‹ Histoire des constituants (volume 3)Chapitre 4 sur 20 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

En se retraçant ainsi sommairement les circonstances qui avaient amené Louis XVI à convoquer son peuple pour partager son autorité législative avec la nation ou pour la disputer aux factions, on ne peut assez s'étonner de l'insignifiance des nécessités et de la petitesse des motife qui avaient entratné le roi à ce coup d'Etat contre la couronne. Un règne unanimement accueilli par Tespérance publique, une guerre navale aux Indes et en Amérique, antimonarchique mais glorieuse, quelques conflits d'autorité avec les parlements, corps sans racines dans le fond du pays, et qui n'usurpaient jamais que sur la faiblesse, enfin de légers embarras de finance qui pouvaient être remédiés par l'ordre et par l'économie dans les dépenses, que le crédit honnêtement provoqué suffisait à couvrir, el que la première adminis-

tralion de M. Necker avait réduite à un insignifiant déficit de quelques millions, voilà matériellement les seules causes qui avaient jeté le roi et le peuple dans une crise où le trône et le peuple allaient inévitablement périr ou se régénérer. Jamais la fatalité, mot vide de sens, dont les hommes se servent pour exprimer la force invisible des choses, n'avait apparu plus souverainement dans la destinée d'un roi.

La reine Marie- Antoinette avait été un des instruments involontaires de celte fatalité. A quiconque étudie avec impartialité le règne de Louis XVI, cette reine apparaît avec évidence comme le charme et le malheur de son mari. Quelle que soit l'espèce d'inviolabilité dont les supplices de celle princesse , transformée et presque sanctifiée sur l'échafaud et avant l'échafaud; aient entouré Marie-Antoinette, il est impossible de comprendre l'histoire de la révolution sans peindre cette reine et d'être vrai sans être juste. Elle a eu assez de courage, d'expiation et de vertu suprême dans ses derniers jours, pour qu'on puisse raconter les insuffisances d'esprit, les mobilités de caractère et les légèretés d'apparence de ses premières années, sans rien enlever de la pitié due à sa mémoire. Femme enivrante, reine inconsidérée, victime pathétique, ses charmes et ses défauts, ses fautes et ses malheurs, ses grandeurs et son échafaud laisseront

& jamais celte figure tragique dans une limbe indécise, entre les reproches et l'admiration des hommes. Elle est de ces mémoires qu'on ne juge qu'à travers ses larmes.

. Marie-Antoinette, archiduchesse d'Autriche, fille de Marie-Thérèse, éblouit la cour et la France en y apparaissant. Elle n'avait pas encore seize ans. Sa précoce beauté éclipsa celle de madame Dubarry, la favorite de Louis XV et la Phryné moderne. Mais la beauté de madame Dubarry était une beauté de courtisane ; celle de Marie- Antoinette élait une beauté de princesse. La nature l'avait douée de tous les dons qui font regarder la femme et adorer la reine : une taille élancée, des mouvemens de cygne dans la démarche et dans le port, une élégance qui n'enlevait rien à la majesté, des cheveux blonds et soyeux dont les teintes chaudes rappelaient les chevelures ondées de Titien , un front élevé-et ovale comme ceux des filles du Danube, des yeux d'un azur liquide où le calme et l'orage de l'âme faisaient tour à tour dormir ou étinceler le regard, le nez légèrement aquilin, la bouche autrichienne de sa race, mélange de fierté et de sourire, un menton relevé, un teint coloré des frissons du Nord, une grâce irrésistible répandue comme une vapeur de jeunesse sur tous ses traits, et ne les laissant contempler qu'à travers une atmosphère de feu ou d'ivresse. Telle était Marie-Antoinette quand la

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politique du duc de Choiseul et l'ambition de Marie-Thérèse la donnèrent pour épouse à Louis lYI, alors duc de Beny.

Un prince de son ftge et d'un autre caractère en aurait été enivré. Il resta froid, distrait et indifférent à taAt de charmes. La nature approchait en vain le rayon de cette ftme sans passion pour y allumer l'amour. La princesse ne fut longtemps, pour son mari, qu'une Dauphine à présenter avec ostentation dans les cérémonies publiques à l'admiration de la cour et du peuple. Aucune intimité habituelle, excepté celle de l'étiquette, ne charma et ne féconda cette union. Exclusivement adonné à la chasse ou à ses travaux manuels, le Dauphin abandonna sa jeune épouse aux hasards, aux oisivetés et aux vanités d'une cour qu'une courtisane riante dominait. Des femmes ftistidieuses par l'étiquette importune dont eileB obsédaient la princesse, ou des femmes Itères, adulatrices de ses penchants, furent les seules diversima de Marie- Antdnette à la négligence de son mari.

Elle prit dans cet entourage, antipathique d'un côté, dangereux de l'autre, la las^tudede sa jeunesse, l'ennui de la gravité, l'impatience des plaisirs, la légèreté mu-

tioe d'un aufiamt à qui Ton montre et à qui l'on relire ses joueifl. Elle compara avec tristesse la froideur morose et disgracieuse de son mari avec la beauté, les agréments, r^égance et les assiduités des jeunes princes et des jeunes ieounes de sa cour. Elle se lia innoeem* ment, mais futilement, avec le comte d'Artois et son entourage. Les étourderies de cette société, dérobées aux regards du Dauphin ou tolérées par lui avec une apathique indifiérenoe, devinrrat l'amusement des oour« tisans, le chuchotement da Versailles, la rumeur de Paris.

La jeunesse, l'inexpérience, l'absence de tout conseil sévère, la soif des distractions interdites à son rang, les entratnemrats d'exemple, les complicités (kciles des femmes à son service, jetèrent Marie-Antoinette dans des imprudences qui ressemblaient parfois à des légèretés. Elle fit à l'insu de son mari des courses nocturnes à Paris, pour voir les fêtes de l'Opéra. Elle y parut sous des habits de caractère ou de bergère, qui cachaient sa majesté sans cacher son nom; la princesse se complaisait à y être reconnue ou devinée à la souplesse de sa taille et i la délicatesse de ses mains; elle y entendait aan3 colère des homms^^es à sa beauté, qui flattaient son orgueil sans avoir le droit d'oflfenser son rang. Une fois même elle monta avec une seule suivante dans une de ces voitures banales qui stationnent sur les i^aces publiques, s'amusant de comparer la majesté de son rang et la vulgarité de son costume et de sa

suite. Ces légèretés, applaudies de ceux qui les partageaient, trahies à Versailles, chuchotées à Paris, grossies et incriminées par la malignité publique, devenaient l'entretien de la France et le reproche de TEurope. On leur prêtait à tort des motifs qui les pervertissaient. On nommait les favorites, on désignait les favoris, on plaignait le Dauphin, on accusait le comte d'Artois, on se vengeait de la licence presque générale alors des mœurs en incriminant avec une sévérité morose les irréflexions de la jeunesse de cour.

L'opinion publique, d'abord idolâtre de Marie-Antoinette, concevait contre elle des impressions qui ne devaient plus s'efiacer. Le parti politique et religieux opposé au duc de Choiseul, auteur du mariage avec une princesse autrichienne, se réjouissait de voir ainsi ses prophéties vérifiées et présageait des malheurs et des hontes à une union formée sous de si funestes auspices.

A la mort de Louis XV, la Dauphine, devenue reine, ne parut voir dans son rang qu'une domination plus absolue sur la cour et une plus large prodigalité pour SCS caprices. La supériorité naturelle d'esprit et de caractère qu'elle avait sur son mari lui donna la confiance avec l'ambition de le gouverner. Elle prit la flatterie dont entourait ses charmes pour de l'empire. La passion tardive qui commença à cette époque à nattre dans le

cœur et dans les yeux du roi subjugua ce prince, chaste avec toutes les autres femmes. Elle conquit sur lui le double ascendant de Tâme et des sens. La naissance d'une première fille et l'espérance d'un fils héritier du trône confirmèrent sa puissance. Louis XVI asservi donna à la cour l'exemple de l'idolâtrie pour la jeune reine. Elle accepta avec le délicieux orgueil de la beauté ce rôle d'idole et s'enivra de l'encens qu'on lui faisait i-espirer. Le roi était incapable de la guider ; ses tantes, filles de Louis XV, relouées dans le palais de Meudon, n'avaient pas même l'autorité des conseils sur elle. Ses deux belles-sœurs, la comtesse de Provence et la comtesse d'Artois, aussi jeunes et inférieures en rang à la cour, n'avaient pour elle que des déférences publiques ou des blâmes importuns. Elle n'avait pour tout conseil grave qu'un prêtre de cour, l'abbé de Vermont, austère d'apparence, complaisant de langage, jaloux de crédit, conseiller d'ambition et non de vertu. Le duc de Choiseul avait désigné cet abbé subalterne mais diplomate pour aller à Vienne donner des leçons de français à l'archiduchesse destinée au trône de France, et pour l'instruire en même temps aux mœurs et aux manèges de la cour de Versailles. L'impératrice Marie-Thérèse avait remis le cœur et l'esprit de sa fille à ce mentor comme au confident le plus propre à maintenir, par l'ascendant de la Dauphine sur son mari devenu roi, l'alliance autrichienne avantageuse à son empire.

Marie-Antoinelle, devenue Dauphine et reine, écoutait à la fois, dans Tabbé de Vermont, le duc de Chdseul et sa mère. Elle lui avait conservé, sous un humble titre et sous une apparence modeste, la direction secrète de sa politique. Il logeait au palais, il avait accès à toute heure auprès d'elle , il était l'oracle caché de ses résolutions. Moins die réfléchissait, et plus elle avait besoin d'un homme qui réfléchissait et décidait pour elle. Le crédit mystérieux de l'abbé de Vermont, qui ne contrariait jamais les penchants du cobut, était souverain sur les choses d'État. Louis XVI, qui le voyait tous les jours et à toute heure chez sa femme, le subissait et ie redoutait. En vingt ans, le roi ne lui avait adressé ni une parole ni un sourire; il voyait en lui une espèce d'otage du duc de Choiseul, de représentant de la famille de la maison d'Autriche dans son palais, un droit réservé de la reine. Mais malgré tous les efforts de l'abbé de Vermont pour élever l'esprit de la jeune reine à qudque gravité d'étude, de lecture ou de réflexion politique, il avouait lui-même qu'il n'avait jamais pu lui faire lire un livre sérieux dans toute sa vie. Il avait bien pu lui donner l'ambition, jamais l'aptitude du gouvememmt. Elle voulait bien régner, mais non fatiguer son e^rit aux ressorts du règne. Cette irréflexion, qui faisait soa charme, fut toujours le principal défaut de sa nature.

La reine avait une autre passion, OMiséquence de celte habitude d'irréflexion et de cette impossibilité de mûrir : c'était la passion innocente mais efirénée de la liberté et du loisir. Toute représentation lui pesait. Élevée dans la simplicité familière du palais de Schœnbrunn, où les princes et les princesses ne revêtent leur dignité que les jours de cérémonie, la pompe obligée et le cérémonial contraint de la cour à Versailles étaient des chaînes qu'elle aspirait à déposer. Elle voulait bien donner quelques apparitions éclatantes à sa cour et à son peuple; mais elle voulait se réserver son cœur, ses pen^ chants, ses intimités, être femme pour elle-même après avoir été reine pour ses sujets. Un impérieux attrait l'inclinait à des sociétés intimes et à des amitiés exclu* sives. Elle avait la passion des favorites; elle les choisis* sait comme choisit le regard, à l'agrément plus qu'à la solidité. Un coup d'œil décidait de son attachement, car cet attachement naissait de la beauté. Ces attachements avaient la promptitude, l'excès, l'abandon, les jalousies, les ruptures, les larmes, les raccommodements de l'amour. L'amitié était pour elle le bonheur ou le tourment de sa vie. Elle cherchait une amie comme on cherche son destin; elle semUait se transformer toute entière dans la femme qu'elle aimait; elle jouissait de descendre; elle ne se réservait de la reine que les dou-

ceurs de combler de faveurs royales l'amie qu'elle rapprochait du trône; elle intervertissait les rangs entre elle et ses favorites pou/ égaliser les sentiments. On la vit se jeter en larmes aux pieds d'une de ses amies, madame de Polignac, pour la conjurer de ne pas abandonner sa cour et de ne pas rejeter ses bienfaits.

Une princesse charmante et vertueuse, madame de Lamballe, fut son idole avant d'être victime de sa destinée. La reine l'éleva du premier mot aux fonctions de surintendante de sa maison, brisant violemment, pour la rapprocher ainsi d'elle, tous les droits et tous les murmures des personnes plus anciennement attachées à la cour. Cette affection, pure et désintéressée dans la princesse de Lamballe, (ît pendant quelques mois le bonheur de Marie-Antoinette. Un an après, elle aperçut dans une fête de la cour une jeune femme de dix-huit ans, la plus belle et là plus attrayante des femmes de son temps : c'était la comtesse Jules de Polignac. Marie-Antoinette fut éblouie de cette apparition. Elle s'informa des motifs qui avaient dérobé jusque-là cette jeune personne à la cour. Elle apprit que la fortune restreinte de l'antique maison des Polignac les retenait dans l'obscurité de leur province. Elle combla de titres, de fonctions à la cour, de fortune, la distance qui séparait d'elle cette amie; elle la rapprocha de la cour; elle lui donna

le premier rang dans sa maison; elle lui demanda son affeclion, elle lui prodigua la sienne , elle fit régner madame de Polignac sur toutes ses volontés.

Elle créa à côté de la cour officielle une cour intime et personnelle, dont la favorite fut le centre souverain. Elle y parut moins en reine qu'en amie. Les parents, les amis, les adorateurs de madame de Polignac, devinrent la famille, la préférence, l'intimité familière de la reine de France. Ce fut là qu'elle voulut être adorée. Le roi lui-môme v suivit sa femme. Ses ministres n'eurent d'empire que celui qu'ils empruntaient à la faveur de ce cénacle.

La noblesse murmura, le peuple soupçonna des mystères de perversité dans de simples excès de faveur. Les hommes les plus beaux et les plus séduisants de la cour recherchèrent et obtinrent en petit nombre l'accès de cette société. M. de Yaudreuil, M. de Lauzun, M. de Dillon, M. de Bezenval, le prince de Ligne, M. de Fersen, le comte d'Adhémar, le duc de Coigny surtout, élite de la jeunesse et de l'élégance du temps, y vécurent en famUiarité avec les deux amies. La malignité afTecta de voir dans cette amitiée privée de la reine un voile derrière lequel elle cachait des préférences transparentes et des intimités que rien n'altéra.

Bientôt ce voile ne sembla plus assez ^pais. La reine,

importunée de la pompe et du grand jour de ses palais, demanda au roi une maison rustique et retirée au milieu d'un jardin moderne, au bord des bois. Le roi lui donna complaisamment le Petit-Trianon. Elle y cacha sa vie avec madame de Polignac et un petit nombre d*amis. Elle y joua à la solitude et à la félicité champt^tre; la modicité de la maison, la rusticité des jardins, la nudité des ameublements, la suppression de tout cérémonial, la simplicité affectée des costumes, faisaient oublier la reine dans la maîtresse de cette cliaumière. Le roi lui-même n'y venait plus en roi, mais en particulier. Les délices des jardins, la culture des fleurs, les occupations rurales de la laiterie, les repas sous l'ombre des arbres, la musique cachée dans les bois, les illuminations réfléchies dans les eaux, les promenades à la clarté de la lune, les représentations théâtrales dans lesquelles la reine elle-même faisait applaudir ses charmes et sa voix dans des rôles tels que ceux de Rosine de la comédie de Beaumarchais, les heures entièrement consacrées aux soins de sa beauté, les modes élevées à l'importance des affaires d'État, les marchandes et les coiffeurs devenus de véritables ministres des vanités, le petit nombre admis, le grand nombre refusé, le mystère, les demi-confidences, les interprétations, ces calomnies de l'ignorance, firent de cette retraite une Caprée, et de ces mystères des crimes. Son innocence même fit dédaigner à la reine ces murmures de l'opinion.

Un coup de foudre la réveilla de ces enchantements : un mystère d'intrigue et de perversité à demi dévoilé par les débats d'un procès fameux,^ mais dont le temps n'a pas encore déchiré tous les voiles, éclata au sein de cette sécurité.

Dans la matinée du 13 août 1785^ la reine essayait à Trianon le costume de Rosine, et se félicitait avec ses femmes de l'ivresse qu'elle exciterait le soir, dans ce rôle d'une comédie en vogue. Jamais son visage n'avait été plus serein. Une de ses confidentes, accourue de Paris, madame Campan, femme de sa domesticité intime, demanda, tout émue, à entretenir en secret la reine. Les femmes se retirèrent.

La reine, oubliant les habits de théâtre dont elle était à demi vêtue, suspendit un moment sa toilette; elle s'assit sur un sofa pour écouler avec distraction ce qu'on avait d'urgent à lui dire.

La confidente lui raconta, d'un accent ému et précipité, que Bœhmer, joaillier de la couronne, était venu la veille la trouver dans une campagne près de Paris, où elle était en ce moment en congé dans sa famille; que

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cet homme, alarmé jusqu'au délire sur le sort de sa fortune, lui avait demandé un entretien secret dans le jardin ; qu'il lui avait dit avoir remis, sur la foi d'un billet écrit et signé de la main de la reine, au grand aumônier, le cardinal prince Louis de Rohan, un collier de diamants du prix de seize cent mille francs; que cette parure, sur le prix de laquelle Bœhmer n'avait reçu que trente mille francs, avait été remise de ses propres mains à une femme se disant investie de toute la confiance de la reine, le comtesse de Lamolte; que les seize cent mUle francs devaient être payés en différents termes; que ces termes étaient arrivés; que le cardinal, dans l'impossibilité de payer, renvoyait le joaillier à la reine; que Bœhmer, sachant par le cardinal le désir de la reine de tenir celte acquisition secrète, avait parlé et écrit en termes ambigus à cette princesse pour lui rappeler son engage^ ment et pour la supplier de penser à lui; que la reine avait feint de ne pas comprendre; qu'il n'entendait plus parler de remboursement; qu'il avait lui-même des engagements de commerce arrivés à leur échéance dans peu de jours, fet que s'il y manquait, faute de l'acquittement par la reine des engagements pris envers lui, il ne lui resterait que la banqueroute pour nécessité et la mort pour asile; que dans cette extrémité il était venu supplier la femme de chambre de représenter sa détresse et son désespoir à sa maîtresse et de la conjurer de donner des ordres pour le prompt acquittement du prix du collier, à défont de quoi il serait obligé de dé-

couvrir la vérité et de montrer les billets de la reine, gages de sa créance et de sa bonne foi.

La reine, à ce récit, dans lequel U lui était impossible de comprendre autre chose que la démence du joaillier ou quelque mystère d'iniquité que la haine de ses ennemis, servie par la fourbe ou par l'imbécillité du grand aumônier, voulait faire rejaillir sur son nom, pâlit, rou« gil, s'étonna, se récria et finit par frémir d'indignation contre un pareil attentat à son rang et à son honneur. Elle retourna en vain dans ses conjectures avec sa confidente toutes les étranges circonstances de ce récit sans pouvoir y discerner l'ombre d'une hypothèse de nature à en expliquer l'énigme. Mais elle entrevit à l'instant le danger pour sa considération déjà si gravement atteinte par les suppositions et les calomnies de la haine.

Sa première pensée fut d'envoyer chercher Bœhmer et de lui demander à lui-même l'explication de ce mystère; puis elle réfléchit qu'une entrevue préalable sur un pareU sujet, avec un homme qui était peut-être victime, mais peut-être aussi complice de cette obscure conjuralion, lui serait imputée à crainte ou à crime, et pourrait fonder d'odieux soupçons de connivence avec les machinateurs de sa ruine.

Elle renonça à ce dessein; elle congédia les femmes de sa toilette et remit à un meilleur jour la représen-

talion annoncée; elle envoya chercher son conseiller intime, Tabbé de VCTmonl, ne voulant prendre aucune résolution avant d'avoir consulté l'oracle. L'abbé de Vermont n'hésita pas à voir dans cette aventure un piège sinistre ou un péril mystérieux à conjurer promptement pour sa protectrice. U l'engagea à fisire appeler le baron de BreteuU.

Le baron de Breteuil, ministre de la maison du roi, dans le ressort duquel étaient les mesures d'Etat, la haute police, les lettres de cachet, les détentions arbitraires, était, de tous les ministres, le plus personnellement affîdé à la reine. Elle l'inspirait et il lui répondait du conseil du roi. Le ministre, l'abbé de Vermont et la reine, enfermés ensemble dans un des cabinets de Trianon, se consultèrent, avec un mystère commandé par la gravité de l'outrage, sur le parti le plus opportun à prendre pour préserver la majesté royale, étouffer le scandale ou faire retomber avec justice la calomnie sur les calomniateurs. U y en avait deux : le secret ou l'éclat.

Le secret pouvait tout couvrhr; on désintéressait le joaillier de la somme qu'il avait perdue en croyant livrer à la reine ses diamants, sans doute livrés à des imposteurs. On examinait sans bruit l'intervention imputée au grand aumônier dans cette escroquerie inexplicable; on le respectait s'il était innocent, on l'exilait s'il était

coupable. Les lettres de cachet, sorte de justice préven* tive et souveraine attribuée par l'usage au pouvoir royal, avaient étouffé sans doute bien d'autres iniquités.

Ce parti paraissait, au premier abord, le plus sage, et il épargnait à la reine bien des angoisses et au roi lui-même bien des dégradations de majesté. Si la reine eût été, aux yeux de ses sujets, investie de cette inviolabilité de respect qui interdit même le soupçon du peuple sur la vertu de sa souveraine, l'abbé de Vermonl, le baron de Breteuil, le roi, la reine elle-même, auraient infailliblement adopté ce parti du silence, qui ensevelissait* tout.

Mais ce silence ne pouvait déjà plus être complet : les agents obscurs et plus ou moins nombreux de cette intrigue pouvaient parler; Bœhmer et ses associés pouvaient parler; madame de Lamotte et le cardinal pouvaient parler; la famille de Rohan pouvait parler I Que diraient-ils? Que la reine, se sentant coupable, avait payé leur silence par l'acquittement spontané du collier; que le roi, pour couvrir l'imprudence ou la déloyauté de son épouse, avait sacrifié un prince de l'Église et puni des innocents. Les déconsidérations et les rumeurs déji accréditées contre la personne de la reine auraient trouvé partout une cour, un peuple, un clergé crédules, et l'opinion, tenue dans l'ignorance, aurait supposé des crimes où il n'y avait que de l'indulgence pour les criminels, et de la pudeur pour la royauté.

La reine avait le sentiment de son impopularité : on ne la croirait pas sur parole, et ce fut ce sentiment de

la défiance publique qui lui fit chercher sa justification dans le bruit. On peut blâmer ce parti en considérant les suites déplorables de cette résolution; mais quand on se reporte au temps, aux lieux, aux circonstances, aux inimitiés qui épiaient déjà Mane-Antoinette , aux calomnies qui envenimaient ses légèretés, il est impossible de l'accuser d'avoir revendiqué sa considération et son innocence dans un jugement. Le bruit l'exposait sans doute, mais le silence la perdait. L'éclat fut résolu. Le baron de BreteuU prépara tout pour saisir et pour attirer les coupables.

Le 15 août 1785, à midi, au palais de Versailles, le prince Louis de Rohan, cardinal et grand aumônier de France, sortant de la chapelle, où il venait d'accompagner la femille royale, en habits pontificaux, reçut l'invitation de se rendre dans le cabinet du roi. Louis XVI, la reine, les princes et les ministres l'attendaient comme un tribunal d'État prêt à le condamner ou à Tabsoudre, selon ses réponses. Le cardinal n'avait aucun soupçon de la scène imposante où il allait figurer comme accusé. Les physionomies irritées ou sévères lui révélèrent en entrant la disgrâce et l'indignation de ses souverains.

« Vous avez acheté des diamants à Bœhmer? » lui ait le roi du ton d'un juge qui interroge un coupable

déjà convaincu. « — Oui, siixî, » dit en s'inclinant le cardinal. « — Qu'en avez-vous fait? — Je croyais, » répondit le cardinal en levant un regard timide mais confiant sur Marie- Antoinette, <c qu'ils avaient été re- » mis à la reine. — Qui vous avait chargé de cette pré- » tendue commission? » reprit le roi. « — Une dame » appelée madame la comtesse de Lamotte -Valois, qui » m'avait présenté une lettre de la reine, et j'ai cru » faire ma cour à Sa Majesté en me chargeant de cette » commission. »

Alors la reine, ne pouvant contenir son indignation, (( Comment, monsieur, » dit-elle, « vous à qui je n'ai » pas adressé la parole depuis huit ans, vous avez cru » que je vous choisissais pour une telle négociation et » par l'entremise d'une pareille femme! — Je vois » bien, » répondit humblement le cardinal, « que j'ai été » cruellement trompé. Je paierai le collier. L'envie que » j'avais de plaire à Votre Majesté m'a fasciné les yeux; » je n'ai pas vu la supercherie, je suis désespéré. »

Tirant alors de son sein un petit portefeuille qui contenait la prétendue lettre secrète de la reine à madame de Lamotte pour lui donner cette commission, il la présenta au roi, qui la parcourut d'un œil rapide et incrédule. <i Eh quoil monsieur, » dit le roi en montrant du doigt la fausse signature de sa femme, « comment x> un prince de la maison de Rohan et un grand » aumônier de Franco a-t-il pu croire que la reine si- » gnait Marie-Antoinette de France, quand tout le

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» monde sait que les reines ne signent jamais que )> leur nom de baptême! »

Le roi alors lui montrant les lettres qu'il avait écrites lui-même à Bœhmer, lui demanda l'explication claire et franche de toute cette énigme. A ces mots, le cardi* nal, troublé jusqu'à l'évanouissement par la nécessité où il se croyait d'inculper la reine en face et en présence de son mari, ou d'avouer son intimité personnelle avec une intrigante dont il aurait été le jouet, pâlit, chancela et s'appuya sur la table, de peur de tomber sur le parquet. <c Calmez -vous, monsieur le cardinal, » lui dit le roi avec bonté, « et passez dans la pièce voi- » sine pour écrire ce que vous avez à me dire. »

Le cardinal sortit, écrivit succinctement une déposition obscure et rentra pour la remettre dans les mains du roi.

C'était le moment pour le roi de couvrir de son indulgence un coupable qui confessait assez de sa faute pour justifier complètement sa souveraine, et qui, en laissant retomber toute cette intrigue sur la vile intrigante qui l'avait tramée, enlevait toute importance au scandale et tout motif à une plus haute publicité. La politique et l'indulgence conseillaient évidemment alors la longanimité. La passion conseilla autrement la reine et le baron de Breteuil. Elle haïssait dans le cardinal un

homme qui Tavait desservie pendant son ambassade h Vienne, dans ses dépêches à la cour de France» et qui, pour empêcher son mariage, avait adressé sur elle à Louis XV des renseignements défavorables à son caractère.

Le baron de Breteuil n'avait de passion que la passion de servir celle de la reine. L'occasion de perdre un ennemi de sa souveraine parut sans doute à ce ministre plus pressante que celle de le justifier. En sortant du cabinet du roi, le baron de Breteuil fit arrêter le grand aumônier dans la galerie du palais.

La foule étonnée des courtisans et des officiers se pressa autour du cardinal, pendant qu'on appelait les gardes pour le conduire a la Bastille. Le cardinal profita de ce tumulte pour se retirer à l'écart; il se baissa comme s'il avait eu quelque chose à rajuster à sa chaussure; il écrivit au crayon deux mots à son secrétaire, l'abbé Georgel, et glissant ce billet dans les mains de son heiduque, il lui ût signe de porter en toute hâte ce papier à Paris.

Le fidèle heiduque, montant à cheval, devança à l'hôtel de son maître les agents de M. de Breteuil chargés de saisir les papiers. L'abbé Georgel eut le temps d'anéantir les correspondances scandaleuses du cardinal et de madame de Lamotte. Il ne resta au procès que les accusés et les témoignages verbaux.

Le caidinal fut enfermé à la Bastille et l'instruction de son procès dévolue au pariement. C'était donner à un

corps jaloux et ennemi l'orgueil déjuger l'honneur de la couronne. L'instruction du procès dura six mois, pendant lesquels l'obscurité qui couvrait les interrogatoires et le mystère qui soutient les curiosités appelèrent les interprétations les plus irrespectueuses sur la personne et sur le rôle de la reine dans cette affaire. Le mystère tout entier qui innocentait cette princesse n'éclata qu'au dernier jour.

L'intrigue parut alors si compliquée et si inextricable, que la calomnie chercha encore à en exploiter les invraisemblances contre la reine, tant la crédulité même avait peine à croire à un tel prodige de ruse, de perversité et d'ineptie dans les auteurs du drame ténébreux que nous allons retracer.

Le prince Louis de Rohan, cardinal et grand aum6nier de France, était un homme jeune, beau, prodigue, débauché, ambitieux, mais d'une légèreté de mœurs qui n'allait pas jusqu'au cynisme, et d'une soif de faveurs qui n'excluait pas l'honnêteté de l'âme. La candeur de ses aveux, son repentir, le dévouement de la seconde moitié de sa vie à la réparation de sa renommée et à l'accomplissement de ses devoirs envers la monarchie écroulée, ont laissé sur son caractère plus d'indulgence et plus de pitié que de reproches et de colère. Né d'une maison princière, revêtu dès sa plus tendre jeunesse de

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la première dignité de TÉglise et du palais, grand aumônier, évêque de Strasboui^, possesseur de vastes domaines au delà du Rhin , doté de revenus ecclésiastiques et d'abbayes qui élevaient sa fortune au niveau des fortunes royales, il ne lui restait à convoiter en entrant dans la vie que les deux biens imaginaires qui deviennent la maladie des heureux du monde, la faveur et le pouvoir.

Sa famille et ses flatteurs lui avaient persuadé qu'un homme de sa naissance, de sa richesse et de son rang était né pour gouverner l'État. Les noms des princes de rÉglise, Suger, le cardinal d'Âmboise, Richelieu, Mazarin, Fleury, sous lesquels les rois de France avaient . régné, aiguillonnaient son émulation. Sans avoir ni leur génie, ni leur labeur, ni leurs vertus, il aspirait à leurs destinées. Dans cette pensée, il avait voulu débuter dans la politique par une grande ambassade à Vienne. On avait accordé cette faveur à ses caprices. Il avait ébloui, scandalisé la cour austère de Marie-Thérèse d'Autriche par le luxe de sa représentation, par la légèreté de ses pensées et par la licence de ses mœurs. C'était le moment où Marie-Thérèse et le duc de Choiseul concertaient ensemble le mariage de la jeune archiduchesse Marie-Antoinette avec le Dauphin. Le cardinal ambassadeur, chaîné de transmettre à la cour de France les

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détails confidentiels sur la personne, le caractère, les penchants de Tarchiduchesse, avait élourdiment adressé à Paris des insinuations peu favorables à Marie-Antoinette. Il avait parlé légèrement des inclinations de celle qui devait être sa reine un jour.

Marie-Thérèse et sa fille, instruites, par leurs intelligences à la cour de Louis XV, des termes dans lesquels le cardinal avait parlé, en avaient conçu un légitime et ineffaçable ressentiment.

Le cardinal, rappelé promptement à Paris, avait obtenu de son droit, et de l'obsession de sa puissante maison, la place de grand aumônier ; mais ni le roi ni la reine ne lui avaient rendu la faveur en lui accordant la dignité. Ils le tenaient à distance, excepté dans les cérémonies officielles où son ministère l'appelait i la cour. L*énormité de ses dettes, le scandale de son luxe, l'équivoque de sa réputation, autorisaient cette repu- • gnance et cet éloignement. La reine surtout, maîtresse déjà du crédit et des grâces, affectait envers le cardinal un silence expression du mépris. Cette disgrâce de sa souveraine, obstacle insurmontable aux pensées ambitieuses qui continuaient à travailler le prince Louis de Rohan, faisait le malheur et l'inquiétude de sa vie. Il s'efforçait de fléchir à tout prix cette sévérité de la reine. Son admiration pour la beauté de cette princesse affectait les formes d'un culte esclave pour devenir toutpuissant. Comme toutes les passions, cette passion de parvenir au pouvoir en reconquérant la faveur d'une

LES CONSTITUANTS. iii

femme égarait Tesprit du cardinal et le prédisposait à la plus aveugle crédulité.

Telle était la disposition de l'esprit et du cœur du prince Louis, quand une circonstance accidentelle, et qui ne tenait qu'au débordement habituel de ses mœurs, vint lui présenter une amorce à laquelle il se laissa séduire au premier mot.

Il y avait alors à Paris une jeune femme d'une rare beauté et d'un esprit corrompu d'avance par la disproportion étrange entre sa condition natale et son nom. La grandeur de son origine; l'orgueil de ses souvenirs, l'infîmlté de son rang, la misère de son berceau, devaient la porter naturellement à rêver des aventures, des hasards, et jusqu'à des crimes qui lui rendissent une fortune au niveau de ses pensées.

Elle s'appelait la comtesse de Lamotte -Valois ; elle était née dans une chaumière de la Champagne d'une £unille rurale et indigente, qui ne conservait de sa splendeur éteinte que des titres authentiques de noblesse royale, attestant que cette famille descendait de la dynastie des Valois. Ces titres, connus dans cette province et vérifiés par le généalogiste de là cour, avaient intéressé quelques nobles du voisinage. La charité pu- Uique avait fait les frais de l'éducation de l'orpheline. Un gentilhomme de Bar-sur-Aube, nommé le comte de

il2 RÉVOLUTION FRANÇAISE-

Lamotte, simple gendarme dans la maison militaire du roi, espérant trouver un titre à l'attention de la cour dans le nom de sa femme, l'avait épousée. Jeune, belle, • séduisante, ingénieuse, active, madame de Lamotte, unie à un époux qui sollicitait lui-même sa femme à l'intrigue et à la mendicité, n'avait pas tardé à s'insinuer dans quelques grandes familles et dans la domesticité de la cour, pour y revendiquer la protection et l'intérêt inspirés par sa figure et par son nom. La reine ellemême avait entendu parler d'elle et lui avait fait parvenir ses bienfaits. On disait même, mais rien ne le prouve, que madame de Lamotte lui avait été présentée. La jeune femme, exploitant astucieusement ces bienfaits de la reine, insinuait partout qu'elle jouissait de la protection de sa souveraine et doublait par cet artifice le crédit de ses sollicitations à la cour.

En quêtant ainsi une protection, elle parvint à l'audience du grand aumônier. Ce prince, ébloui de ses charmes, convaincu par la candeur de sa jeunesse, touché des contrastes entre son origine et son indigence, en devint éperdument épris. La comtesse trouva dans le cœur du prince une source inépuisable de prodigalités. Elle l'insinua dans tous ses secrets d'ambition. Elle vit que la passion de reconquérir à tout prix la faveur de la reine pour rétablir par le rang de premier

ministre une fortune obérée et une considération perdue, était le rêve et presque la démence de sa vie. Ces confidences, qu'elle rapportait à son mari et à un cercle étroit de libertinage et d'intrigue dont elle était le ressort caché, firent naître dans son àme l'idée et le plan d'une des plus infernales machinations dont les annales de l'astuce humaine aient conservé le souvenir.

Après avoir patiemment tendu ses fils avec ses affidés et préparé par d'habiles gradations la crédulité du cardinal au secret simulé qu'elle voulait lui confier, elle lui avoua sous le sceau du plus profond mystère qu'elle avait, à l'insu de tout le monde, des entrevues avec la reine; que cette princesse, dont on connaissait l'entratnement vers des favorites, l'honorait jle la plus affectueuse intimité; qu'elle avait pris insensiblement sur son esprit et sur son cœur un ascendant dont la publicité aurait excité la jalousie de ses autres amies; que le mystère couvrait sa familiarité et ses entretiens nocturnes dans les jardins du Trianon ; que clans ces entretiens le nom du cardinal revenait souvent par la pente qu'elle-même savait donner aux confidences de la reine ; que cette princesse était revenue ainsi peu à peu de ses préventions fatales contre le caractère et le talent de son grand aumônier; qu'elle aspirait à utiliser ce ca«*

ractère et ces talents pour la gloire du roi et pour le I. 8

114 RÉVOLUTiÔN IfftAKÇAISE.

salut du royaume; qu'elle était forcée par la politique à dérober 6a faveur aecrètc boub une fh)ideur et sous uti silence affectés devant sa cour, mais qu*ftvant peu de tempe elle manitesterait au grand Jour ce qu'elle gardait dans l'ombre de ses desseins» et que dès à présent elle autorisait le cardinal à lui écrire pouf elle seule la justification de sa conduite à Vienne» et à entref eh correspondance avec elle par l'intermédiaire unique de madame de Lamotte-Yalois.

XXÎI.

L'ivi^^sse du tardinal à ces àveuit» présagés de Mi faveur et da sa puissance» sa t^onfiance dans l'espfit de sa oonfldente^ son respect pour le nom qu'elle portait, sa passion pour elle» doublée par sa passion de grandeur, remplirent son âme d'un éblouissement de félicité. !1 voulait croircj il avait besoin de croire, et il crut. Il rédigea pour la reine une apologie de sa bonduite, dans laquelle il prosternait son âme à ses pieds; il la sUp^ pliait de hâter l'instant où il lui serait enfin permis de s'y prosterner en réalité et de se dévouer ssns réserve i la gloire et à là félicité de sa souveraine. Un petit billet à tranches dorées d'une écriture simulée de Ift reine lui fut remis en retour par madame de Lamotte. « rai lu voire lettre»» lui disaitH^n ; d Je suis Charmée de » ne plus vous croire coupable', je ne puis vous Accorder » encore l'audience que vous désirée : quand les cir*

îi constAûce» le permettront, je vôuô ferai prétenir. » Soyez didôrett t

XXltl.

Celle correspondance et celle attenle, habilement suspendues pour accroîlre et pour éluder rimpatience du grand cumônier, furent entretenues pendant de ' longs mois par madame de Lamotte. Elle s'en servit plusieurs fois pour faiire oonnattre au cardinal de prétendues nécessités d'argent éprouvées par la reine, et pour faire prévenir les désirs de la princesse par le car^ dinal, prodigue de son or pour mieux assurer sa fu^ iute faveur» Elle s'appropria ses dons; mais ces somiftesi qui ne s'élevaient qu'à cent vingt mille francs, ne suffisaient pas à ses convoitises : elle rêvait une plus riche proie« Le hasard et le génie de l'intrigue la lui présentèrent et la jetèrent dans ses mains.

Deux joailliers de Paris associés, Bœhmer et Bassange» fournisseurs habituels des diamants de la oour^ avaient rassemblé dans toute l'Europe une collection de dia<>mants dont ils avaient composé un collier du prix de seize cent mille francs, qu'ils se flattaient de faire acquérir à la reine. La pénurie des finances, la répugnance du roi pour les dépenses de luxe, le peu de goût de la reinci bsdes belle de sa simplicité» pour les diatkiantsi avaient jusque-là trompé l'espoir dès joail-»* liers; mais le bruit de cette magnifique collection de

brillants avait transpiré à la cour et dans Paris; on parlait de ce collier comme d'un prodige de la nature, de l'art et du luxe. Madame de Lamotte arrêta sa pensée sur ce trésor, et elle résolut de se l'approprier en allumant jusqu'au délire l'ambitieuse crédulité du cardinal.

La feinte correspondance de la reine avec le prince de Rohan préludait merveilleusement à ce dessein. Madame de Lamotte commença par entretenir vaguement le cardinal du désir que lui avait exprimé la reine de posséder le collier des Bœhmer. Mais la reine, ajoutât-elle, connaissant l'opposition du roi aux dépenses stériles, veut faire à son ipari un mystère de cette acquisition. Elle a jeté les yeux sur vous pour vous confier la négociation de ce caprice, devenu pour elle une passion. Quand il sera temps et quand elle aura rassemblé les fonds nécessaires à cette acquisition , elle vous fera prévenir. Jusque-là, gardez-vous de parier ou d'agir.

Le prince, de plus en plus ravi d'être choisi par sa souveraine pour négociateur secret d'une de ses fantaisies, devança dans sa pensée l'heure de rendre ce

LES CONSTITUANTS. i\l

service à l'arbitre de sa fortune. La reine temporisant et faisant attendre son signal , il partit pour son évèché de Strasbourg.

Un autre piège l'attendait dans son palais de Saveme. Un homme mystérieux, dont ^existence est une énigme que le temps n*a pas encore expliquée et que le charlatanisme seul n'explique pas, Cagliostro, thaumaturge ambulant du xvm® siècle, fanatisait alors, par ses prodiges, par son éloquence, par sa philosophie et par ses libéralités, la ville de Strasboui^. Était-ce un instrument politique soldé par une puissance invisible pour surprendre les secrets de la France dans le cœur de son aristocratie infatuée de son génie? Était-ce un alchimiste qui avait réellement retrouvé quelquesuns des secrets de la transmutation des métaux? Était-ce un simple charlatan affilié à des escrocs de toutes les nations et se servant de ses prestiges sur rimagination pour dérober à la crédulité des dupes l'or qu'il semait sur le peuple? Nul ne le sait; mais l'empire étrange et immense que Gagliostro exerçait alors en France sur la classe supérieure, opulente, lettrée et philosophique de la nation , faisait de cet étranger le mystère, l'étonnement et le prestige vivant de l'époque. La crédulité ne suffit pas pour expliquer son ascendant prodigieux sur l'opinion publique.

Un tel homme devait séduire surtout riraagjnation active et l'esprit faible du cardinal de Rohau. I^ bruit des prodiges que Cagliostro opérait à Strasbourg était un des motifs qui faisaient prendre au cardipa} la route de son évéché, et peut^^ôtre ce bruit était<^il parti de là pour exciter plus directement la curio^té du crédule pontife.

Quoi qu'il en soit, à peine le cardinal élait^il ar« rivé à sa résidence épiscopale et princière de Sav^*ne, que, sans pudeur pour son sacerdoce et pour poq rang, il fit témoigner par le baron de Planta, son anciân secrétaire d'ambassade et son confident, à CagUostra, le désir de le voir, Cagliostro, en homme d'autant plm désiré qu'il se prodiguait moins, répondit au baron d6 Planta avec la fierté d'un philosophe que son gfoia égale h tout : « Si le cardinal est malade, qu'il viennt» » et je le guérirai; s'il se porte bien, il n'a pas besoin » de rapi, et je n*aî pas besoin de lui. »

Cette réponse, loin d'offenser le prince, ne fit qu'irri» ter davantage son impatience d'être l'adepte de l'homme mystérieux. Il se rendit à Strasboug, il vit Cagliostro. Son imagination prévenue lui fit éprouver en sa pré-

16006 un de eet respects superstitieux qui subjuguent l'âme par les sens. Témoin des prodiges multipliés du maître et de ses libéralités sur les malades et sur les indigents qui assiégeaient çans cesse sa porte, confident de sa philosophie naturelle qui l'introduisait dans les arcanes d'une chimie et d'une alchimie miraculeuses, disciple de sa religion mystique qui substituait le théismç à la révélation, séduit surtout par la contemplation du trésor intarissable que le magicien étalait et répandait devant lui comme un homme qui puise sans compter à la source de l'opulence infinie, le cardinal entraîna Ca» gliostro h Saverqe, s'honora d'être l'hôte d'un envoyé de la Providence, se livra sous sa direction aux opérations de l'alchimie, et répandant à son tour tous ses secrets dans ràn^e de son maître, fit évoquer par lui les ombres du ipmé et les oracles de l'avenir.

L'habile alchimiste, heureux d'avoir conquis le plus opulent et le plus crédule des adeptes, flatta les vanités, les ambitions et les amours du prince. « Yotro » âme, )» lui diV-il, « est digne de la mienne, et vous » méritez d*étre le confident de tous mes secrets. La » femme que vous aimei vous rendis TafTection d'une » grande princesse, et cette faveur vous élèvera au » rang suprême, où vos vertus et vos talents se répan- » dront en bienfaits sur les hommes. » Les charmes et les séductions d'une Italienne de merveilleuse beauté et d'éternelle jeunesse que Cagliostro présentait comme sa fenune, complice qui avait peur lui \t dévouement

d'une esclave» relevait encore aux yeux du cardinal les enchantements du maître.

Il était dans toute la ferveur de son enthousiasme, quand un faux billet de la reine, apporté à Saverne par un courrier de madame de Lamotte, le rappela subitement à Paris.

a Le moment que je désire n'est pas encore venu, » disait la lettre; <c mais je hâte votre retour pour une » négociation secrète qui m'intéresse personnellement » et que je ne veux confier qu'à vous. La comtesse de ]» Lamotte vous dira de ma part le mot de l'énigme. »

Ivre d'espérance, il partit pour Paris, où Cagliostro et sa femme le suivirent. Tout atteste que le magicien luimême, devenu le confident du prince, était dupe et non complice alors des ruses de la maîtresse du cardinal, et qu'il croyait sincèrement à la correspondance secrète de la reine et du grand aumônier. U fondait vraisemblablement sur cette intelligence entre deux personnages aussi puissants l'espérance d'une fortune plus réelle que ses chimères.

Une lettre dédsive de la reine attendait le cardinal à Paris. Cette lettre, sigaéeMarie-AntoinetU de France, lui

donnait l'autorisation d'acheter pour elle un collier de diamants de dix-huit cent mille francs du joaillier Bœhmer.

Cette autorisation était un ordre pour lui. Il vole chez Bœhmer, lui montre le billet de la reine, il débat le prix, il fixe les termes, il r^met un premier àcompte de trente mille francs qui lui avait été remis à lui-même comme venant de la reine par madame de Lamotle, il signe le contrat de dix -huit cent mille francs de son nom, derrière lequel les joailliers voient celui de la reine. Une cassette renfermant Topulente parure est apportée chez le cardinal par Bœhmer. Il attend impa»^ tiemment l'heure de la porter lui-même à Versailles et de recevoir dans quelques mots le prix de son zèle et le gage de la satisfaction de sa souveraine.

Les jours s'écoulent; madame de Lamotte multiplie artificieusement ses absences à Paris. Elle prémédite et elle dispose un plan qui doit enlever d'avance à son amant toute espèce de doute sur la remise du collier à sa destination.

Elle raconte au cardinal que ses entrevues nocturnes avec la reine à Trianon sont de plus en plus fréquentes et longues, et que sa faveur n'a plus de bornes. Sous prétexte de convaincre le prince de la réalité de ces entrevues, elle le fait aposter une nuit, à la lueur d'une lune d'été, dans un des fossés extérieurs du jardin de Trianon, à quelque distance de la porte d'entrée. Après avoir placé ainsi le cardinal en observation , elle s'é-

m RÉVOI^qTION FRANÇAISE.

loigne, ^lla ^ dérobe dans les ténèbre, eUfi foiqt d*en^ trer dans les jardins. Après de longues h^ura» d'attente, le oardinal la voit revenir à lui, conduite respectueuse» ntent par un homme v^tu de la livrée do h reine. Cet homme aifecle de laia^r entrevoir suffisamment pa figure par le prince, pour qu'elle se gr(ive dans m ;^nx; puis, quittant madame de Lamolte à une cçr« taipe distance, il s'incline et retourne sur ses pas comme pour rentrer dans la palais.

Madame de Umotte rejoint Iq prince et lui dit que cet homme est le valet de chambre de la reine, confia dent de leur intimité, qui l'introduit et qui la recon^ (Juit «nsi par l'ordre de sa maîtresse. Le cardinal imprime le vi?age de ce valet de chambre de la reine dans son souvenir çt rwnène madame dQ Lamotte à P^riSi

Le prétendu valet de chambre était un nommé Vi^ lette, ami et commensal de M. et de madame de Lf^^ motte, confident et complice de leur infernal dessein. On va voir que ce visage de Villette, entrevu ainsi h h demi-clarté de la lune, était la condition nécessaire du succès de l'escroquerie.

Le lendemain de cette feinte entrevue, madame de Lamotte dit au cardinal que la reine est pressée de recevoir secrètement son collier, pour s'en parer au jour prochain d'une réception solennelle de cour. îïle invite

LES CONSTITUANTS. m

le prince à raccompagner à Versailles, dapi un PQtit appartement qu'elle y habite quelquefois et où la reine enverra h minuit un de ses valets de chambre de ean^ fiance recevoir le précieux dépôt de ses mains«

Le cardinal part en effet pour Versailles, La nuit tombe; madame de Lamotte fait cacher la pHnee dans un cabinet vitré ouvrant sur la chambre, afin qu'il puisse voir et entendre sans être vu la remise des dift^ mants à l'envoyé de la reine. Minuit aonnOvUne voiture s'arrête à la porte de la maison, on frappe, on monte précipitamment l'escalier, un domestique de madame de Lamotte ouvre la porte de la chambre et dit à haute voix en annonçant un étranger ; « De la part de la » reinel »

A ces mots, madmne de Uunotte, affectant rémotien et le respect, se lève et se dirige vers la porte i elle s'in^ cline en silence devant un inconnu vêtu d« l'habit des valets de chanibre de la cour* Le prétendu valet de chambre se tourne sans affectation du côté du cabinet vitré, afin que le cardinal, reconnaissant les traits qu'il a VU9 & Trianon, ne doute pas d'avoir devant 9^ yeux up messager de la reine. C'était Vilette ainsi d^ifé» Madame de Lamotte lui remet avec mystèrv la pa^M^tta; Vilette l'emporte h paa lents, remonte en ypitur» 6l parait prepdre la route de Trianon. %

Le cardinal sort de sa retraite, asaura madame da Lamotte qu'il a parfaitement rmonnu la val«t da ehambre, la repiercie du service immenaa qu'elle lui a rwdu

en faisant de lui rinstrument d*un désir satisfait de sa souveraine, et retourne avec elle à Paris pour y attendre d'heure en heure son pardon de Marie-Antoinette, sa réconciliation avec la cour et la haute fortune promise k ses illusions par Cagliostro.

Pendant ces enivrantes perspectives, Yilette et son ami M. de Lamotte fuyaient avec la cassette vers Londres, où ils allaient de concert dépecer, vendre ou enfouir les diamants.

Cependant, le cardinal, étonné et s'impatientant de n'apercevoir encore sur le visage sévère de sa souveraine aucun signe d'intelligence, de faveur ou d'adoucissement pour lui, était reparti pour Saveme afin de tromper son ambition par le mouvement. Il ne doutait pas que le premier terme de cent mille écus, qui avait été fixé au 1®^ juillet, ne fût acquitté par la reine. Un faux billet de cette princesse, qui lui laissait entrevoir un prochain retour de faveur, et qui lui témoignait en même temps quelque embarras à rassembler les cent mille écus du premier terme, le rappelle à Paris. ' Madame de Lamotte, désirant prolonger le plus possible son erreur, projetait de lui faire payer encore cette somme i la décharge de la reine.

De longues et artificieuses machinations, toutes fondées sur la prétendue correspondance entre la prin-

cesse et son grand aumônier, se combinèrent pour provoquer le cardinal à désintéresser lui-même les joailliers. Il possédait plus de dix-huit cent mille francs de rente, mais ses créanciers, ses prodigalités l'avaient obéré jusqu'aux derniers expédients. Il s'adressa vainement à un riche financier, M. de Saint-James, infatué, comme lui, de CagUostro. CagUostro prophétisa en vain i Saint-James des foveurs et des richesses sans bornes. Obéré lui-même, Saint-James ne put rien avancer.

L'échéance fatale approchait; il fallait porter jusqu'à l'illusion d'une entrevue directe avec la reme la conviction du cardinal et sa joie, pour obtenir de lui un de ces efforts désespérés qui rendent tout facile au fanatisme du dévouement. Madame de Lamotte, son mari et Yilette osèrent concevoir et exécuter cette supercherie.

On voyait alors, dans une des promenades suspectes de Paris, au Palais-Royal, une jeune courtisane d'une rare et noble figure, dont la taille, la démarche, les traits rappelaient de loin la majesté de Marie-Antoi* nette. Son nom était Oliva; elle n'était ni plus artificieuse ni plus dépravée que le vulgaire des femmes de sa profession. Elle avait, au contraire, conservé un cœur simple et une âme maternelle dans sa misère. La passion d'allaiter et d'élever un enfent, fruit d'une première

196 RÉVOLÛTIOK FÊANCAISE.

faute» Tâvâit seule récemment Jetée datis ce commerce

de sa beauté.

Olita avait attifé l'attenticm de madame de Lamôtte. Avec la promptitude et la divination de l'astuce, cette (èmme perverse avait conçu, du premier coupd*œil, le parti qu'elle pouvait tirer de cette resdembldrtce pour infatuer davantage la victime qu'elle enlaçait avant de Timmoler. Elle concerta avec son mari et avec Vilette, tous deui ses moteurs et ses instruments à la fois, un subterfuge dont la crédulité pouvait seule inspirer Taudace à la ruse. Elle voulut convaincre le eardinal qu*il avait eu une entrevue nocturne avec sa souveraine. Un religieux, minime du couvent de Paris, borné, ambitieux et débauché, dont les faveurs de madame de Lamotte achetaient le silence, le père Loth , vivait presque en commensal dans sa maison. Le père Loth aspirait à être caissier de son couvent; madame de Lamotte était parvenue, par ses sollicitations auprès du grand aumônier , à le faire prêcher une fois à Versailles devant le roi un sermon qu'ou était parvenu à lui faire apprendre par coeur et quil avait récité de mémoire* Sûre de la servilité et de Timbécillité de ce moine, madame de Lamotte m prenait pas la peine de se cacher de lui dans ses entretiens avec Lamotte et avec Tilette. Le moine entrevoyait assez de mystères et il entendait assez de demi*mot8 pour deviner le reste. C'est par les révélations du père Loth, arrêté en même temps que madame

lUÈ ÊONdTITtÎAKTB. là?

de Lamotte, que M. de Breteuil connut les préliminaires de cette machination.

U comtesse attira oheft elle, pai* reûtrémise de Vilette) la edurtidàne; elle ténia p^ une modique âomme d*avoir son concourt dans ti&ê atenture qu^dlê lui dépeignait comme innOôentô en elle-même» qui serait agréable à la relné et qui lui ansurérail, lui dit^Ue, la reconnêissanee et lei bifenftdls.

Il na s*agiasait que de profiter^ pour une intrigue de oour» de la reêiamblance que la nature atait mise entre les traits d'une pautre fille et ceuï de Tépousè du roi, de revêtir le ooatume le plus habituellement porté par œtte prinoease» de ae laisaer conduire par un affldé, août cette apparenœi dans un bosquet réservé dei Jafdins de VersailleB) et d'y jouer un r6le muet en prèsenee d*un inconnu qui tomberait à ses pieds. L'innocence de l'acte» la facilité du rôle, la grandeur de la récompense, séduisirent sans peine Olira. On la dressa» on la styla, on la Costuma» on lui fit faire dans le salon de madame de Lamotte les répétitions de la scène au milieu des rires des conjurés, dont le père Loth ne comprenait qu'à demi le sens. On mit dans ses mains un portrait et une fleur qu'elle devait présenter à l'inconnu. On mit sur ses lèvres le petit nombre de paroles qu'elle aurait à prononcer à demi-voit.

i28 RÉVOLUTION FRANÇAISE.

Pendant que Vilelte et Lamotte achevaient de dresser ainsi la courtisane, la comtesse de Lamotte préparait de son côté le cardinal au bonheur qui l'attendait à Versailles. La reine» lui disait-elle, consentait' enfin à lui rendre ses bonnes grâces; peu d'obstacles et peu de jours le séparaient encore du moment où la reine ferait éclater par une élévation au rang de premier ministre la confiance et la faveur secrète qu'elle avait pour lui, et, pour lui en donner un gage anticipé, mais d'autant plus cher qu'il serait plus intime, elle lui permettait d'avoir une entrevue avec elle, la nuit qui lui serait indiquée, dans les jardins de son palais.

Il faut savoir, pour se rendre compte de la vraisem^ blance de ce prétendu rendez-vous de la reine de France, à une pareille heure et dans un pareil lieu, que Marie-Antoinette, les princesses ses belles-sœurs, et quelques femmes de leur cour, avaient pris l'halntude de ces promenades nocturnes, en costume d'été, au clair de lune, sur la terrasse, dans les jardins et dans les bosquets du parc de Versailles. Ces dérogations au costume et à la gravité du rang suprême , et ces rencontres fortuites des princesses avec les promeneurs d'un rang moins élevé, bien qu'innocentes en elles-mêmes, étaient un des reproches que l'opinion publique adressait avec le plus d'ombrage à la jeune reine.

Le cardinal , trop enivré pour sonder Tinvraisemblance d*une telle rencontre entre une souveraine et un homme de sa profession et de sa dignité, n'avait pas hésité à croire ce qu*il désirait avec le délire de la passion.

Le soir de la nuit fixée pour la scène, M. de Lamotte conduisit la courtisane costumée à Versailles. U Taposta à quelque distance du lieu où il devait rester caché lui-même dans la profondeur du bosquet. Madame de Lamotte, revêtue d*un domino noir , sorte d*habit convenu comme à Venise» qui dérobait le visage et la taille d'une femme, conduisit le cardinal sur la terrasse du château. U avait dépouillé le costume ecclésiastique, qu'il portait rarement hors de ses fonctions. Une redingote militaire et un chapeau rabattu sur les yeux ne laissaient pas, dans les ténèbres, reconnaître le pontife sous l'apparence du courtisan. Le baron de Planta, compagnon et confident de sa vie, l'accompagnait. La comtesse, les laissant sur la terrasse, feignit d'entrer dans le palais pour rapporter au cardinal les derniers ordres de la reine. Elle revint bientôt saisie d'une feinte émotion. « Je sors de chez la reine, lui dit-elle précipitamment; elle est très contrariée : elle ne pourra point, comme elle l'espérait , prolonger l'entretien : la comtesse de Provence et la comtesse d'Artois lui ont demandé de

l'accompagner à la promenade. Rendez-Yous vite, néanmoins, au bosquet convenu; elle s'échappera, et malgré le peu d'instants qu'elle pourra dérober aux princesses, elle vous donnera des témoignages non équivoques de sa protection et de sa faveur. »

Le cardinal s'évada rapidement à ces mots, laissant madame de Lamotte et le baron de Planta at» tendre son retour sur la terrasse. Il pénétra dans l'ombre du bosquet. Une femme, vêtue du costume de la reine, lui apparut dans l'attitude de l'inquiétude et de l'attente. L'élégance de la taille, la majesté du buste, la dignité de la pose, la fidélité de l'imitation du costume, l'ovale des traits, la blancheur, la délicatesse des mains, tout était semblable à Marie- Antoinette dans cette apparition. L'obscurité de l'heure et l'ombre des arbres voilaient les différences. Le cardinal se précipita aux pieds de la fausse reine. II se confondit en actions de grâce de son bonheur et en serments de sa fidélité. Il colla ses lèvres sur la main qu'on lui tendait avec bonté. « Je n'ai qu'une minute » à vous donner, » lui dit-on d'une voix dont l'inflexion, à peine entendue, ne pouvait révéler l'accent. « Je suis contente de vous; je vais bientôt vouséle- » ver au comble de la laveur I »

En disant ces mots, et comme un gage de ses

promesses, la reine remit silencieusement au cardinal une petite botta qui renfermait son portrait et une rose, témoignage plus familier et plus féminin encore d'une faveur intime; puis, au bruit des pas de Yir lette qui se rapprochait et comme si elle eût tremUé d'être surprise par les princesses , a Voilà madame )) la comtesse de Provence et madame la comtesse » d'Artois. Il faut s'éloigner, » dit-elle au cardinal.

Au bruit importun qui abr^eait son bonheur , le cardinal sortit précipitamment de l'ombre du bosquet, emportant la rose et le portrait sur son cœur, et, rejoignant le baron de Planta et la comtesse de La* moite, il se plaignit du contre-temps qui avait interrompu la plus belle heure de sa vie.

Le lendemain, une lettre de la reine, apportée par la comtesse au cardinal, accusa les mêmes impatiences et les mêmes regrets. Le cardinal ne douta plus ni de son élévation ni de sa fortune^

C'est ail moment où il se repaissait de ces ombres que BcBhmer, voyant approcher le terme du premier paiement des dix-huit cent mille francs, et commençant à s'alarmer du silence de la reine, avait, en révélant ses alarmes, fait éclater la machination et appelé la vindicte du roi et l'attention publique sur ce mystère de sottise et d'iniquité.

Le procès, falalemenl commencé par rarrestalion du cardinal et livré au parlement par l'imprévoyance des ministres, remplit la France et l'Europe de conjectures et de rumeurs où l'esprit de parti, au lieu de plaindre la reine, mêla son nom aux plus indécentes suppositions. La vertu même, discutée ainsi pendant six mois, sortirait ternie par la discussion. L'opinion publique devint téméraire, même quand elle n'était pas injuste. La cour, excitée par la maison puissante de Rohan, prit parti pour le cardinal. Le clergé, dans des remontrances, sans disculper le pontife, revendiqua le privilège de le juger. La comtesse de Lamotte laissa filtrer, pour colorer ses impostures, les plus hideuses insinuations sur la reine. Ses propos , comme ses Mémoires depuis, salirent dans le bas peuple le nom et la couronne. Le parlement, fier de tenir entre ses mains l'innocence et la criminalité d'une souveraine, d'un prince de l'Église, associés dans ses débats aux souillures d'une scélérate et aux abjections d'une courtisane, fut perfide dans son arrêt. Il ne se prononça pas, par une réticence injurieuse, sur la réalité ou sur Timposture de la signature de la reine dans les fausses lettres adressées au cardinal : il innocenta le pontife et la fille publique; il condamna seulement madame de Lamotte et ses deux complices.

La reine pleura d'indignalion et de pudeur outragée en lisant cet arrêt. Le roi reconnut trop tard la faute qu'il avait commise en livrant la vengeance de son épouse aux rivaux de son autorité. Il exila le cardinal le lendemain de son acquittement. Cet exil parut un attentat contre la justice. La reine, inquiète des menaces des pamphlets que Lamotte» réfugié à Londres, lui faisait adresser si on ne lui rendait pas sa femme, fit évader la comtesse de Lamotte de Thospice où elle était enfermée après son supplice infamant. Cette éva* sion parut une crainte de révélation et un aveu d'intérêt pour une criminelle. Tout tourna contre cette infortunée princesse, même sa générosité. Elle s'indigna contre l'opinion publique qui se retirait d'elle. Elle se plongea de plus en plus dans l'intimité mal interprétée de quelques favoris. La haine courut entre la reine et la nation. L'Europe retentit du scandale d'un procès qui attestait dans les mœurs du temps et du royaume plus de corruption que Beaumarchais, l'Aristophane de l'aristocratie, n'avait osé en accumuler dans le Mariage de Figaro. Ce procès, en effet, qui rassemblait dans un seul tableau et qui faisait poser sur les mêmes bancs une reine et une fille publique, un cardinal et une femme marquée, un moine et des escrocs, semblait avoir, comme à des-

sein, rapproché ainsi tous les extrêmes du rang, de l'innocence, du crime el du vice de la société moderne, pour les embrasser à la fois du même regard et pour les flétrir du même mépris.

La i^ine cependant avait semblé prendre plus d'em* pire sur son mari à mesure ^qu'elle perdait plus de pô* pularité dans l'opinion publique. Louis XVI, toujours bon, devenu plus sensible en avançant en âge, semblait vouloir conipenser par sa tendresse et par sa déférence les sévérités et les injustices de l'opinion envers la corn-pagne de sa vie. Quatre enfants qu'elle lui avait donnés, après une longue stérilité, la lui rendaient plus chère. Le premier de ces enfants était une princesse morte en naissant; le second était un flls qu'une constitution maladive condamnait bientôt à mourir; le troisième était Madame Royale, devenue plus tard duchesse d'Angou* lême, que sa destinée devait élever si haut dans la pitié de l'histoire; le quatrième était le futur Dauphin, depuis Louis XVII, qui ne devait connaître de la royauté que la captivité et le supplice, et ne porter son titre d^ roi qu'à la tombe.

La reine n'avait d'une femme politique que là vo-

lonlé de régner; toutes ses qualités étaient dans son caractère. Elle avait peu de lumières propres, et par conséquent point de constance dans les plans. Ces idées de gouvemement empruntées aux inspirations des favoris, qui 86 servaient d'elle dans l'intérêt de leur ambition, de leur crédit ou de leur fortune, changeaient avec ceux qui la conseillaient. Elle avait hérité de sa mère le goût de la domination, mais son irréflexion l'empêchait de rien mûrir. L'attrait du plaisir, le besoin de plaire, le charme d'être aimée de son intérieur, ne lui laissaient ni le temps ni la capacité des pensées po« litiques : Sa vie n'était qu'une perpétuelle distraction. D'autres se chargeaient de penser pour elle; elle se chargeait seulement de vouloir. Son mari, au contraire, doué d'un grand bon sens, d'un esprit lent mais juste, d'une aptitude croissante au travail, manquait de vo«lonté. Elle lui donnait les siennes; mais il ne lui donnait pas sa sagesse. Plus modeste qu'il ne convient de l'être à un roi, il se laissait imposer par la supériorité présumée et par la fierté de sa femme autant que par l'amour qu'elle avait fini par lui inspirer. Bien qu'il eût un conseil des ministres, et quelquefois un premier ministre, qui semblaient retirer à eux avec une certaine jalousie l'autorité, le véritable gouvernement n'était jamais dans le cabinet du prince : il était dans le salon de la duchesse de Polignac et dans le petit cercle de courtisans qui entourait la reine.

De peur d'oflenser la susceptibilité du roi, la reine affectait cependant de rester étrangère et quelquefois même opposée aux ministères adoptés par son mari. L'impératrice sa mère lui avait recommandé ces dehors de déférence pour conquérir et pour conserver le cœur de Louis XVL Elle lui avait fidèlement obéi. Ce n'était point à son instigation ouverte que M. de Maurepas, M. de Galonné, M. Necker, avaient été appelés à la direction des affaires. Marie-Thérèse lui avait insinué de paraître toujours désirer le retour du duc de Choiseul au poste de premier ministre, pour laisser à son mari l'orgueil et la responsabilité de ses ministères personnels ; mais ce regret de l'éloignement du duc de Choiseul avait été au fond moins réel qu'apparent. Un ministre si supérieur convenait peu à la cour de Vienne, qui voulait l'abaissement de la France. Un ministre si absolu convenait moins encore peut-être à une jeune reine qui voulait de l'ascendant sans rivalité dans sa cour. L'archevêque de Toulouse, M. de Brienne, avait été le seul premier ministre qu'on pût appeler sa créature. Sa funeste administration avait trop puni la reine de sa faveur pour lui. Malgré sa répugnance contre M. Necker, elle avait, dans la détresse des affaires, concouru au rappel de ce ministre, dont on espérait des miracles. Ce retour désespéré de la reine vers M. Necker avait un

peu refroidi rintimité politique qui existait entre elle et le comte d'Artois, ennemi de Necker et partisan de Calonne.

Flottant à la merci des nécessités de TÉtat et des inspirations contradictoires de sa petite cour particulière, ainsi divisée en partis contraires, Marie-Antoinette ne pouvait qu'accroître p^ ses irrésolutions les irrésolutions du roi. Elle n'avait pas le regard assez étendu pour avoir aperçu de loin le péril des états généraux; ce péril ne commençait à se révéler à elle qu'au moment où il était trop tard pour y échapper. Les avis des princes, qui avaient adressé au roi un mémoire contre cette résignation de la couronne, l'ébranlaient; les premiers symptômes d'impopularité qui avaient éclaté contre elle à la procession des états généraux, lui présageaient des antipathies cruelles; les hommages adressés au duc d'Orléans, son ennemi personnel, navraient son âme; les débats sur la délibération p^ ordre ou p^ tête, qui se faisaient pressentir, l'embarrassaient par la nécessité de se prononcer ou pour les communes, ce qui aliénerait la cour, ou pour les classes privilégiées, ce qui aliénerait le peuple.

Elle revenait depuis quelque temps aux idées du comte d'Artois; elle accusait les ministres de témérité, d'imprévoyance ou de connivence perfide avec les foc-

tieux; elle chancelait dans ses pehsées, elle faisait chanceler l'esprit du roi sous toutes ses impressions oscillantes de femme.

Les états généraux n'avaient pas encore eu leur première séance, et déjà l'antipathie se déclarait en terreur concentrée dans l'âme de la reine, et en rumeurs sourdes dans Tesprit public. Sa fierté avait souffert dans la séance royale, où la majorité du peuple assemblé avait éclipsé la majesté du roi. Reine absolue, idole d'une cour, elle ne se dissimulait déjà plus qu'un pouvoir partagé n'était plus un pouvoir souverain, et que la nation allait faire évanouir la cour. Elle redoutait maintenant ce même ministre qu'elle avait contribué à rappeler; elle l'accusait des illusions qu'elle avait partagées avec lui quelques mois auparavant, et se préparait à le sacrifier en pleine crise à ses terreurs et à ses ressentiments; elle écoutait les conseils tardifs de force; elle conseillait au roi de s'envelopper de sa noblesse et de son armée pour répondre avec énergie aux premiers empiétements des états généraux et aux premières agitations de Paris.

Le ministère, à l'exception de M. Necker, dont toute la force était dans la popularité, n'était pas de taille à se mesurer avec la nouvelle puissance qu'il avait évoquée. Aucun homme ne lui inspirait ces résolutions qui pré-

viennent ou qui déplacent les crises. M. Necker ne s'était entouré que de médiocrités complaisantes, idolâtres sur parole de son génie. Ce génie consistait surtout dans l'orgueil. 8a seule force était de ne pas douter de sa force; accoutumé, depuis quinze, ans à l'omnipotence dans le pouvoir, et, dans la retraite, à Tadulation de l'opinion publique, qu'il caressait pour en être caressé, il était fermement convaincu que sa popularité était un prestige devant lequel s'évanouiraient tous les obstacles, et qui suffirait à couvrir tour à tour le roi contre la nation, et la nation contre le roi. Aussi, sa politique, si on peut appeler de ce nom une individualité si dominante, était tellement personnelle, que tout portait sur le crédit de l'homme unique, et que M. Nec» ker disparaissant de la scène, il ne restait plus qu'un rd et une révolution face à face.

Cette situation, qu'il avait créée, n'avait d'autre solution qu'un grand arbitre entre la royauté et la nation. Cet arbitre, c'était M. Necker. Il se flattait d'être assex imposant pour ce rAle en s'appuyant tour à tour sur le peuple et sur les classes privilégiées, qui allaient infailliblement se combattre, et en interposant entre eux la personne du roi et sa propre popularité. Il ignorait que la popularité, quelque grande qu'elle soit, est comme l'air, une puissance qui élève, mais qui ne porte pas.

Paris fermentait déjà de toutes les passions qui allaient agiter les trois ordres dans lesquels l'opinion publique ne voulait plus reconnaître qu'une nation. Ces passions éclatèrent le lendemain de la séance royale à Versailles.

La noblesse et le clergé se réunirent séparément le 6 mai dans les salles de délibération de leurs ordres» salles qui leur avaient été assignées pour vérifier séparément les pouvoirs de leurs membres. Le tiers état, dont le nombre dépassait les proportions de toutes les enceintes, se réunit dans la salle principale attribuée la veille aux états généraux rassemblés. Soit imprévoyance de la cour, soit hasard, soit dessein, cette invasion, en apparence accidentelle, par les plébéiens seuls, de l'enceinte destinée à l'ensemble de la représentation des trois ordres, parut préjuger, par le fait, par l'importance et par le nombre, la supériorité ou plutôt l'unité indivisible de la nation sur les deux classes qui semblaient vouloir s'en séparer encore. Nul n'osa disputer à cette masse dominante des députés des communes une salle qu'ils remplissaient presque à eux seuls. Ils y entrèrent sans guide, sans indications et sans contestation, comme dans le siège naturel de leur souveraineté.

La foule du public qui avait assisté la veille à la séance royale dans les tribunes de cette enceinte y pénétra comme de plein droit aussi à la suite des députés

des communes. La publicité, celte âme des délibérations, cette émulation des tribunes, cette responsabilité des assemblées devant l'opinion, cette force qui agit d'intelligence avec l'opinion , s'y installa ainsi d'ellemême, et sans délibération, dès la première heure. La conséquence naturelle de cette publicité était le retentissement libre des actes et des paroles par la presse rendant compte à l'opinion des discours.

Le gouvernement, étonné et indécis, essaya de contester ce compte rendu dés séances par l'impression au peuple. La tardive résistance du ministère fut emportée dès le premier jour par une lettre de Mirabeau à ses électeurs de Provence, à qui il avait promis d'adresser le journal des délibérations.

« J'avais cru, y> dit le député de Provence dans sa lettre du 7 mai à ses commettants, lettre dans laquelle il se couvrait de son inviolabilité de député, <x j'avais cru » qu'un journal rédigé par les états généraux eux- » mêmes vous informerait de nos actes. Grâce à une » pareille feuille, je sentais moins strictement la né- » cessité d'une correspondance personnelle avec vous; » mais le ministre vient de donner le scandale et de 9 supprimer le journal des états généraux et d'inter-

» dire la publication des écrits périodiques Il est

» donc vrai que loin de chercher à affranchir la nation, » on ne cherche qu'à river ses fersl... Vingt-cinq mil- » lions de voix réclament la liberté de la presse I La » nation et le roi réclament unanimement le concours

«a RÉVOLUTION FRANÇAISE.

» de toutes les lumières ! Et c*est alors qu'un ministre » soi-dj^ant populaire ose mettre effrontément le scellé » sur nos pensées privilégiées, le trafic du mensonge, r> et traiter comme un objet de contrebande Tindispeni> sable exportation de la vérité. N'est*il pas évident que » ces actes des ministres sont un crime public? La » nation entière n'est-elle pas insultée dans cet arrêt » où Ton fait dire au roi qu'il attend les observations » des états généraux, comme si les états généraux » n'avaient pas d'autres droits que de faire des obser^ » vations ! Le crime de la feuille proscrite, c'est de n'a*- » voir pas encensé l'idole du jour. Le règne de ces n mesures est passé, il est temps qu'on prenne une au* » tre allure; ou, s'il est vrai qu'on n'ait assemblé la » nation que pour consommer avec plus de fiidlité le » crime de sa mort politique et morale, que ce ne soit 1» pas du moins en affectant de vouloir la régénérer. » Que la tyrannie se montre avec franchise, et nous 1» verrons alors si nous devons nous roidir ou nous en- » velopper la lête. »

Les électeurs de Paris, qui n'avaient pas encore achevé la rédaction de leurs mandats aux députés du tiers état de la capitale, s'insui^rent d'eux-mêmes à cette voix; avec l'irrésistible autorité de leurs fonctions et de leur nombre, ils décrétèrent la liberté provisoire de la presse périodique, pour informer le peuple des votes de ^es députés. Le conseil des ministres accéda par le silence à cette souveraineté de

I*opiûion de Paris. Les séances des communes à Versailles devinrent tout à coup le forum français.

Tout fut tumulte, confusion, inexpérience de la discipline des assemblées dans cette première séance. Les députés et les spectateurs s'interrogeaient du regard et de la voix sur l'attitude à prendre pour une nation qui entrait pour la première fois dans ses comices. Les groupes de députés se nouaient et se dénouaient dans la salle. Les conversations particulières élevaient un de ces bourdonnements vagues et sourds qui précèdent les délibérations régulières des assemblées. On s'entendait, on se concertait, on se montrait les hommes déjà connus, qui apportaient un nom tout fait, ou une considération préexistante, dans cette foule anonyme. On se rapprochait d'eux, on leur d^ mandait conseil, on les écoutait comme les premiers omcles de l'hésitation générale. Tout était nouveau & ces hommes nouveaux. L*esprit de corps, la première âme des assemUées, pénétrait peu à peu cette masse; elle sentait le besoin d'imposer au roi, aux ministres, aux ordres privilégiés, au peuple lui-même, par la dignité de son attitude et par la régularité de ses délibérations. La pensée unanime était de protester contre l'absence des deux ordres privilégiés, qui s^nblaîent ainsi affecter une existence et une souverti-

iU RÉVOLUTION FRANÇAISE.

neté distinctes de la nation, de briser ces distinctions fatales de castes qui, en scindant l'assemblée, paraljr saient la volonté du plus grand nombre, et de conquérir, dès le premier pas, l'unité de peuple par l'unité de délibération. Mais la violence était encore loin de la pensée des communes. Sûres de leur force, elles voulaient convaincre avant de commander.

Le plus âgé des membres de l'assemblée , nommé Leroux, monta au siège du président par l'autorité de sa vieillesse. Il choisit lui-même, parmi les députés les plus jeunes, six secrétaires pour l'assister dans l'œuvre difficile de discipliner une assemblée tumultueuse et inexpérimentée.

A peine avait-il obtenu le silence qu'un homme de bien déjà exercé à l'élocution par la pratique des assemblées administratives et par la culture de la poésie dans sa jeunesse, M. Malouet, demanda la parole. Son nom et son caractère, quoique sans éclat jusqu'à ce jour, jouissaient d'une de ces considérations modestes et laborieuses qui prédisposent les assemblées à l'attention plus que les grandes renommées, objet de trop d'attente et de trop d'envie.

M. Malouet, pénétré du besoin de régénérer le royaume et d'introduire par l'action modérée de l'opinion les idées rénovatrices dans la forme et dans

Tespril du gouvernement, voulait, comme la presque unanimité de la France en ce moment, opérer cette révolution sans faire d'autres ruines que les abus et les iniquités du vieil ordre de choses.

La scission entre les différentes classes qui se présentaient pour composer les états généraux lui paraissait le prélude certain d'une catastrophe du trône. Car si les ordres ne se réunissaient pas, le roi serait obligé de choisir entre l'aristocratie et le peuple. Si le roi se pmnonçait pour l'aristocratie, il serait inévitablement vaincu avec elle, et s'il se prononçait pour le peuple, il cessait d'être roi pour devenir chef révolutionnaire, et il serait entraîné lui-même bien au delà des réformes par la révolution qu'il aurait suscitée.

M. Malouet, esprit froid, honnête, clairvoyant, prophétique par prévoyance, ne voyait qu'un palliatif h cette situation : la sagesse des trois ordres se conciliant d'eux-mêmes sous la pression de la nécessité pour former devant la couronne l'unité d'un conseil national, a Je propose, » dit-il avec l'accent d'un conciliateur et non d'un tribun , <« d'envoyer une députation » aux deux ordres privilégiés, pour les inviter à se » réunir aux communes dans la salle des réunions » -générales. »

Cet avis allait être adopté, quand le président des

états du Dauphiné, Mounier, faomine de bien aussi» mais que la popularité de Grenoble et de VizUle animait de plus d'audace que Malouet, s'opposa à oette proposition en s'adressant aux susceptibilités toiyours frémissantes de Tesprit de corps» en soutenant que cette avance compromettait l'intérêt des communes, et qu'il était plus convenable d'attendre le résultat de la délibération des ordres privilégiés. Meunier» en parlant ainsi» ne pouvait manquer de l'emporter. L'orgueil des corps est la touche infaillible des orateurs qui veulent flatter au lieu de servir.

On leva la séance en ajournant toute délibération légale jusqu'après la vérification des pouvoirs, et w convenant que la réunion n'aurait jusque-là d'wtr? caractère que celui d'ui\e conférence ofiioieuw çotre collègues d'une future assemblée.

Pendant cette séance tronquée des oommunos^ U noblesse et le clergé délibéraient à part dai\$ leurs ecH mices particuliers. Le clergé avait décidé qu'il terait seul juge de la validité des pouvoirs des députés de 9on ordre. La noblesse, à l'exception des Châtillon, d^ Liancourt, des Lafayette, de quarante-cinq gentilshommes convaincus de la nécessité de changer le titre de noble contre celui de citoyen, avait revendiqué, comme le clergé, la vérification des pouvoirs par ordre.

Le bruit de ces deux délibérations se répand la nuit dans Yersaillea comme un prélude de scission fatale à la nation elle-même. A la conférence publique du lendemain 7 mai, Malouet» plus alarmé et plus pressant» renouvela sa proposition. Meunier engage un certain nombre des comices à se rendre individuellement et sans mission auprès des deux autres ordres pour les convaincre et les incliner à ridée de la fusion des classes et à la vérification en commun. Ces négociateurs obtiennent seulement du clergé la nomination de commissions chargées de conférer avec ceux de la noblesse et du tiers état sur le schisme qui 1^ divise. Les jours s'écoulent sans que ces commissaires, enchaînés par le mandat inflexible de leur ordre, parviennent à une transaction. Pendant ces stériles débats qui irritent l'impatience du peuple , la tiers état se prépare en silence à se constituer en représentation active et souveraine , sans néanmoins rompre encore le faisceau des trois ordres dans les états généraux. Les esprits s'allument. Chapelier, avocat de Renues, accoutumé aux audaces de faction dans le parlement de Bretagne et aux rudesses de paroles dans le barreau, propose de sommer publiquement les deux ordres de se réunir aux communes ou de rejeter sur Taristocratie la reaponsaWlité des événements et l'odieux des lenteur9 opposées aux bienfaits dt» états généraux. Le 15 mai, on délibère sur la proposition de Chapelier. Quelques-uns la jugent trop impérieuse, Boissy d'Anglas, illustré depuis par un héroïsme antique à la tribune

sanglante de la Convention, modère Tardeur des impatients. « Il viendra peut-être bientôt, » s'écrie-t-il, «ce » jour où non contents de sommer les ordres qui ré- » sistent à votre appel, vous vous constituerez non » plus en ordres séparés, mais en chambre des com- » munes, en assemblée nationale; il viendra peut-être » bientôt ce jour où Ton apprendra que les prières du » peuple sont des ordres, que ses doléances sont des » lois, et qu'il est à lui seul la nation I Mais plus le » parti que vous prendrez alors sera irrévocable, plus » vous devez le faire précéder de propositions de con- » corde et de paix. Avançons lentement, pour n'avoir » pas à reculer. »

On propose de donner huit jours à la réflexion des ordres dissidents et de désigner des commissaires pour conférer plus officiellement avec ceux de la noblesse et du clergé. A la séance du 18, on débat encore la proposition de Chapelier corrigée par celle de Rabaud de Saint-Etienne, ministre protestant de Ntmes, et par Boissy d'Anglas.

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