LXIX
Le jeune homme renenl au Bignon a demi réconcilié ; sou père le mène à Paris et le présente à la cour : il aboi'de avec une noble fierté toutes ces grandeurs de situation , supérieur déjà dans sa pensée aux rois et aux princes, qu*il mesure du haut de sa nature et de son génie. Revenu au Bignon, il s'efforce de conquérir à tout prix la faveur perdue de son père; il compose des vers et des scènes pour des fêtes de famille, « Mon oiseau de proie, n écrit le père, a à la n fois caressant et grondeur, se fait oiseau de basseh cour. Cet animal sVst institué artisan de fôles. »
Ce calme est court. Le fils, de retour h Paris pour étudier sous les philosophes amis de son père, lui donne des ombrages nouviaux.
a II travaille et bouquine jcomme un forcené, comme y» il fait tout. Ce jeune homme a la société laborieuse » et harassante, un entêtement, une décision, un ehaos » dans la tète qui ne sera jamais débrouillé; il ne » doute de rien et ne sait seulement pas eiactement son >» propre nom. Au reste, beaucoup de pénétration et » de grandes portées. Au fond, je (mns que \e seul » succès à espérer soit de réussir à l'éteindre. »
Après un confinement prolongé dans un manoir du Limousin où la solitude et le travail avaient maté son caractère et mûri sa raison, son père l'envoya à Aix, à la requête du bailli de Mirabeau, pour le marier. Le bailU de Mirabeau, parti pour Malte, laissa son neveu sans conseil et sans appui , au hasard de ses passions et de ses aventures. Son audace le servit.
Une belle et riche héritière, fille unique du marquis de Marignan , âgée, de dix-huit ans , objet de l'ambition et de la rivalité des gentilshommes les plus opulents de la province, promise tour à tour au comte de Valbelle et au marquis de Lavalette, était à la veille de son mariage avec ce dernier prétendant. Mirabeau paraît, séduit, se déclare, parvient, k force d'intrigue, d'éclat et d'amour, à faire congédier son rival, ravit le cœur et obtient la main da mademoiselle de Marignan.
Après avoir triomphé, il veut éblouir. Réduit par son père à une modicité de ressources qui contraste avec son nom, privé de la fortune de sa femme, dont les parents gardent la jouissance , Mirabeau anticipe par de faciles emprunts sur une opulence future. Il couvre sa femme de parures et de diamants ; il égale son luxe à son rang. Bientôt assiégé de créanciers, il est obligé de ftiir. Il se retire avec madame de Mirabeau dans le château désert de sa famille, à Mirabeau. Il y fait des réparations, des cultures, des tentatives désordonnées d'amélioration , qui achèvent de l'obérer et qui aliàoent de plus en plus son père. Il est injustement accusé par des subalternes de dilapider les forêts paternelles. Un ordre d'exil dans la petite ville de Manosque le proscrit du chAteau de sa famille. Indigné de cette proscription arbitraire et imméritée, il y écrit Tessai sur le despotisme, première protestation de sa plume contre une tyrannie privée qui deviendra plus tard une protestation politique contre la tyrannie du gouvememenU
Le père répond à ce cri de révolte par une interdiction qui prive son fils de l'administration de ses propres biens. Son interrogatoire devant le juge de Nanosque finit en vain par la plus filiale adjuration à la tendresse et à l'indulgence de son tyran. Un soup-
çon fondé d'infidélité de cœur contre sa femme, qui avait impudemment reçu à Manosque des lettres d*un de ses premiers adorateurs, aigrit l'âme de Mirabeau ; il pardonne cependant et il se tait. Il fait plus: il s'échappe de Manosque et il court à Grasse pour favoriser généreusement le mariage du séducteur de sa femme avec la fille d'une riche famille de la province. Il rencontre en route un autre gentilhomme, le baron de Moans, qui avait récemment insulté à Grasse la propre sœur de Mirabeau, madame de Cabris. Emporté par la colère et par l'honneur, Mirabeau demande satisfaction par les armes. Le baron de Moans refuse le combat. Mirabeau venge sa sœur de l'insulte et lui-même du refus par un sanglant outrage.
Moans 'demande à son tour vengeance aux lois. Le procès ébruite la désobéissance de Mirabeau à la lettre de cachet qui le confinait à Manosque. Son père et le ministre lui font un crime impardonnable de cette légèreté , dont la cause était honnête. On l'arrache à sa femme, à son enfant mourant; on le jette au château d'If, écueil muré dans la rade de Marseille. On ajoute à la solitude de cet écueil et de ce cachot l'interdiction de communiquer au dehors et la défense d'écrire. On n'excepte de cette séquestration hermétique ni son oncle le Bailli, revenu de Malte, ni sa femme, ni sa sœur, ni son frère; on le confond dans la prison avec des scélérats, écume des mers.
Le gouverneur du château d'If, moins implacable
que son père, élude ces sévérités, adoucit cet isolement, ferme les yeux sur quelques correspondances et sur quelques visites. Il sollicite par des lettres touchantes au marquis de Mirabeau la grâce de son prisonnier ; il atteste sa patience et son repentir. « Il ne m'a » jamais donné, î> écrit-il, « ni à personne au château, » le moindre sujet de plainte; il a soutenu avec toute » la modération possible toutes les altercations que je » lui ai quelquefois suscitées pour éprouver sa fougue. » n emporterait Testime et l'amitié de toute la cita- » délie. »
Le père restait sourd à ces supplications impartiales.
Cependant l'amour, qui fut toute sa vie le piège et la consolation de Mirabeau , le consolait dans sa captivité. Une femme de condition servile, mais jeune et séduisante, épouse du cantinier de l'île, vivait libre dans la forteresse. Cette femme avait été séduite par sa compassion pour l'innocent prisonnier : elle s'était dévouée k lui jusqu'à la fuite. Cette liaison, ébruitée par cette faite, avait fait accuser Mirabeau d'avoir conseillé le départ furtif de la cantinière de la maison de son mari et mêlé l'infamie du rapt au crime de l'amour.
L'accusation était une calomnie, et le mari lui-même
en attestait la fausseté. Od transféra q^anmoins Mirabeau au fort de Joux, prison d'État voisine de la petite ville de Pontarlier, sur les frontières du Jura et de la Suisse.
Tout indique que le choix de cette forteresse et la facilité pour le prisonnier de s'évader en pays étranger avaient pour secret motif la tentation qu'on voulait lui donner d'aggraver ses fautes en s'exilant lui-même hors de sa patrie.
Un gentilhomme d'une illustre maison, le comte de Saint-Mauris, commandait la forteresse. « Sois sûr, » écrivait le père au bailU, qui lui reprochait timidement ces excès de rigueur, « sois sûr qu'il Gle sa » corde et qu'il finira avant peu par une réclusion » perpétuelle dans laquelle je serai bien servi. »
a Hélas! )» écrivait de son côté le prisonnier au bailli son oncle, « si je connaissais un meilleur cxBur et une » tête plus juste que la vôtre, et une âme plus tendre » pour les siens, je m'adresserais à cet être privilégié D pour demander à mon père dans quel temps il ccmipte )> faire cesser l'état réellement déplorable où je languis » depuis tant d'années. C'est pour une afiaire malheu* )» reuse, mais honnête au fond (sa rencontre avec M. de » Moans), que j'ai été emprisonné. Dois-je perdre l'es- » poir de faire oublier quelques légèretés et de trans-
LBS CONSTITUANTS,
n mettre à mon fils un nom qui n^aura pas perdu par n une seule faute la considération que vous et mon père » lui avez acquise? Relevez-rnoi donc; daignez me ren lever de la fermentation terrible où jesuis- L'activité» » qui peut tout, devient turbulente» se retourne contre n DOUâHBènie et peut devenir dangereuse quand elle i> n'a ni objet ni emploi* Veut-on me jeter dans la dén menée ou dans la frénésie? Je sens que ma saolé m'é- « chappe; ma lètc bouillonnante soufli-e d'autant plus » que je fais plus d'efforts pour la contenir. Dans un w mois, des montagnes de neige vont m'ensevelir dans a ce sauvage pays, dénué de ressources morales, »
L'oncle attendri communique ces plaintes au père et intercède par ses insinuations autant que par ses parole$<
La père répond au bailli : «t II joue la maladie, h
Il accuse la mère de son fils de lui avoir fait pnrvenir un mot de tendresse dans sa prison, a Cette mé- » clxante et scélérate femelle » » écrit-il, « est parte- » nue à faire tenir une lettre à son tils, bien qull soit » mus le verrou du roi et de la loi- Mais qu'y faire? Il a est impossible de se démarier ni de se dépatemiser, et » quand FuDe serait à la Salpêtrière el rautre au pied Vf de récha!aud, tb ne se débaptiseraient pas pour cela, » Tu vois bien, ajoutait-il en laissant échapper le motif m de sa haine, que j'ai intérêt de le tenir en prison, de 1 crainte qu'il ne vienne ici seconder sa mère* «
Miiabeaut qu'une main douce pouvait relever, était
repoussé ainsi, par la froide férocité dVin père, ou dans le désespoir du ressentiment ou dans les délires de rimpénitence. Son cœur , non sans lie mais sans venin, le sauva de la haine et le précipita dans Tamour. Il touchait à la crise de sa vie. La cause de sa félicité et de sa perte respirait à son insu à quelques pas de sa prison.
Un vieillard d'une famille noble et riche de sa province, le marquis de Monnier, président à la cour des comptes de Dôle, habitait la petite ville de Pontarlier, dominée par le fort de Joux. Ce vieillard, âgé de soixante-quinze ans, de vie intègre, de mœurs austères, de piété scrupuleuse, mais d'un esprit étroit, obstiné et vindicatif, avait fait, quelques années avant cette époque, retentir malheureusement son nom et le déshonneur de son foyer domestique dans un procès scandaleux livré en entretien à la malignité publique.
Sa fille unique d'un premier mariage , âgée de seize ans, s'était éprise, à l'insu de ses parents, d'un jeune mousquetaire, gentilhomme de sa province, nommé M. de Valdahon. Des escalades nocturnes, favorisées par des serviteurs confidents deces amoiurs, introduisaient le jeune homme jusque dans l'appartement delà jeune fille où dormait la mère. Une insomnie de cette mère lui fit surprendre une de ces entrevues. M. de Valdahon s'était
évadé par une fenêtre et dérobé â la poursuite des domestiques imprudeinrncnt iniliés par la mère au déshûimeur de sa fille.
Mademoiselle de MonniGr» livrée ainsi par ses parents à l'éclat de là honte, avait été jetée dans un couvent, le séducteur poursuivi devant les tribunaux. Les deux amaiils, Ûdèles à leur tendresse» avaient soutenu contre monsieur et madame de Mon nier des prœt^ doiil le talent des avocats, le drame de l'aventure, la passion et le malheur des victimes, rinflexibililé du père et de la mère, avaient accru la rumeur publique. Ils avaient fini par attendrir leurs juges et par obtenir leur union , malgré la résistance des parents offensés.
Madame de Monnier é(ait morte. Le marquis de Monnier, toujoui^ irrité contre sa fille et contre son gendre, et décidé à les priver du moins de son héritage ^ s'était remarié à un ûge où le mariage lui promettait plus de vengeance que de félicité domestique.
Il avait épousé Sophie de RuOrey, fdle d un président au parlement de Dijon, d'une des familles lt?s plus considérées de la Bourgogne : le marquis de Rulfey était un homme littéraire, ami du grand écrivain Buffon,
Sophie, prédestinée à la couche d*un vieillard , avait dû épouser à seize ans M. de Buffon , figé déjà de plus de soisanteH:inq ans. Le génie et la beauté de ce grand homme avaient effacé aux yeux de Sopbie la disproportion de !*Age; elle avait désiré cette union; des
circonstances domestiques en avaient rompu la négociation.
« Je m'en consolai, » écrit-elle, a parce qu'il aUri- )) buait l'amour à une grossière satisfaction des sens, » et que je n'y voyais qu'une heureuse union des âmes. )) Ces doctrines matérialistes m'enlevèrent mon attrait » pour les vieillards. »
La famille de Ruifey, néanmoins, l'avait accordée au marquis de Monnier, plus âgé de dix ans que M. de BufTon, et qui ne rachetait pas, comme le philosophe, sa vieillesse par son immortalité. *
Sophie, devenue marquise de Monnier, vivait depuis quatre ans, triste mais irréprochable, d'une vie solitaire et sénile avec son mari, tantôt dans ses terres de Bourgogne , tantôt dans la petite ville de PontarUer, où le marquis de Monnier régnait par le rang, la fortune et le respect de la province.
La jeunesse, la grâce, la douceur et l'esprit de sa femme éclairaient ses jours avancés et donnaient du mouvement, de la gatté et de l'attrait à sa maison. U l'aimait de cet amour jaloux qui craint de perdre ce qu'il ne possède qu'en dépit de la nature. Cet amour, plus paternel que conjugal, ne lui avait pas donné de fruit. Trompé dans son espoir de frustrer, par la naissance d'un fils, madame de Yaldahon de son héritage,
il concen Irait sur Sophie ioutes ses tendresses, el il lui accordait quelquefois plus de liberté et plus de souveraineté dans sa maison qu'on oe pouvait en allendred'un vieillard qui surveille son trésor. Sophie élait née pour être Tidole des yeux, maïs surtout du cœur de tous les âges. De^ portraits et des traditions dômes- ' tiques^ conservés dans la maison même de l'auteur de astle histoire, que Sophie de Monnier habita quelques mois, au commencement de ses malheurs, nous permettent une grande fidélité de pinceau*
Sophie de Monnier n'était pas une de ces beautés resplendissantes qui éblouissent de loin le regard: c'était une de ces beautés recueillies qui attirent et qui éternisent la passion. Elle ne s'ouvrait pour ainsi dire, comme la fleur pudique» que feuille à reuille; mais quand elle était toute entière épanouie aui yeux, rien n'égalait le resplendissement et l'irradiation de sa figure. Blonde d'une de ces teintes trop ardentes et presque dorées qui reflètent le soleil comme un métal, cette couleur hasaixlée de sa chevelure répandait sur le recueillement de ses traits une auréole de feu. Son front élevé, arrondi, plein de réflexion, ses yeux d'un bleu profond, un peu proéminents sous les paupières^ son mz court et relevé, ses lèvres sculptées, sa bouche ordinairement cntr'ouvertet ses jouoi colorées de jeunesse , «on épi-
derme velouté d'un duvet luxe du sang, son cou large et ondoyant de plis gracieux comme les nœuds du jonc sous récorce, sa taille molle et flexible, quoique avec une stature ferme et bien assise , ses bras , ses mains, ses pieds modelés par une abondante nature avec la prodigalité de sève qui ajoutait la force à la grâce et que recouvrait une vive blancheur de carnation : telle était Sophie à l'âge où elle apparut à Mirabeau, véritable appât du regard pour un homme qui n'aurait cherché dans une femme que l'attrait sensuel de l'amour,