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Mais son charme le plus pénétrant était dans son âme. Cette âme se voilait ou elle éclatait tour à tour dans sa physionomie : la physionomie, cette langue muette parlée pour ceux qui savent la lire par tous les traits du visage et par toutes les attitudes du corps, révélait dans cette jeune femme une pensée sérieuse et un cœur solide dont le trouble ne serait janiais une légèreté , mais une passion. Elle n'avait de jeune que les années et de féminin que l'apparence. Réfléchie, méditative, concentrée, elle faisait rêver involontairement ceux qui la regardaient rêver elle-même. Elle condescendait par douceur et par sérénité de caractère aux enjouements momentanés de son sexe ; mais ces enjouements n'étaient que des explosions fugitives de l'âge. L'âme, comme une eau profonde, mobile à la surface, était immobile au fond.
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L^énergie de ses seatiments, autant que ]a sévérité de sa vie passée dans la société d'un vieillard, la défendait œulre tout vain désir de plaire et contre toute fuiile séduction des yeux. Son cœur était lent à s'émouvoir, mais s'il venait jamais à être ému, on sentait qu'il ne s'apaiserait plus que dans la mort. Sa nature froide et imperméable était comme ces métaur à pores serrés et incombustibles qui s'échauflent difficilement à une légère chaleur, mais qui, une fois échauffés à une flamme ardente et continue, ne se refroidissent plus qu'en éclalanl. Sa vie retirée, vide, monotone, consumée en solitudes et en pratiques pieuses commandées par l'âge et par la dévotion de "son vieux mari, ne lui avait présenté que dans ses langueurs et dans ses songes rétincelle qui devait l'allumer.
l£ comte deSaint-Mauris, commandant au fort de Joux et ami de M. de Monnicr, fréquentait sa maison, et quoique d'un Age qui lui interdisait l'espoir de séduire, il n*avail pu se défendre d'une certaine espérance d' intéresser madame de Monnicr par l'ardeur et par la servilité d'une tardive passion, La laideur de Mirabeau rassurait le commandant contre toute rivalilé-
Les fêles du sacre de Louis XVI, célébrées à Pontar- Uer comme dans toute la France ^ obligèrent M, de Saint-Maurisà recourir au talent de son jeune prison-
nier, pour écrire un récit des cérémonies civiles et militaires auxquelles il avait présidé comme commandant de la place. Mirabeau écrivit quelques pages imprimées h Genève par les soins de M. de Saint-Mauris sur cette consécration des rois par la religion, et sur les solennités qui avaient associé le cœur des peuples du Jura à la joie publique. Le commandant, flatté et reconnaissant de ce service, permit à son prisonnier de descendre de son donjon dans la ville , et Tintroduisit lui-même comme un hôte intéressant par ses malheurs dans la société du marquis de Monnier.
Le génie de Mirabeau, qui embellissait sa laideur superficielle, la passion qui jaillissait de ses yeux, la jeunesse, l'énergie, la virilité contenue de son âme, la vibration musicale de son moindre accent, qui remuait le cœur d'une femme comme elle remua depuis l'âme des assemblées, la grâce de son élocution, la variété et la profondeur de ses connaissances à un âge que la captivité avait mûri, la persécution imméritée de son père, l'oubli de sa femme, ses torts légers, ses malheurs précoc-es, ses proscriptions de cachots en cachots, son isolement dans ce nid d'aigle enseveli dans les frimas et dans les nuages au sommet des rochers du Jura, tout, jusqu'à cette renommée d'audace et de perversité que démentait sa physionomie cordiale et ouverte, mais qui laissait à l'imagination attirée et intimidée d'une jeune femme le charme et le danger de percer un mystère et de sonder un abîme, fascinèrent Sophie.
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Mirabeau, de soa côlép bouillant d'ardeur, refoulé par la rigueur de ses parenls, recueilli par la solitude, aigri par Tinjusticc, attendri par radversilé, séduit à la fois par la beauté, par le cœur, par l'esprit » par Finlérèt inallendu qui se changeait pour lui en délicieuse pillé et en attrait mal combattu dans le cœur d'une Providenœ visible > sous la forme anfçélique d*une jeune et tendre amie, sentit éclore enfin on lui une passion qui s'emparait à la fois de son âme et de ses sens. Il n'avait éprouvé que les désirs ; il connut Pamour, Cet amour» répercuté comme la iueur de la flamme d'un cŒur à Taulre, dévora bientôt ces deux ^ies.
La longue résistance qu'opposèrent à ci^l amour les vertus de Sophie et le res[)ecl de son amant, le nom d'amitié, sous lequel ils s'eflbrcèrenl de se dérober à eux-mêmes leur entraînement fun vers l'autre, ne (disaient que concentrer l'explosion de ce mutuel délire dans leurs cœurs. L'imprévoyance? oif la complaisance paternelle de M. Monnier laissa la liberté la moins jalouse à cette dangereuse fréquentation; la rivalité de M. de Saint-Mauris ajouta le danger du mystère au danger de rintimité* Les lettres de Mirabeau incendièrent l'Ame de Sophie; lui-même se sentit transformé par le feu qu'il alhimait dans une autre âme.
« Je cherchais un consolateur, » écrivait-il, «c et » quel consolateur plus délicieux que l'amour I Jusque* » là je n'avais connu qu'un commerce de galanterie » qui n'est point l'amour, qui n'est que le mensonge » et la profanation de l'amour. la froide passion » auprès de celle qui commençait à m'embraserl J'ai )> les qualités et les défauts de ma nature. Si elle me » rend ardent et fougueux, elle forme le cœur de feu » qui alimente mon inépuisable tendresse ; elle me » fait brûler de cette sensibilité précieuse et fatale qui )) est la source des belles imaginations, des impressions » profondes, des grands talents, des grands succès, » mais trop souvent des grandes fautes et des grands » malheurs. Ce n'était plus ce violent emportement » de la nature vers des voluptés sensuelles qui m'en- » traînait, ce n'était pas même le désir de plaire à un » juge d'un goût exquis qui m'excitait : je sentais trop » pour avoir de l'amour-propre. La conformité de » situation , la similitude des pensées , l'analogie des » tristesses, le besoin réciproque d'une société intime, » le charme d'une confidente que l'on maîtrise presque » toujours plus qu'on n'en est maîtrisé, n'entraient » presque point dans mes vues < de plus puissants » attraits avaient remué mon cœur. Je trouvais une » femme bien différente de moi, de toutes les ver-
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n lus de sa nature sans aecun de ses défauts. Elle n est douce, et elle n'est ni tiède ni nonchalante comme » le sont les caractères si doux; elle est passionnée, » et n*esi point facile; elle est compatissante, et sa » compassion n*exclut ni le discernement ni la fermeté, » UélasI toutes les vertus sont à elle et toutes ses w fautes sont à moi!... Je la trouvai, celle femme adon rable et trop aimante, je Tétudi^i trop complaBam- » ment, je m'arrêtai trop à cette contemplation déli- » eieuse, je sus ce qu* était celte âme formée des mains » de la nature dans un moment de magnificence, » et elle concentra tous les rayons épars de ma brûw Jante sensibilité I ïj
On croit lire une strophe du Dante, quand le poète ^tfK^stiqm raconte, en Texcusant, la chute de Francesca de Rimini et de son amant-
Mirabeau et Sophie succombèrent comme eux* Ils se précipilèreot , comme eux, du ciel de Famour innocent dans Tabîme de Tamour coupable, pour ne pas tomber Tun sans l'autre dans la faute et même dans Texpiâtion 1
Les suites de celte faute furent soudaines et terribles. La ville, jalouse du boniietir des deux amants et plus vigilante sur Thonueur du mari qu'il ne Tétait luimémCj murmura. Le comte de Saint-Mauris envenima
de sa rivalité personnelle ces chuchotements. Il reftserra son prisonnier, et lui ût expier sa félicité par des tortures; il sollicita l'ordre de lui interdire à l'avenir la ville .de Pontarlier ; il fit préparer pour lui la tour de Grammont, cachot renommé de la forteresse pour l'âpreté de son site et l'horreur de son séjour. Mirabeau, averti, demanda à son père la faveur d'être enclialné, pour s'enlever à lui-même la tentation de se venger sur son geôlier. Les prières de Sophie le fléchirent et le décidèrent à prévenir ces sévices et cette séparation par une évasion en Suisse, où elle ne tarderait pas à le suivre.
Mirabeau s'évada; mais au lieu de fuir en Suisse, il se cacha dans la ville de Pontarlier, où le retinrent les facilités du commerce clandestin et les charmes de madame de Monnier. Le bruit de sa résidence à PontarUer et de ses entrevues avec Sophie se répand de nouveau dans la provincCé La famille de Rufley, pour dépayser madame de Monnier, l'appelle à Dijon. Mirabeau l'y suit en secret. Leur commerce, soupçonné et surveillé, éclate. Mirabeau, arrêté par ordre du roi, est enfermé au château de Dijon. Sophie, éloignée de Mirabeau, retourne à Pontarlier chez son mari. La séduction irrésistible de Mirabeau s'exerce à Dijon, comme à Joux et comme au château d'If, sur ceux qui le gardent. M. de Montherot, commandant du château de Dijon, gen* tilhomme au cœur militaire et compatissant, ne peut s'empêcher d'aimer, de plaindre, de servir ce jeune dé-
tenu. Il favorise sans scrupule les correspondances de Mirabeau avec madame de Monnier, sa famille» les ministres; il écrit lui-même à M. de Haleshcrbes et au ministre de la guerre pour excuser son prisonnier et pour solliciter son élargissement. Il le laisse libre sur sa parole dans la ville de Dijon.
Mirabeau profite de cette porte, que M. de Mentherot lui ouvre à dessein > pour s'enfuir en Suisse. Il se rapproche de Sophie en se cachant à Verrière, hameau des montagnes helvétiques voisin de Pontarlier.
Au bruit de cette fuite, la famille de RufTey et celle des Monni^ resserrent Sophie dans une étroite captivité domestique à Pontarlier. Le désespoir et Tamour font trouver à la jeune épouse des complices parmi ses serviteurs pour correspondre avec Mirabeau. Elle le conjure de lui permettre de tout sacrifier à leur réunion. Elle franchit, la nuit, les murs du jardin de M. de Monnier, et, vêtue en homme, sous la garde d*un seul guide, elle gravit les montagnes qui séparent Pontarlier de la Suisse, passe les frontières et se réunit à Verrière à Mirabeau.
Us y dérobent quelque temps leur nom et leur &ute à la recherche de leurs deux familles. Us s'y enivrent de solitude et de songes. Mais ni Tun ni
l'autre n'ont emporté à l'étranger les ressources nécessaires à leur existence. La Suisse n'offre ni sûreté ni travail littéraire à Mirabeau. L'indigence les chasse en Hollande.
Mirabeau » encore inconnu de la renommée, ou connu seulement par ses scandales de jeunesse, mendie noblement de l'ouvrage aux riches libraires de la Hollande, à qui la liberté de penser donnait, à cette époque, le monopole de la publication des écrits politiques ou philosophiques. Rebuté d'abord, il finit par obtenir l'impression de son Essai sur le despotisme: il travaille jour et nuit sur tous les sujets pour dérober Sophie à l'indigence; il prostitue même sa plume à ces libelles licencieux dont les presses vénales alors de la Hollande infectaient l'Europe. Il achète son pain au prix de sa pudeur. U parvient, à force de veilles et de complaisances d'écrivain gagé, à vivre dans une laborieuse médiocrité, sous le nom de Saint-Matthieu, à Amsterdam.
(( Combien, )> dit-il, « notre existence eût été triste » pour des amants vulgaires 1 Combien de privations » pour toute autre femme! Combien cette vie disetif> teuse qui se soutenait avec autant de douceur que » de gatté eût été amèrel L'étude occupait presque x> tout mon temps, et un homme qui aurait eu le'
»> double de mon Âge aurait été moins sédentaire* j» J'avais des momenls involontaires de tristesse et de » préoccupation, mais un de les sourires ramenait louyt jours la sérénité sur mon visage et la paix dans mon » cœur, » « Ami, n répond Sophie^ « tu te rerusais à M ma présence de peur qu'elle ne le fît oublier tes « livres! Combien de fois ne t'arrachais-lu pas à mes n yeux pour des travaux acharnés et pour des recherj> cbes fasUdieuscs! Rien ne t'était pénible quand il )* s'agissait de Sophie 1 w « mon père ! » reprend Mirabeau en atténuant ses fautes par Taveu qu*il en fait à son ptTc, « une heure de musique me délassait, et mon )» adorable amie, qui, élevée et établie dans Topulence, » ne fut jamais si gaie, si courageuse, si altentive, si » égale, si tendre que dans la pau^Teté, embellissait ma ï) vie; 6 mon père I nous ne ressemblions guère à deux ïî insensés qu'un étourdissemenl passager avait chassés » de leur pays I n
Ils logeaient chez un pauvre artisan d'Amsterdam et vivadent de la vie du mercenaire.