LUI
Honoré de Mirabeau était Tatné de onze enfants nés du mariage de son père» le marquis de Mirabeau» avec Geneviève de Vassôn» héritière d'une ancienne et opulente famille du limousin. Son père» le marquis de Mirabeau» homme remarquable mais démesuré d'orgueil» infatué de chimères» avait quitté de bonne heure la profession des armes pour se livrer avec fanatisme aux études problématiques alors de l'économie poli-
tique. Grâce à quelques sectaires qui Tenivraient de leurs adulations, il se croyait sincèrement le révélateur d'une vérité nouvelle et Tapôtre de la félicité publique. Cette vérité ne consistait que dans une réglementation plus libre des impôts et du commerce, propre à accroître le revenu net des terres, et dans des procédés parcimonieux de consommation alimentaire, propres à accroître le pain, nourriture de l'homme. L'invention de quelques procédés économiques du blé dans la mouture et dans la purification des farines, invention ostei> tatoirement proclamée dans ses livres et appliquée dans ses terres, était célébrée par lui comme une sorte d'alchimie humanitaire qui élevait leur auteur au rang des Triptolème et des demi-dieux.
On voit que cette science, toute matérialiste dans son but et dans ses moyens, réduisait la félicité publique à une ration plus ou moins grande de subsistances pour chaque individu de l'espèce, et que cette philosophie sans élévation, sans moralité et sans âme, n'était au fond qu'une arithmétique du blé, du pain et du revenu. Elle était propre à engraisser des brutes plus qu'à former des hommes et à discipliner des peuples.
Mais le charlatanisme plus ou moins sincère du marquis de Mirabeau faisait de cette science l'arcane des sages et la panacée du genre humain. On lui avait libéralement donné, les uns par dérision, les autres par con« viction, le nom de Mirabeau Vami des hommes^ du titre d'un de ses livres intitulé ainsi. Il vivait sur ce nom
dans une espèce d'auréole formée autour de lui par la crédulité des ignorants » par le fanatisme complaisant de ses adeptes et par le perpétuel enivrement de sa propre vertu. Il était le type de cette hypocrisie d'humanité que la philosophie du siècle tendait à substituer à l'hypocrisie de religion, dont le manteau avait été déchiré par Molière dans la comédie du Tartuffe. Sous l'un ou l'autre de ces manteaux on pouvait s'arroger la vénération des hommes en nourrissant sous ces dehors toutes les perversités ou toutes les faiblesses d'un cœur corrompu. L'ami des hommes, enveloppé de sa renommée de philanthropie et d'humanité, faisait retentir de ces deux mots toutes ses pages. Il s'abritait comme une idole sous la sainteté de ses principes; il en intimidait la cour et les ministres par son crédit de grand seigneur; il en captait le peuple de son voisinage par la recherche d'une orgueilleuse popularité. Il réduisait à passer pour blasphémateur quiconque aurait douté de sa sagesse.
Mais sous cette philanthropie verbeuse et banale, qui n'avait d'entrailles que pour le genre humain, il cachait le cœur d'un despote, la domination d'un tyran sur sa famille. Ses sensibilités publiques lui semblaient compenser suffisamment ses duretés domestiques. Il faisait dans ses rêves le bonheur du monde et dans ses actes le
malheur des siens, le crédit que lui donnaient à la cour sa naissance, sa fortune, sa renommée de profondeur, ses adulations indirectes aux favoris de la favorite madame de Pompadour, lui servant à obtenir des ministres l'autorité et les rigueurs de TÉtat pour opprimer sa propre maison.
La soif de la renommée qu'il voulait cultiver de plus près» Tambition de s'élever par la rumeur publique au mimstère, les intérêts de sa secte enfin, l'avaient rap* proche dç Paris. Il avait laissé à un de ses frères, 1« b^ilU de Mirabeau, le gouvernement de sa terre de Mirabeau en Provence. Il s'était établi dans son autre terre du Bignon, aux environs de Nemours, quelquefois dans une maison de campagne à Argenteuil, [dus voisine encore de Paris.
Des dissensions domestiques, motivées par l'asoendant passionné qu'une femme étrangère, madame de Pailly, avait pris sur son Qoeur, l'avaient séparé de sa femme après une union si féconde. Irrité des orages que la juste jalousie de cette épouse humiliée élevait avec éclat dans son intérieur, il avait fait exiler la marquise de Mirabeau dans une de ses terres du Limousin. Il l'avait privée de ses enfants en la bannissant de son toit; il lui avait substitué insolemment sa maîtresse. Des accusations scandaleuses contre la prodigalité et contre les violences de la marquise de Mirabeau l'avaient armé de l'autorité du gouvernement sur elle. Des procès acerbes ébruitaient sans cesse entre l'époux et l'é-
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pouse ces dissensions. La femme et le mari se déshonoraient à Tenvi dans ces récriminations publiques. Mais la secte et la popularité couvraient tout. On plaignait roppre9seur et on s'indignait contre la victime. Le monde est SQuvent dupe de celui qui sq plaint lo plus haut.
L^ marquis de Mirabeau avait gardé chez lui ^^ filles et ses fils orphelins de leur mère et livrai à la merci de la femme qui régnait dans sa maison sou^ spn nom«
Soit antipathie contre la mère rejaillissant sur le fils, soit disgrâce naturelle d'un enlant dont une maladie cruelle avait enlaidi presque au berceau le visage, soit répugnance de la favorite madame de Paill; pour œt enfwt, dont la resaemblauce avec la noarquise de liirabeau lui était un reproche; ioit enfin haine irréfié^ chie mais fréquente d'un père dénaturé contre rhéritier qui doit prendre sa place un jour dans le gouvernement de la famille, le marquis de Mirabeau témoigna dès le berceau une aversion prophétique contre Tatné de s/nê fî]9« €et enfant était né proscrit; il grandit dons Tindifférence, et de bonne heure dans Tinimitié de spn père. Qn trwve les traces de cette inimitié anticipée du père <X)ntre renfant Al le^ premières années» dan» les correspondances inédites du marquis de Mirabeau avec son frèrQ et son confident le bailli de Mirabeau.
IGO RÉVOLUTION FRANÇAISE.
a Je n'ai rien à te dire de mon énorme fils, » écrit le père peu de mois ^rès la naissance, « si ce n'est qu'il » bat sa nourrice. Il est laid comme le fils de Satan, » ajoule-t-il un an plus tard. « C'est un sable où rien » ne reste, » dit-il quand l'enfant a cinq ans. « Je l'ai » remis aux mains de Poisson, qui m'est attaché comme » un barbet. Remercie-le bien fort de l'éducation qu'il » donne à ce marmot. Qu'il en fasse un ferme citoyen, » c'est tout ce qu'il faut. Avec ces qualités, il fera trem- » bler cette race de pygmées qui jouent les grands de » la courl... On fera jouer ce soir un rôle de comédie » à un petit monstre qu'on dit être mon fils, mais qui » fût-il celui de notre plus grand acteur, ne saurait » être plus naturellement bouffon, mime et comédien. » Son corps croît, son babil s'accrott, sa figure s'enlai- » dit à miracle; laid avec recherche et prédilection, et, » en outre, péroreur à perte de vue. 11 est maladif ; s'il » me fallait en refaire un autre, où diable trouver un » échantillon de pareille étoffe? Il est turbulent, et ce- » pendant doux et facile, mais d'une facilité qui tourne » à l'ignarie. Semblable à Polichinelle, tout ventre et » tout dos, mais très propre à faire, au besoin, la ma- » nœuvre de la tortue présentanl'Yécaille et se laissant » frapper, ce gros monstre de Gabriel va gueusant par- D tout pour faire l'aumône à des gueux, suivant en cela
LES CONSTITUANTS. m
» Texemple de sa mère, malgré tout ce que je peux leur » dire, qu'il n'y a rien de si contraire à mes principes. » L'autre jour, dans une de ces fêtes qu'on donne chez » moi et où l'on gagne des prix à la course, il gagna le » prix, qui était un chapeau; [et se retournant vers un » autre enfant qui avait un bonnet et lui mettant sur la » tête son propre bonnet à lui, qui était encore bon, « Tiens, » dit-il au paysan, <c je n'ai pas deux têtes I » » Ce jeune homme me parut alors l'empereur du mon- » de! Je ne sais quoi de divin transpira rapidement » dans son visage; j'y rêvai, j'en pleurai; la leçon me » fut bonne. »
Et, à quelques jours de là, comme se repentant de son émotion, le père écrit à son frère: « Cela ne fait » quedenattre, et le débordement est déjà complet: » c'est un esprit de travers, fantasque, fougueux, im- » portun, penchant au mal avant de le connaître et » d'en être capable, un cœur superbe sous la jaquette » d'un bambin; un étrange orgueil, noble pourtant; » un embryon de matamore ébouriffé qui veut avaler » tout le monde avant d'avoir douze ans!... un type » profondément mouï de bassesse, de platitude absohie, » une chenille ral]||||É|e qui ne se déchenillera jamais; » mais avec cela une mémoire, une aptitude, une capa- » cité précoces qui saisissent, ébahissent, épouvantent!
» un quart d'homme, cependant, s'il en est jamais » quelque chose. Il n'y a que les appétits brutaux aux- » quels on retrouve ces caractères-là; il y a des écumes » dans toute race. »
Ce fils, dont le père présageait et préparait ainsi la mauvaise destinée par tant de haine, vivait à la merci d'un domestique et d'un moine, dans la rude discipline d'une maison sans mère, et en présence des scandales d'un père avec une marâtre qu'il était obligé de flatter en la détestant. La fortune, quoique large en apparence, du marquis de Mirabeau, était tellement grevée de charges de famille, obérée de créanciers, dilapidée en procès et en dépenses dans l'intérêt de sa gloire et de sa secte, que la maison se ressentait de cette fastueuse indigence.
a Avec mes élégances et mes urbanités, dont vous » avez coutume de rire, » écrit le marquis de Mirabeau h une femifie confidente de madame de Pailly, sa mattresse, « je n'ai ici que du pain bis, toujours mou ou » dur, du vin trouble, de la vache au pot-au-feu, du » cresson en salade pour tout rôti, des raisins flétris, » des noix rances, et toujours des querelles à table qui » m'apprennent à ravaler mon iH|j6itience provençale, » du bois vert, une chandelle qui nous sert à deux pour » écrire et qui vacille par complaisance pour le rideau
l» CONSTITUANTS.
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w de ma fenôtre, qui lui en fait le signol en vacillant lï lui-même au vent froid,.. El cependant, ma retraite » est belle, A la vérité, les lieux, les prés^ n'ont pas la n figure du mois de mai; les oiseaui se sont tus, les lii- )» rondelles ne sont pas près de revenir, et les oies sau- » vages passent si liant qu'elles ne sauraient distin- » guer un courtisan d*un lioiinôte homme. Cependant, » quand le calme règne j Tiroagination rend aux champs » plus que l'hiver 06 leur ôte; on se promène surdos » pelouses sèches, on redouble le pm sans suer, et le w feu tortu au retour, ajani le fagot pour basOp les î» souches pour façade et les copeaux pour fronton, dis- » sipe rhumidilé, et vaut, quoi qu'on dise, mieui )* que 16 soleil. Mais la scciété? dilHan, Ehl n'ai-je pas u mon capucin > à qui je démontrai hier que les pucc^, M dont ils tiennent pépinières, sont tris nuisibles a l'an gricullure^ puisque le temps que Ton empbie à les n chasser est autant de perdu pour le travail; que leurs » barbes le sont encore davantage, attendu que la rosée 1 du ciel et la graisse de la terre s'y attachent et sont » par là détournées de leur véritable destination # et » que nos ])Oches oij ces mendiants puisent sont aux }i poches pleines des soixante fermiei^ généraux ce ïi qu'élaient les vaches maigrc*s aux vaches grasses de » rEcriture; que sais-je enfin! Je dis tant de choses, » que {inalement je serai brûlé. )*
iCÎ RÉVOLUTION FRANÇAISE.
Passant de là à une scène pastorale, il peint le sommeil de madame de Pailly, surprise dans sa chambre, et qui repose, dit-il, les sourcils si ouverts, qu'on croit voir dormir la bonne conscience; il raconte une de ces journées champêtres de seigneur populaire de terre, et il termine en disant avec la sécurité d'une âme pleine de sa propre satisfaction: « Une pensée me saisit chaque » sofriblil mettant la main sur le premier bouton de » ràà^ièlhil pour me déshabiller, et me dit : Voilà la » démission d'un des jours qui te furent donnés. Qu'en » as-tu fait? — Voilà, madame, ce que j'ai fait de celle » d'hier. »
Il revient à son fils aîné Gabriel. « L'aîné des gar- » çons, » dit-il à sa correspondante, c< pourrait bien » s'appeler en bon français un enfant mal né. Comme )) il va maintenant chez beaucoup de maîtres, et que, » depuis le confesseur jusqu'au camarade, tous sont » autant de correspondans qui m'informent, je. vois le » naturel de la bête, et je ne crois pas qu'on en fasse r> jamais rien de bon. Il faudrait que je le gardasse » près de moi, car il me craint et ne craint que moi. » Mais j'ai d'autres devoirs à remplir pour justifier » la réputation non méritée que la Providence m'a » dévolue en me payant en estime du monde. »
Il envoie en conséquence Gabriel à l'académie d'An-
LES CONSTITUANTS^. fr^l
gers sous la lulelle d'un gouverneur aussi paternel qu*il Tétaîl peu lui-même» nommé Segrais; mais bieûlût il se repent de l'avoir confié à des mains trop douces* a Tu p connais ^ » écrîl-il au bailli soû frère, « l'âme noble >» et presque romanesque de Segrais» si opposée au na- » lurel entrant et presque dévorant de ce maraud, Se- }> grais est saisi» U est fasciné, il vante c^^lle mémoire » qui absorbe tout» sans vouloir comprendre que le sa- » ble aussi reçoit toutes les empreinte sans en retenir » aucune; il magnifie la bonté de son cœur» qui n'est » que flasque et kmale, envers les petites gens à qui y» Taccouple un instinct de bassesse; il loue son e^i>rit de perroquet, enfin il me Fachève»etj*y vais pour' » foir^ »
Le père enleva en effet son fils trop heureux à la douce discipline de son gouverneur» il le jeta dans une maison d'enseignement sévère, en lui défendant d'y porter son nom.
t£ Ce monsieur, r> dit-il, « a récalcitré» pleuré, ra* » liociné en pure perte; je lui ai dit de gagner mon » nom et que je ne le fui rendrais qu'à bon escient. » Il tui interdit toute correspondance avec sa famille, sa mère, même avec son aïeuL II apprend que la tendresse de sa mère a violé celte consigne de geôlier et a fait parvenir au pauvre Gabriel quelques secours d'argent. U
s'indigne contre le fils el la mère, « Fléau, » dit-il, « qui me pourchasse depuis vingt ans et qui n*emploie » ce que je lui ai laissé qu'à débaucher la partie » véreuse de ma race. »
Dès l'âge dô quinze ans et avant qu'aucun autre crime que ses disgrâces de corps et ses symptômes de génie servent de prétexte à de telles rigueurs, le marquis de Mirabeau songe à envoyer son fils languir ou périr loin de sa patrie. « Je veux chasser, » écrit-il , « ce » fléau des lieux où il pèserait après moi. »
Il cède à regret à des sollicitations qui le fléchissent; Gabriel entre avec son aveu comme volontaire dans le régiment commandé par le marquis de Lambert, le plus sévère des colonels de l'armée. « Ce » jeune marquis de Lambert , » dit-il , « est du » bois dont on faisait les hommes du temps passé, et » dont la poitrine est de celles qui portaient des cuiras- » ses; il prétend qu'en forçant un homme à ne respirer » que de l'honneur, on lui refait les poumons. J'en » doute, mais il dit en avoir des exemples. »
A peine entré dans cette rude école de la jeune noblesse française, Gabriel y respire la licence de mœurs, la jactance de bravoure, seule religion alors du soldat dans ces pépinières de vice et d'honneur. Ses passions, affranchies du regard paternel, éclatent par quelques
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fautes légères que rindulgence aurait excusées ; il joue et perd quelques louis au jeu ; il supplante son colonel dans le cœur de la fille d'un armurier de Saintes dont la beauté avait ébloui des yeux plus mûrs que les siens. Les femmes, qui ont Tinstinct de la puissance du cœur dans ceux qui les aiment, lui pardonnent sa laideur apparente, et découvrent sous ses cicatricas la véritable beauté de Thomme, Tintelligence et la passion.
L'amour est toujours le premier à deviner le génie. La préférence de fa fille de l'armurier pour le jeune officier fait tout le crime de Gabriel.
Le colonel sévit contre son rival ; Mirabeau exaspéré s'échappe, laisse une promesse de mariage à son amante, s'enfuit à Paris. Son père, pressé de le surprendre en faute, exagère cette légèreté jusqu'aux proportions d'un crime, et parle de le déporter dans les colonies hollandaises de Batavia, véritable condamnation à mort par l'insalubrité <lu climat et par l'impossibilité du retour.
« Vois, mon frère, » écrit-il au bailli de Mirabeau, c( si les excès de ce misérable ne méritent pas qu'il soit » à jamais exilé de la société I L'envoi aux colonies » hollandaises est le meilleur de tous les moyens. On » a la sûreté de ne voir Jamais reparattre sur l'hori- » zon un malheureux né pour la honte de sa race. » L'espion qui s'est attaché k ses traces m'écrit qu'il » est capable de tout. »
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Cet espion, sous le titre d'un serviteur de confiance, élait un nommé Grévin, dont le bailli de Mirabeau luimême disait à son frère : « L'homme à qui tu as confié » ton fils, et qui a pa^ ici (au château de Mirabeau), » n'est guère capable, surtout digne d'un pareil em- » ploi ! »
Le père, néanmpins, affecte de s'en rapporter à ce délateur intime attaché à son fils ; il fait enfermer son fils dans le fort de l'tle de Ré. a Si on le condamne, » il sera tiré de là, » dit-il, « pour être transporté à » Surinam. »
Et pendant que le marquis de Mirabeau sévit ainsi dans ses pensées contre les premières légèretés de son fils, il se vante de sa longanimité, de sa bonhomie et de sa paternité dans ses lettres à son frère.
« En général, » lui écrit-il, «on se figure, d'après ton » auguste toussure, ta longue mine froide, tes cheveux » blancs avant l'âge, et mon titre d'aîné, on se figure, » quand on te connaît de vue et moi de bruit, que je » dois être vénérable; car vénération est aujourd'hui la » politesse de ceux qui m'écrivent. Mais songe donc, et » dis-leur donc, que je suis l'homme du gros bâton, qui y> fait le tour du Luxembourg en dix-sept minutes, » qui n'a pas un cheveu gris, et, qui a besoin d'un » miroir ou de se tirer par la mouche vingt fois par
)i jour pour se ramenlevoir qu'il a plus de vingt ans; M qui est Tami de tous œui qui ne Tont jamais vu; 31 quij par lui-même ou par son ombre, n'a Jamais » été sur le chemin de personne; qui n*a jamais fait w peur ou embarras à qui que ce soit; qui sent le » mieux que le devoir de notre âge est d'apprivoiser, >» supporter tout ce qui est petit, et partant, la jeu- >^ nesse, et de lui soutenir le menton, et qui s'en fait j* connaître et aimer dans un quart d'heure! n
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L'homme qui parle ainsi endurcit lui-même le co* lonel contre les fautes de son fils, qui sollicite de rentrer au régiment pour réparer ses torts, « Ce sen rail, » dit son pèix^ au marquis de Lambert, «dé- >» placer seulement le marteau de ce fou de prisonn nier désespéré et d'amant passionné; nous n'en ti- I* rerons que quelque éclat d'un auire genre, funeste » à sa famille. Je sais bien qu'une ibis lâché, il se n fera enlermer pour toujours trois mois après. »
Cependant il consent à le laisser sortir du fort de Ré» pour aller faire la campagne de Corse dans la légion de Lorraine, sous le colonel de Viomenil, depuis niaréclial de France.
Cl 11 s-emlmrque dans trois jours, ^ écrit son père, c( sur la plaine qui se sillonne elle-même, et Dieu » veuille qu'il n*j rame pas quelque jour! »
En traversant la Rochelle, le jeune prisonnier est insulté par un officier de son ancien régiment, et le blesse en duel d'un coup d- épée. Ce hasard aggrave , aux yeux du père, les torts de son fils. Il voit en lui le don Juan de sa maison ; « il s'en va sacrant, battant, blessant et vomissant une telle scélératesse, que jamais ne se vit rien de semblable. Ce misérable échapperait au diable, et il en a douze dans le corps! » Or, pendant que le père dépeignait ainsi son fils, ce jeune homme, dont l'énergie faisait explosion par la bravoure et par l'amour, séduisait par ses grâces fortes, franches et tendres, le commandant et les geôliers eux-mêmes de l'île de Ré.
Il passe enfin en Corse; il y mêle l'étude à la guerre ; il se signale dans les rencontres; il se distingue par des travaux statistiques et historiques sur l'tle; il conquiert l'affection de ses camarades, la considération de ses chefe, la faveur du maréchal de Vaux, général en chef de l'expédition. La guerre finie , il obtint la permission de s'embarquer à Toulon et de voir en passant son oncle, le bailli de Mirabeau, retiré, comme on l'a vu, dans le vieux château de ses pères.
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Le boilii , prévenu par les exagérations de son frère, croit recevoir un forcené, et trouve le plus accompli et le plus séduisant des disciples. Il prend pour ce neveu un cœur paternel ; sa vieillesse se rajeunit, ses préventions s*éclairenl, son austérité s'amollit, son orgueil de race s'exalte aux présages d'une si fertile jeunesse. « Crois-moi , » écrit-il à son frère l'ami des hommes , a je le crois très repentant de ses fautes passées; il tt me paraît avoir le cœur sensible. Pour de l'esprit, » je t'en ai parlé, le diable n'en a pas tant. Je te le » répète» ou c'est le plus adroit et le plus habile im- » posteur de l'univers, ou ce sera le plus grand sujet » de l'Europe, pour être général de terre ou de mer, » ou ministre, ou chancelier, ou pape, tout ce qu'il » voudra. Tu étais quelqu'un, à vingt ans, mais pas la )i moitié I et moi qui cependant, sans être grand 'chose, » étais quelque chosette aussi alors, je n'étais pas «> digne de jouer auprès de lui le rôle de Strabon auprès 10 de Démocrite. Je te le répéterai mille fois, si ce Jeune » homme ne me trompe pas, je ne sais s'il difière des )> plus grands hommes autrement que par les drcons- » tances. Tu connais la tète carrée de mon aumônier x» Castagny? Eh bien t il ouvre les yeux et il pleure de )» joie. Quant à moi, ce jeune homme m'ouvre la » poitrine!... Ce qui me confirme dans l'impartialité
» de mon jugement sur lui, c'est que je lui trouve des » défauts. J'ai pendant trois jours été dix heures par » jour avec lui, et Tabbé Castagny environ treize heures. » Je puis te jurer, ainsi que Tabbé, que nous n*y avons )) trouvé qu'un peu de fougue et de feu ; mais pas un mol » qui ne dénotât droiture de cœur, élévation d*Âme, » force de génie, le tout peut-être un peu exubérant.»
« Défie-toi, » répond le père, « son esprit vorace s'est » trouvé à Taise avec toi, en pleine indulgence; mais » défie-toi, tiens-toi en garde contre la dorure de sa )) langue. Pour manger dans la main, c'est le premier x> homme du monde, mais sa tête est un moulin à vent » et k feu ! Son imperturbable audace lui servira pour » sa fortune. »
Le père interdit alors la carrière militaire à son fils, n ordonna à son oncle de le tourner aux études économiques de sa secte. Mirabeau obéit en murmurant; il eut bientôt sondé le vide de ces chimères et la vanité de ces théories où son père voulait enfermer un esprit juste, actif, universel. « Hélas I ». écrit-il à cette époque où l'instinct proteste en lui contre l'esprit de système, « ce que je suis le plus né, c'est homme de » guerre, parce que là seulement je suis froid, calme, y> gai, sans impétuosité, et que je grandis au feu. »
a II veut la guerre! » répond le père obstiné.
« La guerre! et qu'il me dise où sont les armées de n merluches ou de harengs? et croit-il que j*aiedes >j Irfeors pour lui faire donner des batailles comme Arîï lequin à Scaramouche? S'il veut porter mon nom , » qu'il sache au fond ma science. Dis à celte éehiiie » de loup qu*il lise les ÉconomiqucSp J'en veux faire >ï un homme rural, )>
le Dis cède encore; il s'adonne avec l'impéluosité de son esprit aux améliorations rurales de la terre de Mirabeau sous la su n'ei! lance de son oncle.
«f J*6n suis très content, » écrit le bon el austère bailli , *t si ce n'est qu'il use en huit jours ma » provision de papier de huit mois. C'est une lôte >ï bien verte mais pleine de mouvement et de vie; »i mais je n'y vois que de la verdeur qui , je le » crois, deviendra sève; je ne le donne pas pour » une tète bien mûre, mais pour une lêle bien forte.
Il s^échaufTe et cric, puis il revient de !ui-môme,
il entend raison ^ il note tout ce qu'U entend dire de » neuf pour lui; je crains seulement qu'on n'ait pas » laissé assez d'évaporaiion aux fumées de resprit ar- » denl de cet enfant, elqu*en le contenant sur toutes ^ choses, on n'ait pour ainsi dire encombré le fojer, J*y « vois une exubérance terrible; il me paraît facile à p devenir présomptueux; cela est d'autant plus dange-
» reux qu'il est impossible qu'il ne sente pas sa supé- » riorilé de génie sur ceux de son âge et sur les plus » vieux que lui. C'est un moulin à idées et à pensées » que cette tête, dont plusieurs sont très neuves.
» Tu trouveras comme moi que le fourneau est )) chaud, très chaud; mais, cher frère, rappelons-nous » cet âge-là et le salpêtre particulier à notre sang... » Tout le monde l'aime ici parmi le menu peuple et » mes domestiques.
» J'ai vu par la réception que lui ont faite en passant » près de Mirabeau ses camarades et même les officiers » supérieurs de son régiment, qu'ils l'aiment et l'es- » timent beaucoup! C'est un enfent terriblement vif, » mais bon, et qui a de l'esprit comme trois cent » mille diables, et un enfant très brave, disent-ils tous. r> Il laisse ici sa réputation de bonté ; les paysans disent : » 11 a du cœur pour tous; il est bouillant, mais il n'a » pas d'orgueil. C'est un singulier contraste que celui » de son enfantillage et de ses réflexions, de ses pensées » et de ses écrits, qui paraissent être de deux âges. II » a du génie; je lui crois de l'ambition. A vrai dire, il » est dans l'âge d'en avoir.
D Je ne vis jamais de bohémien à qui le soleil^ le » vent, la pluie, la grêle, fissent moins de peur; il est » comme le pain d'orge^ toute armoire lui convient. n II aime la guerre.
» Tu le ramèneras à tes études, bien que la matière y> soit froide pour entrer dans une têtesi bouillante; mais
LES CONSTITUANTS, flS
i> il m laborieuï naturcHemenU Je lui ai donné tes idées » ellœ miennes sur le travail, en lui répétant que rien >î ue ûxc tant la vie, qui échappe si douloureusement jï et si vainement a la i^aresse et à la volupté; que Tes- *i prit se conserve et s'épure, tandis qu'on sent dépérir » en soi le marc et la lie!.,, el qu^une des preuves de ^> Ilmmortalité de Fâme, c'^l Teftpril et le feu des w liommes, qui soûl actifs dans la vieillesse, qui ne a meurent que par Técorce, et par cette portion maté- » rielle qui leur est à charge-
» En politique, tu le trouveras, si tu tentes de >^ sonder &^ idées» pensant comme moi, c'ost-à* ï) dire» sauf ton respect, d'une manie diamétrale- » ment opposée à colle qu'étalent vos plumes u^- » biines et vénales relativement à Tordre féodal , la h plus forte des combinaisons de Cliarlemagne* Ton (Us M ivgarde, ainsi que moi, une aristocratie forte comme » le seul corps qui puisse empêcher une monarchie »i d'être un despolisme orienlaL,* Parce qu'il sent que n ce respect, attaché à d(^ races dont plusieurs se tiennent cnlre elles cl forment une espèce de Iribu, est le seul qui puisse imposera un prince et retenir >i un roi, c'est-a-dire un iiomme à qui la plus vile u portion de rbumunité a persuadé sa toute-puissance. » Je ne t'en dis pas davantage sur œtle aristocratie » lanl décriée par de sédilieui plébéiens pires que » Cltidiuset Gnicclîus, si œ n'est qu'elle était forte et » qu'd leur plaît (L^ lapp'ler Ijarbore; elle est le seul
)> frein du despotisme. C'est sur cela que ton fils est » beau et entendu. »
On voit sous quelle âme virile, tendre et forte à la fois, le jeune Mirabeau respirait l'opposition aux ministres, l'indépendance des rois, l'orgueil et la souveraineté de sa race. Jamais, avant son père et son oncle, on n'avait retrouvé ce style exhumé de Rome et de Florence dans la langue de Montaigne. Style de famille enfoui dans des correspondances domestiques que Mirabeau lui-même rappela quelquefois dans ses harangues, mais qu'il n'égala jamais. Son oncle et son père trempaient à leur insu son génie dans l'antiquité.
Rappelé en 1770 par son père, il fut employé par lui à des missions agricoles dans ses autres terres du Limousin. « Il faut bien lui donner force exercice, » écrit le père, « car que ferait-on de cette exubérance intel- » lectuelle et sanguine? Du reste, je me tiens en garde y> avec lui, car je sais combien l'élasticité de tête peut » faire illusion sur un fond de fange. Il est possible, au » reste, qu'un esprit juste, un bon cœur et une âme » forte se dilatent dans cette enveloppe informe et gros- » sière, mais il faut que tout cela soit pétri, manié, ré- » glé, macéré I Du reste, il dompterait le diable, et dans » le bout du monde désert qu'il habite, il s'est déjà » créé trois ou quatre diversions. — Avouez, monsieur
LES CONSTITOANTS,
» îe comte, disait hier moa domestique Luce à tou neveu » l^ouragaD* qu'un corps est bien malheureuï de porw 1er nne tête comme celle-là l — Je suis étonné de la
« quantité de besogne qu*il assume; il faut qu'il soit >> homme rural pour ne pas être ruiné, homme uatio- » nal pour ne pas èlre indigne de ses pères > homme du )> monde pour correspndrc à son état et à sa fortune, n homme d'études pour satisfaire son goût et ses ta- Aj lents. Ajoute qu'il lui faut un exercice forcé et presw que continuel pour échapper aux menaces de né~ » phrétique. Laissons mûrir ce fruit âpre, »