d'impôts pour les classes privilégiées, et des administrations provinciales empruntées à Turgot.

Les notables, sans admettre ou refuser l'égale répartition des charges publiques, demandèrent préalablement à connaître les comptes de l'administration. Necker publia un démenti aux chiffres de Galonné; l'opinion se passionna pour l'un ou pour l'autre des deux ministres. Dans l'impossibilité de s'entendre, M. de Lafayetle et les notables du parti populaire demandèrent les états généraux, seule représentation souveraine capable de juger ce procès et d'imposer ses décisions au gouvernement. Le clergé refusa de se laisser imposer. L'archevêque de Toulouse, M. de Brienne, secrètement patronné par la reine, et à qui l'intrigue et l'ambition avaient fait une renommée de génie, fomenta et personnifia l'opposition contre Galonné. Galonné se défendit par des appels téméraires au peuple contre l'égoïsme des notables. Les états généraux devinrent le cri public. La reine, alarmée, obtint enfin du roi l'éloignement de Galonné. Elle fît exiler du même coup Necker à vingt lieues de Paris.

L'archevêque ^e Toulouse, Brienne, protégé de la reine, fut nommé, après quelques tâtonnements, ministre principal. L'assemblée des notables, qui avait vu devant elle soulever toutes les questions sans en résoudre une, s'évanouit dans l'indifférence publique et dans l'impatience des états généraux. Le seul art de Brienne

fut de les ajourner par des mesures qui associaient ensemble les illusions de Turgot, les agiotages de Galonné, les popularités de Necker. En voulant imposer au parlement quelques-uns des édils refusés par les notables, Brienne éprouva devant ces corps les mêmes résistances qu'il avait éludées devant le clergé et la noblesse. Il lit faire.au roi des coups d'autorité contre les parlementaires. Le peuple soutint le parlement par des séditions. D'Espréménil invoqua de nouveau les états généraux, celle menace suprême contre le trône et qui était aussi le suicide des parlements. « La Providence, » lui répondit le président d'Ormesson d'un mot prophétique, « punira vos » funestes conseils en exauçant vos vœuxl »

La cour n'éclatait pas moins contre quelques tentatives d'économie qui lui semblaient des attentats contre la propriété de ses profusions. Le roi exila le parlement à Troyes; ses deux frères, le comte de Provence et le comte d'Artois, allèrent eux-mêmes en son nom faire enregistrer de force les édils contestés. L'un fut applaudi, à cause de son attitude populaire, à l'assemblée des notables, l'autre insulté à cause de sa partialité pour l'aristocratie.

Le parlement exilé à Troyes y devint le foyer des oppositions et le but des hommages de l'opinion publique. « Paris, » lui disait-on dans des adresses de condoléance,

« la nation entière cherche en vous ses dieux tut4- » laires. »

Les parlements de province ressentirent comme une injure commune l'exil du parlement de Paris. « Les » coups d'autorité, » écrivirent-ils dan§ leur délibéralion factieuse, « les coups, d'autorité sans cesse renou- » velés, les exils, la contrainte et la force mises à la » place de la justice, étonnent dans un siècle éclairé, » blessent une nation idolâtre de ses rois, mais libre et » fière, glacent les cœurs, et pourraient rompre à la fin )) les liens qui unissent le souverain aux sujets et les » sujets au souverain î »

Le roi et les parlementaires sensés aspiraient à une réconciliation. D'Espréménil et les parlementaires fanatiques de leur corps la repoussaient. « Vous êtes sortis » de Paris couverts de gloire, » s'écriait ce tribun de la magistrature, « et vous y rentrerez couverts de boue! »

Duport, Robert de Saint-Vincent, Fréteau, conseillers au parlement, soutenaient ce jeune factieux dans ses audaces. Le roi céda et retira ses édits à des conditions honteuses pour son autorité. La rentrée triomphale des parlements dans Paris fut une insulte à la majesté royale. Le peuple, ameuté par les jeunes séditieux de la magistrature, y promena dérisoirement, y couvrit de fange et y brûla dans un prophétique supplice les images du baron de Breteuil, ministre de la maison du ra, de la duchesse dePolignac, épargnant à peine la reine elle-même dans ses simulacres de vengeance, et

mêlant déjà le nom de la reine à toutes les imprécations populaires. Les parlementaires contemplaient avec une joie secrète ces délires de popularité qui leur annonçaient un triomphe factieux sur le trône, triomphe derrière lequel ils ne voyaient pas leur propre échafaud.

' Enfin, le premier ministre, dans le désespoir de ses mesures qui avortaient toutes, résolut d'arracher un dernier emprunt de 400 millions au parlement, au prix de la convocation des états généraux ajournée à cinq ans. Le roi s*alanna, la reine frémit, les princes et les courtisans s^indignèrent. Brienne répondit à tout par la nécessité du trésor et par le long délai entre la promesse et l'exéculion. Se fondant sur la mobilité du caractère national, il sourit des craintes qu'on affectait sur une mesure ajournée à cinq ans dans un pays où les années étaient des siècles. U affirma au roi et à la reine que le déficit une fois comblé par les quatre cents millions obtenus des parlements, une bonne gestion des finances, le calme rendu aux esprits, les occasions de remontrance enlevées une fois pour toutes aux parlements et le murmure étouffé dans le peuple, d'heureuses et inévitables diversions entraîneraient l'opinion publique à d'autres courants d'idées, et que ce subterfuge de gouvernement serait oublié avec les circonstances qui y faisaient recourir.

Le roi et la cour, convaincus par ces sophismes de la légèreté, consentirent à tout promettre. Une séance royale fut assignée pour Tenregistrement par autorité à Temprunt de quatre cents millions. Le roi y parla en mattre et revendiqua pour lui seul le pouvoir législatif sans dépendance et sans partage. Son ministre semblait compenser par les vaines maximes du pouvoir absolu la concession entière du pouvoir monarchique qu'il lui arrachait dans l'acte de convocation de la nation.

Cette concession suprême ne ferma pas la bouche aux tribuns du parlement devant le roi. Ils murmurèrent contre la violence de l'enregistrement, contre Ténormité de la somme, contre le délai de cinq années qui suspendait le bénéfice de la promesse.

<( Vous nous parlez de cinq années, » s'écria le vieux parlementaire Robert de Saint-Vincent, sans s'intimider devant la majesté royale; « mais depuis le » règne de Votre Majesté, les mêmes vues ont-elles » présidé jamais cinq ans de suite à l'administration » de vos finances? Vous flattez -vous, ministre d'un » jour, d'avoir le temps de réaliser les vôtres? Celte » faveur qui vous a élevé, vous flattez-vous qu'elle vous » maintienne? Sire, le remède aux plaies de l'État vous » a été indiqué par votre parlement : c'est la convoca- » tion des étals généraux; mais cette convocation, pour

» être utile, doit être prompte. Pourquoi ce retard? » C'est que vos ministres veulent éviter cette assem- » blée dont ils redoutent le contrôle , mais leur espé- » rtince est vaine : les besoins de TÉtat vous forceront à h les réunir d'ici à deux ansi » (Et comme un murmure s'élevait dans le groupe des courtisans qui entouraient le roi.) « Oh! oui, » reprit l'orateur populaire, ils vous y forceront. Retranchez ce préambule déri- » soire, parce qu'il est indigne de la majesté royale. »

Pe telles paroles, prononcées en face du roi, aans tout l'appareil de sa force, semblaient faire entendre, sous la monarchie, l'éloquence républicaine. D'Espréménil y ajouta le pathétique et l'objurgation en conjurant le roi, avec larmes, de céder aux vœux de son peuple et de se jeter à l'instant dans les bras des états généraux.

Le roi ému balbutia quelques mots qui semblaient arracher ce consentement de son cœur.

Le duc d'Orléans changea la scène en se levant avec un embarras qui trahissait la timidité sous l'audace. « Sire, » dit-il d'une voix tremblante et en perdant la mémoire du peu de paroles que ses conseillers lui avaient soufflées, « cet enregistrement est illégal, et il » faudrait exprimer qu'il est fait par le commandement » de Votre Majesté. »

Le roi, troublé par celle voix qui s'élevait de sa propre famille, et intimidé lui-même par l'appareil de sa propre souveraineté, se lut un instant; puis d'une voix basse et avec un geste d'indifférence, « Cda » m'est ^al, » répondit-il au prince, « vous êtes bien » le matlre; » et, se reprenant encore d'un ton plus ferme, « Vous vous trompez, cela est l^al, parce que » je le veux ! »

Le parlement, après la séance, fut mandé à Versailles pour voir déchirer la délibération et la protestation du duc d'Orléans. Le prince, qui venait de racheter aux yeux des Parisiens sa déconsidération précoce par une audace séditieuse, fut exilé dans une de ses résidences à Villers-Cotterets. Les parlementaires accusèrent par une allusion transparente la reine de la sévérité du roi. Brienne affectait de la faire régner et de la compromettre dans sa cause en ne délibérant qu'en présence de cette princesse. Le clergé, soutenu par d'Espréménil, se souleva contre les édits de tolérance en faveur des protestants promulgués par le roi ; à la fois rebelle et maladroit, il implorait la liberté des votes d'impôts et l'oppression pour les consciences. En répondant au duc de Luynes, qui défendait l'esprit philosophique des édits, d'Esprfrménil montra du geste l'image du Christ sur la tête de ses collègues. « Voulez-vous donc,» s'écria-t-il, « le cru- » cifier une seconde fois? »

L'esprit d'opposition se grossissait de tous les parlis, même du parti de l'Église dominante. Le parie-

ment, sous rinspiralion de d'Espréménil et de Montsabert, deux de ses plus véhéments agitateurs , rédigea et signa à l'unanimité une déclaration prétendue des principes fondamentaux de la monarchie française, prélude de rinsurrection nationale du Jeu de paume. Ces deux tribuns privilégiés y revendiquaient pour les états généraux seius le droit de voter les subsides, Tinamovibilité des magistrats, la souveraineté des lois, la liberté individuelle des citoyens, le droit de résistance aux volontés arbitraires du roi. C'était le programme de la révolte contre la royauté souveraine.

Le ministre y répondit par l'arrestation à main armée et en pleine séance des deux agitateurs du parlement, d'Espréménil etMontsabert. Leurs collègues lescouvrirent et refusèrent de les désigner à l'officier des gardes du corps chargé de les arracher sur leurs sièges. I^ parlementresta trente-six heures cerné. D'Espréménil etMontsabert se désignèrent enfin eux-mêmes au commandant des troupes. « Pour ne pas exposer plus longtemps le » sanctumre des lois à la violence, » dit d'Espréménil, te nous cédons à la force. » Puis se levant et se découvrant, il traversa, aux applaudissements du peuple attroupé, la haie des soldats. Ces drames préludaient h ceux de Versailles.

Pour confondre la magistrature et éluder les états gé-

néraux, M. deBrienne réveilla une vieille inslilution monarchique de simple apparat, nommée la cour plénière. Les membres de la magistrature désignés pour en faire partie protestèrent contre cette dérision de liberté, et l'institution avorta à sa première séance.

Les parlements de province imitèrent et dépassèrent les violences de celui de Paris. La Provence, le Roussillon, le Languedoc, la Bretagne, le Béarn, le Dauphiné, furent en feu. Une assemblée illégale de tous les ordres de celte dernière province se réunit séditieusement, malgré les défenses du roi, au château de Vizille, sous la présidence de M. Mounier, devenu plus tard président de l'Assemblée nationale. L'Église, animée du môme souffle d'agitation que les parlements, la noblesse et le peuple, parla à l'assemblée du clergé le langage des tribuns. « Quand le cri public,» dit-elle dans ses remontrances au roi, « commande au » premier ordre de l'État de porter les vœux des autres » ordres opprimés de l'État au pied du trône, il n'est » plus seulement glorieux de parler, il est honteux de » se taire. La nation ne voit dans votre cour plénière » qu'un tribunal de cour dont elle redoute la complai- » sance. La gloire de Votre Majesté n'est pas d'être roi » de France, mais roi des Français. »

Au milieu de ces agitations, les emprunts ne se réali-

salent pas et le trésor était vide. Brienne, vaincu par la détresse, céda au cri public qu'il avait lui-même provoqué, et fixa la convocation des états généraux au 1» mai 1789. La joie de cette conquête rapprochée enivra la nation et apaisa un moment les murmures. Mais la pénurie croissante du trésor, menaçant, à peu de jours de distance, les services publics de suspension, et les créanciers de l'État de banqueroute, Brienne dépouilla jusqu'aux caisses des invalides, des hospices, pour suffire aux besoins urgents du moment. Il contraignit les fournisseurs et les créanciers à recevoir des billets de la banque au lieu de numéraire. La panique saisit tous les esprits, même le sien. Il offrit à Necker, chef de l'opposition et idole de la banque, la direction des finances. C'était désarmer l'opinion et livrer le gouvernement à la merci du novateur.

La reine , tour à tour inflexible et dominée par la nécessité, consentait à ce sacrifice pour conserver le premier ministre, son ouvrage, au pouvoir. Necker mit des conditions presque souveraines à son acceptation. La duchesse de Polignac et le comte d'Artois, irrités contre Brienne, qui leur disputait l'ascendant sur la reine, abandonnèrent ce ministre de malheur. Il tomba enfin, le 25 août 1788, aux acclamations du royaume et au désespoir de Marie- Antoinette et du roi, qu'il avait conduits aux extrémités de leur puissance et au bord d'un soulèvement général, mais il tomba encore en favori. Élevé le jour de sa chute à la dignité de cardinal,* di-

gnité que son impiété profanait, enrichi jusqu'à satiété des pontificats et des dépouilles de l'Iglise, ayant élevé sa maison aux plus hautes charges de la cour» du sacerdoce et de l'année» il alla dans son archevêché de Sens contempler les ruines de l'État , qu^il avait sapé, et se préparer au suicide qui devait terminer ses jours.

XLvni.

Les courriers qui apportèrent aux provinces la nouvelle de la chute de Brienne et du rappel de Necker aux finances furent couronnés de lauriers par le peuple. La France entière illumina ses villes et ses hameaux comme pour une victoire nationale. Necker, qui ne connaissait que la faveur de la multitude pour instrumrat de gouvernement , se hâta de la conquérir en sacrifiant toutes les mesures de son prédécesseur. Le ra^pçéi des parlements fut le signal d'agitations triomphales dans Paris qui ensanglantèrent le délire du peuple. Cet enthousiasme soutint Necker sur l'abtme creusé par la cour. Il trouvait le trésor vide et le peuple affiimé par une disette. Mais la faveur publique et l'habileté d'expédients du financier consommé rappelèrent à l'instant le crédit et l'abondance. Necker donna le premier exemple du patriotisme en avançant sur sa propre fortune deux millions au trésor. Il satisfit l'impatience de l'opinion en avançant encore de six mois la convo*

catkm des états généraux. Il vécut de popularité et fit vivra la iiaticm d'espérance et le roi d'illusion jusque-là. Mais, soit crainte de trancher par l'autorité royale les questions prâiminaifes sur la convocation des nouveaux états gâd^ux, soit irrésolution et imprévoyance, le nouveau ministère s^nbla s'en rapporter au hasard du choc inéidtable qu'U préparait ainsi &kite les trois or* dres de l'État et le peuple.

Lss notables, convoqués de nouveau pour délibérer sur les formes de dâibératîon des états généraux, refusèrent dans tous les bureaux, excepté dans cdui que présidait le comte de Provence, frère du roi, d'accorder aux plébéiens tin double nombre de représentants pour faire équilibre entre le peuple et les deux ordres privil^és. Le parlement, qui avait le premier évoqué comminatoiremrat les états généraux, commença à trembler devant son œuvre. Il s'^orça d'en restreindre d'avance, mais tardivemœt^ les attributions et les formes. L'opinion lui échappait d^à pour courir à une tribune plus imposante.

La nobtene et les princes protestaient en vain contre ce doublement de représentants des plébéiens. Neofeor, cédant au nombre, convainquit le roi et la reine de la nécessité de se populariser dans la masse de la na* tiofit ^ rangeant le gouvernement du côté du peuple.

Il fit déclarer par un simple arrêt du conseil des ministres que les députés des communes seraient en nomlu^ égal au nombre total des deux premiers ordres. Mais le ministre n'osa rien préjuger sur la délibération des états généraux par ordres séparés ou en commun. C'était laisser en suspens la fédération ou l'unité du royaume/ la guerre intestine ou l'harmonie dans la représentation.

Les passions s'emparèrent de ce silence du gouvernement et préparèrent, par des discussions envenimées, la victoire des plébéiens contre les classes privilégiées. Une brochure de Sieyès trancha la question dans son titre seul : « Qu'est-ce que le tiers état ou le peuple? Tout! »

Les nobles répondaient que la représentation de la patrie appartenait à ceux qui, comme la noblesse, versaient leur sang pour elle, a Et le sang du peuple est-il donc de l'eau? » répliquaient les publicistes populaires. L'orage se formait dans tous les esprits.

C'est dans cette mêlée d'opinions, de vanités, d'intérêts, de rivalités et de haines que Necker convoqua enfin les états généraux pour le 27 avril, à Versailles. Le choix de la ville où la pensée publique allait éclater avait été l'objet des méditations des hommes sages et fît trembler les hommes prévoyants. Il était évident que la pression d'une capitale immense, plébéienne et turbulente, donnerait la prépondérance

au peuple, Thésitation à la cour, l'audace aux novaleurs. Soit confiance du roi dans sa propre majesté, soit désir d'imposer aux yeux et aux esprits des députés des provinces par la pompe de la résidence et par l'appareil de la force militaire de la cour, soit impéritie des conseillers de la cour, soit enfin désir caché du premier ministre de faire délibérer les ordres privilégiés et le roi lui-même dans une résidence rapprochée du grand centre d'opinion publique, afin d'en recevoir de plus près le contre-coup, on avait choisi Versailles. Le palais des états généraux ne devait pas tarder k y dominer le palais de Louis XIV. Un peuple et une cour allaient s'y mesurer face à face. La France et l'Europe étaient attentives à cette entrevue.

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