‹ Histoire des constituants (volume 3)Chapitre 5 sur 20 · XLIX · texte numérisé non relu

XLIX

Un membre jusque-là silencieux se lève. C'était Mirabeau. Son nom équivoque circulant dans l'assemblée soulève un murmure. Sa figure, plus étrange que repoussante, scandalise les regards; sa voix de toscin remplit et fait tinter l'oreille. Il brave d'un front cicatrisé

dédaigneusement rejeté en arrière la réprobation qui l'accueille; il s'empare de la tribune comme un homme qui doit y régner un jour.

« Messieurs,» dit -il par une ruse d'exorde qui dément d'avance les préventions de violence et de faction dont il est précédé , « on vous propose » » d'une part, d'autoriser des conférences concilia- » trices avec les commissaires du clergé et de la » noblesse. M. Chapelier, d'une autre part, propose » de convaincre la noblesse et le clergé de l'inconsé- » quence de leur conduite et de les menacer de la con- » duite que nous tiendrons nous-mêmes s'ils persis- )> tent dans leur situation.

» Ce dernier avis, plus conforme, j'en conviens, aux » principes que le premier, plus animé de cette m&le » énergie qui entraîne les hommes, même à leur insu, » a cependant un grand inconvénient qui ne me pàratt » pas avoir assez frappé l'assemblée. Indépendamment » de ce qu'il tend à nous faire porter un deuil avant » que nous ayons une existence légale, il appelle par sa » nature une réplique de la noblesse plus impérative et ^) plus irréconciliable que celle que nous avons enten- » due hier. Nous serions par là entraînés nous-mênïes » i une scission précipitée d'avec les autres ordres, qui » livrerait, si elle était irréfléchie et prématurée, la » France aux plus grands désordres.

» D'un autre côté, la proposition d'autoriser simple- >f ment nos commissaires à conférer avec les ordres dis-

» sidents dissimule entièrement la conduite arrogante » delà noblesse; elle donne l'attitude d^une clientèle » suppliante aux communes, qui, alors même qu'elles » no seraient pas bravées et presque défiéeSj doivent » sentir qu'il est temps que le peuple ne soit plus pro- » tégé que par lui seul.

» Ces deux avis me paraissent également exagérés, » l'un en menaces, l'autre en condescendance. »

Puis après s'être ainsi concilié l'oreille de la masse bien intentionnée de son auditoire, « Mais» messieurs, » poursuit l'orateur, « peut-on se flatter de l'espoir des concilia- » tiens avec la noblesse, lorsqu'ils font précéder leur B consentement à entendre nos commissaires de la fière ï> déclaration qu'ils sont eux-mêmes irrévocablement » constitués? N'est-ce pas là joindre la dérision au des- » potisme? Et que leur reste-t-il à concerter, du mo- » ment qu'ils s'adjugent d'avance à eux-mêmes toutes » les prétentions? Laissez-les faire, messieurs, ils vont » vous donner à eux seuls une constitution, régler » l'Etat, arranger les finances, et l'on vous apportera » solennellement, comme hier, les extraits de leurs dé- » libérations pour lois!... Non, on ne transige point » avec un tel orgueil, ou l'on est -bientôt esclave!,..

» Si l'on veut absolument tenter encore les voies des » négociations, c'est au clergé qu'il faut nous adresser.

» c^est au ciei^, qui, soit par intérêt bien entendu» soit » par politique déliée, affecte au moins le caractère de » médiateur; c'est au clergé, trop habile pour s'exposer » le premier au coup de la tempête; c'est au clergé, tt qui aura toujours une longue part à la confiance du » peuple» et auquel il nous importera longtemps en- » core de la conserver.

9 Cette conduite a l'avantage de fournir du moins un » prétexte naturel à notre inaction, qui est encore pru- » dence« et d'offrir à la partie du clergé qui fait des » vœux pour la cause populaire l'occasion de se réunir » A nous.

» Envoyez au clergé vos commissaires, messieurs, et n n'envoyez pas à la noblesse. Prenez garde ! déjà on » répand qu'il vaudrait mieux opiner par ordre que de » s'exposer i une scission» ce qui revient à dire t Sipai> ronMumê de peur de ntms séparer! On ù]o\iiequB\e mi- » nistre désire, que le roi veut, que le royaume craint... i>» Si le ministre est faible, soutenez*le contre lui-même, »> prêtez-lui vos forces* Le foi? Un roi tel que le nôtre ne » veut que ce qu'il a droit de vouloir ! ... Le royaume ? il » craindraits'il pouvait vous croire vacillants ! Qu'il vous » sache fermes et unis, et il reprendra sa sécurité... On » vous flatte que les classes privilégiées renoncent d'elles- » mêmes à leurs exemptions pécuniaires, et quel intérêt » alors, vous dit-on, de voter par tête plutôt que par » ordre? Messieurs, je comprendrais qu'on parlât ainsi » si l'on s'adressait à ceux qui s'appellent les deux pre-

» miers ordres. Car, comme, une fois leurs privilèges X) pécuniaires sacrifiés, il ne leur resterait rien à défen- » dre dans le domaine des intérêts, je ne leur trouve- » rais plus une seule bonne raison à s'opposer à la dé- » libération en commun s'ils étaient de bonne foi dans » l'intention de se sacrifier. Or, puisqu'ils refusent la » délibération en commun , ils nous autorisent , par » cela seul, à douter de la sincérité du désintéresse- » ment qu'on nous annonce. Mais nous, nous qui, mal- » gré leur fierté dédaigneuse, avons de grandes raisons » de douter aussi qu'ils aient le privilège exclusif de » l'instruction et des lumières, nous qui ne regardons » pas l'Assemblée nationale comme un bureau de finan- » ces, nous qui croyon^ que travailler à la constitution » du royaume est le premier de nos devoirs et le plus » élevé de nos mandats, la renonciation aux privilèges D pécuniaires ne nous désintéresse nullement du seul » mode rationnel et national de délibérer. Ne compro- » mettons pas ce principe, marchons avec une circons- » pection prévoyante, mais marchons!...

» La noblesse a rompu par le fait l'ajournement du » roi. Nous devons en avertir le ministre pour consta- » ter que le provisoire est fini et pour annoncer ainsi, » par la démarche la plus modérée et la plus respec- » tueuse, que les communes vont exercer leur droit 2) et conserver les principes. Laissons la noblesse » continuer paisiblement la conduite orgueilleuse et » usurpatrice qu'elle affecte; plus elle aura fait de che-

» min, plus elle sera douée de tcrls devant la nation ! » Plus les communes, qui ne veulent avoir aucun de » ces torts, seront sûres de leur force, et par cela même » de leur modération, plus l'esprit public se formera, D et de lui seul viendront notre irrésistible puissance et » nos durables succès. »

Cette proposition, qui, sous l'apparence d'une modération longanime, cachait une déclaration plus dédaigneuse et plus impérative de scission aux classes privilégiées, et qui déclarait au roi lui-même, par l'organe de son ministre, l'omnipotence des plébéiens, était trop prématurée pour être votée. On admira l'orateur, on vota la proposition des commissaires, qu'il avait cherché à éluder.

Or, quel était Torateur qui venait de tenir un langage si viril, si décidé et si mesuré à la fois dans l'assemblée de plébéiens de son pays? Cet orateur, dont la voix à partir de ce jour va remplir la tribune, et dont l'esprit va animer la nation, exige que l'histoire suspende un moment le récit des événements pour raconter l'homme, car l'homme lui-même ici est un événement. U est impossible de comprendre la Révolution sans avoir compris son prophète, son tribun, son orateur, son homme d'État. Racontons donc rapidement Mirabeau.

iM RËYOLUTIÛN FRANÇAISE.

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