‹ Histoire des constituantsChapitre 4 sur 9 · IV · texte numérisé non relu

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crut avoir trouvé Toccasion tant désirée de pré-

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senter naturellement cette amélioration dans les rapports de l'Assemblée avec le roi, à la séance du 7 novembre. Le duc d'Aiguillon, rapporteur du comité de finance, ayant déclaré à TAssemblée que son travail sur la situation financière du royaume n'était pas encore terminé, par suite des lenteurs qu'entratnait la communication des documents ministériels sur ces matières , Mirabeau proposa , avec une sorte d'illumination soudaine, que, pour accélérer ces communications, les ministres du roi fussent admis. avec voix consultative dans l'Assemblée jusqu'au moment où la constitution leur assignerait un poste et des attributions définitives au sein du corps l^islatif.

A. ce mot, comme si le masque fût tombé du visage de Mirabeau et que l'ombre de Richelieu eût apparu devant l'Assemblée, un cri d'étonnement et d'effroi monta de tous les bancs vers l'orateur. Cent voix demandèrent la parole pour déjouer Fambitieux qui disait trop tôt le dernier mot de sa destinée: les royalistes, par ressentiment contre le tribun qui avait ébranlé le trône et foudroyé l'aristocratie; les membres du clergé, par vengeance contre le spoliateur de leurs richesses et contre l'apôtre de la liberté de conscience; les amis de Necker, par crainte de l'homme d'Elat qui menaçait d'effacer bientôt leur idole; ceux de Lafayelte, par le désir d'asservir à jamais à ce général un ministère faible, subalterne et complaisant; les Lameth, les Bamave et leurs

parlisans, par soupçon ov^Té pour eux de la connî- «ace de Mirabeau avec la cour, et par jalousie d'une supériorilé de talent dont la supériorilé de fonction ferait une tyrannie morale; enfin les réthion , les Lanjuinais, les Robespierre, les radicaux de 1* Assemblée, par dédain des faveurs de la cour, qu'ils brûlaient d'attester aux yeux du peuple par un vole éclatant de vertu. Tous ces partis, tous ces hommes, toutes CCS riva II lés, toutes ces vertus mômes n'eurent qu'un voix pour étoufler celle de Mirabeau, Lanjuinais, montrant à ses coliègues le danger de mettre dans k môme main le pouvoir et le génie, et citant par son nom, comme exemple de ce danger, l'orateur qui la subjuguait déjà par le despotisme de son éloquence, proposa d'interdire pour trois ans les fonctions publiques à tout membre de la représentation.

Bliii demanda qu'il fût seulement interdit à tout député d'entrer au ministère pendant la durée de la session. « On a cité T^^gleterre, w dit-il. « Je la » cite aussi. Sou venez- vous des maux causés à la

r^ Grande-Bretagne par ce Walpole, ministre corrup- Pleur, qui déclarait avec tant d'audace qu'il avait iî sous la main le tarif des consciences de tous les » membres des communes de son paj-s, » Mirabeau, étonné, écrasé, interdit d'une opposition si unanime, se releva par la présence d'esprit, pr Pinsolence et par le dédain, dernière ressource de son éloquence.

Il montra clairement» dans sa réplique, aux Lameth, à Barnave, à Lanjuinais, qu'il ne se trompait pas sur les motifs qui les insurgeaient contre sa proposition. Il soutint la logique et Tutilité de son système, et il se condamna lui-même à Tostracisme du ministère en déclarant ironiquement qu*ii était prêt à voter l'exclusion demandée par les orateurs, pourvu que cette exclusion ne fût portée que contre lui-même. Cette ironie blessa l'assemblée sans changer le vote. L'homme fit échouer l'idée. On plaça dans la constitution même une infranchissable bar* rière entre les fonctions de ministre et la qualité de député. C'était constituer ou la servitude des ministres au seul pouvoir l^islatif , ou la guerre ci^ vile organique entre les deux pouvoirs. De ce jour, Mirabeau, qui n'avait jusque-là que n^[ocié, cons^ pira contre une assemblée qui venait de saper, sous son ambition et son génie, la première et la dernière marche de sa fortune. Inutile au conseil, re^ douté de l'Assemblée, il ne resta grand que pour le peuple et imposant qu'è la tribune. Il y ressaisît à chaque occasion cette royauté de la nature qu'il n'était pas au pouvoir de l'envie de lui arracher. Nous verrons de jour en jour davantage oe que cet ostracisme d'un grand homme coûta au rm, à l'Assemblée et à lui-même. Caressé par les Jacolnns, dont la société, qui prenait alors le nom d'Amis de de la constitution, venait de se former à Paris sous

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les Lamelh, les Barnave, ]es Robespierre, les Dupom, Mirabeau s'y livra pour avoir le plaisir d*y effacer ses rivaux dans leur propre camp. Il accepta peu de jours après la présideuce de ce club.

Paris se calmait sous Timpression du 6 octobre, sous la vigilance de Lafayette et sous la police de Bailly. Mais TagilaÛGn s'étendait el redoublait dans les provinces. Les parlements essayaient de protester, à Rouen, à Metz, en Languedoc; ils répandaient des proclamations incendiaires, caressant Tesprit des provinces pour tuer Tesprit national. Le peuple des villes et des campi^gnes répondait à cea protestations par de nouveaux soulèvements. Des colonnes mobiles parlaient de Dijon, de Langres, de Chèlon, de Mâcon, de Lyon, de Sainl-Eiienne, de Grenoble, pour visiter les châteaux suspects de donner asile aux magistrats, aux nobles, aux praires contre-révolutionnaircs. Ces visites menaçantes forçaient dos familles entières à rémigration. A Montbrison, des femmes ameutées traînaient dans le sang le commandant de la garrle nationale, M, de Rochctaillen Le drapeau rouge, déployé dans plusieurs vill^ en fermentation, était déchiré impunément par les séditieux. Us trouvaient partout des complices dans la garde nationale. On délivrait les prisonniers; on changeait leur captivité

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en triomphe. En Corse, les partis s'entre-massacraient; à Bourges, le peuple chassait les autorités royales; à Issoudun, il refusait de payer les impôts et lai»dait les percepteurs; à Brest, à Alençon, à Pau, les soldats et les matelots insurgés épuraient, emprisonnaient, égorgeaient leurs officiers. Chaque courrier apportait une catastrophe. La rumeur d*une conspiration sourde entre la cour et les puissances étrangères, pour restaurer le despotisme, la noMease et le clergé par les armes étrangères, entretenait la panique et la fureur dans tout le royaume. Tout était soupçon, délation, incrimination, Tiolmoe. Les clubs, les journaux et les libelles les plus efiirénés soufflaient tous les soirs et tous les matins le feu dans Paris. On y révélait sans cesse des complots réels ou imaginaires de la reine, des princes, des ministres, de l'émigration, contre la patrie. On était sans lois contre ces provocations impunies, et la répression même eût paru un aveu de ces crimes. Le peuple voyait partout un concert armé entre les rois pour venir, d'accord avec la reine et les princes, étouffer dans le sang des Français le foyer d'une révolution européenne.

Ces rumeurs n'avaient à cette époque d'autres fondements que quelques vaines tentatives du comte d'Artois, fugitif h Turin, pour obtenir du roi de Sardargne, son beau-père, un corps auxiliaire de douze mille hommes, afin d'appuyer les insurrections

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royalisles qu'il se flaUail d'exciter à iyon et dans le Midi. L'Europe éïait attentive aux mouvements de la France, mais impassible et désarmée. L'opinion y retenait les cours dans Timmobililé et dans la stupenr. Les idées philosophiques de réforme religieuse ^ politique et sociale, pour lesquelles la France s'agitait, étaient universelles en Europe. La cause de la Franee révolu liorma ire était alors celle de l'esprit humain. Tous les peuples se passionnaient pour le succès d'une révolu ion qui pronieltait d'émanciper le monde du joug du despotisme des aristocraties, des Uiéocraties, contre lesquelles la philosophie moderne avait insurgé paitout la pensée jusque dans les côui^. Le serment du jeu de paume, le 14 juillet, la prise de la Bastille, le drapeau tricolore, l'Assemblée nationale ^ la garde civique, l'exprûprialion du clergé; l'abolition de la féodalité, le nivellement de la noblesse, Télévation du sujet au rang de citoyen, l'éloquence de la tribune, Mirabeau, Bailly, Lafayette, étaient des faits, des noms, des prestiges européens. Paris, dans les jours d*écroulcment, avait un écho universel. Les souverains eux-mêmes étaient forcés par leurs peuples de regarder avec une sorle d'intérêt sympathique ou du moins avec une circoospection prudente les explosions successives des idées philosophiques en France, Aucun d'eux en ce moment n*eût été assez hardi pour loucher à c^lte arche de l'opinion; aucun non plus n'était disposé, encore

moins préparé à une crcnsade des trônes contre un peuple qui représentait tous les peuples.

Un homme d'Etat plus grand que Richelieu» tut il avait conquis son autorité sur son pays par le génie et non par des crimes, dirigeait un prafde libre au lieu d'opprimer une féodalité esdaws M. Pitt, ministre plus patriote encore qu'arisbH crate» gouvernait l'Angleterre. Malgré les justes ressentiments que la guerre presque civile de TAmé* rique avait inspirés à l'Angleterre contre la Francs alliée des Américains» M. Pitt avait entrevu d'un regard d'aigle un nouveau système d'alliance européen prêt à éclore pour son pays par la naissance de k liberté en France. Il savait que si les gouvieme^ ments despotiques s'allient par des intérêts, les na-« lions libres s*allient par des idées, et que ces dei^ nières alliances sont plus solides, plus fécondes et plus durables que les premières, parce qu'elles commandent la paix au monde et qu'elles assurent la seule gloire véritable d'un homme d'Etat, les progrès de l'esprit humain et la prospérité réciproque des peuples amis.

Tant que la France était monarchique et consli^ lutionnelle, l'Angleterre, représentative et libérale, était son alliée solide et permanente sur le continent.

Jmlée dans sa liberté comme dans ses tles, une puissance prépondéranle ou une monarchie univei^lle I en Europe pouvait fermer à l'Angleterre le monde conlinenlal et la reléguer sur les mers. Ses îdé^, son commerce, sa politique » étaient à la merci d'un conquérant russe, germain ou français. La tribune anglaise étouffée parlait en vain. La liberté manquait d'air el d'écho de ce côté de TOcéan, M. Pitt, esprit véritablement libéral alors, quoique depuis il ait été obligé par nos fautes el par nos excès de s'allier avec les cours absolues pour faire ou pouHiublr la guerre » était loin de méditer , comme on l'a faussement écrit jusqu*ici ,' la guerre à la révolution. L'efti-il voulu, il ne l'aurait pas osé, 11 ne gouvernail que par la majorité dans le parletnenl, et la majorité qui lui prêtait sa force était favorable en masse aux idées qui prévalaient en France. Les liberlés religieuses et les libertés i>oUtiques, dont le faisceau formait la philosophie fran* ^aîse, étaient nées en Anglelcrre bien avant que nc^ écriTOinSt nos philosophes et nos orateurs les eussent naturatisécâ pnnni nous. L'Angleterre y reconnaissoit une sorte de colonie intellectuelle de ses libres penseurs; lever la main contre la liberté française lui eût paru en ce moment lever la main contre elle-même. Le ministère britannique qui lui aurait proposé d'étouITer lo système représentatif en France serait tombé à rinstanl dans son impiété el dans son blasphème.

leO RÉVOLUTION FRANÇAISE,

La Révolution française était aussi populaire à Lcmdres qu'à Paris dans le peuple de la Orande-Brelagne. L'aristocratie seule commençait à s'alarmer des principos d'une démocratie destructive de ses préjugés et de ses privilèges. Elle craignait l'efTet de l'exemple contre sa domination et ses richesses. Mais cette crainte, encore modérée, n'avait pas la puissance d'entratoer la nation et le gouvernement anglais dans des hostilités contre la France. M. Pitt et l'aristocratie du parlement lui commandaient la neutralité. Ils ne doutaient pas qu'après quelques accès d'exagération et d'anarchie démagogiques, inséparables des révolutions les plus légitimes dans la crise où elles s'accomplissaient, le bon sens et le courage, ces deux vertus organiques de la France, ne rétablissent l'équilibre el le niveau entre les éléments divers dont l'ensemble forme un peuple en sociélé. M. Pitt ne voulait donc point la guerre, il ne la voulait même pas deux ans plus tard, en 1791, quand Dumouriez lui tendit secrètement la main de son champ de bataille de Belgique, après ses succès contre les Prussiens. Toute négociation du roi, de la reine, des émigrés pour mendier la guerre à Londres eût été reçue non-seulement comme un crime, mais comme une dérision.

Le génie philosophique et révolutionnaire du grand

- LES CONSTITUANTS, tel

[Frédéric, ce Machiavel des rois, gouvernail toujours la |Pnjsse du fond de son tombeau, La Prusse voulait encore moins la guerre contre-révolutionnaire avec le Franre* La cour de Prusse et son armée » possédées d'une seule idée, dominer en Allemagne par F intelligence et ruiner rascendant de !' Autriche par la popularité allemande, méditait au conlraire une alliance française et anti-germanique avec la révolution quelconque qui triompherait à Paris, Cette alliance d'ambition, que la Prusse poursuivit même en 1792, avec !û France républicaine , a été le rêve constant des politiques à celte cour. Chercher partout des ennemis à FAutriche, même parmi les ennemis de rAllemagne, c*esl le fond de la politique de Berlin, rhéritage du grand Frédéric^ politique perverse, mais nationale, d'un Élat qui n'a pu natirc et grandir que de la rivalité cl du raachiavélisme contre l'Empire. La courte et faible guerre que la Prusse essaya, sans la pousser à bout, tous le duc de Brunswick, en 1792, ne fut que Tac^ ddenl d'un ministre qui penchait vers l'Autriche, M. de Harlsberg, et la velléité d'un roi parvenu, fier de venger les rois» Mais, en 1789, Louis XVI, la reine, le comte d'Artois, les émigrés, auraient en vain appelé la Prusse au secours de la contre-révolu lion.

Catherine n, disciple de Voltaire, de d'AIembert et de Diderot, gouvernait la Russie les yeux tournés du cûié de rOrient, Le glaive à la main contre les Turc^î et Tesprit tendu vers la Pologne, celle impératrice ne se

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serait pas laissé iacilement disti^aire de ces grands in» térêts rapprochés d'agrandissement national» pour ye* nir ûûre des campagnes en France contre les idées et les maximes de ces philosophes qu'elle promulguait à Saint-Pétersbourg. Des troubles en France et en Allemagne ne pouvaient que favoriser ses desseins sur la Pologne et sur la Turquie, en occupant l'Europe occidentale pendant qu'elle s'emparerait de l'Orient. Quelques paroles et quelques gestes de chevalerie monarchique donnés par Catherine et par ses fav(»îi aux émissaires du comte d'Artois étaient tout ce que la contre-révolution pouvait attendre de cette Sémiramis du Nord

L'Allemagne, fédération monarchique et féodale d'Elats mal reliés par le lien de l'Empire, était lourde à remuer, lente à délibérer, tardive à agir, comme toutes les fédérations. L'esprit de ces diffé* rentes cours et de ces différentes populations était aussi divers et aussi inhérent que leurs intérêts. La liberté de la presse et d'enseignement qui y existait par la plus inaliénable des libertés, la liberté de l'usage, y avait répandu l'enthousiasme pour la révolution française. Ce fanatisme était théorique etinerte, mais il était un invincible obstacle à une li-> gue germanique contre la France. Le cœur de l'Allemagne battait pour notre philosophie ; ses écrivains commentaient même en les exagérant nos doctrines; ses poëtes, ïlopstok, Goethe, Schiller, chantaient nos

Tnomphes démocratiques sur le despotisme, la Ihéocralifi el rarislocratie. Les Allemands crojaient avoir remporté eui-oiêmes les victoires populaires qu'ils célébraient daos leurs académies el dans leurs universites* L'empereur d*Aulriche Joseph II, demi -grand homme assez hardi pour tout oser, trop impatient pour rien acconiplirp avait médité Témancipation de ses Etals du joug de F Eglise de Rome, Prince philûBophe, il voulait faire une révolution religieuse sans faire en même temps une révolution politique. Ses réformes des ordres monastiques dans ses Etals et 2es schismes en action contre la jKipaulé agitaient ses pensées et ses peuples*

La Belgique se levait avec ses patriotes fanatiques et turbulents contre Tempereur. 11 voulait lui imposer ses réformes en môme temps que la servitude» Il méprisait rintelligence de Louis XVI et la li%èrelé de Marie- Antoinette, sa sœur; il les abandonnait à leurs mauvais conseils et à leur inévitable sort. L'émigratioû ne recevait de lui ni estime, ni accueil, ni encouragement; s'il devait jamais intervenir dans leur cause, c'était après qu'elle serait dé^spérée.

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L'Italie applaudissail à ses réformes anli-romaineS| elle s'endormait sous ses petits souverains, vas-

saux de l'Empire; elle suivait des yeux et du cœur la révolution française, comme Tapparition d'un nouveau jour qui devait se lever du haut des Alpes pour dissiper ses ténèbres et pour réveiller Tindépendance des peuples. Les pontifes seuls anathématisaient les doctrines françaises. La noblesse, les cours, les lettrés, le peuple, les prêtres même, en masse, y faisaient des vœux pour le triomphe des lumières et de la liberté en France. La cour de Piémont, de Savoie et de Sardaigne, plus asservie de tout temps aux idées du moyen âge par cette obstination des montagnes à résister à l'action des siècles, avait seule une politique contre-révolutionnaire et une armée chevaleresque à prêter aux princes de la maison de Bourbon, ses parents et ses alliés pour la cause des rois. Mais cette armée ne pouvait être qu'un contingent de la coalition des trônes, elle restait immobile derrière les Alpes. Le roi de Sardaigne la promettait toujours sans la livrer au comte d'Artois. Le moindre mouvement hostile à ce prince aurait justifié pour nous rinvasion de la Savoie; la population de cette province. Française de langue, de mœurs et de géographie, ouvrait d'avance son cœur à la France.

L'Espagne seule, si elle eût été encore l'Espagne de Charles-Quint ou de Philippe II, pouvait, en des-

Cendant du liaut des Pyrénées dans nos provinces |du Midi, au nom du sang de Louis XIV qui coulait \ les veines de ses rois, au nom de la religion et de monarchie, ses deux dogmes, fomcnlcr une guerre [civile dynastique et religieuse redoutable à la ré vol uttion dans la moitié de la France, Mais l'Espagne, qui lavait encore un peuple héroïque , n*avait plus qu'un fouvernement énervé. Le syslèmc monacûl y avait aspiré [toute la puissance, toute Ténergie, toute la richesse et [tout le sang de la nation. La théocratie sacerdolale y [avait absorbé la royauté, et la nation y croupissait sans [jK)Iitique, sans marine, sans armée, La cour d'Esipagne, asservie à des favoris, à des courtisansi à des confiseurs, entre la volupté et la superstition, se contentait de fermer hermétiquement ses frontières à la civilisation et de livrer les idées aux mquisiteurs. Lazaret d*un peuple contre toule contagion de la pensée moderne, une croisade contre la philosophie était UB effort au-dessus de ses forces, I^ fatalisme ûnmuable du régime monacal avait succédé dans ses monlagnes au fatalisme héroïque de ses Arabes musulmans. Elle était trop heureuse de languir oubliée, derrière ses Pyrénées, dans ses couvents et dans ses théâtres; elle ne iiouvait offrir à sa cause de famille en France que des processions et des supplices. Le reste du monde ne comptait pas dans la cause des rois et des peuples.

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Telles étaient les véritables dispositions des cours de TEurope et de la France en 1789 envers la révolution française; mais le peuple de Paris les connaissait mal. Le parti de la guerre, qui Ait plus tard le parti des Girondins, persuadait dans ses pamphlets, dans ses journaux et dans ses clubs à la nation, qu*une ligue naturelle et formidable de tous les rois, de toutes les noblesses, de tous les clergés, de tous les cabinets politiques de TEurope, était formée par la communauté de haine contre la révolution, et que le roi, la reine, les princes, ayant leurs intelligences et leurs émissaires dans cette ligue, y tramaient des mvasions et des parricides contre la ]?rance. Le patriotisme, passion unanime et filiale du peuple, y devenait ainsi, par ses alarmes et par ses fureurs, un des éléments les plus actifs et les plus indomptables de la liberté.

C'est au moment où ce sentiment était le plus inquiet et le plus ombrageux dans la capitale qu'une immense rumeur s'éleva tout à coup dans Paris. On répandait qu'une conspiration contre l'Assemblée et contre la France, tramée entre le comte de Provence, la reine et un Catilina royaliste nommé le marquis de Favras, venait de transpirer jusqu'au comité des recherches de la Commune; que le mar-

juis de Favras, tête el main de la conspiration, était [nrrêlé par Lafayelte. On Ajoutait que ce oonspiratenr ivail enrôlé une arnite occulte de nobles ei de stimdié& étrangers prôts à entrer dans Paris ; que le Ipremier acte de rette invasion noetiirne devait être [rassassinat de Larajelte, de Baillj» de Neeker, de 3US les hommes populain^, l'assaut aux Tuileries, TeolèTOFnent du roi^ la translation du moïiari:(iïe au milieu de l'armée de Melz marchant contre la capilale, le blocus et raffamement de la capitale, la proscription des députés, rasservLssemcnt de la France à la cour, à la noblesse» au clergé, vengés par les armes de leur minorité dans la nation. On ajoutait que tous c^ crimes, consentis par la reine, accomplis par ses sic^res, confiés au comte de Provence, avaient été préparés et soldés par l'or de ce frère du roi.

Tout était faussé, exagéré» iravesti dans celte rumeur publique bien propre à porter l'inlérôt sur lafayelte cl sur Bailly, à saper dans leurs bases les projets ambitieux du ministère du comte de Provence, et à nourrir des plus sanglants soupçons le nom de la reine. Voici la vérité.

Le comte de Provence, soit pour pn^parer les moyens de gouvernement qu*il rêvait en ce temps-là» comme on Ta TU» a la tète d'un grand ministère» soit pour

avoir éventuellement dans son trésor secret les sommes nécessaires à une évasion du roi et de la reine liois de Paris, si cette évasion devenait nécessaire, voulut négocier un emprunt de quelques millions en Hollande par Tentremise du marquis de Favras.

Thomas Mahy, marquis de Favras, était un gentilhomme, Irlandais de race, dont la famille était établie à Blois. Jeune, il avait servi dans les mous* quetaires, cette école de bravoure et de dissipation; devenu plus tard colonel des Suisses de la garde du comte de Provence, il avait épousé une fille d'une maison princière de la basse Allemagne. Ses prétentions s'étant élevées avec cette fortune, il avait levé en Hollande une légion dont il s'était fait le chef ' pour servir l'empereur dans les troubles civils du Brabant. C'était un de ces hommes qui agitent perpétuellement leur fortune de l'agitation de leur âme, et dont le bon sens n'arrête jamais la témérité; aventuriers de guerre, de cour et de partis, qui courent après toutes les occasions, et qui s'offrent à tous les services pour devenir importants en paraissant nécessaires. Les cours et les factions sont pleines de ces caractères serviables et dangereux pour ceux qu'ils approchent.

Le marquis de Favras avait, par ses antécédents,

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accès à la cour du comle de Frovence, Sa résidence et ses rela lions en Hollande firent présumer au comte de la Châtre, confident intime de ce prince, que le raarqnis de Favras pourrait négocier mieux que tout autre > avc€ secret et promptitude* l'emprunt dont ton maître avait besoin à Amsterdam. Peut-être confia-t-oQ à demi-mot à cet agent l'usage politique auquel ces millions étaient éventuellement destinés dans les inlérêls du prince et du roi; peut-être le comté de Provence lui- même laissa-t-il connattre à ce négociateur les espérances d'ambition dont il se repaissait et l'appui secret dont il se flattait du côté de la reine; peut-être aussi, ce qui est plus vraisemblable, le marquis de Favras fit-il de lui-même toutes ces conjectures, et pour exagérer son importance et sa faveur, exagéra- l-il à ses jeux comme aui jeui d'aulrui sa mission.

Quoi qu'il en soit, ses confidences, ses indiscret lions» les agents obscurs et subalternes qu'il employa pour recruter dans Paris quelques stipendiés à un complot ridicule dont il se disait le ressort caché cl dont il laissiiit en I revoir les vrais moteurs dans le prince et dans la reine, ne tardèrent pas à transpirer. Il oe s'agissait de rien moins , selon ses agents, que de réunir à Monlargls aux portes de Paris, trente raille hommes invisibles composés de quinze miQe Suisse et de quinze mille Allemands recrutés, réunis dans l'ombre, concentrés au cceur de la France com-

me au signal d'un magicien, d'introduire cette armée dans Paris à l'insu de Paris lui-même, et d'en faire le noyau de l'armée destinée à la délivrance de la cour. La démence de l'idée, du but et du moyen absolvait d*avance le prétendu conspirateur et ses prétendus complices. C'était évidemment le rêve d'un ins^isé donnant à ses chimères, pour les accréditer, l'autorité d'une mission détournée de son vrai sens. Le comte de Provence était incapable de donner un corps à de pareilles imaginations; la reine, que le prince flattait, mais qu'elle n'aimait pas, déroutait sans cesse son ambition au lieu de la favoriser : elle redoutait en lui un lieutenant général du royaume ou un r^nt autant qu'un ministre; il était trop près du trône pour qu'elle songeât à lui confier la politique du règne. Les prétendus crimes médités par le prétendu triumvirat, les assassinats préalables de Bailly, royaliste alors; de Lafayette, protecteur des jours du roi; de Recker, dont on n'avait plus rien ni à espérer ni à craindre, étaient des attentats aussi imaginaires que le complot lui-même. Y croire était presque aussi odieux que les imaginer.

•Larayette eut le tort grave de feindre d'y avoir échappé. Il laissa retentir et poursuivre ces ombres par la Commune, dans un temps où les suppositions

les plus puériles passaient pour des preuves, conduisaient à réchafaud. Il ne dédaigna pas assez comme des puérililés indignes d'un esprit sérieux la conspi^ ration et le conspiraleur. Celle aflaire, sur laquelle il revient lui-mt^me dans ses Mémoires, « obscure dans i> ses détails, » dit-il, «est, pour les gens instruits, fort » claire sur les points principaux» Si Favras a vécu, » ainsi qu'on Tassure, en aventurier, il est mort en n héros de courage et de fidélité. Le comte de Pro- » venœ, depuis Louis XVIII, son auguste €ompli€€^ a » manqué à l'un et à l'autre, »

A peine Lafayetle avait-il fait arrêter Favras, qu'il envoya son aide de camp, M. de Boin ville, au Luientibourg prévenir officieusement le comte de Provence de cette arrestation, et Le premier mol du comte de » Provence» » écrit Lafajette, dans Tintention visible d'inctilper le prince, « fut d'avouer à mon aide de » camp qu'il avait soupçonné cette intrigue» et de » nommer même une maison du faubourg Soint- » Antoine, Sa seconde réfleiion» après avoir consulté » ses amis, fut d'aller à rhôtel de ville nier le comn plot el renier FavTas, La reine, » poursuit-il, « crut » d'abord que Lafayelte avait eiigé cette démarche; ï> mais quand Lafayette eufc répondu à la reine que, » loin d'avoir conseillé cette démarche, il pensait au » contraire qu'elle était de la part du frère du roi 1 une grande platitude, la reine parut satisfaite. »

Cette explosion et cette arrestation jetèrent le comte de Provence dans une transe d*esprit qui ne lui lais» sait que le choix des perplexités et des périls. Trop coupable de relations contre-révolutionnaires avec Favras pour tout nier» trop innocent de complots ab* surdes et sanguinaires pour tout avouer, il était jeté entre le désaveu de Favras, qui paraîtrait une lâcheté, et Faveu des prétendus crimes de son complice, qui serait un mensonge contre lui-même et un véritable suicide de son caractère. Il ne pouvait ni justiOer ni accuser le prévenu sans se perdre. Il éprouva le désir de consulter un homme consommé. Ses liaisons avec Mirabeau, un moment rompues par les tentatives de coalition entre le grand orateur et Lafayette, avaient été reprises depuis que le vote de l'Assemblée, attribué en grande partie à Lafayette, .interdisait à Mirabeau le ministère pour lui-même. Il lui convenait alors de porter le comte de Provence au pouvoir, et de gouverner sous le nom de ce prince une révolution qui ne voulait pas le laisser gouverner sous son propre nom.

Le comte de Provence se hâta donc d'envoyer dans la nuit le duc de Lévis, son premier gentilhomme de la chambre, consulter Mirabeau sur la conduite qu'il avait à tenir dans cette délicate circons-

lance. Le duc de Lévis^ que Mirabeau dans sôti récit appelle Vhomme gris^ à cause de son costume qui cachait en lui rhorame de cour, raconta tout à Mirabeau. Il n'y avait point de péril à avouer des emprunts ou des mesures ayant pour objet, ou ravénement du prince au pouvoir, puisqu'il en était le confident, ou une évasion éventuelle du roi hors de Paris, puisqu'il conseillait lui-même cet éloignement de la capitale à la cour* « Comment nous avons manoeuvré , moi cl » rhomrae gris sous ma conduite, » écrit deui jours après Mirabeau à son ami, k est inutile à vous dire» » Le résultat vous fera deviner le conseil- Le comte n de Provence a envoyé chercher M. de Lafajelle el » lui a dit devant témoins : « Monsieur de Lafajette, B on répand dans Paris le billet que voici. )) (C'était ta rumeur écrite de la grande conspiration grossie de l'assassinat de Lafayelle, de Bailly, de Necker,) « Vous avez un grand crédit dans Paris , monsieur 1» de Lafayelte; je ne doute pas que vous ne mettiez »i quelque activilé a détruire une calomnie dont les » méchants disent que vous profitez»..*. J'irai m'en )» expliquer ce soir à la commune de Paris; j'espcro » que %Dus y serez. »

ÏV.

C^ paroles, prononcées avec rironie masquée de lausse conHance qui caractérisait dans l'occasion

Taccent du prince, disaient assez à Lafayette que la crédulité qu*il montrait pour ^accusation était une embûche entrevue par le comte de Provence, embûche dans laquelle il ne tomberait pas sans l'entraîner hiimême. Le prince le somma de Taccuser tout haut ou de le justifier par sa présence avec lui devant la Commune. Lafayette, aussi respectueux dans le palais qu'O était téméraire en insinuations dehors, ne put pas se refuser à assister le prince de sa p^sonne à Phûtel de ville et à lui servir en quelque sorte de caution et de patron devant le conseil. Mirabeau avait rédigé et remis au duc de Lévis le discours habilement médité que Tauguste accusé devait prononcer à la séance. Bailly, averti et favorable, avait convoqué les représentants de la Commune. Bs s'y rendirent tous, convaincus d'avance par la flatterie d'une visite d'un frère du roi qui faisait d'eux le tribunal suprême de l'opinion publique. Le prince 7 fut regu avec des hommages qui écartaient de sa personne ridée même d'une accusation.

« Messieurs, » dit le comte de Provence, « le désir » de repousser la calomnie m'amène au milieu de » vous. M. de Favras a été arrêté avant-hier par )) ordre de votre comité des recherches, et on ré- » pand aujourd'hui avec affectation que j'ai de grandes » liaisons avec lui... En ma qualité de citoyen de la » ville de Paris, j'ai cru devoir vous instruire moix> même des seuls rapports sous lesquels je çonnaiB

» M, de Fâvras. En 1772, il est enlré dans mes w gardes-suisses; il en est sorti en 1775, el je ne n lui ai pas parlé depuis cette époque. Privé depuis n plusieurs mois de la jouissance de mes revenus, n inquiet sur les payements que j'ai à faire au mois » de janvier, j'ai désiré de satisfaire mes engage- » menlâ sans être à charge au trésor public* Afin » d'y parvenir» j'avais formé le projet d'aliéner des » contrais pour la sorajne qui m'est nécessaire. L'on » m'a représenté qu'il serait moins onéreux à mes )» financés de faire un emprunt. M. de Favras m'a n été indiqué» il y a quinze jours» par M, de la tt Châtre, comme pouvant reffecluer par deux banw quiers» MM, Cliamel et Serlorius, J'ai souscrit une >i obligation de deux millions, somme nécessaire pour ïï acquitter mes engagements du commencement de n Cannée el payer ma maison. Et cette affaire étant » purement de finance» j*ai chargé mon trésorier de n ta suivre. Je n'ai pas tu M, de Favras; je ne lui » ai pas écrit; je n'ai eu aucune communicalion avec » lui* Ce qu'il a fait, d'adleurs, ne m'est pas seu^ j* lement connu. Cependant, messieurs» j'ai appris » qu'hier on répandait avœ profusion dans la ea- » pi taie un papier conçu en ces termes :

m Le marquis de Favras et ta dame son épouse ont été arrêtés le 24, place Royale, pour un plan qu'ils avaient fait de soulever trente mille hommes pour » asâasâiner M. de Lafayetle et M. le maire de la ville.

» et ensuite de nous couper les vivres. Monsieur, frère » du roi, était à la tête. »

» Vous n'attendez pas de moi, » continua le prince, « que je m'abaisse à me justifier d'un crime » aussi bas; mais dans un temps où les calomnies » les plus absurdes peuvent faire aisément con- » fondre les meilleurs citoyens avec les ennemis » de la Révolution, j'ai cru devoir au roi, à vous D et à moi, d'entrer dans tous les détails que vous » venez d'entendre, afin que l'opinion publique ne » puisse un moment rester incertaine. Quant à mes » opinions personnelles, j'en parlerai avec con- » fiance à mes concitoyens. Depuis le jour où, dans » la seconde assemblée des notables, je me suis dé- » claré sur la question fondamentale qui divisait en- » core tous les esprits, je n'ai pas cessé de croire » qu'une grande révolution était prêle, que le roi, » par ses intentions, ses vertus et son rang suprême, » devait en être le chef, puisqu'elle ne pouvait pas v> être avantageuse à la nation sans l'être également » au monarque; enfin, que l'autorité royale devait 1» être le rempart de la liberté nationale, et la liberté x> nationale la base de l'autorité royale. Que l'on cite » une seule de mes actions, un seul de mes discours » qui ait démenti les principes que j'ai montrés, dans » quelques circonstances où j'aie été placé. Le bon- » heur du roi et celui du peuple n'ont jamais cessé » d'être l'unique objet de mes pensées et de m^

» vœux; jusque-là, j'ai le droit d'élre cm sur nies » paroleâ; je n'ai jamais changé de senlimeot ni de » principes , et je n'en changerai jamais, »

La juslifîcalion du comte de Provence, appuyée par quelques mois de Lafayette, qui promit de faire arrêter les auteurs de la calomnie contre le comte de Provence, fut reçue avec acclamation. La Commune était pressée de trouver nn innocent dans un prince qui reconnaissait le pouvoir populaire, et dont les opinions habilement pondérée passaient pour ndélité à la cour et pour libéralisme dans le peuple, 11 fut reconduit Iriomphalement à son palais du Luiembourg» lavé d'avance de toute complicité dans le procès sanglant qui allait s'ouvrir. 11 se liâta, en rentrant au Luxembourg, d'instruire l'Assemblée nationale de sa comparution devant la Commune, dans un billet également dicté par Mirabeau. Nul n'osa accuser tou* ïiaut ce que la Commune avait ateous. Le procès de Finforluné Favras, renvoyé au Cliâtelet, commença sous ces auspices. Mous allons anticiper les événements de quelques semaines pour lier ie supplice à raceusation.

Mirabeau, dans sa correspondance secrète à cetle date, enlrevoil seul le parti odieui que les omis de l4lajfette cherchaient à tiier de celle ridicule cons-

178 RÉVOLUTION FRANÇAIBB.

piration contre l'influence politique du comte de Pnw vence et contre la sienne. <c L'enfer, » écrit-il le 29 décembre, à Bruxelles, « a déchaîné toutes les Ga« » lomnies et toute leur charité contre Monsieur et » contre ce qui lui paraît attaché, au fur et à me- » sure de ses embarras. Le ciel ne verse pas sur D lui ses bénignes influences. Il a la pureté d'un » enfant, mais il en a la faiblesse, et il est extréme- » ment difficile de lui faire comprendre, seulement » vingt^quatre heures, que s'il se laissait faire, il D serait bientôt un second duc d'Orléans!... Hier, il » écrivait à l'Assemblée nationale, pour l'aviser de » sa démarche à la Commune, la lettre incluse ; elle » fut très bien reçue, et les Lameth et consorts furent D assez habilement déjoués dans le débat, malgré la » gaucherie du duc de Lévis, qui, avec un esprit délié, » fait quelquefois des balourdises. Mais l'intrigue a » redoublé d'activité et d'indiflérence de moyens, au » point qu'on a trouvé, dans la rue, une sentinelle de n la garde nationale assassinée, avec cet écriteau : « Va » dans Vautre monde attendre Lafayette. » Or, tous » apprendrez qu'aujourd'hui cette sentinelle se porte » fort bien. Je pourrais vous citer mille traits. On » s'en sert pour empêcher Monsieur d'arriver, et il » n'a pas pu encore s'avouer qu'il fallait enfoncer la » porte. La reine le cajole et le déjoue, le roi niaise » et s'abstient. Monsieur mollit et ne se réjouit d'un D succès même que comme on se félicite d'une bip'

lES CONSTITUANTS, tW

» taille gagn^ qui nêcessiie à faire un si^e trfe )> douteux; enfin, tout ceci est infiniment nébuleux, » Il n'j a qu'une chose de clair: c'(^t qu'ils vou- » draîenl bien trouver, pour s'en servir, des êtres am- » phibies, ciiii, avec le talent d'un homme, eussent n l'âme d'un laquais. Ce qui les perdra irrémédia- » blement, c'est d'avoir peur des hommes, et de p transporter toujours la^ petites répugnances et les n frêles altraits d'un autre ordre de choses dans celoi » où ce qu'il y a de plus fort ne Test pas encore » ass^ez, où ils seraient très forts eux-mômes^ qu'ils 7> auraient encore besoin p pour Topinion, de s'en- » tourer de gens forts*

n La reine a refusé une audience au duc de Lévîs* » On lui a répondu qu'on Vaiertirait, D'un autre » côié, je vous défie de peindre les excès où se porle « la licence des propos et l'anarchie. •, Le jour des » barricades, le duc de Guise était loin d'être aussi 10 maître de Paris que Lafayette,,. Je vous ai parlé y* de la scélérate facétie du garde national assasiSiiné : ï» il se porlc aussi bien que vous et moi, Paris o'en » relentit pas moins de fureur et de rage sur cet i attentat îmaginaire ou simulé, et les bandes natj lionales disent lout haut que s'il arrive malheur n à leur général, les nobles, les évoques, le clergé, » serviront d'hécatombe à celte grande victime I.*. n Vous voyez que cet homme a du moins le talent » do tenir ses gens en baleine et de se faire beau-

180 UËVOLUTION FRANÇAISE.

» coup de capitaines de ses gardes!... Uû accès de » fcénésie du parti populaire va nous faire passer » Lafayette pour empoisonné (car il paratt que nous y> sommes à la dernière scène de ce drame plus ou )^ moins filé). Si le comte de Provence n'est pas au x> conseil avant , il peut être très sérieusement corn- » promis. Que voulez-vous que j'y fasse? Toujours 1» réduit à conseiller, ne pouvant jamais agir, j'aurai x> probablement le sort de Cassandre. Je prédirai » toujours vrai et je ne serai jamais cru. Ne vous I» fiez pas trop à Sémonville. Nous nous sommes très » bien aperçus ici qu'il n'était pas et qu'il ne serait D pas à nous (vous savez bien que c'est pour La- D fayette qu'il travaille). Le Lafayette devient très D nébuleux. Favras ne sera jugé que dans un an. » Vous voyez aussi que c'est là tenir toujours la )» vipère en activité pour menacer incessamment de » son dard. Cet homme (Lafayette) ne craint pas et » même désire à un certain point la guerre civile, TU qu'il aura assurément; mais faute d'étendue dans » l'esprit, il ne voit pas que supposé qu'il puisse r> porter son armée seulement jusqu'à Rouen» tout » ce qui se passera aux frontières, et surtout aux » frontières éloignées, est absolument contre lui, » eût-il en capacité, en argent, en ensemble ce qu'il » n'a pas et n'aura jamais! »

On voit que Mirabeau attribuait, justement ou injustement, à Larayette toute la joie et tout le bénéfice

LESCONSTtlOAKTS.

de Tangoisse où rarrcslalion et le procès prolongé de Fdvras jeiaîenl te comte de Provence, Ce jugement, cependant, fut moins ajourné que ne le supposait Alirabeau. Le parti de Lafayctte» celui du comte de Frovetiœ, fa Commune, la ganle nationale, le peuple, élaienl également im patients d'innocenter, de frapper ou de faire disparaître un homme qui emportait les iniquités, les soupçons ou les crainles de tous*

Favr^s, plus extravagant que c^upble, et certainement innocent des projets d'assassinat supposés, eompanit peu de jours après devant ses juges. Il était inculpé seulement par deux délateurs, Uarel et Turcati. Ces hommes étaient intéressés à gagner le salaire de vingt - quatre mille francs promis par r Assemblée à ceux qui révéleraient un complot contre la nation. Un banquier, nommé Chomel , attesta les démarches faites auprès de lui pour négocier Temprunt de deux millions, mission avouée par Taccusé et par le prince. Quant au recruiement proposé par Favras à ses agents Darel et Turcati, il afiîrmait que ce recrutement, dont il répondait seul, n'avait pour objet que le complément de la légion qu'il levait pour sou propre compte dans le Brabant,

Le banquier Chomel affirma que les prétendus pro* jets d'assassinat de Bailly, de Necker, de Lafajette, étaient des chimères. Il avoua que Favras lui avait parlé de ra^emblements de troupes sur les frontière*^

de Brabant et d'Allemagne , pour s'avanoer jusque dans la Champagne et jusqu'à Amiens» et de projets yagues d'embaucher les gardes soldées de La&yette pour les rattacher' au roi.

Il n'y avait dans tous ces faits que des jactances» des tâtonnements d'esprit, des vanités de conjuré. Ils n'accusaient que des opinions contre-révolutionnaires , dont une partie de la France était cou- {mble comme eux. Favras roulait dans sa tête plus de rêves que de crimes. La seule gravité de l'accusation était le nom du frère du roi mêlé légèrement ou indiscrètement par l'accusé à ses entretiens et à ses intrigues. C'était ce qui faisait creuser plus profondément la criminalité de Favras. On es* pérait trouver la reine au fond. Des rassemblements sanguinaires» dont on ne devinait pas bien les moteurs» pressaient sans cesse les murs de la prison de Favras et les portes du tribunal» demandant à grands cris sa mort ou celle de ses juges. La fureur contre lui semblait s'accroître de l'acquittement du baron de Bezenval» que le Chàlelet venait d'absoudre. Le peuple consentait à perdre une de ses victimes, mais à condition qu'on lui en livrerait une autre. Favras était cette victime. La terreur des juge» fut pour beaucoup dans sa condamnation II l'œtœdit avec une intrépide résignation. 11 demanda seulement & justifier sa mémoire. Il employa les dernières heures de sa captivité à écrire une révélation

complète et circonstanciée de la conjuration dont il avait été l'instrument et dont il allait ôLre la victime. Cette révélation n'a jamais été lue que par un seul homme, le lieutenant civil du Châtelet Talon. Talon, suspect d'en avoir grossi la gravité pour grossir le service qu'il voulait rendre en l'étouffant, a prétendu qu'elle contenait l'aveu de la participation complète du Irère du roi aux menées de Favras.

Ces encouragements du comte de Provence ne suffisant pas encore à Favras, il avait exigé que la reine, dans une entrevue, lui confirmât ses intentions. Cette entrevue n'avait pas été accordée; mais la reine, en passant devant Favras sur la terrasse du bord de l'eau, avait prononcé certaines paroles convenues et à double sens qui ratifiaient, selon l'accusé, les instructions données par le comte de Provence. Ce subterfuge, renouvelé de la rencontre de Marie- Antoinette avec le cardinal de Rohan, dans les jar* dins de Versailles, n'était qu'un plagiat de mystère invraisemblable dans un temps où la reine recevait librement touâ ceux qui avaient à l'entretenir. Favras avait été certainement dupe de sa propre imaginatkm dans cette entrevue. La reine ne trempait en nea dans les intrigues propres à confirmer l'ambîtîon de son beau^rrère. On s'était servi de son nom

pour Stimuler le zèle d*un agent d'intrigue. Cet agent lui-même s'en servait peut-être pour s*exagérer à ses propres yeux son importance. Enfin, on a accusé Talon d'avoir fait insinuer le nom de la reine dans cette justification , dont il resta seul confident et le seul dépositaire, afin de se faire une arme, toujours suspendue sur la tête de la reine, de ce secret, dans l'intérêt de son ambition. Mais cette supposition odieuse se détruit par son excès. Entre l'ambition d'un courtisan et le crime d'un faussaire et d'un délateur, il y a la nature humaine qui répugne à de tels forfaits. Talon était un ambitieux, mais non un scélérat. Il pouvait profiter des aveux, mais non inventer des pièges.

Quoi qu'il en soit, Talon, qui recherchait, comme on l'a vu, la faveur de la cour, des ministres, de Lafayette, du comte de Provence, de Mirabeau, de la reine, des révolutionnaires, des contre-révolutionnaires, et qui avait, comme son ami Semon ville, la main dans toutes les manœuvres, profila de ses fonctions de lieutenant civil du Châtelet pour rendre un grand service au frère du roi. Il pénétra dans la prison de Favras, il y reçut de l'accusé la révélation écrite que nous venons de discuter. Il frémit, dit-il, en la lisant. Il témoigna au prisonnier son horreur et son

effroi contre une telle délation jetée en pâture dans un pareil temps à la malignité et a la fureur publiques. C'était le poignard détourné du sein de Favras pour frapper le cœur de la reine. « Monsieur, n s'écria Taccusé, « je vais mourir, c'est évident pour D moi, mais je ne veux point mourir, ou du moins » mourir seul. Si on n'accorde pas ma grâce à ma » révélation, je vous somme, par vos fonctions, de » communiquer cette pièce au gouvernement et au » tribunal. »

Cette sommation de Favras, plus comminatoire que réelle, était sans doute une astuce de mourant pour arracher sa grâce au gouvernement. Talon démontra au prisonnier qu'aucune influence sur la terre ne pourrait arracher en lui sa proie à l'échafaud, sa vengeance au peuple; qu'il périrait toujours; mais que s'il périssait sa délation à la main, il périrait en lâche, et que s'il périssait en emportant son secret, il périrait, en héros; que le martyre du silence volontairement supporté pour sauver la famille royale vaudrait à jamais à sa mémoire la vénération des royalistes, & sa femme et à ses enfants la reconnaissance du roi; qu'entre deux morts également inévitables, c'était à lui à choisir la mort déshonorée de la délation ou la mort immortelle du dévouement. Talon ajouta que

Favras pouvait prendre un gage contre Tingratilude des cours en laissant dans ses mains la révélation écrite qu'il venait de lui lire, et que cette révélation, représentée en temps utile par lui au comte de Provence et à la reine, assurerait à sa femme et à ses enfants le prix du sang répandu par leur époux et par leur père. Favras, fléchi par ces considérations, remit sa justification à Talon , et promit le silaice devant le tribunal et devant l'échafaud.

Condamné le 18 février, il marcha le 19 au supplice. Un peuple immense, altéré de son sang, le suivit de ses imprécations depuis sa prison jusqu'à son échafaud. Revêtu d'une chemise rouge, portant sur sa poitrine et derrière ses épaules deux écriteaux où l'on lisait: Conspirateur contre VEtat^ on lui fit faire amende honorable devant le portail de la cathédrale. Amené lentement de là sur la place de Grève, où le conseil de la commune était rassemblé, il demanda à être conduit dans l'intérieur du palais pour révéler, disait-il, des secrets d'Etat. « Si je révélais, » dit-il au juge qui assistait à l'exécution , « le nom du D grand personnage qui m'a remis les cent louis x> mentionnés dans mon procès, serais-je sauvé? » Le juge lui répondit non. «c Eh bien, dit-il alors, je mourx) rai avec mon secret. »

LES COKSTITOANTH,

ant, toujoarâ flôUant entre la tentation de uver sa t<ïlc par quelques reviîla lions su bal ternes, les ules qu'il eût réellement à faire, cl la nécessité de iiourir, il chercha a gagner la fin du jour et h lasser 'impatience du peuple en dictant sous les yeux des magistrats et des repruseiitants un long Icslamcïitdc [ïïiort sous la forme d'un dernier interrogatoire devant juges. Tout ce qu'on y lit de plus grave à travers une divagation verbeuse sur ses actes» c'est qu'il s'était mis en avant comme un conseiller ofQcicujt la cour pendant les journées d^octobre, à Ver^ sailles, et qu'il avait r^u cent louis de la main d'un grand seigneur ami du roi, pour solder des défenseurs du château, 11 laissait même entre voir > avec une secrète vanilé de conspirateur , que ces cent louis devaient être un don du roi lui-môme; mais il niait toute conspiration criminelle » ou de lui-niôme ou par rinsligaiion d'un grand coupable. On voil dans ces pages funèbres l'embarras d'un mourant qui a peu de chose à dire, qui veut en dire assez pour mériter sa grice, et qui veut se donner Taîr d'en retenir beaucoup plus pour mourir > sll faut mourir, avec le mérite apparent d'un généreux silence. Conspirateur officieui» cherchant Timporlance et trouvant la mort, tel paraît en réalité, à cette dernière heure comme pendant sa vie» le marquis de Favras, H n'intéresse qu'au moment où il redevient homme, époux» père et mourant pour recom-

mander sa famille, sa mémoire, sa dépouille et son ftme aux hommes et à Dieu.

« Je pardonne, y> dit-il en finissant, « à ce peuple » que des bruits accrédités ont trompé, et qui lui » font désirer en ce moment ma mort. Ce n*est » qu^une vie que je rendrai un peu plus tôt à TÊtre D éternel qui me Ta donnée, et qui, s'il me fait » grâce, m'accordera peut-être, dans sa justice, un » dédommagement personnel à Tinfamie du supplice D qui termine mes jours.

D Je recommande ma mémoire à Festime des ho- » norables citoyens qui m'entendent; j'y recommande » mon épouse trop infortunée, que des adversités » relatives à la religion catholique, qu'elle professe, ï> ont éloignée du sein d'un père et d'une famille » dont l'alliance ne déshonorerait pas nos rois. Je » recommande deux malheureux enfants que je laisse >» à l'attention de ceux qui, dans quelques-unes des » circonstances de leur vie , croiront pouvoir les dé- )> dommager de la perte d'un père si nécessaire à » leur éducation et à leur fortune. J'ai fait cette » déposition uniquement dans l'intention de me laver » des taches criminelles de complot dont ma conduite » cachée a pu donner lieu à suspicion.

» Une grande consolation pour moi sont les soins » généreux de M. le curé de Saint-Paul, mon res- » pectable pasteur, que j'ai appelé auprès de moi » dans ces moments cruels, pour calmer les sollici-

» tudes de mon âme. Dès qu'elle va êlre déîadiée n de mon corps, je demande à la juslioc de permettre ï» que ce dernier lui soit remis, pour qu'il reçoive » la sépulture de tous les fidèles catholiques, apos- )t loliqu^ et romains. Dieu me faisant la grâce de ï* mourir dans les sentiments d'un vrai clirétieDj de j» la ndélité que je dois et que j'ai Jurée à mon » roi, et d'emporter avec moi l'espoir que la nou- » velle constitution française rendra les peuples de » cet empire aussi heureux que je le dfeire* J*ose ^ prier M. le curé de Saint-Paul de réclamer mon » corps dh qu'il ne sera plus que matière; de me n donner les soins de Tamitié qu'il me témoigna » dans ces derniers moments, en Thonorant d'une » sépulture convenable. J'ai satisfait a la justice par » Tamende honorable à laquelle elle m'a condamné, » et que j*ai faite devant l'église de Notre-Dame. Il » ap])artient à tous et à chacun de commencer par » lui Dt>éirî mais avant de remettre mon âme dans ï> les mains de Dieu, je proteste n'avoir fait aucun n projet pour emmener le roi à Péronne ni ailleurs; » n'avoir jamais prémédité la destruction de l'As* » semblée nationale, et encore moins des violences » envers elle ni aucun de ses membres ; n'avoir )> jamais eu en pensée les assassinats aOreui dont » on m'a incul|îé, comme le projet d'attenter aux jourâ » deâ trois principales têtes de cet empire; que je ** n'ai jamais voulu prier la famine dans cette ville ,

r> et que je ne conçois pas même œ qui a pu donner p lieu à une inculpation si étrange. Enfin, puisqu'il » faut une victime, je préfère que le sort soit tombé » sur moi par préférence sur tout autre, et je suis )> prêt à me rendre à l'échafaud où la justice m'a » condamné, afin d'y expier des crimes que je n'ai )9 point commis, mais dont le peuple me croit cou- » pable, après avoir élevé à Dieu la dernière de » mes pensées dans ce moment si terrible qui fait » frémir la nature. »

Cette longue révélation, qui ne révélait que Pan- • goisse et l'agonie d'un mourant, n'avait lassé ni la présence ni les clameurs obstinées de la multitude. Hle craignait qu'on ne lui ravît son spectacle. La nuit descendue sur la place depuis plusieurs heures n'avait point dispersé les rassemblements. On fut obligé d'éclairer les réverbères et d'allumer des lampions sur toute la façade de l'hôtel de ville et d'illuminer même l'échafaud et jusqu'à la potence. Le curé de Saint-Paul , que le condamné avait appelé comme un dernier ami à son agonie, et le duc de la Châtre, qui y assistait comme un témoin à décharge et comme un envoyé secret du comte de Provence, le soutenaient de leur présence et de leurs consolations. Ils se flattaient et il se flattait lui-même d'un atten-

LES CONSTITQANTS. IM

driâsement du peuple et d*une grâce du roi venant au deroier inomÊnl suspendre les préporalirs du supplice. L'alleiHe Irompée et les vociféralions toujours plus furieuses du pcmple forcèrent le condamné à descendre enfln à huit lieurcs sur le perron de rhulel de ville. Son confiseur s'évanouit; le due de ta Ctiâtre resta seul debout à côte de la victime. Un jeune hôi-ime courageux , M. de Suleau # qui avait été envaje de Thulel de ville au Luxembourg pour obtenir l'intervention du frère du roi auprès df3s ministres ou de la Commune, accourait en ce moment véri le condamné, n Eh bien ? » lui demanda en pâlissant Favras, — h Embrassez en moi Tami de votre P veuve, >* lui répondit le jeune Suleau* Favras jeta un ri?-gard dése&ptré au duc de la Châtre et à Suleau p comme s'il leur eût reproché , roui me SirafTort, d'avoir entretenu et trompé ses espéranc^es. Ce regard iiénétra jiisqu*à rame du duc de la Châtre et s*y grava , racontait-il » comme une cicatrice de feu qui ne s'eflaça jamais. Il avait fait plus que son devoir pour attester Tinnocence et pour couvrir la vie du Condamné, Le bourreau Torracha de ses bras. L'éebafaud touchait au perron de l'hôtel de ville* En posant le pied sur réchelle de la poteneet Favras s*écria d'une voix éteinte , mais ferme : a Citoyens , ïi je meurs innocent; priez pour moil » On Tavait mal entendu. Le I>ourroau, plus ému que le mouimlg lut dit en pieu rn ni : « Crie?, phis haut pour

m RÉVOLUTION FRANÇAISE.

» qu*ils vous entendent! — Citoyens, » reprit Favras eu donnant à sa voix l'étendue de la place, « je meurs » innocent; priez Dieu pour mon âme! » Puis s'adressant avec énergie au bourreau, à qui les larmes suspendaient les mains, a Exécuteur de la justice des » hommes, » lui dit-ii avec solennité , « faites votre » devoir I D Son cadavre, suspendu à la potence, flotta bientôt à la clarté des illuminations sur les têtes de la multitude. De féroces applaudissements éclatèrent comme au dénoûment tragique d'un drame longtemps suspendu. Les uns les attribuèrent k la joie inhumaine des hommes rassemblés pour satisfaire une cruauté commune, les autres à l'empressement des complices de Favras de voir disparaître le témoin d'une conjuration dont le mystère périssait avec lui. Ces battements de mains, plus coupables que le crime et plus implacables que la peine, attristèrent ceux mêmes qui croyaient à un grand attentat. L'histoire n'y croira pas malgré les inculpations sourdes qui ont poursuivi jusque sur le trône le prince qui fut Louis XVIIL Favras avait offert des services d'opinion plus ou moins acceptés. Il les avait transformés en conspirations plus grandioses et plus criminelles. Avouer les services en désavouant la conjuration était impossible. On nia les rapports, de crainte de laisser conjecturer la complicité. Telle est dans ce drame toute la part de Louis XVIIL Favras ne fut nullement sa victime. Il fut victime

de sa propre vanité, de la colère du temps, de la crédulité de Lafayelle, qui vit et laissa voir ud Caiilina royaliste dans un aventurier de conlre-révolutioD.

I La reine, injuslorrient et odieusemenl accusée de concert avec cet aventurier et avec son beau-frère , fut jetée dans une douloureuse contrainte d'esprit par cette complicité supposée avec un homme qu'on croyait martyr de sa discrétion pour elle. Si elle affectait TindilTérence pour le sort de Favras, les royalistes raccusaient d'ingratitude; si elle lémoignait de la pitié, les révolutionnaires raccusaicnl de connivence. Cette contrainte de la reine se trahit le dimanche qui suivit le supplice. Elle dînait en publicses amis imprudente, voulant, par une image tragique, émouvoir la pitié ou Tindignation de la cour, introduisirenl dons la salle du banquet royal la veuve et l'enfant de Favras: revêtus d'habils de deuil, ils demandaient par leurs larmes ta vengeance ou l'indemnilé du sang paternel*

San terre, chel de bataillon de la garde nationale du faubourg Saint- Antoine, homme déjà renommé par son animad version contre la cour, assistait ce jour-là au dîner du roi, debout et attentif derrière le fiâuteuil de la reine. Les opinions et les regards

ni.

la

IM BfiVOLUTION FRANÇAISE.

de Santeire forcèrent la reine à d*obser?er sévèrement et à contenir son intérêt pour les victimes sur son visage et dans son cœur. Elle parut impcHrtunée de l'apparition de la veuve et de Torphelin. La royauté en était déjà à cet excès de servitude de livrer ses partisans et de n'oser ni sauver ni plaindre ses amis. En sortant de table» Marie-Antoinette passa dans l'appartement d'une de ses ccmfidratest et se jetant, les mains sur les yeux, dans un fauteuil, die s'abandonna librement à ses sentiments et à sa honte. « Il faut périr» » disait-elle, « quand gù e$t attaquée » par des gens qui réunissent tous les talents à tous » les crimes» et défendue par des gens fort estî- » mables, mais qui n'ont aucune idée juste de notre » position. Us m'ont compromise vis^à-vis des deux » partis en me présentant la veuve et le fils de » Favras. libre dans mes actions» je devais prmdre )» l'enfant d'un homme qui vient de se sacrifier pour i> nous» et le placer à table entre le roi et moi; » mais environnée des bourreaux qui viennent de » faire périr son père» je n'ai pas même osé jeter » les yeux sur lui. Les royalistes me blâmeront de )> n'avoir pas paru occupée de ce pauvre enfant; les » révolutionnaires seront courroucés en scmgeant » qu'on a cru me plaire en me le présentant. »

Elle fut réduite à cacher sa main pour envoyer à madame de Favras et à son fils les consolations et les secours que leur infortune sollicitait pour eux»

Le comte de Provence, absous par la Commune, accusé de lâcheté et de trahison par les royalistes, n'osa plus désormais songer au ministère. La conspiration de Favras et le désaveu l'avaient trop incriminé aux yeux des uns, trop flétri aux yeux des autres. Lafayette et Necker cessèrent de le craindre, Mirabeau d*espérer en lui. D'odieux soupçons, envenimés par les révolutionnaires d'un côté, par les royalistes de l'autre, ne cessèrent plus de planer sur son nom. Il passa injustement pour un homme qui avait sacrifié un séide à sa lâcheté, et acheté un remplaçant à l'échafaud. Les événements l'empêchèrent de s'expliquer. Talon et Sémonville, maîtres de la justification de Favras, faisaient valoir ce mystère en leur possession, pour s'imposer en amis exigeants à la cour. On les craignait trop pour les négliger. Ils entrèrent de plus en plus dans les secrets des espérances des royalistes et dans les négociations ténébreuses de tous les partis. Hommes imposés aux uns, nécessaires aux autres, utiles ou dangereux à tous, nous les verrons bientôt diriger dans l'ombre, derrière Mirabeau, la police occulte et peu sûre de la contre-révolution.

Le secret de Talon survécut à Talon lui-même. Sa fille, madame du Cayla, à qui son père avait légu^

ce secret comme un gage de faveur future si jamais le comte de Provence montait sur le trâne» remit en effet à ce prince devenu roi les papiers de son père et la justification si iongtempts enfouie de Favras. Les charmes et l'esprit de cette femme distinguée séduisirent les yeux et le cœur du vieillard. Talon gouverna après sa mort par sa fille les dernières années du règne de Louis XVIIL Ce roi paya avec usure à sa favorite le prix de la discrétion de son père et de cette inculpation épargnée à sa mémoire. Les papiers furent brûlés par le roi et madame du Cayla dans un de leurs derniers entretiens. Nul désormais ne put savoir à quel degré le prince avait été complice» à quel degré il avait été innocent.

Paris s'apaisait sous la vigilance de Lafayette; ce général s'efforçait avec une intrépide énergie de réprimer les séditions sanglantes qui avaient centriste les premiers mois de son commandement ; présent partout où une émotion du peuple appelait la garde nationale et la garde soldée , il arrêtait quelquefois de sa propre main les coupables. Il répondait de la capitale au roi , du roi à la capitale , de la capitale et du roi à l'Assemblée nationale, véritable inter-roi qui couvrait de son corps le travail de la constitution. Le peu-

pie, la cour» l'Assemblée, s'accoutumaient à ne voir que lui. U représenlail tout ce qui restait encore debout en France, un ordre précaire et toujours armé pour tenir la place d'un gouvernement qui n'existait plus et d'une constitution qui n'existait pas encore* Ce moment fut Topogée de sa fortune. II en jouissait avec la satisfaction d'un grand citoyen qui sent que la liberté de son pays se fonde sur son propre nom et qui ne demande à sa destinée que d'achever son ouvrage el de disparaître dans la félicité publique. On retrouve dans ses lettres confidentielles à cette éfioque ces nobles congratulations à lui-même et l'esquisse de la vie qu'il rêvait de réaliser.

it A diï-neuf ans, » écrit-il, « je me suis consacré » à la liberté des hommes et à la destruction du w despotisme, autant qu'un faible individu commt » moi pouvait le faire. Je suis parti pour le Nou- » veaU'Monde, contrarié par tous et aidé par aucun. » Je n*ai prisé quelques talents militaires que comme » un moyen d'arriver à mon but» et soit avant, soit » aprfe que ma nation eut suivi le chemin que jV » vais tracé, j'ai été assez heureux pour servir la » cause que j'avais embrassée.

m C'est à mon dernier voyage en Amérique que j* j'ai eu le plaisir de voir celte révolution coraplé- » tée» et, pensant déjà à celle de France» j'ai dit, » dans un discours au congru , imprimé partout , » eicepté dans la Gazette de France : Puisse celte ré-

D volution servir de leçon aux oppresseurs et d'exem- » pie aux opprimés!...

» Ces principes, je les ai consacrés de nouveau dans » mon assemblée provinciale» et j'ai fait manquer » tous les abonnements » parce que ne pouvant pas y> me servir du ministre pour avancer la liberté, je » n'ai plus songé qu'à attaquer le gouvernement. Ne » pouvant pas entrer dans le parlement , j'y ai eu » des amis; je me suis joint à toutes les résistances; Y> je me suis servi souvent d'instruments qu'il finudra ï> bientôt briser. J'ai tout essayé» excepté la guerre » civile» que j'aurais pu faire» mais dont j'ai craint » les horreurs.

» Or» vous sentez qu'ayant tiré l'épée et jeté le » fourreau» je dois être charmé de ce qui avance » la Révolution, et je calcule tout ce qui empêchey> rait d'atteindre le point où je désûre que nous » nous arrêtions

)» Le peuple ne peut être modéré que par moi; r> lorsque je n'y suis pas» la tête leur tourne... Ma » situation ne ressemble à celle de personne: je » règne dans Paris et sur un peuple en fureur )) poussé par d'abominables cabales... Ne calculez pas » ce que je puis» je n'en ferai aucun usage... Ne » calculez pas ce que j'ai fait» je ne veux aucune x> récompense... Calculez le bien public et la liberté » de mon pays» et croyez que je ne me refuserai » à aucun fardeau» k aucun danger» pourvu qu'au

» moment du calme je redevienne simple particu- 1» lier, attendu qu'il ne reste qu'un pas à faire à » moQ ambition, c*e3t d*arriver h zéro. Telle e^t la i> manière dont je me conduirai toujours. Si le roi » accepte la constitution, je la défendrai; sll la rey» fuse, je le combattrai* Le jour où il s'est rendu » prisonnier à moi m'a plus voué à son serviœ que » s'il m*avait promis la moitié de son royaume. Ma p situation est bien eilraordinaire : je suis dans une n grande avenlure , et je jouis de penser que j'en » sortirai sans avoir eu même un mouvement amï^ bitieuï à me reprocher» et après avoir rais tout » le monde à sa place, je me retirerai avec le quart » de la fortune que je possédais en entrant dans le » monde...

» Je suis, sans aucun doute, » poursuit-il en écrivant à la même personne , dont il caressait les sentiments royalistes, « pour deux chambres, pour un 3» sénat élu pour dix ans, armé d'un veto suspensif... » Si Ton n'est pas content de moi (à la cour), il y » aura du malheur. J'ai parlé ce matin à la Com^ 1^ munc de la nécessité de punir les factieui, lîn

autre que moi serait dépopularisé cent fois. Le h peuple est excité à m'accuser d'aristocratie et de |t royalisme.,-,,

» Nous sommes œnvenus, » écrit-il quelques se- [naines plus lard , h de laisser le ministère tel qu'il » isL Je n'entrerai pas au conseil; je ne serai pas

aOO RÉVOLUTION FRANÇAISE.

)» généralissime. Mirabeau abandonne le duc d*Ot » léans h sa turpitude. II m'a dit sur Bamave, les » Lameth» Duport, des choses qui m*ont bien frappé. » jratlends des preuves.

» n est simple, » dit-il ailleurs, « que» dans ce » moment , tous ceux qui ont de la bienveillance » pour moi, ou qui souhaitent se placer près de » l'endroit où je serai, s'occupent de mon sort futur; y> d'autres le feront par amour pour la chose pu- » blique. Les uns voulaient que je fusse connétable, » d'autres généralissime; les ministres m'ont proposé » le bâton de maréchal de France; Alexandre La- D nr.eth parlait de l'armée de Flandre, qui, au fond, » me conviendrait fort, quand tout sera calmé, parce » que c'est la principale armée et celle qui marche- )» rait en cas de guerre. A tout cela, je réponds » que je ne puis m'en occuper que lorsque je serai D devenu inutile, et j'imagine, entre nous, que Tinx> gratitude me sauvera alors de l'embarras des ré- )i compenses. »

Quelques jours après, il parle du supplice de Favras. « JTai été touché ce soir, » écrit-il, ce de la » mort courageuse de cet homme, qui est bien cou- » pable. La fureur publique m'a fait horreur aussi. D Si je n'avais pas écrit au tribunal cette lettre (qui » atténuait sa situation), je serais bien malheureux. » La mort de M. de Favras me paraît cependant juste. » J'ai parlé ce matin un peu vivement k l'Assemblée

LES CONSTITUANTS. iN

» sur Mirabeau ; j'ai dit : Je ne l'aime, ni ne Testime, » ni ne le crains. J'ai besoin d'être consolé; je suis » ennuyé des hommes!... »

Le même jour il écrivait au roi, en retour des faveurs et des missions dont il était comblé par la cour : « Je mets aux pieds de Votre Majesté la re- » connaissance d'un cœur pur et sensible qui sait » apprécier ses bontés et répondre à sa confiance. » Croyons, sire, que vos intentions bienveillantes » seront remplies. Quand le peuple et le roi feront » cause commune, qui pourrait prévaloir contre eux? » Je jure du moins à Votre Majesté que si mon » espoir était trompé, la dernière goutte de mon » sang lui attesterait ma fidélité... »

Enfin il écrit à la même époque au général Washington, le patron de sa jeunesse et le modèle imaginaire de sa vie, une lettre dans laquelle se groupent, dans la perspective de la distance, ses pensées réservées sur la Révolution.

« Notre Révolution poursuit sa marche aussi heu- » reusement que possible chez une nation qui, re* » cevant à la fois toutes ses libertés, est encore » sujette à les confondre avec la licence. L'Assemblée » a plus de haine contre l'ancien système que d'ex- » périence pour organiser le nouveau gouvernement

» oonstituUonneL Les ministres regrettent leur andan » pouvoir et n'osent se servir de celui qu'ils ont. » Enfin , comme tout ce qui existait a été détruit et )> remplacé par des institutions fort incomplètes, il » y a ample matière aux critiques et aux calomnies. » Ajoutez que nous sommes attaqués par deux sortes D d'ennemis : les aristocrates qui aspirrat» à une » contre-révolution, et les factieux, qui veulent anéan- » tir toute autorité, peut-être même attenter à la vie y^ des membres de la branche régnante. Ces deux » partis fomentent tous les troubles.

)> Après vous avoir avoué tout cela, mon cher 1» général , je vous dirai avec la même franchise que » nous avons fait une admirable et presque incroyable » destruction de tous les abus, de tous les préjugés; » que tout ce qui n'était pas utile au peuple, tout » ce qui ne venait pas de lui a été retranché; qu'en i> considérant la situation topographique, morale et x> politique de la France, nous avons opéré plus de )) changements en dix mois que les patriotes les plus » présomptueux lie pouvaient en espérer; et que les » rapports sur notre anarchie, sur nos troubles in- » teneurs sont fort exagérés. Après tout, cette révo- )> lution, où l'on trouve seulement à désirer (comme 1» un moment en Amérique) un peu plus d'énergie » dans le gouvernement , propagera , affermira la To liberté, la fera fleurir dans le monde entier, et » nous pourrons attendre tranquillement pendant

» quelques années» jusqu'à ce qu'une convention

» corrige des défauts que ne peuvent apercevoir dès

» à présent des hommes à peine échappés au joug » de Taristocratie et du despotisme. Permettez-moi,

» mon cher général, de vous offrir un tableau re-

» présentant la BaUUle telle qu'elle était quelques » jours après que j'eus donné Tordre de la dé-

» roolir. Je vous fais aussi hommage de la princi-

» pale clef de cette forteresse du despotisme. C'est

» un tribut que je vous dois comme un fils à son

» père adoptif, comme un aide de camp à son

» général» comme un missionnaire de la liberté à

» son patriarche! »

On voit que Lafayette se parait aux yeux des républicains de la victoire du 14 juillet et du renversement de la Bastille, auxquels Mirabeau l'accusait avec raison d'avoir été complètement étranger, n se montrait en même temps très hostile contre la cour. Les demi-mots rapportés par lui-même dans sa correspondance ne décourageaient pas complètement les factieux. Condorcet, Brissot, Camille Desmoulins étaient ses amis. Les républicains ne désespéraient pas de son appui secret dans l'avenir. La popularité» de qudque côté qu'elle soufOât sur son nom» était respîrée par lui avec complaisance. En maintenant le

perpétuel équilibre d*espérances de tous les partis, fl maintenait Tanarchie sur laquelle il prévalait seul. Il n*est pas douteux que si Lafayelte , au lieu de oe râle ambigu, eût adopté franchement k cette époque ou la cause d'une royauté constitutionnelle» mais forte, ou la cause d'une république appelée par son nom, la cause pour laquelle il se fût prononcé aurait prévalu, et que trois années de lutte ou d*agonie auraient été épargnées à sa patrie. Homme honnête mais indécis, qui ne sut jamais choisir, et qui, en ne choisissant jamais, resta la vaine perspective de tous les partis. Il fut le Fabius des ambitieux perdant le temps pour la monarchie et pour la république, pour prolonger une situation personnelle où il tenait seul en suspens la monarchie et la république. Il se flattait, comme on l'a vu dans les citations, de remettre et de laisser^ en se retirant^ toute chose^ le nri^ le peuple et lui-même^ à leur place. La place du peuple, après trois années de cette dictature, fut la tyrannie, celle du roi fut Téchafaud, celle du dictateur lui-même fut l'émigration et le cachot d'Olmutz. Leçon aux hommes d'État qui ne se dévouent tout entiers à aucune cause.

L'inquiétude perpétuelle de Laiayette, après le triomphe qu'il venait de remporter sur le comte de Pro-

vence^ élail le duc d'OiIéaas. Il iremblaïl sans ces^e que ce grand faclieux ne débarquât sur la côle de France et ne vînt élever contre lui le drapeau d'une popularilé démagogique dans Paris. Lafa jette entretenait une correspondance fréquente à ce sujet avec M* de la Luzerne, ambassadeur du roi à Londres, chargé de surveiller les démarches du prince proscrit, « Malgré le bras de mer qui nous sépare, » hû écrivait M. de la Luzerne^ « croyez-bien qu*il est peu » de pays au monde où Ton soit plus occupé de vous » qu'ici. Je ne vous dirai pas acluellement que i*on » vous aime el que Ton désire vos succès, mais je » puis vous assiu^r avec vérité que Ton vous respecte » el que Ton vous admire; ce n'est pas seulement le tt peuple anglais» mais aussi le roi > quoiqu'il n'eût » pas naturellement d'inclination pour vous avant les * événements actuels. J'ai mandé sur cela uneanecdoïe 1 assez particulière à uqs amis communs. J'imagine que » vous la savei par eux. Ouoique je vous dise que » vous n'êtes pas fort populaire pour nos émigrés, il » n'est pas de Français el de Française qui ne parle n de vous avec plus de considération depuis que vous » m'avez envoyé un confrère ambassadeur (dans le » duc d'Orléans). Je vous avoue même que, quoique je p m'en fusse furt bien passé, je crois que vous avez » rendu un bien grand service à notre pays en l'enii gageant poliment à Tabandonner. J'aime bien mieux » la gloire politique qu'il ne manquera pas d'acqué-

» rir ici à celle qu'il aurait pu acquérir en France, » où je pense que sa personne» ou plutôt son nom » ferait ombrage aux gens qui, comme vous, désirent » le rétablissement de Tordre et la fondation d'un » bon gouvernement.

» Au surplus, le nouvel ambassadeur (le duc d'Or- » léans) n*est guère plus à son aise à Londres quil » ne rélait à Paris avant son départ. Aucun Fran- » çais (et cependant nous en avons beaucoup) ne veut » le fréquenter, et, quoiqu'il voie secrètement M. de » Galonné, ils nient l'un et l'autre avoir aucun com- )) merce l'un avec l'autre, ce qui doit rendre leurs » relations fort peu agréables. Le prince n'est guère » plus heureux avec les Anglais qu'avec les Français. » On le regarde comme ayant déserté son poste, ce qui » est , dans ce pays , \m crime capital. Il se borne » donc à la société de son ami le prince de Galles , » à quelques complaisants et à madame de Buffon. » Il ne me parait pas cependant désirer de retourner » en France. Je vous assure que je veillerai de près » ses démarches, et qu'il ne sortira pas que vous » ne soyez prévenu. »

Lafayette, ne se sentant pas encore assez rassuré par les lettres de M. de la Luzerne, envoya à Londres son aide de camp affidé, M. de Boinville, avec les

iûslnjclions suivantes, témoignape secrel el curieux de sa prévoyance.

« M. de Boin ville , ï> dit Larajelle dans ces instruciions» « s'empressera de faire connaissance avec >» M. de la Luzerne, el de lui communiquer tout I» oe qui pourra intéresser cet ambassadeur, en lui p demandant ses conseUs et ses secours dans toutes n les occasions,

» Il fâil intéressant que je sois instruit par toutes » les portes et^ dans les circonstances qui demandent » promptitude et secret, par des courriers pariicujj liers, des projets aristocratiques et orléanistes. M. de » BoinviUe éclaircira le soupçon que j'ai d*une réunion » entre les deux partis par Tentremise de M. de w Galonné.

n Dans le cas où M. le duc d'Orléans reviendrait T» en France , ftL de BoinviUe ira le trouver et lui » dira : tt Monseigneur, vous m'avez vu aide de camp n de M. de Lafayelle; je suis ici par ses ordres; il » est inutile d'entrer dans le détail des circonstancos î» qui vous ont divisés» M. de Lafayette croit qu'il » ne convient, ni à vous ni à lui, que vous retour- » niez à Paris avant la On de la révolution; el, » comme vous ne pouvez y être que son ennemi, » il doit franchement vous le déclarer, et vous dire, i monseigneur, qu'à l'instant de votre dét>arquen nient, il vous regarde comme tel, el que si vous « arrivai à Paris, son iulention est de se battre te

a08 RÉVOLUTION FRANÇAISE.

» lendemain matin avec vous, et de s'en justifier » le même jour à la barre de TAssemblée natio- » nale. » Cette déclaration ne doit être faite au » prince que la veille de son départ, ou même le » matin, s'il part dans la soirée, d

M. de la Luzerne, à qui M. de Boinville avait communiqué ces instructions, rassurait ainsi Lafayette : « M. de Boinville m'a communiqué, mon cher mar- » quis, les instructions que vous lui avez données D lors de son départ de Paris. J'y ai assurément Inen » reconnu la sagesse et la prudence qui vous ont » fait triompher toute votre vie des entreprises les » plus épineuses. Le parti que vous avez pris est » extrêmement noble, loyal et décisif. J'espère que » vous ne serez cependant pas obligé d'en venir aux i> dernières extrémités. Ce charmant prince est aussi » prudent que conséquent , et je crois que toute ré* » flexion faite, il restera tout l'hiver avec sa chère » Agnès. Je sais plusieurs dispositions intérieures qui » me font au moins croire qu'il ne songe pas à s'éloii> gner de Londres. Cependant , je sens combien il est » nécessaire de le veiller, et je vous assure que M. de » Boinville et moi nous ne nous endormirons pas, et » que vous connaîtrez au moins une gi^ande partie de » ses démarches. Il s'occupe dans ce moment à faire

LES CONSTITUANTS. tM

» un emprunt de cinq millions; il donne pour pré- » texte qu'il est obligé de rembourser celle somme à » sa sœur pour les reprises sur la sucression de son B père. On s'occupe des moyens de lui faciliter cet n emprunt, et M, de Monlraorin, à qui j*6cris une p lettre par ce même courrier vous dira les détails. »

L'Assemblée, cependant, installée dans sa nouvelle salle et plus tranquille sur les mouvements tumullueur de Paris, reprenait avec moins de découragement, mais avec un antagonisme plus acharné des partis dans son sein, le travail et les délibérations sur la constilution* Depuis les événements d'octobre ^ la diâtance» inaf*erçue d'abord, qui séparait lus deux partis s'était approfondie et élargie; les discussions n'étaient plus des discussions, c'était la guerre des opinions > des ressentiments et des paroles. Chaque nuance, réunie en groupe plus ou moins nombreux sous le drapeau d'une théorie et sous le nom de sm orateurs, y formait un camp qui ne se confondait avec aucun autre et qui concertait en dehors de l'Assemblée, dans des réunions ou dans des clubs , i9 tactique, s^ voles, ses discours. Les députés jacobins, qui siégeaient sur les bancs les plus élevés de Teitrême gauche, et qui donnèrent depuis à ces

hauteurs le nom synjkïlique de la Moniagne, élaientj m. 14

aie RÉVOLUTION FRANÇAISE.

avec Bârrère, Robespierrei Péthion, Duport, Baroave, Alexandre et Charles Lameth» le prince de Broglie, le baron de Menou, le duc d'Aiguillon, le duo d'Ofw léans, le marquis de Sillery-Genlis, Sieyès, le marquis de Beauhamais, Carnot, Grégoire et ces nombreux députés de la noblesse » du clergé et du tiers état, qui, selon l'expression de Duport, voulaient labourer profond pour amener à la surface un nouveau sol pour de nouvelles idées. Les maximes de la philosophie étaient leur symbole; leur seule passicm était le triomphe de leur philosophie ; leur seule œuvre» la démolition rapide et complète de tout le vieux système féodal, politique et surtout sacerdotal, qui s'opposait a la réalisation du gouvernement rationnd, égalitaire et philosophique dont ils avaient pris le type dans le Télémaque^ de Fénelon, et le Canirat socialf de J.-J. Rousseau.

Toutefois, à l'exemple de ces deux philosophes, ils étaient démocrates sans être encore républicains. La seule concession qu'ils fissent aux habitudes de la na* tion, c'était un roi héréditaire, exerçant encore, non la souveraineté, mais la magistrature suprême, au sommet d'une constitution dont tous les degrés seraient populaires. Robespierre lui-même, le plus absolu et le plus inflexible de tous, se conformait à l'instinct national en admettant un roi constitutionnel, aind immuable dans son inaction. Ce député déclarait haument son attachement à la monarchie représentative.

Seulement ee parti» semblable en cela à Lafayette, repoussait la royauté en proclamant un roi : les uns par inexpérience, le reste par complaisance pour le pr^ugé public» croyant qu'une inconséquence couronnée pourrait subsister ainsi au sommet de l'édifice ' social pendant un certain nombre d'années ou de siècles sans convaincre la nation de son inutilité, et sans autre prérogative que la fiction métaphysique qu'on lui laissait pour tout attribut de sa souveraineté.

Les députés jacobins n'étaient donc préoccupés que d'une seule pensée dans l'œuvre constitutionnelle, désarmer la royauté de tout pouvoir et de toute action personnelle par elle-même, par ses ministres, par ses agents, et ne laisser au roi que le geste et la responsabilité du gouvernement. Erreur déplorable de ces législateurs à qui Lafayette avait rapporté tout le plagiat des institutions américaines, sans avoir osé en rapporter l'esprit, l'âme et le nom. Ils s'efforçaient, à son exemple, de poser la tête d'une monar* chie sur le corps d'une république. On croyait voir à cette époque beaucoup de complots dans le côté gauche de l'Assemblée et dans les Jacobins; il y avait surtout des illusions.

Au centre siégeaient, sous le nom de constitution^ nds et de modérés, les véritables hommes d'Etat de TAsBeroblée. Ceux-là voulaient avec la gauche détruire le despotisme, l'aristocratie, la domination politique éè l'Eglise» donner au peuple la prérogative de la dé*

2ia RÉVOLUTION FRANÇAISE.

libération de ses lois, du vote de ses subsides, laisser au roi la prérogative du pouvoir exécutif plein et entier, quoique responsable par ses ministres, el constituer une monarchie de raison au lieu d'une monarchie de préjugés. Ces hommes, qui répondaient le mieux en 1789 à l'esprit presque unanime de la France, étaient les plus nombreux, parce qu'ils comprenaient le mieux l'instinct du moment et de la nation. On y comptait Clermont-Tonnerre, Bailly, les la Rochefoucauld, les liancourt, les Montmorency, les Grillon, les Castellane, les Talleyrand, la plus plus grande partie de la haute noblesse.

Sûrs par la grandeur même de ces noms et de ces propriétés de ne pas déroger dans la liberté, les orateurs les plus accrédités de ce véritable centre national et monarchique à la fois étaient les Tronchet, les Chapelier, les Beaumetz, les Target, les Thouret, les Malouet, presque tous exercés à la jurisprudence et à la parole par le barreau; les Bureau de Pusy, les d'André , les Dupont (de Nemours), les Boufïlers, que les lettres, la magistrature et l'administration avaient préparés à ces travaux de la législation. Mirabeau les dominait tous et les couvrait de son éloquence dans les grandes occasions; mais, comme tous les grands hommes, Mirabeau s'encadrait mal dans les limites circonscrites d'un parti. Il était à lui seul un part. Il n'oubliait pas les outrages qu'il avait reçus de la noblesse en passant aux plébéiens.

Lra ressentiments anciens qu'il en nourrissait dans son âme, le besoin ti*inliniit]er par des gestes et par éeê foudres de laclieux ceux qu'il voulait conduirep r habitude de retremper son nom dans Tapplaudissement de la presse el de Témeute, le faisaient souvent échapper au centre pour arracher à rextrême gauche, sinon par les idées, au moins par les passions, la palme de la popularité. Aucun groupe de l'Assemblée ne !e possédait; il prélait la victoire à ions.

Le 6 octobre avait grossi la droite, ou le parti royaliste, de plusieurs noms comme Monnier, Virieu, Bergasse, Lalljr» Clermont-Tonnerre, Malouet, signalés au commencement par leurs tendances réformatrices aux états généraux*

les uns s'étaient retirés sans dignité el sans courage au moment des grands périls; 1^ autres, en hommes courageux, comme Malouet et Clermont -Tonnerre, s'étaient portés du côté de la monarchie menacée; d'autres, comme d'Espréménil et Vtrieu, repoussés, par l'indignation du crime el par la colère d'avoir été dépasses, dans les rangs des ennemis les plus acharnés de la Révolution, leur ouvrage, se signalaient à Textrémité de la droite. Ce parti, parmi ses membres modérés el convaincus, comptait d^ talents el des vertus, des aptitudes qui honoraient ses ruines, M. de Boisgelin, archevêque d'Aix, Tabbé de MonlM|Diou, le marquis de Boisnay, M. de Montlosier,

âl4 RÉVOLUTION FRANÇAISE.

beau de violence et de jeunesse et qui n*eut que le défaut de restef éternellement jeune; Maury, enfin, que nous avons déjà vu se mesurer à Mirabeau» et qui n'avait de rival dans son parti que Cazalès. Mais Maury représentait surtout de ce côté le sacerdoce, Catalès la royauté. L'un parlait en prêtre, l'autre en militaire ; de là la différence d'action qu'exerçait leur éloquence presque égale sur l'Assemblée et sur la France : Maury irritant les esprits contre son ordre, Cazalès émouvant les cœurs par sa loyauté.

Cazalès était un de ces hommes rares qui» dans les révolutions, ne doivent rien à leur parti, tout à eux-mêmes. Mé dans la noblesse du Languedoc, entré jeune au service, capitaine de dragons au commencement de la révolution, aimant les armes et la dissipation, peu lettré, n'ayant pour opinion que les sentiments et les traditions chevaleresques de famille unis dans le gentilhomme, le hasard lui révéla son éloquence dans les premières agitations populaires qui remuaient le peuple et le soldat. Sa parole étonna ses collègues ; ils l'engagèrent à la nourrir de lectures d'histoire, de politique. D r^ nonça aux plaisirs de son âge, et consacra à l'étude le seul loisir de la vie militaire, ses nuits. La justesse et l'éclat de son esprit l'attiraient par similitude

LES CONSTiTUANTB*

de nature vers 3lonlesquieu. Il se fil le disciple de son livre, coin me d'autres s'étaient faits les disciples du Contrat sodai. Il y puisa » avpc raniour d'une liberté réglée par les lois, le sentiment de Tordre et de la iiiérarclue dans les institutions qui transpire dans Montesquieu à travers rinlelligeiie^ des démocralies antiques. Il y prit, pour unique système politique, Texpérience j celte rude critique des idées absolues. Il resla monarchique par tradition, H fut consUtutionnel par bon sens. Son cœur seul le rangea parmi les royalistes ; il Técoula avant tout comme roraclc de la nature.

Porté à rAsscmblée constituante par Tordre de la noblesse* dans un bailliage du Midi, il s'opposa dès les premiers jours à la réunion des ordres, qui lui semblait non-seulement une abdication de son rang, mais un afTaibUssement môme de la liber lé, liberté plus forte, disait-il, dans les corps que dans les individus. Vaincu, il se rallia, après le H juillet» au parti conslilutionnel de Malouel et de Clermonl- Tonnerre, cherchant Téquilibre entre le pouvoir royal L M le pouvoir populaire. Le 6 octobre le rejeta plus I Ifaolûraent dans le parti royaliste. C'était un de c^ [ esprits gi^néreux qui trouvent un attrait dans Im ^hltses vaincues. Les violencas exercées contre le roi et contre la reine lui enlevèrent toute hésitation. Défendre le roi lui parut le devoir du législateur comme Thonneur du gentilhomme. Il monta à la tri-

bune ainsi qu'à Tassaut; son accent, sa physionomie, sa franchise, sa grâce dans la lutte, son intrépidité dans la défaite, sa modération dans la victoire, l'énergie martiale et cependant contenue de ses discours, la spontanéité de ses improvisations, jaillissaient de l'Ame plus que de l'étude. Le feu méridional de sa langue, le pathétique, jamais déclamatoire et souvent inculte, de ses harangues, lui concilièrent l'estime de ses ennemis, l'enthousiasme de ses amis.

Il surpassait Maury en éclair, Mirabeau lui-même ai simplicité, l'un et l'autre en modération. Il plaignait le roi sans insulter .le peuple. Il accordait à la Révolution tout ce qui était juste. Il ne lui refusait que ce qui lui paraissait inique ou factieux. Il tendait la main de la royauté à la démocratie pondérée par une forte prérogative de la couronne. Il voulait que le roi fût le patron héréditaire de la liberté du peuple. Il se déclarait le client volontaire non l'esclave de la monarchie. Entre Mirabeau et lui, il n'y avait souvent d'autre distance que celle du tribun au sujet. Les tendances étaient les mêmes, les partis seuls différents. Les royalistes s'accommodaient mal de cette équité et de cette longanimité de leur orateur. Ils voulaient que Cazalès servit leur démence. Cazalès ne servait que leurs intérêts. Ils s'en vengèrent cruell^otient après l'émigration de 1792, lorsque le grand orateur de la droite, réfugié en Allemagne, fut proscrit une seconde fois par eux de la cour et des camps de la

noblesse, émigré et forcé d'errer entre ses deux patries, chassé de Tune comme royaliste, repoussé de Tautre comme modéré. Tel était Cazalès, l'éloquence, l'honneur, la sagesse et la seule popularité du côté droit.

Chacun de ces groupes de l'Assemblée avait ses voix, ses théories , ses retentissements dans le journalisme qui asso(*iait les dernières classes du peuple aux idées et aux passions des partis. Robespierre et Mirabeau écrivaient eux-mêmes leur journal, dans lequel ils inséraient leurs discours, soigneusement revus, pour la propagation de leur nom. Rivarol et Hallet-Dupan, deux écrivains soldés par la cour, rédigeaient le Journal politique , théorie polémique de la monarchie exagérée par le besoin de flatter une cause assez riche pour payer des flatteurs. C'étaient deux aventuriers d'opinion devenus aristocrates par élégance d'esprit, après avoir été philosophes par adulation au temps de leur première jeunesse. L^ln et l'autre avaient tout le talent que comporte le sophisme. Ils faisaient, pendant la lutte des idées, ce que M. de Maistre et M. de Bonald firent après, la théorie de la servitude politique fondée logiquement sur la théorie du découragement et de l'insuffisance de la raison. Goûtées après coup dans des

périodes d'affaissement, ces théories avaient alors pra de lecteurs

Deux journalistes médiocres » auteurs de VAnu du roi^ Durosoy et l'abbé Royon, répondaient mieux aux ressentiments des royalistes. Ils racontaient les dégradations, les malheurs du roi, les humiliations de ' la reine, les cris du peuple. Ces tableaux étaient plus pathétiques que des théories. Les Actes des Apôtres ^ espèce de satire Minipée du temps, étaient la parodie quotidienne de la Révolution, parodie plus propre i irriter sa colère et à la pousser au delà qu'à la faire rougir de ses égarements. Ce journal cynique était la claie sur laquelle quelques jeunes gens spirituels, mais étourdis, traînaient tous les noms et toutes les choses de la Révolution. La plus cruelle des injures, l'injure aristocratique, y tombait de haut sur les infirmités et sur les malheurs comme sur les vices du peuple. Si la cour, l'Église et les ministres, qui nourrissaient cette feuille de leurs subsides, avaient eu pour but de faire bouillonner jusqu'au débordement les vengeances de l'anarchie, elles n'auraient pas pu inventer un feu plus actif et plus acre que les Actes des Apôtres. C'était la vengeance de l'aristocratie, mais une vengeance avant le triomphe, qui défiait la Révolution dans ses forces et qui préparait de sanguinaires ressentiments. Corsas, Carnot, Camille Desmoulins, Marat, Brissot, Condorcet, Loustalot, Prudhomme, rédigeaient les

feuilles révolutionnaires de la gauche de l'Assemblée el de la Commune. Les unes étaient vendues à Lafayette, qui disposait alors des subsides secrets de la cour; les autres sonnaient élernellement dans les profondeurs de Paris le tocsin d'alarmes, de fureur, d'insurrection. Aucune feuille constitutionnelle impartiale et modérée ne s'interposant entre les animosités de la cour et les frénésies des démagogues, la France n'entendait que ces deux tocsins. L'Assemblée délibérait à ce bruit.

Reprenons un instant le cours interrompu de ses séances.

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