‹ Histoire des constituantsChapitre 5 sur 9 · LIVRE DOUZIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DOUZIÈME

La pénurie croissante du trésor et le patriotisme qui pressait les citoyens de concourir au salut public et au triomphe régulier de la constitution multipliaient les offrandes volontaires h l'État reçues par la municipalité à l'hôtel de ville. Les femmes apportaient leurs boucles d'oreilles , leurs colliers , leurs bracelets; les hommes, leur argenterie et les agrafes d'argent de leurs chaussures. Mais ces dons patriotiques , épuisés aussitôt qu'offerts , étaient surtout le tribut des classes les moins riches au succès de la Révolution. Ainsi qu'on le vit en 1848 , dans les premiers besoins de la seconde république française, c'étaient ceux qui possédaient le moins qui donnaient le plus. Le peuple semblait porter le prix de sa rançon à la liberté. Ces sommes, quelque considérables

qu'elles fussent en 1789, ne pouvaient être qu*un secours momentané au trésor. L'esprit public surtout, dans les classes opulentes et commerciales, reculait déjà devant les sacrifices que la liberté demandait à la nation. Les uns présentaient pour ressource la banqueroute aux créancîèlrs de TÉlat, jubilé cruel qui aurait fondé la propriété de tous sur la ruine de quelques-uns. Les autres, convaincus que l'iniquité creuse toujours plus profond le gouffre qu'elle semble fermer et que la morale et la richesse publiques sont gouvernées par la même loi, rejetaient cette odieuse libération par l'injustice et présentaient le crédit public comme le seul alchimiste capable de recréer l'or évanoui. Tous les moyens que nous avons vu employer depuis dans des circonstances extrêmes, en 1815, en 1847, en 1852, étaient déjà discutés dans les écrits des économistes et dans les motions des législateurs: le papier-monnaie, portant intérêt entre les mains des détenteurs de ce papier et servant à la fois de moyen d'échange et de capital productif; les assignats, autre sorte de papier-monnaie ne portant point intérêt, mais ayant pour gage les propriétés de l'Etat retirées au clergé , sorte d'hypothèque circulante où chaque feuille de papier représentait une portion de terre; une caisse d'amortissement, sorte d'économie incessante absorbant chaque année la dette par la puissance accumulée de l'intérêt composé; des caisses nationales de crédit et de secours autorisées

par TEtal^ comme nouâ les voyons aujourd'hui, a frapper une raonnoie de confiance hypothéquée sur les revenus des provinces, des municipalités, des particuliers qui leur feraient appel, et mobiliseraient ainsi, comme par enchantement» les richesses ininio* bilîsées de la nation ; une banque nationale d'^^ compte prêtant à rindustrie et au commerce, à de courtes échéances, les sommes nécessaires h leur activité en billets équivalents à For; des ateliers nationaux et provinciaux pour fournir aux ouvriers sans ouvrage le travail et le claire indispensables à Texis* tôûce de leurs familles, insiiiution difficile à orga> niser et à contenir dans de justes limites , mais Commandée par la prudence comme par rhumonité I une nation de prolétaires qu'une révolution jette de la misère dans Finsurrection.

L'avocat Linguel, publiciste aventureux et écrivain verbeux, donnait dans un écrit populaire le bruit et le mouvement à ces idées. D'autres proposaient pour les départements des compagnies de Crédit foncitr^ modèles de celtes qui sont aujourd'hui fondées et prêtant aux propriétaires endettés jusqu'à concurrence dfê deux tiers de la valeur des propriétés; d'autres, enfin, une banque nationale au capital de plusieurs milliards, centralisée dans 1^ mains de l'Etat, ayant pour la sécurité de chaque citoyen la garantie de la nation tout cnlière et faisant au profit des corps et des particuliers Toffice dm banques individuelles.

Mirabeau, à qui tous les inventeurs dUdées apportaient nuit et jour leurs systèmes pour qu'il leur prêtât son âme et sa voii, traita magnifiquement ces matières, dans un discours médité, à la séance du 6 novembre. Dépôt intarissable d'idées et d'études depuis sa jeunesse, habitué par ses travaux sur les finances^ sur les caisses d'escompte, sur l'agiotage, sur la banque, à sonder les mystères de l'économie politique et du crédit, il n'avait qu'à recueillir sa pensée et à ouvrir ses lèvres pour en laisser découler les véritables théories sur la richesse des nations : caractère distinctif de cette éloquence qui pensait toujours en parlant, et qui jetait dans ses auditoires autant de lumière que d'éblouissement. L'économie politique et la théorie des finances n'ont pas fait un pas au delà des vérités promulguées dans ses discours par Mirabeau.

a Une nation habituée à l'usage des numéraires » métalliques, » dit-il en commençant, « une nation x> que de grandes calamités rendent timide et défiante, » ne peut pas être longtemps privée de ce numéraire D sans que la gêne et le trouble s'introduisent dans x> toutes ses transactions. Elles s'approchent à grands D pas, ces calamités... Nous touchons à une crise re- » doutable. Observez, messieurs, que non-seulement » le numéraire suffisant ne circule plus, mais encore y> que chacun est fortement sollicité par sa terreur » de l'avenir et par la prévoyance de sa sécurité à » thésauriser autant que les circonstances le lui per-

» mettent. Observez que les causes qui lardent à faire » sortir le numéraire du royaume, loin de s'atténuer, » deviennent cha(fue jour plus actives, et que cepen- » danl le service des subsistances à l'intérieur et l'ap- » provisionnement des subsistances à l'étranger ne » peuvent pas se faire sans numéraire en espèces. »

Les causes de cette pénurie des espèces ne sont pas, selon Mirabeau, dans la révolution elle-même (et ici il trompait son auditoire sciemment pour ne pas dépopulariser la révolution , car toute révolution effraie les esprits, et tout effroi resserre et crispe les mains qui tiennent le numéraire). « Ces causes, » poursuivait Mirabeau, « sont dans les vices de la caisse )i d'escompte (institution de M. Necker, qui avait remis le seul crédit existant dans l'Etat à une seule compagnie privilégiée d'agioteurs). <c Ce papier, dont » le remboursement n'est pas exigible à présenta- » tion, est sans valeur sur les marchés étrangers. Il » faut donc payer l'étranger au comptant ce qu'il n refuse de recevoir en papier de crédit de cette » caisse. » Il demandait, en conséquence, une série de mesures propres à assurer l'importation des subsistances; il demandait, de plus, la création d'une banque nationale de crédit chargée d'appliquer à la dette, au service de l'État, aux transactions entre particuliers, à l'économie entière des finances, les moyens de remplacer le numéraire manquant , et de

te recréer sous une autre forme. Préface de la créam. 15

296 RÉVOLUTION FRANÇAISB.

tion des assignats, dont Mirabeau méditait Tinstitution, dans son laboratoire d'idées, avec Dumont, du Roveray, Pellenc, Clavières, son conseil privé et ses rédacteurs, il voulait hypothéquer les assignats par politique, plus encore que par mesure de crédit, sur les biens de l'Église, afin de rendre l'expropriation du clergé irrévocable, en mettant forcément dans la main de tous les Français un gage et une portion de ses dépouilles. L'Assemblée vota l'examen de cette motion.

Necker, rudement froissé par Mirabeau, à la séance du 6 novembre, dans son accusation contre la caisse d'escompte, vint exposer, le 14, les plans qu'il avait conçus lui-même pour suppléer à la rareté du numéraire. Ses paroles respiraient le découragement et la résignation d'un homme qui croit moins en lui-même depuis que les autres ont cessé d'y crohre.

« C'est une pénible situation pour moi, » dit-il en paraissant à la tribune, « que d'avoir si souvent h D vous entretenir de l'embarras des finances. Je n'ai y> eu que des inquiétudes et des déplaisirs depuis que Y> j'ai repris cette administration. Le contribuable » politique n'est qu'une ressource graduelle, et le » crédit n'en offre plus aucune. Un déficit plus con- » sidérable nous menace. Dans tous les cas, il faut

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)» trouver un secours immédiat de cent soixante-dix » millions... p

Après avoir justifié la caisse d'escompte, accusée par Mirabeau, Necker convient de la nécessité de remplacer le numéraire; puis, revenant sur lui-même, il chercha à apitoyer TAssemblée sur la situation des ministres. « Leur grand malheur, i» dit-il avec amertume, « dans ces temps diiïiciles, c'est d'avoir tou- » jours à employer leur temps et leurs moyens à » adoucir les maux, à remédier aux circonstances » urgentes. Les ministres n'en retirent jamais d'avan- » tages pour eux. On leur demande la perfection. On x» ne leur rend pas justice, car on ne prend pas de » peipe pour louer autrui. »

Après ce naïf aveu d'impuissance et cette plainte d'un orgueil souffrant de la pénurie des louanges, Necker, adoptant en partie le plan de Linguet et de Mirabeau, proposait de fondre la caisse d'escompte dans une banque nationale privilégiée, autorisée à créer deux cent quarante millions de billets garantis par la nation, et reçus comme numéraire dans les transaclicms. Puis, faisant de nouveau un retour sur lui-même, il terminait par cette invocation déplacée à la confiance et presque à la compassion de PAflaemblée;

a A mes propres yeux, » dit le ministre, « tout se B ressent dans ce plan de la désolante nature des > drcoQstanoes. Seul je suis confident de ce qu'il m'en

2» nÉVOLUTIOM FBAMÇAISB.

» coûté pour vous éloigner des principes ordinaires y> d'administration. Je demande qu'on en considère » le résultat comme une simple opinion. Jugez, dis- D cutez... Je n'adopterais point que vous vous en x> rapportassiez à moi de confiance. Je n'ai pas décliné » cette détermination lorsqu'il s'agissait d'un simple ]» projet de contribution... Je ne dois pas rester le y> seul à répondre des événements : c'est assez de vivre )) d'inquiétudes pour chercher le bien; c'est assez D d'user de sa pensée pour soulager les maux de » l'Etat; c'est assez d'aller en dépérissant sous l'im- » mense fardeau dont je suis continuellement chargé » sans aucune distraction... Pardonnez si, en vous )» parlant d'afTaires» je vous ofire l'hommage de mes D sentiments et de mes pensées. Je me réduirais à » vous parler le simple langage de la raison; mais D il est incomplet sans le sentiment, parce que le » sentiment seul peut réunir les idées qui échappent » aux effets et aux atteintes de l'esprit. »

Le président répondit par quelques mots d'encouragement et d'estime. L'opinion ne vit qu'un palliatif insuffisant et un privilège d'agiotage dans une banque ainsi réduite aux proportions d'un comptoir. On demanda à plus grands cris le papier -monnaie, seul supplément suffisant à l'évanouissement des milliards de la monnaie métallique.

<x Eh quoi ! » s'écria le lendemain Marat dans YAmi du peuple, qui jouissait déjà d'un vaste retentisse-

ment par l'énergie de ses moUons, devenues le soir la clameur des rues, t< loujiurs des spéculations » d'agiotage! toujours des emprunts accumulés sur » des impôts (Timpôt du quart du revenu)! toujours D des anticipations t toujours des opérations désas- » Ireusesl toujours la masse de la dette royale » rtndue plus lourde, cl l'Etat toujours plus écrasé » sous le poids qui Taccable!

y» C'en est fait! les derniers plans que le ministre ï* des finances a proposés à l'Assemblée nationale li fileront irrévocablement sa réputation, aux yeux » mêmes de ces aveugles partisans qui n'ont aucun *i intérêt à le prôner. En le voyant sans cesse tourner n dans un cercle étroit de spéculations de banque, » l'homme d'Etat s'éclipsera pour ne plus laisser » paraître que Tagioteur, Et quel agioteur! un dilan pidateur audacieux, un ennemi mortel de la ré^ » génération des finances, un déprécia leur de joutes » les opérations qui oITrent à l'Etat des ressources n assurées. 11 connaissait le plan d'une caisse natio- » nale de 300 millions à 1 pour 100 {il est de » M, Chantoiscau) : ce plan si ingénieux, si simple, si n propre à opérer le soulagement du peuple» la sûreté n des effets de commerce, l'accroissement de Fagri- » culture, la circulation du numéraire, la liquidation 1» d'une partie de la dette royale, et cela sans em^ n prunt, sans contrainte, el sans aggraver les charges ti de l*Étai,

» Que fait M. Necker? Il le repousse avec m^ris, » et il vous annonce gravement qu'il préfère le siai, ï> ce qu'on n'a pas de peine à croire. »

Mirabeau» de son côté, ne négligeait rten pour saper la renommée ébranlée et les plans méticuleux de l'ancien favori de la natira, queLafayette, son ancien ami, soutenait mal.

Un lumineux rapport du comité des finances, tableau détaillé et raisonné de la situation financière du royaume, présenté par le marquis de Montesquieu , occupa les séances suivantes. Le marquis de Montesquieu, après avoir énoncé les maximes fondamentales de la probité, de l'honneur et de l'économie politique sur ces matières, démontrait que les dépenses en 1789, loyalement couvertes par les impôts, le crédit et les ressources extraordinaires qu'il ofTrait au gouvernement, la nation aurait un excédant de près de quarante millions, en 1790, de recettes sur les dépenses. 11 avouait une dette générale de jMrès de neuf cents millions. Il concluait, d'accord en cela avec le ministre des finances, à la création d'une banque nationale, dont la caisse d'escompte serait la base, et qui émettrait trois cent quatre-vingt-dix millions de billets servant de numéraire. U écartait ou il éloignait la vente des biens du clergé, et pro-

posait d'en laisser du moins l'adminislralion à ce corps, concurremmeni avec une commission de l'Aseemblée nationale. Il proposait d*exiger seulement de cette administration des biens du clergé par lui-même, quatre cents millions en quatre ans» attribués à la caisse nationale t et le service de cinq millions aux hôpilaux et aux établissements cliaritables. Il instituait enfin une caisse d'amortissement dotée de trente-cinq millions, restés libres à la fin de 1790, et chargée de rembourser inlégralement les emprunts dont lo remboursement était arriéré- Il présentait en résultat une perspective de sécurité et de prospérité qui ne coûterait pas à la nation de trop pénibles sacrifices et surtout aucune honte. Le rapport eiprimail parfaitement Topinion mcj-enne de la nation, de M, Necker et de TAssemblée sur la n%énéralion des finances- Il rendait le calme aux imaginations des contribuables et des créanciers do TEtat,

Mirabeau attaqua le lendemain , avec une intrépide énergie, dans sa base insuffisante, fragile et privilégiée, la caisse d'escompte posée, par M. Necker et par M. de Moutcsquiou, comme la pierre fondamentale des finance de TÉtal, 11 avait juré dès longtemps haine aux agiotages privilégiés, mensonges de crédit selon lui et selon la vérité, qui ne profitent qu'a leurs exploitateurs. ïl ne voulait, avec raison, d'autres privilèges de crédit dans TÉtat que l'État lui-même. Il voulait l'assignat, monnaie de papier

émise par l'Etat seul, plus facile à multiplier que le métal. U voulait de plus, non comme économiste» mais comme philosophe, l'émancipaMon du sol des mains du clergé. U s'alarmait de* ces temporisations et de ces ajournements à la vente des biens de l'Eglise, que M. Necker et le comité des finances semblaient présenter comme un subterfuge qui tromperait le vote consommé de l'Assemblée sur ces biens. Tous ces motifs relevèrent au-dessus de lui-même dans le discours du 10 novembre sur la caisse d'escompte.

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