‹ Histoire des constituantsChapitre 3 sur 9 · LIVRE ONZIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE ONZIÈME

Mirabeau 9 avec moins de raison et de talent, combaKit dans la seconde séance de novembre la division de la France en quatre-vingts départements. Il proposait de supprimer les cantons et les communes, et de former cent vingt départemens, centre unique de la vie administrative et de la politique du royaume. Son esprit aristocratique se révoltait en lui contre TefTacement complet de ces anciennes divisions d*Élats où Taristocratie de race conservait ses racines. Il voulait conserver les traces de ces États en les subdivisant seulement en départements exclusivement formés des démembrements de la même province.

Le décret qu*il proposa à la suite de son discours III. 10

tomba devant la volonté de la France de n'être plus que la France partout.

Alexandre de Lameth demanda» dans le même esprit d'unité de la justice , la substitution immédiate d'une jurisprudence et d'une magistrature uniformes aux parlements» dont le sort encore suspendu suspendait l'action de la justice.

<c Je sais, » dit-il, «je n'ai point oublié les imn portants services que nous ont rendus les parle- » ments. Je sais que si, dans l'origine, la puissance » royale leur a dû son agrandissement, on les a » vus depuis , dans plus d'une occasion , lui prescrire » des limites, et souvent combattre avec énergie, et » presque toujours avec succès, les efforts du des- » potisme ministériel. Je sais qu'on les a vus, lors- D que l'autorité l'emportait, soutenir avec fermeté » des persécutions obtenues par leur courage. Je said )) que dans ces derniers temps surtout ils ont re^^ )) poussé avec force les coupables projets qui devaieot » anéantir entièrement notre liberté. Mais la recon* )) naissance, qui, dans les hommes privés, peut aller )) jusqu'à sacrifier ses intérêts, ne saurait autoriser » les représentants de la nation à compromettre ceul » qui leur sont confiés, et nous ne pouvons nous » le dissimuler, messieurs, tant que les parlements » conserveront leur ancienne existence, les amis de » la liberté ne seront pas sans crainte, et ses m* » nemis sans espérance. »

Lis parlements pouvaient-ils résisler, faibles ^ impopulaires» odieux, au mouvemenl qui avait emporté la noblesse et le clergé î

« S'il est vrai, » dit Thouret, « que Teâprit de i> corps el d*intérét dont ils ne peuvent se dépouiller *> ne peut s'allier avec Tesprit public, rAssembléc n a le droit de les détruire comme corps el comme » tribunaux. Ils ne peuvent s'encadrer dans la cons- » tttulion que vous devez faire* »

le 'roi, résolu à tout subir, même ce qui répugunit le plus à ses principes, sanctionna sans objection la vente des biens du clergé, La violence qui lui avait été faite à Versailles lui paraissait une excuse suffisante de celte sanction envers TÉglise. Envers les constituants, elle attestait son obéissance aux inspirations de TAssemblée, Envers les royalistes cl Im catholiques, elle attestait sa servitude. II ne pouvait que gagner ainsi à celte sanction , devant les uns restimiî, devant les autres la compassion. Le clergé inférieur jouissait en secret de cet abaissement des grands de son ordre, qui rivuniiliaicnl de leur orgueil el de leurs richesses.

Les votes des curés de campagne et les nombreuses pétitions des moines pour la suppression de leurs maisons monastiques rallestent. Quant à la révolte du haut clergé, propriétaire des immenses revenus de leurs évêchés et de leurs bénéfices, celle révolte, en se répandant eu plaintes el en griefe contre TAs-

semblée, ne pouvait que tourner au profit du roi. Son plan à cette époque était de décréditer FAssemblée en lui cédant, et de faire regretter le pouvoir royal par les excès du pouvoir populaire. Le jour même de la sanction du décret qui expropriait l'Église, l'évéque de Clermont et ses collègues s'efibrcèrent d'intéresser la cause de la religion à celle des prêtres et des moines. Ils dénoncèrent à l'Ass^nUée un Catéchisme du genre humain qui sapait les dogmes du christianisme. L'Assemblée, par l'organe de Chapelier, se borna à renvoyer avec dédain le libelle au comité des rapports, en affirmant qu'il était moins coupable et moins insurrectionnel que le mandement de l'évêque de Tréguier. Mirabeau dénonça dans cette séance l'inertie du gouvernement, qui ne faisait ni absoudre ni punir les auteurs des troubles de Marseille, incarcérés par l'ancienne municipalité. 11 s'efforça de semer les soupçons contre les juges, afin de paraître innocenter les coupables et de retremper sa force en Provence dans le parti radical à Marseille. « Le temps n'est pas loin, » s'écria-t-il, « où je » dénoncerai les coupables auteurs des maux qui » désolent la Provence, et le parlement, qu'un pro- » verbe trivial a rangé parmi les fléaux de ce pays, » et les municipalités dévorantes, qui, peu jalouses » du bonheur du peuple, ne sont occupées depuis » des siècles qu'à multiplier ses chaînes ou à dissi- » per le fruit de ses sueurs. Les ministres cher-

i> cheot-ils donc encore des détours, ou voîjdraient- I» ils rendre vtfê décrels nuls par les lenteurs qu'ils » apporteraient h leur exécution 7 Je ne sais qttc n penser de ces coupables délais; mais ce que perl» sonne de nous ne peut ignorer, c'est qu'il est im- 1'» possible à relever, cet empire écrasé par trois *i siècles d'abus» si le pouvoir eiéculif suit une autre ï> ligne que la nation , s'il est Tennenai du corps » législalir au lieu d'en être Tauxiliaire, et si des » parlements auxquels il faudra bien apprendre 30 qu'ils ne sont mn dans l'Etat osent encore lutter » contre la volonté publiquCt dont nous sommes seuls » les organes. »

Lfê Lameth et leur parti, profitant de cette apostrophe de Mirabeau qui semblait annoncer enfin k guerre aux ministres , firent voler par l'Assemblée la création d'un nouveau comité chargé de rendre compte journellement à T Assemblée de la sanction et de rexécution de ses décrets.

i^Assemblée nationale se transporta le 9 novembre ddm t'immeose salle du Manège; le roi l'avait fait adapter à l'usage de s^ séances à la porte même de son palais, Cetle salle ouvrait d*un côté sur la terrasse du jardin des Tuileries, de l'autre sur la rue Saint- Hoooré. Les députés s'v divisèrent, comme à Versailles

et à rarchevêché, en trois camps, dont la place dans Tenceinte déclarait aux spectateurs les opinions : les révolutionnaires à gauche, les contre-révolutionnaires à droite, les impartiaux et les modérés au centre. Par une triviale allusion à la couleur des dievaux qui peuplaient quelques jours avant le Han^, le peuple appela ceux qui si^^eaient à gauche les noin^ ceux qui s'asseyaient à droite les ft/onei, désignation gteérique et réciproquement injurieuse, qui servit bientôt de stigmates et d'insultes aux journaux et aux émeutes pour flétrir et pour menacer les députés. L'Assemblée, encore hésitante et retenue jusque-là dans une certaine mesure envers l'autorité royale, allait prendre au manège une autre attitude et de plus fougumix emportements. Un vote, inaperçu du public dans la «àanœ du 7 novembre, avait rompu tout concert possible entre l'Assemblée et le roi.

Les intrigues secrètes de Mirabeau avec Lafayette et avec la cour avaient pris, comme on l'a vu, depuis le 6 octobre, et surtout depuis la réunion de l'Assemblée à Paris, une consistance qui ressemblait h un plan. Bien que joué par Lafayette, repoussé par les Lameth, éludé par les ministres, redouté par Necker, soupçonné par les Jacobins, Mirabeau, (uressé par son ambition, aveuglé par ses besoins, exalté par

le sentiment de sa force personnelle, niédiiail la œnquête du ministère et n'attendait que roccasion de le saisir. Dans cette impatience, il s* était promis à Iui> nifmc, et il avait fait promettre à la cour, qu'il ferait admettre les ministres dans le sein de VAssemblée pour y représenter dans les discussions la prérogalive de la couronne et pour y défendre» contradictoirement avec 1^ orateurs, les projets de lois du gouvernement. Idée simple, juste, nécessaire, qu'il emprunlait au parlement d'Angleterre, et qui, dans un gouvernement monarchique et nalionaj, pouvait seule constituer ce grand et perpétuel dialogue entre le roi et le peuple d'oii sort la loi à la fois populaire et monarchique.

Mais, indépendamment de cette idée politique, Mirabeau en avait une personnelle dans ce pian : c'était de démontrer par le fait rinsuffisanoe ou Fintériorilé de Necker et des ministres ses collègues dans les luttes de tribune auxquelles il les conviait, de les subjuguer par son éloquence, de les suballerniser par la comparaison avec lui devant l'opinion et de conquérir sur eux, par droit de supériorité et d'admiration publique» le ministère qu'il coavoilâit da leur arracher.

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