‹ Histoire des constituantsChapitre 6 sur 9 · IT · texte numérisé non relu

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Après avoir foulé dédaigneusement sous ses pieds en débutan} les diatribes publiées par les agioteurs et leurs stipendiés contre ses idées, il attaqua à la fois le plan de Necker et celui du comité des finances.

<c Ce plan, » dit-il, ce s'adapte si peu à nos besoins, » les dispositions qu'il renferme sont si (contraires à » son but, l'effroi qu'il inspire à ceux mêmes qu'il » prétend sauver est un phénomène si nouveau, les D deux classes d'hommes que l'on s'attend si peu à » rencontrer dans les mêmes principes, les agioteurs » et les propriétaires, les financiers et les citoyens, » le repoussent tellement à l'envi, qu'il importe avant » tout de fixer les principes et de chercher au milieu » des passions et des alarmes l'immuable vérité.

» M. Necker est venu nous déclarer que les finances D de TEtat ont un besoin pressant de cent soixantex> dix millions. Il nous annonce que les objets sur » lesquels le trésor royal peut les assigner d'après » nos décrets sont assujétis à une rentrée lente et » incertaine; qu'il faut» par conséquent, user de » quelque moyen extraordinaire qui mette incessam- » ment dans ses mains la représentation de ces cent ï> soixante-dix millions.

» Voilà, si nous en croyons le ministre, ce qui » nous commande impérieusement de transformer la » caisse d'escompte en une banque nationale, et d'ac- » corder la garantie de la nation aux transactions x> que cette banque sera destinée à consommer.

» Cependant, si nous trouvions convenable de créer » une banque nationale , pourrions - nous faire un » choix plus imprudent, plus contradictoire avec nos » plus beaux décrets , moins propre à déterminer la » confiance publique, qu'en fondant cette banque » sur la caisse d'escompte?

» Et quel don la caisse d'escompte offre-t-elle en » échange des sacrifiées immenses qu'on nous de- » mande pour elle?... Aucun.... Nous avons besoin » de numéraire et de crédit; pour que la caisse » puisse nous aider dans l'un ou l'autre de ces be- » soins, il faut que le crédit de la nation fasse pour D la banque ce qu'il a paru au ministre que la na- » tion né pourrait pas faire pour elle-même.

» Oui, messieurs, par le contrat que M. Necker » nous propose de passer avec la caisse d*escompte, » la ressource que la banque nous ofTrirait porte » tout entière sur une supposition qui détruit né- D cessairement celle dont le ministre a fidt k base de 9) son Mémoire. Si la nation ne méritait pas encore r> aujourd'hui un très grand crédit , nulle espèce de j> succès ne pourrait accompagner les mesures que » ce Mémoire développe. En effet, M. Necker nous » propose, pour suppléer la lenteur des recettes sur 1» lesquelles le tré^r royal a compté, de lui faire D prêter par la banque nationale cent soixante-dix y> millions en billets de banque. Mais quelle sera la » contre-valeur de ces billets? où se trouveront les » fonds représentatifs de cette somme T

» 1® Vous créerez un receveur extraordinaire.

D 3P Vous ferez verser dans la caisse les fonds qui » proviendront, soit de la contribution patriotique, » soit des biens-fonds du domaine royal et du clergé, )) dont la revente serait déterminée, soit enfin de la » partie des droits attachés à ces deux propriétés, et » dont l'aliénation et le rachat seraient pareillement » prescrits.

» 3^ Le trésor royal fournirait sur ces objets des » rescriptions en échange dé cent soixante-dix mQ- » lions de billets.

Y» 4^ Elles seraient livrées à raison de dte fnittibns par D mois, à eovimmeer de janvier 179i jus^^m mai 1792.

» Et quels seraieoti dans la circulation^ le passeport de ces billets de banque» le motif de la confiance que la capitale et les provinces pourraient placer dans l'usage de ce papier? Le crédit de la nation. Un décret spécial d$ voire pari» eahcHonné par le rtri, ta rendrait caution de ces bUkts. Ib seraient revêtus d^un timbre anx armes de Fhmce^ ayant pour légende : Garantie nationale.

n Respirons , messieurs , tout n'est pas perdu : M. Necker n'a pas désespéré du crédit de la France. Vous le voyez; dans treize mois le nouveau receveur extraordinaire sera en état, par les divers objets que vous assignerez à sa caisse, d'acquitter de mois en mois les rescriptions que le trésor royal aura fournies sur lui à la banque nationale, en échange des cent soixante-dix millions qu'elle lui aura livrés en billets.

» €'est donc nous qui nous confierons à nousmêmes les soi-disant billets. Uniquement fondée sur notre crédit, la banque daignera nous rendre le service esseniiel de nous prêter, sur le nantissement de nos rescriptions, les mêmes billets auxquels notre timbre aura donné la vie et le mouvement.

1» Nous érigerons donc en banque nationale privilégiée une caisse d*escompte que quatre arrêts de surséance ont irrévooabl^fnent flétrie*, nous garantirons ses engagement (et je montrefti biratêt

)> jusqu*où va cette garantie) « nous laisserons étendre » sur le royaume entier ses racines parasites et voraces.

» Nous avons aboli les privilèges, et nous en créé* » rons un en sa faveur, du genre le moins nécessaire; » nous lui livrerons nos recettes, notre commerce» » notre industrie, notre argent, nos dépôts judiciaires, » notre crédit public et particulier; .nous ferons plus » encore, tant nous craindrons de ne pas être assex D généreux. Nous avons partagé le royaume en quatre- » vingts déparlemens; nous les vivifions par le ié« » gime le plus sage et le plus fécond que Tesprit » humain ait pu concevoir (les assemblées provin- » ciales); mais comme si l'argent et le crédit n'étaient x) pas nécessaires partout à Tindustrie, nous rendons » impossible à chaque province les secours d'une D banque sociale qui soit avec son commerce ou )) ses manufactures dans un rapport aussi, immédiat » que son administration; car enfin, messieurs, le » privilège de la nouvelle banque fût-il limité a la D capitale (ce qu'on ne nous dit pas), quelle banque 3> particulière subsisterait ou tenterait de s'établir à )> côté de celle qui verserait dans la circulation des » billets garantis par la société entière?

» Osons, messieurs, osons sentir enfin que notre » nation peut s'élever jusqu'à se passer, dans l'u- » sage de son crédit, d'inutiles intermédiaires. Osons » croire que toute économie qui provient de la vente r> qu'on nous fait de ce que nous donnons n'est

» qu*un secret d'empirique- Osons nous persuader n que f quelque bon marché qu'on nous fasse des ï) ressources que nous créons pour ceux qui noui » les vendent, nous pouvons prétendre à des expé- » dients préférables, et conserver à nos provinces, » à tous les sujets de l'empire des facultés inappré- » ciâble^ dans le système d'une libre concurrence,

n Qu'est-ce qui fait le crédit des billets de bana que? La certitude qu'ils seront payés en argent ** à pr^'sentalion. Toute autre doctrine est trompeuse, » Le public laisse aux banques le soin de leurs coni- » binaisons» el, en œla> il est très sage. S'il ra- )> lentissait ses besoins par égard pour les fautes ou » les convenances des banques» si Ton voulait qu'il n niodifiât ses demandes d'après les calculs sur lesi> quels le bénéflce des banques est fondé , on le n mènerait où il ne veut pas aller , où il ne faut ï> pas qu*il aille. Il lui importe de ne pas confondre » son intérêt avec œlui de quelques particuliers, n

Après avoir énuméré une à une touies les petitesses du plan de M, Necker et du comité, « La France , » s'écrie-il en exagérant à la fois la pensée morale et la pensf-e révolutionnaire devant TAssemblée, «s la » France nous demande ce que nous avons voulu I» favoriser ainsi, ou la dette publique ou le commerce. » Les villes de province nous diraient qu'une admi- » nislratwn exclusive de tout autre oùJ€t et indi'pemlanie n dcB tninistres est enfin devenue absolument nécessaire

838 RÉVOLUTION FRàNÇAIBB.

» pour que cet meommode fardeau tmde imvariabkminl » à diminuer.

n Elles nous diraient que cette administration est » la seule qui puisse mériter leur confiaqoe, parce » que d'elle seule peut sortir cette suite indéfinie de D mesures utiles , de procédés salutaires que les )> circonstances feront naître successivement; parce » que rien ne la distrayant de son objet, elle y ap- » pliquerait toutes ses forces physiques et morales; » parce que la surveillance nationale ne permettrait » pas qu'on y troublât un instant Tordre et la régu- )» larité, sauvegardes sans lesquelles les débiteurs i> embarrassés succombent enfin » quelles que soient » leurs richesses. A ce prix seulement, les villes et )» les provinces peuvent espérer le retour de Imrs » sacrifices et les supporter sans inquiétude et sans » murmure.

» Elles nous diraient que des billets de crédit sortis y^ du sein d'une caisse nationale uniquement appro- » priée au service de la dette sont l'institution, la » plus propre à ramener la confiance; elles nous » diraient que ces billets, faits avec discernement et » hypothéqués sur des propriétés disponibles, auraient » dans les provinces un crédit d'autant plus grand, D que leur remboursement pourrait se lier à des r> dispositions locales dont un établissement particu- » lier et circonscrit dans son obiet est seul suscepx> tible.

LES CONSTITUANTS. ttt

» S'agit^U de favoriser le commerce? Les Tilles et » les proyinoes nous demanderaient pourquoi nous » voulons Ie3 enchaîner éternellement à la capitale, » par une banque privilégiée, par une banque placée » au milieu de toutes les corruptions. Que leur » répondrions-nous pour justifier l'empire de cette » banque, pour leur en garantir l'heureuse influence » sur tout le royaume?

» Eh bien I dira-t-on, laisserez-vous donc périr la » caisse d'escompte, malgré son intime connexité avec » les finances et les affaires publiques, malgré le n souvenir des services qu'on en a tirés?

» Certes, celte ironie est trop longue et trop dé* n placée. Ahl cessez de parler de ces services 1 C'est » par eux que notre foi publique a été violée; c'est » par eux que notre crédit, perdu au dehors, nou9 » laisse en proie à toutes les attaques, ou de la con-* n currence étrangère, ou de cette industrie plus n fatale qui méconnaît tout esprit public; c'est par » ces prétendus services que toutes nos affaires d'ar- » gept sont bouleversées; c'est par eux que nos » échanges, depuis que je vous en ai prédit la 9 continuelle dégradation, s'altèrent chaque jour à » un degré que personne n'eût osé prévoir I et ce- » pendant Ton ne doute pas maintenant que nous » ne voulions acquitter notre dette. Non , ne parlez » pas de ces services, ils sont autant de pièges 1 9

L'orateur conclut à sommer le ministre de pré*

senler le plan général qu'il a annoncé, et de décréter, en attendant, que les fonds destinés à racquiltement des dettes de l'Étal seront séparés des autres dépenses et soumis à une administration particulière. Ce discours discrédita d'avance les timides expédients du comité, et acheva de ruiner l'infaillibilité de Necker. Il donna à l'influence de Mirabeau dans Topinion deux nouvelles et fortes racines : la clientèle des créanciers de l'État et la faveur des adversaires d'un clergé propriétaire.

Les royalistes et l'abbé Maury lui-même, par ressentiment contre Necker, livrèrent le ministre aux morsures de Mirabeau; ils profitèrent du moment où le ministre était absorbé, pour lui porter d'autres atteintes. Camot et Fréteau dévoilèrent, le premier, l'abus des pensions de cour servies complaisanunent par ce ministre, qui n'avait de puritain que les maximes; le second, les subterfuges de crédit au moyen desquels Necker avait remboursé un emprunt par un autre. La presse, par l'organe de Camille Desmoulins, se joua à loisir de ces illusions couvertes du manteau de Necker.

Li séance du samedi 28 fut une des plus intéressantes , et M. Camus ne s'arrêta pas en si beau chemin. Il fil une excursion sur les pensionnaires.

<i On serait tenté de croire, » dit-il, «que ceux qui » obtenaient deux ou trois pensions avaient prévu ce )j qui vient d'arriver, tant ils ont pris des mesures

LES CONSTITUA KTS, 311

pour rompre la Irame el donner le change à l'Assemblte nationale et au comité des finances chargé de nettoyer ces <! tables d'Angias. Ils plamienî dans les emprunts royaux k eapifat de la pension^ et an moyen do cctlo fiction, ils avaienl Tair d*6tre les créanciers, les soutiens de FEtat, lorsqu'ils en étaient le fardeau, ce qui est tellement vrai, dit rhonorable membre, qu'il y avait dans les bureaux un livre ad hoc qu'on appelait le livre rouge, ïi Ce livre rouge ijtait si volumineux, que dans l'emprunt de 1770, 40 à 50 millions avaient été ainsi prêtés fictivement à l'État avec ces pensions. Jusqu'où n*avait-on pas poussé Tart d'inventer des pensions I L'incomparable Pierre Lenoir s'était créé des pensions sur les huiles et sur les suifs, sur les boues et sur les latrines. Toutes les compagnies d*escrocs , tous les vices el toutes les ordures étaient tribu taiixîs de notre lieutenant de police, qui par sa place aurait dû être magister morum^ le gardien des moeurs*

n Enfin il avait su mettre la lune à contribution et assigner à une de ses femmes une ixjoiïion sous le nom de pcmion de la lune. Je sais un ministre qui a assigné à sa maîtresse une penâioQ de 12,000 livres, dont elle jouit encore, sur Tentre* prise du pain des galériens.

» Dans la liste des pensions, je vois un prince allemand qui en a quatre : la première pour ses

iti.

SI3 RÉVOLUTION fRANÇAtSB.

» eenrices comme colonel, la seconde pour ded serv^- » ces comme coIoneU la troisième pour ses services » comme colonel.

» M. Claverie de Banière, quatre pensions : la pre- » mièrè et la seconde parce qu'il était en même » temps seo^étaire interprète de deut régiments » étrang^^rs qui n'avaient pas besoin d'interprète, » et qui étaient en garnison l'un au levant , Tautre » au couchant; la troisième parce qu'il était commis » au bureau de la guerre , la quatrième parce qu'il n avait été commis au bureau de la guerre. Ibtal % 93470 livres » dont 4|750 sont réversibles à sa )» femme i^t à ses enfants.

I» Mi t)esgak)is de la Tow, 22^720 livn» en trois % pensions : la pr^nière comme premier prési* )h dent ^ intendant > la seconde ootnme intendant )b ^ premier président > la tro»ième par fei mêmes % k!(msiâêraHm$ qntè ti-émus. Je copie fidètement le

» Madame Isarn, 24,980 livt«S> six ptiwiem ponr ^ fëmim êùn wMtiàge^ ff m ceMidér(ai^ 4ê se$ "ii 'Mi^iew^ «etc. )»

Il y Waft, en efffet, du scandale à tirer de œ tàblettfr, <fk Ton voyait ratre autres, atladié an nom de Bro^, 9ê,00ô livres; d'Amélot, 52,000 fcnes de Berlin, 69,000 livres; de Conlades, 93,000 Kvres de fPronsao, 40,000 livres; ^ Coigny, 52,000 Kvres de Miromesnâ> «7,#80 Mvres; de Jali de fimn.

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65,701 livres; de Breleuil, 91,729 livres; de Mirepoix, 78,000 livres; de Montbarrey, 64.000 livres; de S^gur, 83,000 livres, faveurs de cour qui semblaient des larciDs à la nation.

Pendant ces luîtes de tribune et de partis dans rAaseœblée, la commune de Paris, usurpant de plus en plus sans obstacle le rMe de pouvoir national , recevait des adresses congratulatoires des provinces et ouvrait au public l'enceinte de la salle de ses délibéralions: tribune contre tribune, police contre police, gouvernement contre gouvernement. M. Agier, rapporteur de son comité des recherches, plus actif que celui de TAssemblée, lut, le 30 novembre, le rapport accusateur de ce comité contre les fauteurs du rassemblement des troupes à Versailles au 14 juillet, c'estrà-dire coaire les ministres, les généraux et le roi lui-même. Le rapporteur glorifiait , dans ce rapport , le rôle jusque-là déshonoré des délateurs , et £usait , pour la première fois , de la délation la vertu des patriotes. Le baron de Bezenval, le prince de Lambesc, le ministre de la guerre de Puységur, tous les honunes suspects ou convaincus d'avoir poussé la cour aux projets li* berticides, y étaient dénoncés à la vengeance des tribunaux.

Marat dénonçait h son tour ce comité des redie^ ches à la municipalité elle-même.

ce J'ai dénoncé, » écrivait-il du fond de son souterrain , « Bailly comme indigne de la confiance de D la nation , pour avoir sourdement attiré à lui seul » toute l'autorité municipale.

To J'ai dénoncé le bureau à la municipalité conmie 7> indigne de la conGance publique, pour avoir usurpé y> sur les vœux libres et sur les choix des districts.

D. J'ai dénoncé l'Assemblée des représentants comme j> indigne de la confiance publique» pour s'être érigée D en cour de justice contre tout droit.

To J'ai dénoncé l'Assemblée des représentants oom- » me indigne de la conGance publique, pour s'être » opposée aux assemblées du Palais-Royal, et avoir » attenté aux droits des citoyens de s'assembler par* » tout où bon leur semble, etc.

» Maintenant (n^ 33) je les dénonce comme cour » pables d'avoir cherché à écarter l'Assemblée na- » tionale de Paris. Je les dénonce comme coupar » blés d'avoir jeté sur les boulangers tout le blâme » de l'incapacité du comité des subsistances, d'avoir » tenu sur le sein de ces malheureux le poignard » dont se serait armé le bras de ceux qui vien- » draient à manquer de pain , et d'avoir été les y> premiers auteurs des scènes sanglantes dont quel- » ques-uns ont été l'objet.

1» Je les dénonce compie auteurs de tous les dé-

9 sastres qu*a occasionnés l'affreuse loi martiale qu'ils ]» viennent d'arracher au législateur.

» Je les dénonce pour avoir violé à mon égard 9 le droit de citoyen , en faisant enlever de force » de chez mon imprimeur la minute, les feuilles et » les planches d'un écrit patriotique.

» Je les dénonce pour avoir usurpé les droits de » leurs commettants , en s'arrogeant celui de faire » des r^lements sans consulter les districts.

» Je les dénonce pour avoir attenté aux droits » inaliénables des districts, en les dépouillant de ce- » lui de pouvoir révoquer à volonté leurs manda* » taires, etc., etc.

» Après tant d'inculpations, .ai-je eu tort de les » suspecter de connivence avec le ministre favori, » auquel ils ont voté une statue par acclamation? » Ai-je eu tort de les regarder comme la cheville » ouvrière de la conjuration qui a éclaté, et qui

» aurait remis le peuple aux fers si quelques

» citoyens déterminés n'avaient forcé les chefs à » marcher droit à Versailles? »

Loustalot, aussi radical mais moins acerbe que Marat, jetait aussi le cri du défi et du désespoir à la fois à la Commune et à l'Assemblée nationale dans son journal. La Révolution était avortée pour lui du

jour où l'Assemblée avait substitué aux droits absolus de rhomme la cote matérielle des contributions comme signe des droits civiques.

« Louis XYI I ô restaurateur de la liberté fraii- » çaisel 1» s'écriait-U, « vois les trois quarts de la y> nation exclus du corps législatif par le décret du » mare d'Urgent; vois la nation dépouillée du droit » de voter les lois; vois les communes avilies sous )) la tutelle d'un conseil municipal I Sauve les Fran-

Y> çais purifle le tWo 9uipenrif...., Cons^vateur

y> des droits du peuple» défends-le contre Tinsou* » ciance , l'inattention , Terreur ou le crime de » ses représentants; dis-leur, lorsqu'ils te demani> deront la sanction de ces injurieux décrets : « La D nation est le souverain ; je suis son chef: wuê WéUs » que ses commissaires; et vous n'êtes ni ses mattres » ni les miens! d

On voit que Loustalot raisonnait contre l'Assemblée nationale avec la doctrine du Contrai social f de J.-J. Rousseau.

<c II n'y a qu'une voix dans la capitale, » s'écrie ù son tour Camille DesmouUns; « bientôt il n'y en » aura qu'une dans les provinces contre le décret » du marc d'argent. Il vient de constituer la France )» en gouvernement aristocratique, et c'est la plus » grande victoire que les mauvais citoyens aient » remportée a l'Assemblée nationale. Pour faire sentir Y) toute l'absurdité do ce décret, il suffit de dire que

LES CONSTITUANTB. MT

ï> J.-J. Rousseau p Corneille, Mably, n'ôuraîent pas n été éligiblea. Un journalkle a publié que, dans lô » clergé, le cardinal de Rohan seul a volé conlre ï> le décret; mais il est impossible que lea Grégoire» » Massieu, Fillon, Jallet, Jouberl, Gouttes, et un car* i> tain moine qui esl des meilleurs citoyens , se w soient dfehonorés à la fln de la campagne, après ï> s'èlra signalés par tant d'exploits. Le journalisle D se trompe..,.,

» Mais que vouleE-vous* dire avec le mot de cUoj/mt » aetif$ tant répété? Les ciloyena acU&, ce sont ceux n qui ont pris la Bastille, ce sont veux qui dérrichenl » 1^ champg, tandis que les fainéants, malgré l'im- )> mensilé de leurs domaines, ne sont que des plantes » végétatives, pareils à cet arbre de votre Évangile » qui ne porte point de fruits et qu'il faut jeter au » feu. Les champions de ce décret étaient Renaud de n Saintes, Maury, Cazalès, Virieu, Richier, Mongis, n de Roquefort, Malouet. C^est tout dire, «c Basile»» s'écrie Figaro, « c'est un de ces hommes à qui oo » ne peut rien dire de pis que son nom, » On » connut t mon profond respect pour les saints dé- » crels de T Assemblée nationale. Je ne parie libre- » ment de celui-ci que parce que je ne le regarde )* pas comme un décret. Je l'ai délh observé dans » la tanierm, et on ne saurait trop le répéter. Il » y a dans T Assemblée nalionale six cents membres n qui n'ont pas plus de droit d'y voter que mol.

» Sans doute, il faut que le clergé et la noblesse D aient le même nombre de représentants que le » reste des citoyens : un pour vingt mille. Le dé- ]» nombrement du clergé et de la noblesse s'élève à D trois cent mille individus. C'est donc quinze re- 1» présentants à choisir parmi les six cents. 11 me D paraît plus clair que le jour que tout le reste est D sans qualité pour opiner, et qu'il faut le renvoyer » dans la galerie : ils ne peuvent avoir tout au plus » que voix consultative. C'est parmi ces six cents » que se trouvent presque tous ceux qui ont fait » passer le décret du marc d'argent. Il en est donc D de ce décret comme de celui qui établit un culte » exclusif : il faut le regarder comme non avenu; » et puisque la minorité apparente est en effet la » majorité, et même la presque unanimité, il est » vrai de dire que le décret que je dois respecter ^ » c*est celui qui a été rejeté!

» Je n'ai plus qu'un mot à dire: Lorsqu'à l'ap- » proche de Xerxès, Cyrsilus s'opposa au décret de » Thémistocle, que les Athéniens abandonneraient la » ville , CjTsilus fat lapidé par le peuple , à qui x> Démosthène remarque que cette lapidation fit iny> uniment d'honneur.

» Ici la comparaison serait entièrement à l'avan- » tage de Cyrsilus; et si, au sorlh» de la séance, » les dix millions de Français non éligibles et leurs 30 représentants à Paris, les gens du faubourg Saint-

LES CONSTITUANTS. SIt

j> Antoine, etc., s'étaient jelés sur les sieurs Renaud n de Sainte, Maury, Malouet et compagnie; s'ils leur » avaient dit: Vous venez de nous retrancher de la^ » société, parce que vous étiez les plus forts dans i> la salle; nous vous retranchons, à notre tour^ » du nombre des vivants, parce que nous sommes » les plus forts dans la rue; vous nous avez tués n civilement, nous vous tuons physiquement, je le » demande à Maury, qui ne raisonne pas mal quand » il veut, le peuple eût-il ftiil une injustice? Et si ïï Maury ne répond pas que la représ^aille était jusle, n U ment à lui-même. Quand il n'y a plus d'é- }> quilé, quand le petit nomhre opprime le grand, » je ne connais plus qu'une loi sur la terre , celle n du talion!... »

r Le 10 décembre , Target annonça à l'Assemblée que la partie politique administrative de la consli* iution était terminée. L'Assemblée» par un applaudissement unanime, salua son propre ouvrage* Les uns applaudissaienl de bonne foi dans la constitution future les nouvelles destinées de TEtat; les autres applaudissaient, avec une joie néfaste et maligne, les désordres et les calamités inévitables qui allaient eoiiTaincre plus vite la constitution d'impuissance et d*anarcliie et ramener, selon eui, par une voie dé-

tournée» mais sanglante, le peuple au despotisme et h Taristocratie.

Mirabeau, cette fois, prit la parole dans un esprit de sagesse et de prévoyance , qui avait évidemment pour objet de corriger la démocratie de son vice naturel, Tezoès de mobilité et d'incapacité politiques, en établissant une sorte de hiérarchie dans toutes les fonctions décernées par le peuple, même dans la représentation nationale.

« Il s'agit de savoir , » dit*il , « s'il ftiut asservir » à une marche graduelle la députation aux assem* » blées administratives et nationales. C'est dans les D anciens gouvernements que j'ai trouvé cette idée; » elle s'adapte merveilleusement à la constitution que » nous avons établie sur une égalité qui doit en être » le principe indestructible.

» Il faut que les institutions se rapportent aux » lois, comme les lois à la nature des choses; si x> nous ne mettons pas les hommes en harmonie avec » les lois, nous aurons fait un beau songe philoso^ )» phique, et non une constitution. Enchatner l'homme » à la loi, tel doit être le but du législateur. ..

» Cette loi vous présente un second moyen bien » puissant. Vous répandez dans les municipalités l'é- » mulation de la vertu et de l'honneur ; vous rehaussez » le prix des suffrages du peuple, lors même qu'ils D ne confèrent que des emplois subalternes; vous » n'avez plus à craindre de voir les .municipalités

LES CONSTITUANTS. tSl

» abandonnées à un petit nombre de concurrents. » Les places ne valent souvent aux yeux des hommes » que par ceux qui les sollicitent ou les occupent. » Si les Romains n'avaient tout concentré dans Rome, » s*ils avaient attaché plus d'éclat aux administrations x> municipales, s'ils en avaient fait des échelons pour » arriver aux honneurs, ils auraient prévenu les ré- » voltes nombreuses qui éclataient dans toutes les )• parties de leur empire. Ce qui servit cependant à x> entretenir l'émulation et à mettre dans cette répu- » blique fameuse les talents à leur place, c'est que » dans les emplois importants, il fallait avoir passé y> par des offices subalternes. Pour être consul, il » fallait avoir été questeur. DAns le système graduel, % les fonctions les plus obscures s'ennoblissent lors- » qu'il faut les traverser pour arriver aux premiers » emplois.

» La politique est une science; l'administration est » une science et un art. La science qui fait les desn tinées des Etats est une seconde religion, et par » son importance et par sa profondeur. La nature » et la raison veulent qu'on marche des fonctions » simples à des fonctions compliquées; qu'on passe » par l'exécution des lois avant de concourir à leur » confection, et que par cette épreuve la chose pu- » blique soit à l'abri des dangers de l'incapacité des » agents. Si vous décrétez qu'il faudra avoir réuni » deux fois les suffrages du peuple pour être éli-

252 RÉVOLUTION FRANÇAISB.

» gible à TAssemblée nationale» vous donnerez une » double valeur aux élections : vous établirez l'heu- » reuse nécessité de la probité; vous opérerez une )) révolution tant désirée dans une jeunesse qui passe » de la frivolité à la corruption» de la corruption à » la nullité; vous direz aux jeunes citoyens qu*à » chaque pas ils seront obligés de justifier la con- » fiance, qu'ils seront pesés dans la balance de l'ex- » périence, qu'ils seront comparés à leurs rivaux. » Ainsi , en accordant tout au mérite et aux vertus, )> cette loi serait un noble moyen de parvenir à la » régénération d'une classe qui semble s'abaisser dans » Tordre moral à proportion qu'elle s'élève dans » l'ordre de la société?

» Évitons les fautes, cultivons les provinces, anéan- » tissons cet ancien préjugé qui, sur les débris des » classes et des ordres, créerait de nouvelles classes » et de nouveaux ordres. Nous mettrons de la fira- » ternité entre toutes les fonctions publiques, si la x> plus subalterne est nécessaire pour s'élever, si la » plus haute tient par des Uens nécessaires à la plus » subordonnée. Les honneurs publics sont comme * » une eau pure coulant dans des canaux différents, )> mais toujours limpide, mais toujours la même...

)» Que le législateur est puissant, quand il a su » montrer aux citoyens leurs intérêts dans la pro- » bité!... Vous avez fait de sages décrets pour assu- » rer la responsabilité; mais vous savez trop bien

ï> que réprimer et punir, c'est peu de chose; il faut » que le bien se fasse par d'autre moyens,..

» Nous allons» dira-t-on, restreindre la confiance. Il Vous la restreindrez en exigeant telle quotité de 1» fortune, tel degré de naissance; vous dfehérilei'ez p d'un droit naturel ceux qui seraient hors de ces » conditions. Mais prescrire des règles les mêmes n pour tous; mais accorder les mêmes droils; mais » attaquer 1^ exceptions en faveur de Tégalilé, ce » n'est pas blesser lo principe, c'est le reconnaître,

» Je vous prie de faire sur la confiance une obser- » vation particulière à un gouvernement représenlalif » tel que le vAire,

» Le député élu par une partie d'un département » représente la totalité de la nation, La puissance î> dont jouira le corps législatif sera précaire si elle » n'est doublée en quelque sorte. Et voyez quel est )> l'effet du système graduel. Un plus grand nombre h de citoyens aura intérêt aux élections. Les électeurs î» diront : — Nous ne vous donnons pas un homme » inconnu, nommé par Tintrigue, par la cabale, par » le caprice, par les passions : il arrive précédé de n ses services.

» Les provinces seront plus calmes sous la foi de ji la raison publique; les représentants seront plus » respectés. On ne peut donc faire une objection u d*uji aussi grand avantage.

» Cet ordre serait, dans ce moment, difTicile à

» établir; mais, dans dix ans, il y aurait un fonds )» d'hommes suffisant pour fournir aux élections. » Je propose de décréter les articles suivants: )» A compter du 1^ janvier 1797, nul ne pourra 9 être en membre de TAssemblée nationale s*il n'a 9 réuni au moins deux fois les suffrages du peuple, » comme membre des assemblées administratives du n département, ou de district, ou de municipalité, » ou s'il n'a rempli trois ans une place judiciaire, )) ou enfin s'il n'a été membre de l'Assemblée na- » tionale. »

Cette condition de noviciat, de lumière et d'hiérarchie au moins élective, dans la représentation et dans l'administration d'une démocratie, était une pensée d'homme d'État. Comme toutes les institutions humaines, la démocratie ne peut vivre que d'intelligence et d'expérience. L'intelligence et rexpérience, dans la souveraineté nationale et dans les fonctions publiques , trouvaient leur garantie dans le vœu de Mirabeau.

C^te pensée mûre et modératrice offensa la jeunesse et l'impatience du parti de l'Assemblée qui croyait qu'une vérité n'a jamais d'excès , et que la démocratie sans limites devait être aussi sans condition dans l'exercice de son propre principe. Barnave, l'orateur de ce

So5

prli> qui cherchait toutes les occjiaions de précéder en populorilé celui qu'il ne pouvait égaler en génie, combat Lit» par des considérations étroite et par la vaine leltre des décrets, la proposition de son rival,

a Si pour anéantir la constitution > » répondit Borna ve, a il suffisait d'em^Iopper des principes contraires » de quelque idée morale et de quelques preuves » d'érudition, le préopinanl pourrait se flatter de » produire de FelTel sur vous; mais heureusement » il vous a aguerris contre le prestige de sou éloi> quence, et plusieurs fois nous avons eu ToccAsiôn » de chercher la raison et la bien parmi les traits n élégants dont il avait embelli ses opinions. Cette » occasion se pr&enie aujourd'hui d'une manière n plus éclatante,

1» Le bon sens le plus ordinaire suffit pour démon- » trer que les pouvoirs doivent Cire répartis entre ») nous; le même bon sens prouve que, sans cette 1» égale répartition, Tégalité sociale ne peut exister. » La déclaration des droits a consacré ces princi]>es, » La motion de M. de Miraljcau tend à réunir dans » UD petit nombre de peisonnes les jxïuvoirs muni- » cipauî, administratifs et législatifs, et l'on prétend lï qu*elle doit établir l'égalité et la liberté,

m EDt est contraire aux décrets. La majorité pour 1 les municipalités ^1 lîxéc à vingt-cinq ans; Tau- 19 leur de la inolion ta réduit à vingt et un; il l'étcnd m à irenle-cinq ix)ur TAsscmblée nationale. En eflul,

» on devrait avoir occupé deux fois les places dont » les fonctions durent quatre ans : il faut au moins D deux années d'intervalle; ainsi voilà dix années » ajoutées à la majorité do vingt-cinq ans.

» Cette motion étant opposée aux précédents dé- » crets, aux termes du règlement on pouvait l'attaquer » par la question préalable.

D Elle est de plus contraire à la nature des choses, » aux convenances et à l'intérêt public.

D C'est dans les assemblées administratives qu'il » faut porter une expérience qui ne s'acquiert qu'avec » le temps. Ces assemblées sont moins nombreuses » que les assemblées nationales, et l'effet d'un petit D nombre de jeunes gens inexpérimentés y serait bien x> plus fâcheux. Les hommes qui se seront, par leurs D études, destinés à l'Assemblée nationale, se verront » forcés de passer par des places auxquelles ils ne » seront pas propres. Il faudra qu'ils renoncent à » leur fortune pour se livrer à un noviciat d'une » aussi longue durée, et les gens riches, seuls ca- » pables de ce sacrifice, concourront seuls à la re- » présentation nationale. »

L'homme d'Etat se sentit vaincu par Je légiste, aux applaudissements que l'Assemblée donnait à son adversaire. Il le fut en effet. Mais se relevant avec l'imperturbable majesté d'un génie méconnu par le temps et qui s'ajourne à l'avenir,

a Le prcopinant, » dit-il fièrement, « paraît ou-

» blier que si les rhéleurs parlent pour nngUjuatre n heures, les législateurs parlent pour le temps. Je n demande à lui répondre; mais comme un comité » dont je suis membre m'appelle» je prie FAssem- B blée d'ajourner la discussion. »

Celait la sage coutume de Mirabeau, quand il avait à répliquer sur des matières importantes, de se donner à lui-même le loisir de la réllexion. Il appelait avec raison la réflexion la plus grande puissance de rtiomme. Il se gardait bien de la négliger* Plus penseur encore qu'improvisateur, il ne parlait jamais sans avoir écrit ou dicté ses discoui^. Semblable en cela à Cicéron et à Démostliènc, il les relisait, les polissait, les solidifiait le plus longtemps possible d'argumenis, les illuminait de traits d'éloquence, les repassait dans sa mémoire, les lisail quelquefois, plus souvent les prononçait, en ajoutant à ce qu'il avait médité le feu, la soudaineté, Timprévu de Tinspiration, Aux séances où il devait parler, il se faisait suivre toujours par ses secrétaires et ses rédacteurs, tels que Dumont, Durouvray, Pellenc et Coraps, Il les tenait renfermés, à sa disposition, dans un cabinet attenant à la tribune publique, derrière le bureau du présidant. Ces confidents de sa pensée étaient chargés de suivre de là la discussion quand il y prenait part, el de noter tout^ les idées et toutes les réfutations que leur suggéraient la circonstance et les débats. S'il y avait a remonter m- 17

à la tribune pour la réplique, même la plus courte, il allait préalablement consulter ce conseil intime; il leur dictait les phrases qu'il se proposait de répondre à ses adversaires; il écoutait leurs observations, il notait leurs arguments, il rédigeait sa réplique, il la lisait devant eux, il faisait pour ainsi dire l'épreuve de son inspiration devant ce consdl avant de la faire sur son auditoire. U respectait trop la tribune pour s'y présenter, comme un rhéteur, seulement avec des paroles. Le sens lui importait plus que la vaine facilité d'enchaîner des mots. C'est de ce cénacle qu'il sortait toujours chargé d'idées pour ses improvisations comme pour ses discours. L'homme d'Etat et l'homme d'éloquence i^ livrait rien au hasard de ce qu'il pouvait lui enkror par la réflexion. Il se sentait parler devant la postérité, et il veillait de loin sur sa mémoire.

On délibéra le 14 sur la question de savoir si l'on présenterait les soixante articles de la constitution votés à la sanction ou à la simple acceptation du roi. C'était délibérer si le roi faisait encore partie de la souveraineté, ou s'il en était retranché définitivement, et réduit au rôle subalterne d'exécuteur des lois qu'il n'aurait pas sanctionnées. Une imperceptible majorité respecta encore en lui la préroga-

tive royale en n'exigeant préalablement qu'une simple acceptation des articles.

Le 15, Malouet, révolté des empiétements des mu« nidpalités» qui substituaient leur comité de police au pouvoir central et au pouvoir judiciaire» demanda qu'il leur fût interdit par un décret de s'immiscer dans les attributions de la haute police. Charles de Lameth réfuta ce discours , qui aurait détrôné l'anarchie fomentée par Barnave et par les Lameth.

Le 22, Thouret lut le rapport sur la constitution du pouvoir judiciaire. Ce rapport était digne de servir de préambule aux codes d'un peuple libre.

Justice uniforme, gratuite et rapprochée des justicîaUes.

Juges élus.

Attributions des juges exclusives de toute action administrative après leur jugement prononcé.

Un juge de paix, justice conciliatoire, dans chaque canton, élu par le canton.

Tribunaux de districts élus par un corps électoral spécial, élevé, capable d'apprécier la moralité et l'aptitude* des juges parmi des candidats hommes de Id.

Tribunaux de département élus par des électeurs spéciaux et après des candidatures analogues*

Tribunaux supérieurs appelés cours, élus parmi les juges éprouvés par des fonctions exercées dans les tribunaux secondaires*

260 UÉVOLUTION FRANÇAISE.

Tribunal suprême de révision élu par le roi parmi des candidats désignés à son choix dans les tribunaux supérieurs.

Système complet d'une justice égale, indépendante, considérée, où Napoléon n'a eu qu'à effacer les conditions d'éligibiUté pour en effacer Tindépendance. L'élection est une condition de liberté incompatiUe avec le despotisme.

Le 23, Clermont-Tonnerre, abordant pour la pre« mière fois, par un article accessoire, la question fondamentale de la liberté et de légalité des consciences, proposa d'admettre sans distinction autre que la capacité, à tous les emplois civils, les citoyens de toutes les professions et de tous les cultes. L'abbé Maury, organe obligé de l'intolérance et du privilège des cultes, confondant dans le même ostracisme les juifs, les comédiens et le bourreau , combattit Clennont- Tonnerre soutenu par Robespierre et par Duport. La proposition de Clermont -Tonnerre ne Tut votée qu'à trois voix de majorité. L'Assemblée, si hardie contre le roi et contre la noblesse, était timide devant le culte national. Les hésitations, les faiblesses et les violences qu'elle montrait tour à tour dans les rapports de la constitution et de l'Eglise, rapports qu'ils n'avaient pas le courage de régler d'un

LESCONSTITOANTS, Ml

seul niol^ par la liberté, allaient celle tiraidilé des législateurs de 89.

Barnave lui-mCme, en prenant !a parole le lendemain pour la motion de Clermonl -Tonnerre, ne revendiqua l'égalité du droil civil que pour une secte de la foi nationale, I^ protestants,

Baumetz et Mirabeau combattirent Tabsurde préjugé de rinfamie des comédiens, profession placée, par rinconséquencc des mœurs et par la proscription de l'Église seulement en France, entre les enibousiasmes et les outrages. Ils ajournèrent lV*galilé d'admission des juifs aux fonctions civiles, tant les législateurs éprouvent de résistance à restaurer une vérité dans les mœurs, môme en révolution,

Dubois de Crancé, Ihcoricicn militaire d'une pen&^ vaste cl d'une parole hardie, présenta le 24 un plan de constitution militaire dans lequel il prononça , pour la première fois, le mot de conscription nationale. Pénétré prophétiquement du danger pour la liberté des armées permanentes et des recrutements volontaires stipendiés, il demanda d'incorporer des bataillons de milice civique dans l'armée existante, pour en corriger l'esprit. Son plan, le seul sur pour une nation qui veut être armée en restant Hbre, consistait à armer comme garde national tout citoyen actif, et à inscrire dans l'armée active tout citoyen de dix-huit à quarante ans, à organiser les bataillons provinciaux de manière à défendre Tordre en temps

de paix, les frontières en temps de guerre. (Test le même plan que les mêmes pensées faisaient pré* senter à l'Assemblée constituante de 1848 par le gouvernement provisoire à la seconde république, plan qui renaîtra de toutes les circonstances où la nation voudra être armée sans être opprimée.

Le comité des affaires ecclésiastiques, dont le long silence étonnait Topinion publique, pressé d*un côté par le grand nombre de religieux qui demandaient à quitter leur couvent , de l'autre par la nécessité de pourvoir à leur existence, présenta le 25, par Torgane de Treilhard, un plan provisoire et gradué d'extinction des ordres monastiques, dêbm d'une autre époque incompatible, par la nature et par la perpétuité des vœux, avec le clergé relier et avec la liberté légale des consciences. Le plan du comité portait :

« Que tout citoyen religieux qui a fait des vœux » solennels fût tenu de déclarer, dans trois mois, s'il » veut rester dans le cloître ou rentrer dans le monde.

» 2^ Que ceux qui sortiront des monastères seront » tenus de porter l'habit clérical, pour n'être plus » soumis qu'à la juridiction de l'évêque.

D 3° Qu'il sera fourni à tous les religieux Sortis » des cloîtres une pension.

LRS CONSTITUANTS.

u 4** O^'flu^ f^bWs réguliers qui son iront du cou* » vent il sera assigné un revenu de deux mille î> livres,

» 5** Que les religieux pourront être employés î) comme vicaires el curés, mais qu'alon^ ils ne pcr- » œvronl que la moitié de leur pension.

» %^ Que les religieux qui voudront vivre dans )j la r^le seront placés préférablement dans les mai- » gons situ^ h la campagne ou dans les petites ï> idiles.

Ti> 7° Que dans les grandes villes on pourra con* jt server ceux des religieux qui voudront se consa- » crer aux soins des malades, à réducation publique D ou aux progrès des sciences et des arts*

i> 8^ Qu*à dater de leur sortie, les religieux seront îï ta pables de succession et donation,

11 O^Qtie le nombre des religieux réunis devra être » de quinze au moins : faute de quoi ils seront obli- » gés de se réunir h une autre maison,

5î 10« Que tout privilège est anéanti : les religieux » seront désormais soumis à la juridicUon de Tordin naire.

» 11° Les maisons qui seront conservées comme » utiles ailx sciences, h Téducation publique el au

soulagement des malades , pourront seules se perji pétuer; mais les effets civils de la solennité des n vœux sont abrogés. En conséquence, les postulants )» qui seront admis demeureront toujours libres de

264 DÉVOLUTION FRÀNÇÂISB.

» quitter leur ordre, et capables de succession et do- » nation entre-vifs et testamentaires.

D 12<> Il sera désigné, pour chaque ordre qui aura » des maisons destinées à se perpétuer en consé- » quence de Farticle précédent, une maison d*é- » preuve dans laquelle les postulants passeront le » temps prescrit par les statuts avant leur admis- » sion.

» 13<> Lorsqu'une maison aura cessé d'être habitée y> pendant trois ans par le nombre des sujets fixé par » l'article 10 , elle sera supprimée et les religieux en » seront répartis aussitôt dans les autres maisons du » même ordre.

» 14^ Qu'à chaque maison religieuse il sera assi- » gné 800 livres pour chaque religieux; mais chaque » maison restera chargée des réparations d'édifice, de » l'entretien du culte, etc., etc. »

Le même comité, par le même rapporteur Treilhard, annonça que la nation peut vendre immédiatement pour quatre cents millions des biens du clergé sans que les possesseurs actuels subissent aucune réduction sur leurs revenus. Ces quatre cents millions seront produits, selon le comité, par la seule vente des maisons dont les religieux demandaient à être sécularisés. Tant l'esprit du siècle avait pénétré à travers les murailles des cloîtres, et tant l'institution monacale s'aflaissait sous son propre abus. Le comité estimait, d'après les documents qu'il avait reçus, que

les maisons monacales à vendre dans la seule ville do Paris s'élevaient à cent cinquante millions. Des appréciateurs plus rigoureux évaluaient l'espace seul occupé dans Paris par les couvents à cent dix- sept millions. Le comité évaluait la totalité des biens de mainmorte du clergé propriétaire à quatre milliards.

I L*agîlation des provinces, moins contenue que celle

r de Paris depuis le 14 juillet par Lafayetle, éclatait

tous les jours par de nouvelles séditions* A Toulon, les

ouvriers de la marine j admis malgré le commandant

de la marine, Albert de Riom, dans la f^arde nationale,

jetaient le commandant de Toulon dans les cachots, em-

haurhaienl et insurgeaient les arsenaux et les vaisseaui.

Sur les deux rives du Rhône, provinces ardentes où

I toute idée devient passion et toute passion fureur, une

Kliumon populaire de douze mille hommes, véritable

armée prélude de Tarmée d^ Marseillais, se con-

cenirait à Monlélimart, jurait la fédération solidaire

des peuples des deux provinces, et se préparait à

f marcher partout où la Révolution entravée les appel*

lerail. L'Assemblée, flattée d'un côté, intimidée de

)*autr«, applaudissait h ce serment.

La Bourgogne imitait cet exemple, La Bretagne le dépassait, à Quimper, le 30 novembre, en s'organi- Telle-même en armée de la jeunesse, prête à

vo]er au secours de l'Assemblée contre l'Eglise» la noblesse et les parlements conspirateurs. Cette année se fédéralisait» à lisieux, avec les gardes nationales de la Normandie. Nantes , dénonçant 4 la viudicle nationale les parlementaires de Bretagne et eu mme* mil publics^ déclarait a que les Citoyens qui s'étaient , » élevés à la hauteur de la liberté périraient plutôt » que d'en redescendre. »

Ces menaces de la ville de Nantes étaient imprimées et répandues par l'ordre de l'Assemblée nationale. Rennes, capitale du parrement de Bretagne, parlait avec la même énergie : Chapelier» son député, demanda que le parlement lût remplacé 8ur4e-€hamp par un tribunal provisoire. Le vicomte de Mirabeau, frère du grand tribun, mais qui prenait avec a£foo* talion le rôle opposé de champion de l'aristocratie, donna un démenti à Robespierre. Excusé par sa fougue et son intempérance, le vicomte de Mirabeau fut 'rappelé simplement à la décence.

L'Assemblée, sans détruire encore en fait l'institution des parlements, détruite en principe, décréta que le parlement de Bretagne serait mandé i sa barre, et que le roi serait prié de nommer à sa place un tribunal provisoire. La Champagne ne se gouvernait plus que par ses pouvoirs municipaux et ne reconnaissait aucune juridiction intermédiaire entre elle et l'Assemblée. A Amiens, la garde nationale instituait dans son sein un comité militaire

qot atBor]>ait toutes les autorités. A Vleit^ la municipalité dominait tout, A Senlis» aux portes de Paris, le commandant de la garde nationalo élait assassiné par un frénétique qui faisait sauler sa maison et son quartier pour s'ensevelir, impuni > sous les décombres. A Paris même, les insurrections morales des districts contre l'Assemblée remplissaient la ville de partis et de rumeurs contraires. On accusait Mirabeau d'inspirer contre Bailly et Lafayelte les motions de Danton et les diatribes de Camille Desmoulins, êe^ amis.

Danton régnait déjà par la virilité du caractère et par la véhémence des discours sur le district des Cordeliers et sur 1^ agitateurs subalternes des autres districts* Camille Desmoulins tenait d'une main légère le stylet antique, pour cicatriser déjà ceux qu*il poignarderait plus tard, Ses liaisons sourdes avec Danton, Thuriot, Mirabeau rendaient le grand orateur suspect de connivence avec Desmoulins.

« M. Bailly, » disait dans une de ses feuilles Camille Desmoulins, « a osé donner des brevets de capitaine n qui ne doivent être que la rérompense des serïî vices, et que le mérite môme ne doit obtenir que » du suflrage des citoyens. Le district des Cordeliers jï a lait éclater son improbation. Ce district, ainsi que » celui des Grands-Auguslins, indignés de voir le maire i> ainsi disposer des grades de la milice nationale

» et préparer cette proie à ses flagorneurs, a invil^ » les officiers du bataillon à rapporter sur le bureau y> leurs brevets signés; et ceux-ci, honteux de pa- » reilles provisions, se sont empressés de rendre D hommage au peuple, seul souverain, en remettant y> leurs brevets au district.

)» U est encore d'autres reproches que font & M. Bailly » les philosophes et les patriotes. Pourquoi, devant i> sa voiture, ces gardes à cheval, et derrière ces »> laquais & livrée, profanateurs de la cocarde na- » tionale, et aux couleurs de la liberté sur leurs » chapeaux, alliant sur toutes les coutures de leur D habit les couleurs honteuses de la servitude? Pour- D quoi encore ce traitement de cent dix mille livres )> que s'est appliqué le maire de la capitale? Je lui » sais gré de la noble fierté avec laquelle il a de- » mandé au ministre de Paris Thôtel de la Police. » Mais pourquoi les murs de cet hôtel ne s'aperçoit » ventr-ils pas qu'ils ont changé de maître? Pourquoi )) le même faste des meubles et la même somptuosité » de table? Laissez, monsieur Bailly, laissez au Sa- » trape Pharnabaze ces riches tapis. Agésilas s'assied » par terre, et il dicte des lois au grand roi de Perse. » Laissez cette pompe extérieure aux rois et aux pon* » tifes... Je suis encore au nombre de ceux qui vous » chérissent. Je sais le respect que je dois à votre » place et les ménagements que méritent vos talents » et vos services; mais c'est parce que vous êtes re-

LES CONSTïTUàNTS.

ïï vêtu de celle grande place» que je ne souffrirai w point que vous vous avilissiez,

n Quand vous serez redevenu simple citoyen , » étalez alors votre luxe asiatique * scandalisez la » nation par votre livrée el votre luxe, déshonorezi> vous» peu m*importe» mais celle belle» celle glo- » rieuse révolu lion de France qu'aujourd'hui vous » ternissez I Je ne suis pas si ridicule que de prén tendre que M, le maire vive de brouet noir com- )ï rae Agésilas, ou que, comme Curlius, il reçoive ï^ les ambassadeurs dans une chaumière , mais je » lui recommande plus de simplicilé.

» Parmi la multilude des griefs qu'on reproche à i> M. Bailly, je ne me suis arrêté qu'à trois : s'être p donné une livrée, c'est une petitesse el une puén riiité qui a dû provoquer noire ministère correo- » tionnei; s'être appliqué cent dix mille livres d'apw pûinlemenls» c'est une concussion et un vol horn rible; d'avoir donné des brevets de capitaine, c'est » un crime de lèse-nalion, n

XÏIt

Quelques écrits royalistes, mais rares, anonymes et impopulaires, répondaient par des invectives à ces invectives* Une adresse aux provinces disait au peuple :

« Vos idées étaient claires sur la liberté,*. Mais,,, n avie2-vous ordonné qu'on abusât du nom du roi

^ pour envoyer de prétendus ordres de sa part, ^i » de piller et brûler les maisons des seigneurs et de^* » religieux ?••• Aviez-vous ordonné qu'on mtt à mort » des citoyens sans aucune forme de procédure T... » Leur aviez-vous donné la première idée du feu de la )» lanterne 7t. . Aviez-vous ordonné à un petit M. Bar- )» nave de dire» au milieu de TAssemblée» qu'il ne )» fallait pas s'occuper des fureurs du peuple, parce » que le sang qu'il versait n'était pas pur 7... Aviezp vous ordonné qu'on fit de votre rm un roi de 1» théâtre?... Aviez-vous ordonné qu'on lui enlevât )) jusqu'à sa garde et qu'on en fît la fable de toutes » les nations?... Aviez-vous ordonné de tenir votre V roi dans les fers? Aviez-vous ordonné de retran- » cher à ce malheureux prince ses amusements les » plus innocents (la chasse)» de ne lui donner d'autre » garde que ses bourreaux (la garde nationale) , et » d'autre occupation que celle des crimes qu'il a à » redouter?... etc.

» Voilà cependant ce qu'on a fait, voilà l'ouvrage » de vos députés, et, grâce à leurs soins, il n'est pas » un citoyen dont la liberté et la vie ne soient à » discrétion...

» Oui, vos demandes sont raisonnables; mais cette » sagesse qui les dicta n'a pas présidé au choix des » députés. Quels hommes, j'ose vous le demander, )) avez-vous choisis? Tout ce que vous méprisiez peu » d'années auparavant. Des jeunes gens à qui vous

ne connaissiez pour talent que des fureurs, et pour

expérience que de rinlrigue ; des magistrats désho^ norés par leur conduite; des officiers de Justice

subalternes qui veulent détruire les parlement pour profiler de leurs dépouilles; des propriétaire qui fatiguent les campagnes de leurs prétentions, et qui, occupés à rivaliser avec leur seigneur, ne le sont presque jamais de secourir le peuple j des prêtres crapuleux et d'une sale ignorance ; des nobles toujoure prêts à se tourner vers le puissant et qui n'ont vu dans votre confiance que des moyens de fortune. Quel sentiment d'honneur, quelle fldélité à leur devoir, pouviez-vous espérer de pareils choix? » Qu'est-ce, je vous le demande, qu'un petit Robespierre, qui n'était connu à Arras que par son ingratitude pour l'évêque qui ravait fait élever? » Un Mirabeau, écliappé à la corde, mais jamais à l'infamie, et dont le nom seul est une grosse injure? » Un Pétion de Villeneuve, chez qui vous n'aviez pu distingufîr que la confiance de la sottise, et qui,

I vil instrument des factieux, est comme ces crieurs

» de la foire que Ton fait aboyer à la porte des théâtres» pendant que dans Tin teneur on joue la

> pièce?

» Un Barnave, insolent, fat, ignorant» à qui l'es-

• prit tient lieu de principe et de morale; en un

r mot» ce qu'on appelle un drôle?

B Deux Lamelh, celle familk jadis si intrigante et

» si basse à la cour, plats valets dans les tenii#%e >i la servitude et insolents dans les tanps d*audaoeT )» Vous les verrez & la tête des furieux, tant que if> les fureurs mèneront & la fortune; vous les le- D trouverez dans les antichambres, si dles sont en- » core la source de grâces, et, toujours intrigants D par essence, se payer du mépris par les places et » l'argent.

» Un Castellane? un Duport doutant de mau- D vaise foi, de subtilité et d'intrigue? Un Goupil du » Préfeln?

» Un curé Gr^oire, qui, avec un autre curé, Dilï> Ion, dispute de propos séditieux, et au lieu d'un » ministère de paix qui exige des talents et de la » vertu, ne remplit et ne pourra jamais remplir j> que le rôle de factieux?

» Un Baltin? un Glezen ? un abbé Sieyès, que » vous avez vu se déshonorer à l'assemblée d'Or- » léans, et qui, après avoir tenté en vain tous les » moyens de faire fortune, est venu confondre les » conditions pour voler et piller dans le désordre?

» Un Clermont-Tonnerre, esprit sublime pour les » petites choses, et mince pour les grandes; en- » vieux de tous, mais qui, n'ayant que les petits » moyens de médiocrité, ne connaît l'ambition que » comme les impuissants connaissent l'amour, par » des inquiétudes et par la jalousie?

» Un Labo de, riche de quarante millions volés à

LES CONSTfTOANTS. 2T3

M fEtal; le financier de l'archevêque de Sens^ alors » le plus fidèle suppôt du despotisme, et qui, après » s'être enrichi du sang des malheureux, veut encore » qu'on détruise pour lui les rangs où l'argent seul » ne pouvait pas atteindre?

» Un Gouy d'Arcy» qui» dans celle vile assemblée, » n'a pu même éviter le mépris?

» Un marquis de Cote, vil intrigant, incapable îi de se montrer au grand jour; n'ayant pour esprit B que la fausseté, pour ptijsionomic qu'un rire niais, » pour talent que Fart de se taire, pour courage Il que celui des machines dans les ténèbres 7 Sa force j> est celle du basilic de la Fable, dont les poisons » étaient mortels lorsqu'on ne l'apercevait pas, mais a qu*il suffisait de regarder pour le terrasser et le D détruire.

» Un comte de Grillon, dont Tesprit de travers » est presque passé en proverbe ?♦•• Champion malii adroit de M. Hecker, sa pesanle amitié ignore *i qu*on ne sert pas ses amis par Tennui qu*on en n donne, et que le seul point d'honneur des sols » est d'adorer dans le respect et dans le silence.

» Des Noaillesî.,- Un chapelier, maudit par son )» père, méprisé au barreau, sans talents, sans prin- M cipes, faisant le mal parce qu'il est l'opposé du ïj bien, et obligé de aicher sa médiocrité. »

Baillj et Lafayette cherchaient en vain à refrtoer les excès de cette presse par des arrêtés arbitraires de la Commune. La presse leur échappait par tous les pores.

Marat racontait ainsi à ses nombreux sectaires rhégyre et le martyre de ses propres p^sécutions, dont il accusait Lafayette et Bailly :

« La nuit, je fus assailli par une bande nombreuse » d'assassins. C'en était fait de moi s'ils fussent par- «» venus à forcer la porte, qu'on refusa de leur ouvrir.

)» Les ennemis publics me regardaimt comme le » premier moteur de l'insurrection qui venait de sau- » ver la patrie.

» J'avais informé deux districts des dangers que je » courais. L'un fit faire de fréquentes patrouilles de- )» vant ma porte ; l'autre m'envoya quelques officiers » pour me mettre en sûreté. Plusieurs amis m'enle- » virent de chez moi et me conduisirent i Versail- )» les..^ J'appris que le Chàtelet venait de lancer » contre moi un décret de prise de corps. •• L'attentat T» du comité de police m'avait enlevé mes presses.

y> À peine eu&^'e passé huit jours dans ma retraite, » que ce genre de vie parut suspect au traiteur qui » me servait : il alla me dénoncer à la garde natio- » nale... Deux officiers sans armes entrèrent dans ma » chambre.

ara

» Nous venons savoir qui vous êtes, — Je suis rami M du peuple. — L'ami du peuple î il est en sûreté » parmi nous, qu*il y reste; tous ses concitoyens sont » prêts à le défendre,.. —Vous frémissez à l'idée de 1» livrer l'ami du peuple; et vous, généreux Lecoinlre, 1 le modèle des vrais patriotes, vous vous chargiez » de leur reconnaissance,

ï» Je désirais me rapprocher de Paris. Je trouvai un » asile dans une cave. »

H^MI* fumeurs extérieures commençaient à se mêler

I à Ces tumultes du dedans pour distraire l'Assemblée

de s^ travaux ; mais la force d'impulsion qu'elle

avait reçue de la volonté nationale à son origine lui

(donnait la conlîance de triompher de ses ennemis p comme eUe triompherait de ces factions. Les patriotes du Brabant, aristocrates et démocrates, unis daM un même sentiment de nationalité, venaient de vaincre le général Ballon p qui commandait Farmée de l'empereur Joseph II, Ils s'étaient emparés de Bruxelles, ils avaient constitué un gouvernement et proclamé le patriote Vandernol trp)un ou régulateur de leur insurrection.

D'un autre côté^ les princes allemands vassaux de l'Empire qui possédaient des fiefs privés en France, et que la nuit du i août venait de déposséder de

â76 RÉVOLUTION FRANÇAISE.

leurs droits féodaux de ce côté du Rhin, se refusaient, en qualité de princes étrangers et indépendants, à reconnaître la loi française; ils réclamaient leurs privilèges, criaient à la spoliation, & la Tidation du droit des gens dans leur personne et menaçaient l'Assemblée des vengeances de l'Empire, forcé à soutenir par les armes leurs droits.

Ces convulsions du dedans, ces menaces, quoique lointaines, du dehors,. cet interr^e trop longtemps prolongé de tout autre ordre que de Tordre armé de Lafayette, les alarmes qu'inspirait aux citoyens prévoyants une dictature si absolue et si irrégulière entre les mains d'un général qui pouvait devenir un Cromwell contre la liberté et contre la cour, commençaient à rapprocher du roi les membres mêmes les plus populaires de l'Assemblée. Us étaient pressés de lui rendre dans la constitution , bientôt achevée, la place dont il était descendu le 6 octobre; de le réconcilier lui-même avec la constitution, par la force executive dont elle allait l'investir au nom de son peuple, et de lui témoigner une confiance et des respects, réparation des outrages et des avilissements soufferts. Ce prince , à cette époque, était encore aimé, sinon comme roi au moins comme homme, par la nation : on peut dire même qu'il le fut jus-

LES CONSTITUANTS. SfTT''

qu*à son supplice. En 1789, c'était se populariser dans ropinion de la masse de la capitale et des provinces, que d'honorer dans le roi les in ten lions, les concessions, la bonté et même la Taiblesse de sa nature. Il y avait de la piété dans la réhabilitation que l'Assemblée désirait lui décerner à la fin de la constitution. S'il eût été on tyran, on l'aurait déposé dés le premier jour de la lutte entre Tarislocralie et la nation; on le couronnait de nouveau avec complaisance parce qu'on le jugeait incapable d'abuser du sceptre.

Ces sentiments se manifestèrent avec solennité le l''^ janvier 1790, dans les hommages^ que TAssemblée lui porta par son président des Meuniers et par une dépu talion de soixante membres. L'Assemblée lui parla, ainsi qu'à la reine, des consolations qu'un prochain avenir apporterait à ses peines. L'accent du cœur se fit entendre dans cette entrevue du roi, de la reine et des députés. Cinq jours après, une députation de TAssemblée vint supplier le roi de fixer lui-même, sous le nom de liste civile, le revenu sans limite quil jugeait convenable à l'entretien de sa maison el à la juste splendeur du trône; le président lui parla de la modestie de ses mœurs, de son économie personnelle, et le prémunit, non contre sa prodigalité, mais contre ses vertus.

» Sire, » lui dit des Meuniers au nom de l'Assemblée, « l'Assemblée nationale nous a députés vers

» Votre Majesté pour vouloir bien fixer elle-même D la portion des revenus publics que la nation dé- » sire consacrer à l'entretien de votre maison» i » celle de votre auguste famille et & ¥0s jouissances D personnelles. Mais en demandant & Votre Majesté » cette marque de bonté, TAssemblée nationale n'a )> pu se défendre d'un sentiment d'inquiétude que » vos vertus ont fait nattre. Nous connaissons, » sire , cette économie sévère qui prend sa source » dans l'amour de vos peuples et dans la crainte » d'ajouter à leurs besoins; mais qu'il serait dé- » chirant pour vos sujets le sentiment qui vous )> empêcherait de recevoir le témoignage de leur » amour I Tous avez cherché votre bonheur dan^ » celui de vos peuples; permettez qu'à leur tour ils D placent leur première jouissance dans celles qu'ils » viennent vous offrir. Mais si nous ne pouvons D vaincre par nos désirs la touchante sévérité de » vos mœurs, vous daignerez du moins accorder à » la dignité de votre couronne l'éclat et la pompe » qui, en ajoutant à la majesté des lois, deviennent y> pour vos peuples un moyen de bonheur. Voua le » savez, sire, ils ne peuvent être heureux que par y> le respect des lois, et la majesté du trône en est D inséparable. La classe la plus infortunée jouira x> surtout de la majesté du trône, car la plus voi- » sine de l'oppression est la plus intéressée au main- » tien des lois. Ainsi» c'est pour le bonheur de vos

» peuples que nous venons contrarier ces goûls » simples et ces moeurs patriarcales qui vous ont » mérilé leur amour, et qui montrent aux nations » l'homme le plus vertueux dans le meilleur des » rois. »

Le roi se refusa à taxer lui*>-mème la situation et la munificence de son peuple.

K J'aurai toujours assez, >» répondit-il, « si les » créanciers de TÉtat sont payés et si les services » publics sont assurés, »

Camille Desmoulins et les journaux démagogues raillèrent cette noblesse de rassemblée et cette di^ gnité du monarque.

« Tour mettre le comble i la joie du prince, ^ écrivit le lendemain l'amer journaliste, a M. le mar- » quis de Montesquieu a proposé de lui accorder » pour lui, sa finnme, ses hoirs et leur maison, D un revenu de vingt millions I On trouvera assez )» civile cette pension du premier bourgeois du » royaume!... »

L'Assemblée consuma le mois de janvier tout entier au travail nécessaire mais consciencieux de !a division du royaume en quatre-vingt-trois départements, de Foiffanisalion de l'armée, toujours urgente» toujours ajournée, et à la révision des pensicms,^ question pleine de scandale qui nourrissait Tindignation du peuple contre l'aristocratie vénale des dilapîdateurs de cour. Elle décréta le serment civique en trois mots

qui traçaient les trois devoirs des citoyens : Fidélité

A LA NATION y A LA LOI , AU ROI.

Le parlement de Bretagne, cité précédemment à la barre de l'Assemblée, y comparut le 10 janvier. D'Espréménil , devenu aussi .fougueux défenseur des privilèges des parlements qu'il avait été factieux parlementaire contre la couronne , voulut faire appel au peuple en faveur de ces magistrats révoltés. Chapelier l'écrasa sous des ai^ments, Mirabeau sous des accents qui firent trembler le privilège judiciaire comme ils avaient fait trembler le trône.

<c Eh quoi! c'est une poignée de magistrats sans D titre et sans caractère qui viennent dire au sou- » verain : Nous avons désobéi , et la postérité nous » admirerai II n'y aura que leur démence qui pasx> sera à la postérité, si toutefois elle peut y être » transmise ; mais ils n'empêcheront pas cette grande )» révolution qui va changer la face du globe et le » sort de l'espèce humaine.

» D'où vient l'audace de ces magistrats? quelle » puissance auxiliaire leur a inspiré tant de con- )» fiance? Us viennent demander que des privil^^es » oppressifs soient rétablis. La Bretagne a soixante- D six représentants dans cette assemblée, et l'on vous » dit qu'elle n'est pas représentée! Onze magistrats

LES CONSTITUANTS. SSl

» bretons vîennenl dire qu'ils ne peuvent pas ton- » sentir que vous soyez les régénérateurs de cet >i empire! Ce n'est pas dans de vieilles chartes, où » la ruse, combinée avec la force, a trouvé les » nioyens d'opprimer le peuple, qu'il faut chercher » les droits de la nation, c'est dans la raison : ses » droite sont anciens comme le temps et sacrés » comme la nalure.

jy Le discours qui a été prononcé cache des des* ïi seins coupables. On cherche à rallier tout ce qui >ï peut y avoir d'espérances odieuses. Leur fierté sé- )ï oaloriale veut empéiher les Bretons d'être libras; » ils voudraient que les abus fussent éternels et que » le régime féodal fût immuable. Qu'ils apprennent j^ qu'il n'y a d'immuable que la raison, et qu'elle )i détruira bientôt toutes les institutions vicieuses. >i Vainement on cherche à séparer le monarque de » sa nation: il sera toujours uni avec elle; il triom- » phera de ceux qui veulent faire de lui un ins- » trument d'oppression. L^ magistrats ne réclament ï) les anciens privilèges que pour asservir leur prom vince. Ils parlent de leur conscience! Elle est le n résultat de leurs anciennes habitudes, elle les porle p à conserver leurs usurpations. »

Après ces paroles, suffisantes, selon lui, pour montrer rirrésislible volonté d'une révolution qui ne s'arrêterait pas devant une toge quand elle avait brisé un sceptre, Mirabeau vola le dédain comme peine

unique Infligée à ces magistrats aussi impuissants devant le peuple qu'ils avaient été insolents devant ïe roi.

Cazalès les défendit au nom du droit historique et de ces indépendances fédératives des provinces que la nation ne pouvait méconnaître, mais qu'elle avait juré d'absorber dans la fédération plus légale et plus forte de tous les Français.

Barrère, qui débutait à la tribune, fît valoir, contre les arguments vrais mais réti*ospectifs de Cazalès, ce droit souverain d'une nation qui prend sa propre dictature aux époques de régénération et de crise, et qui retire à elle tous les pouvoirs légaux jusque-là, pour ne reconnaître d'autre légalité que celle du salut commun.

Clermont-Tounerre, de plus en plus rallié à la cause de la constitution modérée mais victorieuse» seconda Mirabeau, et revendiqua le droit de la nation contre le vain droit des parlements, qui voulaient se faire les tribuns des provinces après en avoir été les tjrans.

L'Assemblée, pour toute peine, condamna les parlements à prêter serment à la nation et à la loi.

Le 16, l'Assemblée accorda deux mois de sursis aux ecclésiastiques pour faire la déclaration de leurs biens.

Le 25» Robespierre s*éleva, à rAssemblée, dans uo discours sans réplique, contre Tiniquilé de Varlicle de la coosliluUon qui imposait un cens pour condition au droit d*élire el d'être élu; il démontra que dans les provinces de la Flandre et du Nord de la France, l'augmenlation des biens ecclésiastiques avait tellement réduit le nombre des (amîUes propriétaires et imposées, qu'il n'y avait pas quatre citojeos actifs sur cent habitants» et que le droit d*élire et d'être élu devenait un privilège plus exclusif des droits civiques que les privilèges abolis.

a Voulez-vous donc, « dit- il, <( qu'un citoyen signe n avec mépris par le nom sacré de peuple?.,. Vou- » lez* vous qu'un citoyen soit parmi nous un être » rare, par cela seul que les propriétés appartiennent » à des moines, à des bénéficiers, el que les oon- Il tribu tiens directes ne sont pas en usage dans nos p provinces? Voulez-vous que nous portions à ceux » qui nous ont confié leurs droits d^ droits moin- » dfM que ceux dont ils jouissaient? Qm répondre » quand ils nous diront : Vous parlez de liberté et » de constitution, il n'en existe plus pour nous. La s> liberté consiste, dites- vous, dans la volonté géu nérale, et notre voix ne sera pas comptée dans le ï) recensement général des voix de la nation. La liberté 1» consiste dans k nomination libre des magistrats w auxquels on doit obéir, et nous ne choisiisons » plus nos magistralSp Autrefois nous les nommions.

» nous pouvions parvenir aux fonctions publiques. » Nous ne le pourrons plus quand les anciennes » contributions subsisteront... Dans la France esclave» » nous étions distingués par quelque reste de liberté; ^ dans la France devenue libre » nous serons distin- » gués par Tesclavage.

» Si nous pouvons vous proposer un parti qui, » loin de compromettre vos décrets et vos principes, » les cimente et les consacre; s'il n*a d'autre effet M que de fortifier vos décrets et de vous assurer de » plus en plus la confiance et l'amour de la nation, » quelle objection pouvez-vous faire?

» L'Assemblée nationale, considérant que les con- » tributions maintenant établies dans diverses parties » du royaume ne sont ni assez uniformes ni assez » sagement combinées pour permettre une applica- » tion juste et universelle des décrets relatifs aux » conditions d'éligibilité; voulant maintenir l'égalité » politique entre toutes les parties du royaume, » déclare l'exécution des dispositions concernant la » nature et la quotité des contributions nécessaires » pour être citoyen actif, électeur et éligible, différées » jusqu'à l'époque où un nouveau mode d'imposition x> sera établi; que jusqu'à cette époque, tous les )) Français, c'est-à-dire tous les citoyens domiciliés, » nés Français ou naturalisés Français, seront admis- » sibles à tous les emplois publics, sans autre dis- » tinclion que celle des vertus et des talents. »

Ce discotiFs fil de Robespierre le vengeur d'une "vérité : silualion puissante, quoique souvent effacée, dans le sein d'une assemblée et dans le dernier repli du cœur du peuple. Il ne triompba pas, mais il protesta. Les proteslations sont les triomphes de l'avenir.

^F Uincompatibililé des fonctions publique et des fonctions de représentant, principe vrai si on en eiceple les minisires, organes nécessaires du pouvoir royal auprès de la représentation nationale, prévalut le jour suivant à la voix de Duporl.

Les troubles de Marseille rappelèrent à la tribune

I Mirabeau , député de Provence. Il prit avec force le parti des séditieux contre la garde nationale, sa-

j crifiant la bourgeoisie au peuple, pour y conserver

I son rôle de tribun,

a Le 19 aortl, » dit-il, a cette garde nationale tua » sur la place de la Touretle un habitant» sous 1* le prélexle frivole d*un attroupement. Elle fut huée » par le peuple et obligée de cacher en fuyant la » honte de cet horrible attenlat. Le corps du mal* » heureux assassiné fut promené par le peuple le » lendemain dans les ru^ de la ville* Au milieu » de ce speclacle, si capable de causer refiervescence, i> la maison de M. Laflèche, consul, lut pillée, s^

286 BÉVOLOTION PBANÇAISB.

» meubles incendiés. La troupe soldée entra alors » dans la ville et saisit vingt-trois brigands flétris» » dans la maison même du consul. Le.prévdt ne )» les a point encore jugés, tandis qu^il poursuit avee » une rigueur inouïe une multitude de citoyens qui » n'ont fait d'autre crime que de déplaire au paf- » lement et à l'intendant de la province» dont ce » juge cruel s'est déclaré bassement le vengeur. »

On ajourna encore le jugement de ces troubles, jugement qui pouvait amener des trouMes plus sanglants.

Le SO janvier, Sieyès, qui paraissait rarement à la tribune, de peur de détruire par sa parole le prestige de son silence, lut le rapport sur la liberté de la presse, vérité de principe sans cesse démentie "depuis ou modifiée par les circonstances. Ce rapport, empreint d*une métaphysique doctorale mais sophistique, faisait de la presse un droit imprescriptible conféré à l'homme en naissant par la nature. Les sociétés chez lesquelles Timprimerie n'était pas inventée auraient été bien étonnées d'un tel axiome; mais distinguant aussitôt le droit et Tusage, Sieyès, en déclarant le droit inviolable et illimité, réprimait sévèrement Tusage. Puis, reprenant la thèse de la liberté absolue,

(c Dans ses rapports avec le gouvernement , i» disait Sieyès, « la même cause se change en une source » féconde de prospérité nationale : elle devient la » sentinelle et la véritable sauvegarde de la liberté

UANTS. 287

a publique. C'est bien la faute d^ gouvernements ^B s'ils n*ûnt pas su, s*ils nVnt ps voulu en drer ^m loul le fruil qu'elle leur promettait, Voulez-vous H» réformer des abus? Elle vous préparera les voiejâ, H» balayera, pour ainsi dire, devant vous oetle mul- ^L lilude d'obstacles que Tignorance, Finlérêt per* ^^ sonnel el la mauvaise foi s'efTorcenl d'élever sur ^B votre route. Au flambeau de Topinion publique, îî tous les ennemis de la nation et de Tégallté, qui doivent Tèlre aussi des lumières, se hâtent de retirer leurs honteux desseins* Avex-voiis besoin d'une bonne institution î laissez la presse vous servir de précurseur; laisses: les écrits des citoyens éclairés disposer les esprits a sentir le besoin du bien que vous voulez leur faire. Et, qu*on y fasse attention , c*est ainsi fiu'on prépare les bonnes lois ; c*esl ainsi qu*elles produisent tout leur effet, et que Ton épargne aux hommes, qui, hélas f ne jouissent jamais trop tôt, le long apprentissage des siècles.

» L'imprimerie a changé le sort de l'Europe ; elle changera la face du monde. Je la considère comme une nouvelle faculté ajoutée aux plus belles facultés de riiamme* Par elle, la liberté cesse d'Ctre resserrée dans de petites agrégations républic^iines : elle se répand sur les royaumes, sur les empires. L'imprimerie est, pour l'immensité de Fespace, ce qu'était la voix de Voraleur sur la place publique

9 d*AthèDC5 et de Rome : par die , la pensée de » rhomme de génie se porte à la fois dans tous les » lieux; elle frappe, pour ainâ dire, Toreille de » Tespèœ humaine oitière. Partout, le désir secret B de la liberté, qui jamais ne s*éteint entièrement » dans le cœur de rhcMnme, la recueille, cette pen- » sée, avec amour, et Fembrasse quelquefois avec » fureur; elle se mtie, elle se confond dans tous » ses sentiments.

» Et que ne peut pas un tel molûle agissant à la » fois sur des millions d*àraes ! Les philosophes et les » pubhcistes se sont trop hâtés de nous décourager, » en prononçant que la liberté ne pouvait appartenir )» qu'à de petits peuples. Ils n'ont su lire Tavenir » que dans le passé, et lorsqu'une nouvelle cause de » perfectibilité, jetée sur la terre, leur présageait des » changements prodigieux parmi les hommes, ce n'est » jamais que dans ce qui a été qu'ils ont voulu re- » garder ce qui pouvait être, ce qui devait être. » Élevons-nous à de plus hautes espérances. Sachons » que le territoire le plus vaste, que la plus nombreuse » population, que tout se prête à la liberté. Pourquoi, » en eflet, un instrument qui saura mettre le genre » humain en communauté d'opinion, l'émouvoir et » l'animer d'un sentiment, l'unir du lien d'une cons- » titulion vraiment sociale, ne serait-il pas appelé à » agrandir indéfiniment le domaine de la liberté, et » prêter un jour à la nature même des moyens plus

» sûrs pour remplir son vérilable dessein? Car sans » doule la nature enlend que tous les hommes soient » également libres et heureux,

» Vous ne réduirez donc pas> mfôsieurs, les moyens » de communication entre les liommes. L'instruction » et les vérités nouvelles ressemblent à tous les genres » de produits: elles sont dues au travail. Or, ou sait » que dans toute espèce de travail, c'est la Utierté de » faire et la facilité du débit qui soutiennent, excitent n et multiplient la production. Ainsi, gêner mal à pro- » pûs la liberté de la presse, œ serait attaquer le fruit » du génie jusque dans son germe, ce serait anéantir » une partie des lumières qui doivent faire la gloire i> el la richesse de votre postérité-

î> Combien il serait plus naturel, au contraire, sur- » tout lorsqu'on montre avec raison beaucoup d'intérêt iD aux progrès du commerce, de favoriser de toutes m ses forces celui qui vous importe le plus, le comïî merce de la pensée I »

Une loi sévère et minutieuse en quarante- quatre articles corrigeait ces doctrines de Tanarchie de la pensée écrite par Tarbitraire d^ peines portées. Le jugement par jury des délits de la presse présentait seul, aux esprits inexpérimentés du temps, une garantie d'impartialité aux écrivains. Mais l'expérience itt. 15

devait bientôt apprendre aux l^latèurs que la passion est la partialité des jurés comme Teiprit de servitude est la partialité du juge; que Topinion aeuk était la véritable justice et la souveraine pénalité de la presse, et que oe sens nouveau, prêté à Thomme par rimprimerie, après avoir renversé des auteb et des trônes» renverserait des assemblées, et n'était compressiUe que par lui«-méme. Dans ce long et ta^ rible conflit entre la presse et la société, la victdre, après bien des ruines, ne restera qu'aux plut hardis. Le plus hardi sera cdui qui, ayant la foi la plus cons^ tante dans la raison pubUque, défiera hardiment la presse d'oflbsquer longtemps la vérité. Cet organe, comme le soleil moral, crée l'erreur sans doute; mais il crée lui-même la lumière destinée à faire évanouir ses illusions, ses sophismes et ses mensonges, excepté pendant les courtes dictatures, où la sociélé, malade ou troublée, impose momentanément le repos et le silence à ses organes. Éteindre la presse, c'est éteindre la conscience humaine. Les ténèbres ne profitent qu'aux malfaiteurs. Toute politique morale rendra le jour au peuple pour reconnaître le juste et sanctionner sa propre loi.

Sieyès et l'Assembla avaient l'instinct de ces vé^ rites, mais ils les faussaient en les exagérant, comme Lafayette l'avait fait dans la déclaration des droits de rhomme. Il n'y a de droits en société que ceux que la société reconnaît compatibles avec l'existence de la

LIS CONSTITUANTS. S9i

société elle-même. La nature n*avait pas fait nattre Thomme avec un terrain enclos sous ses pieds ou a?6G une imprimerie à sa porte. En eiagérant ce sophisme de droits naturels, Sieyès, Lafayette et TAssemblée étaient forcés d'exagérer les mesures répressives contre leurs ailomes : Tun prenait la dictature d'une milice armée et soldée» contre son droit naturel et illimité d'insurrection proclamé le plus sacré des devoirs; l'autre» après avoir proclamé la liberté illimitée de la presse un droit naturel, rivait une chatne en quarante-quatre anneaux pour enchatner l'usage ou l'abus de son principe. Mais qu'importaient des lois contre la presse à une époque où il n'y avait personne pour appliquer les lois» personne pour j obéir T

Les émeutes» un moment assoupies» couvaient de nouveau dans la capitale. Elles embauchaient même les anciens gardes-françaises» devenus les janissaires soldés de l'ordre. Les agitateurs réunirent une nuit douie à quinze cents de ces soldats dans un banquet aux Champs-Elysées» sous prétexte d'aller demander» sans anœs» aux magistrats les tètes des conspirateurs jugés pur te Châtelet. Lafayette» prévenu à temps du eompld» les fit cerner dans les Champs-Elysées par sa cavalerie et par de nombreux bataillons de la garde nationale; les soldats embauchés reconnurent

leur erreur à la voix de leur général et rentrèrent dans la discipline.

Lçs magistrats du Châtelet, encouragés par cette fermeté de Lafayette et par cette déroute des séditieux, osèrent citer Marat, le chef des agitateurs» devant leur tribunal. Marat s'évada de nouveau et remplit la France de ses gémissements et de ses invectives.

c( Un bon citoyen , » dit- il dans son pamphlet du lendemain» « vint m'avertir qu*on allait m'enlevar. Je » passai chez un voisin « et vingt minutes aptes ^ je » vis d'une croisée toute l'expédition.

» A onze heures et demie s'avancèrent au petit » pas» dans la rue de rAncienne-Ck)médie, par celle » Saint-André» plusieurs détachements de huit hom- » mes très peu éloignés. Après le mot d'ordre donné » à l'officier qui commandait le corps de garde qui D est à ma porte» ces détachements s*y rassemblè- » rent» et lorsque le dernier fut arrivé» ils en sor- » tirent» se firent ouvrir la porte cochère, se répan- » dirent dans la cour» silencieusement et sur la D. pointe du pied» et se présentèrent à la porte de D mon appartement, qu'ils trouvèrent fermée; puis ils Tf> descendirent à mon imprimerie» demandèrent à » mes ouvriers où j'étais» prirent des renseignements » sur ma personne» sur les endroits où je pourrais » me trouver, et enlevèrent plusieurs exemplaires » de mon journal et d'une dénonciation en règle x> contre le ministre des finances, prête à paraître.

LES CONSTITUANTS. m

y> Us avaient cerlaincment à leur tète quelque esïï pion bien au fait dos personnes qui sont à mon iï service et des chambres qu'elles habitent. En *j mon tant rescalier jusqu'au grenier, ils arrivèrent w à la porte de ma retraite, et je les aperçus par i> le trou de la serrure. Eosuile ils entrèrent dans » plusieurs pièces, firent d'exactes mais d'inutiles a recherches, et redescendirent dans la cour. Une » deniûiselle qui se trouvait chez le portier leur dit i> que j'étais sans doute dans mon ancien apparlen mentt rue du Vieux-Colombier. Ils s'y rendirent » tous à la fois sans laisser un seul homme en ar-* i) ricre. Dès qu'ils furent éloignés, je descendis dans » la cour, et j'appris qu'ils avaient présenté au corps n de garde un décret du Châtelet, portant Tordre de » m'enlever partout où je serais. Cet ordre était écrit » sur un chiffon de pipier non timbré. Je quittai la » maison et j'allai chercher un asUe chez un ami de » cœur. Le lendemain malin, plusieurs témobis di- » gnes de foi vinrent m'avertir de ce qui s'était I» passé rue du Vieux -Colombier* Us avaient forcé la n porte. Le pauvre ami du peuple, >î ajoutait-il, «est » si excédé de persécutions et de fatigues qu'il de- » mande indulgence pour le désordre de sa publica- B tion d'aujourd'hui. >*

Danton était le patron avoué de Marat» qu*n méprisait, mais qu'il affcclait d'applaudir comme un fou qui disait impunénient des vérités fortes. Il

invoqua pour son client Tappui du district des Cordeliers. Ce district» devenu en môme tempa le club le plus dominateur de Paris» prit Marat aoua sa protection. Marat insulta plus haut le tribunal; il écrivit une lettre à l'Assemblée» une autre à Lafttyètte pour réclamer la garantie du pouvoir révolutienoaire contre l'existence posthume du Chàtelet^

<c Anathème ! » s'écriait-il, a contre ce tfibunal de » sangi d'où le puissant échappe toujours impuni» et » où le coupable est expédié clandestinement quand » il a des complices d'un rang élevé I » Allu^on à Favras» qui vivait encore» et qu'on accusait le comte de Provence de vouloir faire égorger dans sa prison par des émeutes factices» pour fermer la boudie aux révélations.

La Commune alors» par un rapport de Boucher d'Argis» un de ses membres les plus outragés dans la feuille de Marat» ordonna des poursuites par devant le Châtelet contre l'agitateur du peuple* Les Gordeliers et Danton s'insurgèrent contre la Commune et nommèrent cinq commissaires» comervaimrê de h liberté. Ces commissaires posèrent des sentinelles à la porte de Marat» qui logeait dans une maison attenante au district des Cordeliers» rue de l'École-de-Médecine. La Conunune envoya une petite armée composée de

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bataillons d'aulrea districts et de quatre escadrons de cavalerie, pour prêter force à ses décrets. Ce corps d'armée cerna vainement le quartier : le district, convoqué par Danton, refusa de livrer le coupable; il envoya une députation à TAssemblée pour accuser la municipalilé d'usurpation sut les droits des dis- Iricls et de sévices contre les citoyens, L'Assemblée réprimanda timidcmeni les Cordeliers, et les conjura de 96 prêter à i*cxéculion du décret contre un de leurs membres*

Pendant ct»s appels à l'Assemblée et ces résistances de la Commune, le peuple, au nombre de cent mille, hommes, femmes et enfants, arm&, désarmés, suppliants, menaçaulB, s'éUiit jeté, dans le quartier des Cordeliersj entre l'ami du peupk et Farmée mobile. Carie, commandant de bataillon, r&ohi et intrépide, échoua contre la mollesse de ses soldats, L*armée se retira d'elle-même, débandée devant raltroupemenlel les vociférations du peuple, Karat, vainqueur, dis* parut de nouveau pour fomenier des séditions plus décisives.

Un autre pamphlétaire, nommé Rutledge, publia contre M, Necker une accusation incendiaire qui souleva également la colère du peuple, les sévérités de la Commune, le patronage des Cordeliers, Necker y était iratné dans la fange des calomnies, le mieux accueilliâl par ce mi^me peuple qui a^ait arboré, quelques mois auparavant, son buste pour idofe.

Comme homme politique» Rutledge lui reprochait ses hésitations à reconnaître les droits représentatifs des plébéiens; comme financier , sa faveur pour l'agiotage, dont il Paccusait d'avoir partagé les usures sur la nation; comme administrateur des subsistances, il lui reprochait son incapacité et ses collusions avec les prétendus accapareurs. Il évaluait à quinze millions sa fortune, preuve, selon lui, de sa cupidité et de ses gains dans la banque. Sa fortune était grande, . mais honorable et pure.

«c J'ai fait ma tâche, d disait Rutledge; « que » M. Necker fasse la sienne. Monsieur l'administrateur » des finances, justifiez-vous sans délai aux yeux de » la nation... Garder le silence sur un tel point, ce » serait passer condamnation.

D Ne donnez pas non plus le change au public , » en soudoyant des plumes vénales pour me difTa- » mer : il ne s'agit pas ici de moi , mais de votre » justification... Je vous traduis devant la nation, s> comme un écrivain public; il faut vous laver com- D plélement ou encourir les suites de sa juste in- » dignation.

» Les faits que j'ai allégués contre vous sont de » notoriété publique; ils forment la preuve de vos Y> attentats. Si cette preuve est jugée illusoire, j'ai » tort sans doute de m'étre abusé; et si, pour ex- » pier ma faute, il faut que je périsse, je périrai.

» Si elle est jugée victorieuse, je périrai encore

» par les nuées d'ennemis publics attachés à votre » char : j'en ai trop dit pour pouvoir échapper.

D Peuple ingrat et frivole , qui accuses les tyrans et » abandonnes t^ défenseurs I je me suis dévoué pour » toi; je t'ai sacrifié mes veilles» mon repos, ma » santé, ma liberté I... Et aujourd'hui tu me vois en » silence poursuivi par tes ennemis, et forcé de fuir » pour échapper à leur fureur... Mais non, je ne te » &is point de reproches : ma vertu serait -elle si » pure si j'avais compté sur ton amour? »

Rutledge, menacé d'arrestation par la Commune, où siégeaient les amis de Necker, recourut comme Marat à la protection toute-puissante des Cordeliers. Le district, rassemblé et composé des amis de Danton , Paré , Fabre d'Eglantine , Duplaix , Audotte , répondit que, sur la demande de Rutledge, qui requérait la protection des Cordeliers, l'assemblée générale, unanimement convoquée, plaçait Rutledge sous la sauvegarde de la loi. Ainsi s'élevait, de quartier à quartier, de club à club, puissance contre puissance, sous les yeux du roi, de l'Assemblée, de la Commune, et sous l'épée de Lafayette.

â98 RÉVOLUTION FRANÇAISE.

XXIY.

Les royalistes de rAssemblée voulurent organiser aussi, en fareur de leur principe » cette puissance anarchique des clubs » dont les Jacobins et les Cor-» deliers leur donnaient le modèle, en concentrant en eux une puissance d'agitation supérieure à toute loi. Ils ignoraient que les clubs, qui sont la représentation de la passion populaire, n'ont de force que pour les majorités, et n'attestent des minorités que rimpopularité et la faiblesse. Le club des Grande Augustins ou des Malouetistes , du nom de l'orateur principal de cette réunion, afficha l'impartialité pour attirer à lui les hommes d'ordre et de modération. Mais l'impartialité est le crime contre tous les partis dans les temps de factions. La prétention d'imposer des digues à l'eïagération des principes irritait les fanatiques d'opinion» plus que le ooumge de nier ces principes et de les combattre en ftice. MaloUet) Huteau, l'évéque de Nanc^, la Fare» Bouf-* flers, Bédon, composèrent le noyau de cette réunion. La droite entière de l'Assemblée s'y affiliât à Vêtcqjtion des membres du parti de la cour trop signa-* lés par leur opposition violente aux principes populaires, tels que Maury, d'Espréménil , Cazalès, dont la présence aurait pu démentir le caractère d'impartialité de la réunion. Les membres publièrent

LBS CONSTITUANTS. pB

Tetirs principes et leur règlement dans un avis au public dont chaque mot justifiait leur but.

« Nous, Ji disaicnl'Us, a membres de rAssemblée )) nalionale, ennemis de toute mesure exagéri^e ou j* violente» dévoués à la cause de la liberté et du ^ salut public, attachés aui intérCts du peuplei nous » ne axerons de nous opposer à tout projet qui n tendrait à Tégarer, soit en le porlant au désordre, 1) soit en Texcilant au mépris de la constitution et ^ des lois.

» Tout citoyen, selon nous, doit se soumettre à la » couslitulion : le temps et Texpérience manifesteront n et corrigeront légalement ce qu'elle pourrait avoir » de défeclueuï. Il f^t plus que temps de ramener » Tordre et la sécurité, de rendre au roi le pouvoir n exécutif suprême» conformément aux principes de » la constitution*

B Nous défendrons les droits de rhumme et des n Citoyens, Los titres étant abolis, le seul litre de » citoyen doit réunir tous les Français,

» Nous voulons la liberté de la presse, en répri* %i mant par les lois sa licence,,, »

Deux articles seuls de cette déclaration contrastaient avec Tesprit de la Révolution qui respirait dans tout le reste : c'étaient 1^ articles sur la liberté pleine et sincère de eonscience, premier but de la Révolution* Le club des Impartiaux demandait que la religion oaUiolique eût seule dans le royaume le privU^e du

SOO UËVOLUTION FRANÇAISE.

culte public et du titre politique de religion naiionale. Parlant de ce privilège, la déclaration demandait une dotation territoriale inaliénable pour l'Église.

La presse, vendue presque tout entière aux Jacobins et aux Cordeliers, s*indigna de l'audace des députés royalistes ou impartiaux. Leur crime était de vouloir user en faveur de leurs opinions de cette liberté d'association dont les Jacobins poussaient la licence jusqu'aux écrits les plus impunis. Ils se déchaînaient contre le club rival et contre le manifeste des Impartiaux. Le peuple, soulevé par ces feuilles, ne tarda pas à s'émeuter et à insulter les oratmus et les spectateurs du club. Toute tentative pour modérer la Révolution lui paraissait un complot contre la liberté. Les portes du couvent des Théatins devinrent le théâtre d'un attroupement permanent, et ne tardèrent pas à être fermées par les menaces et par les violences des autres clubs.

Le roi, cependant, ouvrait son cœur aux hommages et aux augures de paix qu'il venait de recevoir de l'Assemblée, à l'occasion de la nouvelle année. Il voulut, d'après les conseils de M. Necker et de Lafayette, reporter lui-môme à l'Assemblée un gage de concorde et de bonne foi à son peuple : il se rendit, accompagné seulement de ses ministres, au milieu

LES CONSTITUANTS, m

des députés prêts à clore le travail de la conslitution^ el prononça un discours propre à rallier les opinions et les cxeurs,

« Que \es vrais citoyens, » dil-il, «y réfléchissent, w ainsi que je Tai fait, en flxanl uniqiiemenl leur M attention sur le bien de TEtal, et ils verront que, » même avec des opinions difierentes, un intérêt ï> imminent doit les réunir tous aujourd'hui. Le temps w réformera ce qui peut rester de défectueux dans w la collection des lois qui auront été Touvrage de cette » Assemblée, Mais tout principe qui tendrait à ébranler » les principes de la constitution même, tout concert ï> qui aurait pour but de la renverser ou d'en affaiblir )» rheureuse influence, ne serviraient qu'à introduire au » milieu de nous les maux effrajaiUs de la discorde; » et, en supposant le succès partiel ou momentané » d'une semblable tentative contre mon peuple et moi, » le résultat nous priverait, sans remplacement, de i> divers biens dont le nouvel ordre de choses nous » ofire la perspective.

» Livrons-nous donc de bonne foi aux espérances » que nous pouvons concevoir, et ne songeons qu'à » les réaliser par on accord unanime. Que partout n on sache que le monarque et les représentants de » la nation sont unis d'un même int^'^rêt et d'un même » vœu, afin que cette opinion, cette ferme croyance, n répandent dans les provinces un fôprit de bonne *> volonté el de paix.,* Un jour, j'aime à le croire,

a09 RÉVOLUTION FRANÇAISE.

» tous les Français indistinctement reconnattront IV » vantage de Tentière suppression des différences » d'ordres de l'Etat, lorsqu'il est question de tra- » yailler en commun au bien public, à cette pros- » périté de la patrie qui intéresse également tous les » citoyens; et chacun doit voir sans peine que, pour » être appelé dorénavant à servir l*Etat de quelque i> manière, il suffira de s*être rendu remarquable x> par ses talents et ses vertus... d

Après avoir parlé de la noblesse et du clergé, il disait: «c Saurais bien aussi des pertes à compter si, )> au milieu des plus grands intérêts de TEtat, je i> m'arrêtais à des calculs personnels; mais je trouve D une compensation qui me suffit, une compensais tion pleine et entière dans l'accroissement du bon- » heur de la nation, et c'est du fond de mon cœur » que j'exprime ici ces sentiments. Je descendrai donc, D je maintiendrai la liberté constitutionnelle dont le » vœu général, d'accord avec le mien, a consacré » les principes. Je fais davantage : et, de concert » avec la reine, qui partage mes sentiments, je préy> parerai de bonne heure l'esprit et le cœur de mon » fils au nouvel ordre de choses que les circonstances » ont amenées.

» Puisse cette journée, où votre monarque vient » s'unir à vous de la manière la plus franche et la » plus entière, être une époque mémorable dans l'his- » toire de cet empire I

îï Elle le sera, je l'espère, si mes vcpux ardeols, gî i> les instantes exharlations peuvent être un signal do w paix et de rapprocliemenl entre vous* »

ÏXVL

Cotte louchante adjuration au co&ur et à la raison des représentants de la France, dans la bouelie d'un roi qui no pouvait plus vaincre et qu*on savait incapable de tromper» surprit à T Assemblée loul entière une de ces émotions qui seraient des traités de paix si elles pouvaient être permanentes. Les membres do la gauclie» du csenlre, de la droite, se conlbndirenl dans une acdamalion d'autant plus significative qu'elle était plus irréfléchie. Robespierre lui^mfrme applaudit; Pélhion ne retint pas ses larmes. Un député jacobin modéré» Goupil de Préfeln , demanda avœ enthousiasme que l'Assemblée fiiAt celte émotion fugitive et lui donnât le caractère d'un acte éiernel, en pK^lant indiviilueltcment à haute voix le iorment de (idélité à ce roi qui se confondait ainsi avec la loi et avec la nation. Cette proi)o*iition fut votée d'ivinsse. Bureaux de Vnty, qui présidait ce jour-la, honnête homme qui ne savait mentir ni an roi ni au peuple et qui unissait tous ses devoirs dans un wW ricux patriotisme t s*avança le premier à la tribune pour prêter le serment. Tous les membres de TAs- ^mbléop appelés lentement par leui*s noms» mon-

tèrent successivement à la tribune, et prenant par leurs gestes le ciel et la France à témoin» jurèrent & leur tour, au bruit des applaudissements. L'explosion du cœur de la France avait répondu à un mot du roi. On était las de se défier, de se haïr, impatient de se réconcilier et de s'aimer.

Le roi, reconduit jusqu'aux portes de son palais par r Assemblée, dans le touchant désordre de Tenthousiasme, rentra plein de reconnaissanc pour un tel peuple. Il fit pénétrer l'espérance et l'attendrissement dans le cœur de la reine. Le peuple, entraîné par l'exemple de l'Assemblée, lut à travers ses larmes le discours du roi, répandu à milliers d'exemplaires dans les rues de Paris.

Un vent de sérénité et de joie poussa la population de Paris autour de l'hôtel de ville pour y répéter à la face du ciel la scène et le serment de l'Assemblée. Les cris d'une multitude innombrable forcèrent Bailly à sortir de l'hôtel de ville et à prononcer solennellement sur le balcon, au nom du peuple, le serment mutuel prononcé par les représentants à la France. Bailly jura au nom de Paris. Le peuple entier éleva, en le répétant, son serment jusqu'au ciel. Soixante membres du conseil de la Commune, traversant à pied la capitale à la suite de Bailly, allèrent reporter au roi la reconnaissance et la joie du peuple. A leur retour, ils trouvèrent Paris spontanément illuminé, comme pour prolonger un jour

qui semblait trop court à la félicité publique. Le serment» renouvelé le dtmanclie suivant par les députés dans la cathédrale de Paris, reçut la consécration d'un acte religieux et le coraclére d'un sentiment éternel

Le même jour, la jeunesse de Bretagne se confédérait à Pontivy pour défendre la constitution démocratique contre les complots du clergé et de l'aristocratie dans les provinces.

Le comte d'Artois envoyait de Turin des émisrsaires dans le Midi de la France pour insurger Taristûcratie^ le clergé et \m paysans contre la cons* ti tu tien.

L'insurrection des campagnes contre les châteaux, les incendies, le pillage, les meurtres, un moment réprimés* se renouvelaient dans les provinces reculées, sous prétexte d^arracher aux seigneurs leurs litres de rentes féodales.

Le tocsin sonnait à chaque instant dans les villes pour appeler les gardes nationales et les troupes au secours des villages menac&. Dans le Quercy, de généreux citoyens perdaient la vie en s'efforçant de dispei^r ces attroupements. Dans le Languedoc, des familles nobles arrachées à leurs demeures et emprisonnées par les paysans insurgés n'étaient délivrées

ïih

906 RÉVOLUTION FKAHÇAISB.

qu'apr^ «voir payé U rançon de leqt déUïrapoe QP donnât quittance de leurs reyepusi wriéré»* En Chi^pagne. le peuple, considironl tout^ les redftyance» en qatMre conii^ç upe fépdalité fi^ie, refiirsait, les armes à la main, de payer 1q ppx 4^ ^b fermages. Le Rouergue, le Périgord, le Limousin, la basse Bretagne, étaient sillonnés par des bandes incendiaires qui rappelaient la jacquerie. Le rapport de Vabl)é Grégoire, *u nom du comité dea reçbcarehes dfi Ti^sgemblée, $ur cea excès;, signalait, le 9 févnai, fonv cau^ de oes calamités, Tignorance de la kiogaOt la fausse interprétation doa décret de VAsseml^éOf le» instigations des ennepua de le HévoliitiAQ poussant aux epigérationa pour déeréditer les principes; il montrait la lorraine prête à ^ déchirer dans une

guerre civile sanglante; il demandait à l'Asaemblâe des déorets eipUeati& de ^ premiera décréta , aux municipalités des instruotionai, au roi de» UQupe? pour éd^ireri réprimer» çQml)attre lea perlurba^ius de rempire,

(( Que demandez -vous? » lui répondit Tabb^ Haury, déguisant mal soua un déconragement aQecté aa Iri^tes^ du triomphe des ennemis de la l^évolntion. H Cea ewès ne sont pea l'ouvrage des bonime» qu'op )t aurait crus contraires à la Révolution; il) ne tiont » que Taffreuî! commencement d'une guerre çiyilel.,.

» Et que proposez-vous? L'action du pouvoir ei^^ » culif? Mois aesi tribunaux sont 8uapendv\s ou y 9^

cants par suite de vos propres décrets. Des troupes? Mais les troupes soldées, d'après vos décrels, ne peuvent marcher contre les citoyens que sur Tordre des municipaia; et les municipaux > efirayés de la mullitude des brigands, n'osent invoquer contre eux la force armée! Les milices nationales î Mais elles ne sont pas eux ordres du pouvoir exécutitt tt Le second moyen que vous proposeE consiste à écrire aux provinces pour les engager à la paix, au respect dû à la propriété ; mais esL-<:a à des invitations que nous devons nous arrêter? Quand ou incendie les eMteaux , quand on massacre les citojens, quand le préleste hypocrite do la constitution tend à la renverser, est-ce par des invitations que le corps Icgislalif doit irailer avec des scélérats? Non! C'est par des décrets supposés qu'on a commis des crimes, c'est par des décrets qu'il faut dire anathûma atix brigands. Pourquoi des palliatifs, tandb que la force publique est entre nos mains? Si noua nVons pas cette force, TÉtai est dissous, )* L'iurtuencc des curés est le troisième moyen proposé. Je loue m système de charité sacerdotale j mais en 1775 M, Turgol usa dô ce moyen- Le remède, iusuffisanl alors, serait insuffisant aujourd'hui. Ce n'est pas à des hommes soumis à la religion que vous avez afliiire : vous n'auriez pas besoin de tous ces naoyens. Eli 1 quand celui-ci pourrait être efficace, lo $erait-il sur W peuple que les ennemis de

m RÉVOLUTION FfiÂNÇÀiSB.

D la nation ont égaré? L'influence des curés serait » donc absolument inutile.

» Sans tribunaux» sans armée, sans maréchausséet » vous ne rétablirez donc jamais Tordre; plus vous x> mettrez de rigueur pour prévenir le crimep moins i> il faudra de sévérité pour le punir.

» Le seul moyen est donc de déclarer coupable 3» toute insurrection contre Tordre public; de livrer x> aux tribunaux les porteurs de décrets et d'ordres )» supposés et de les rendre responsables; d'ordonner » à Tarmée soldée de déployer toijte sa force contre i> les brigands attroupés, sans qu'il soit aucunement » besoin de la réquisition des officiers municipaux. »

Un cri d'indignation s'élève à ces mots de l'orateur, qui se raffermit contre le murmure.

« C'est dans vos propres décrets, » dit-il, «c que » je puise la doctrine qui paratt si difficilement » obtenir votre suffrage. Permettez -moi de vous » rappeler aux principes : vous avez décrété la loi » martiale ; vous avez ordonné que jamais les troupes D soldées ne pourraient marcher contre les citoyens » que sur la réquisition des officiers municipaux; » vous avez ordonné des précautions pour les villes, i> et jamais vous n'en avez fait l'application aux » campagnes.

» Quand vous avez voulu que le ministre de la » loi ordonnât au peuple attroupé de se retirer, et » qu'on ne pût user de la force des armes que

n sur son refus» avez- vous entendu prendre sous » votre prolccUon dœ armées de douze cents bri- 5) gands?

n Pourquoi craignez -vous d'autoriser le pouvoir » militaire de marcher dans les champs où les mu- » nicipalilés n'exislenl pas encore? Il n'est pas un 1» commandant nnililaire qui ait l'imprudence d'em- » pocher le plus grand crime dans les campagnes.*, i> (On murmure,)

» Il est infiniment facile de contredire; il est plus » facile encore de désapprouver. Mais si vous voulez » des preuves que les municipalilés n*ont pas osé se » servir de leur pouvoir, bienlôt il vous en viendra n de quatre provinces à la fois.

» Qu\ oserait dire à un ofiîcier municipal d'aller, ï> votre décret à la main, arrêter une armée de douze » cents brigands? Voilà cependant, si Ton s'en tient *» aux expressions littérales de votre loi> la forma- » lité qui doit d'abord être remplie : on désobéit, si » on l'élude, »

Caialès, succédant à Maury, raconta avec une impassibilité stoïque rincendie de sa propre demeure dans le bas Quercy.

« Les braves habitants, i» dit- il, « ont éteint le feu 1 et dispersé les brigands. Les dispositions du peu-

StO RËVOLtiTION FRAKÇAISE.

» pie sont bonnes; les malheurs viennent fieulànent » de Tanéantissement du pouvoir étécutif. %

Robespierre, sans excuser ces crimes, demanda que le gouvernement éclairât au lieu de sévir* « N'oubliez » pas, » dit-il, « que des hommeéi aigris par Tetcès ^ de leurs malheurs ne sont pas dés criminds en- )) durcis, et que des eihortations peuvent sur eux » plus que des armées.

» Craignons, » ajoute-t-il, « craignons que cet amour » de la tranquillité ne soit la source d*un moyen y^ propre à détruire la liberté; craignons que ces dé- T» sordres ne servent de prétextes pour mettre des » arm^s terribles dans les mains qui pourraient les y> tourner contre la liberté; craignons que ces armes » ne soient dù'igées par des hommes qui ne seraient » pas les meilleurs amis de la Révolution.

» L'Assemblée, à peine de manquer à la cause poy> pulaire, qu*il est de son devoir de défendre » doit )) ordonner que les municipalités useront de tous » les . moyens de conciliation , d'exhortation et d'in* » struction avant que la force militaire puisse être » employée. »

L'Assemblée, attristée surtout de son impuissance, mais résolue à ne pas armer ses ennemis, tott les conclusions dilatoires et molles de son comité. Elle rédigea une adresse au peuple français, digne de la raison d'un grand peuple appelé à son propre conseil par ses législateurs. Toute Tàme de la France civique

LES COKSTltidrANtfe, 311

el phitosophique respire dans ce beau commentaire de la Révolution ; un y sent Tempreinte de la main de Mirabeau : son esprit avall passé dans ses collègues.

Pour rendre justice S TAssemblée constituante, il faut lire les principales pages de ce témoignage qu'elle porte elle-même en sa faveur, témoignage qui ne pouvait ^ire contredit alors par personne,

a L* Assemblée nationale^ s' avançant dans la carrière » de ses travaux, reçoit de toutes parts les félicila- *» tions des provinces, des villes, des communautés, » les témoignages de la joie publique, les acclamait tions de la reconnaissance; mais elle entend aussi les murmures de ceux que blessent ou qu'affligent les coups portés h tant d'abus, à tant d'inlérCtâ, [n à tant de préjugés. En s'occupanl du bonheur de tous, elle s*inquièle des maux particuliers. Elle n pardonne h la prévention» à Taigreur, à Tinjustice; » mais elle regarde comme un de ses devoirs de vous I* prémunir contre les influences de la calomnie, et [» de détruire les vaines terreurs dont on cherchail }h vainement à vous surprendre.

» El que n'a-t-on pas tenté pour vous égarer, pour ï> ébranler votre courage! Otl a feint d'ignorer quel )/% bien avait fait TAssemblée ttationale : nous allons vous le rappeler. On a élevé des difficultés contre S) ee qu'elle a fait : nous allons y répondre. On a » répandu des doutes» on a fiiit natlre des inquié-

y> tudes sur ce qu'elle fera : nous alloBS vous Tap- » prendre.

i> Qu*a fait l'Assemblée? Elle a tracé d'une main » ferme, au milieu des orages, les principes de la y> constitution qui assure à jamais votre liberté.

» Les droits des hommes étaient méconnus, insul- » tés depuis des siècles : ils ont été rétablis pour » l'humanité entière, dans cette déclaration qui sera » le cri éternel de guerre contre les oppresseurs et » la loi des législateurs eux-mêmes.

)> La nation avait perdu le droit de décréter et les D lois et les impôts : ce droit lui a été restitué; et en » même temps ont été consacrés les vrais principes » de la monarchie, l'inviolabilité du chef auguste de » la nation, et l'hérédité du trône dans une famille D aussi chère à tous les Français.

» Nous n'avions que des états généraux : vous avez i> maintenant une Assemblée nationale; elle ne peut » plus vous être ravie.

» Des ordres nécessairement divisés et asservis à » d'antiques prétentions y dictaient les décrets et pou- » valent y arrêter l'essor de la volonté nationale. Ces » ordres n'existent plus; tout a disparu devant l'ho- » norable qualité de citoyen.

y> Tout étant devenu citoyen , il vous fallait des » défenseurs citoyens, et au premier signal on a vu » cette garde nationale qui, rassemblée par le patrie- )) tisme, commandée par l'honneur, partout maintient

î) ou ramène Tordre, pl veille avec un zèle infatin gable à la sûreté de chatuin pour rinlérêl de tous.

î> Des privilèges sans nombre^ ennemis irréconci- )) liûbles de tout bien , composaient te>ul noire droit ï* public : il sont dolmits, et à la voix de cette Assem- » bléc, les provinces les plus jalouses des leurs ont » applaudi à leur chute; elles oot senti qu'elles s'en- » richissaient de leur perle.

y> Une iéodalilé vexatoire, si puissante encore dans n ses derniers débris » couvrait la France entière ; )» elle a disparu sans retour.

» Vous étiez soumis dans les provinces au régime » d'une administration inquiétante : vous en êtes >ï affranchis. Des ordres arbitraires attentaient à la >i liberté des citoyens : ils sont anéantis.

r> Vous vouliez, une organisation complète des mu- 1) nicipalités : elle vient de vous être donnée; et la » création de tous ces corps formés par vos sul- » frages présente en ce moment, dans toute la Franœ, » le spectacle le plus imposant,

ï» En même temps, l'Assemblée nationale a con- »> sommé l'ouvrage de la nouvelle division du royaume, » qui, seule, pouvait effacer jusqu'aux dernières traces D de§ anciens préjugés ; substituer à l'amour-propre » de province l'amour véritable de la pairie; asseoir » les bases d'une bonne représentation et fixer à la 3» fois les droits de chaque homme et de chaque )» canton» en raison de leurs rapports avec ia chose

su RÉVOLUTION PllANÇAÎSE.

» publique. Problème difficUe dont la solution est » restée inconnue jusqu*à noâ joUi4.

» Dès longtemps vous désiriez râboUttoû dé la vénalité D des charges de magistrature : elle a été prononcée.

» Vous éprouviez le besoin d*une réforme, du moins » provisoire, des principaux vices du code criminel : » elle a été décrétée en attendant une réforme générale.

» De toutes les parties du rojraume û6US ont été » adressées des plaintes, des demandes, deâ féclama- D tiôM : iidUS j avons satisftdt autant qu^il était en » notre pouvoir.

» La multitude des ëngagemétils publics effrayait: » nous en avons consacré les priûdpM sur la foî qui » leur est due.

» Vous redoutiez le pouvoir dêë miniâtreS : tious }> leur avons imposé la loi rassurante de la responto sabilité.

» L*imp6t de la gabelle VoUs était insupportable : » nous l'avous adouci d^abord, et nous en avons assuré » l'entière et prochaine destruction} car il ftiul que » léô impôts, indispensables pour leâ besoins publics, » soient encore justifiés par leur égalité, leur àag«se, » leur douceur.

9 Des pensions immodérées, prodiguées âôUvtot à » l'insu de votre roi, tous! ravissaient le fruit de tes » labeurs : nous avons jeté sur elles un premier re- » gard sévère, et nous allons les renfermer dahs les )i limités étr(ntes d'une slriete Justice.

LES CONSTlTUANTg. SIS

n Enfin » les finances denfiandaient d'immenses ré- >ï formes : secondés par le mînislre qui a obtenu voire. » confiance^ nous y avons travaillé sans relâche, et » bientôt vous alle^ en jouir.

» Voilà nott^ ouvrage. Français, ou plutôt voilà ï» le vôtre, car nous ne sommes que vos organes, et » c'est vous qui nous avez éclairés, eneouragés, sou- » tenus dans nos travaux. Quelle époque que celle à >* laquelle nous sommes enfin parvenus!

» Qtiel honorable héritage vons avex à transmettre » à votre postérité! Elevés au rang de citoyens, ad- » miâsibles à tous les emplois, censeurs éclairés de » Tadministration quand vous n'en serez pas les » dépositaires, sûrs que tout se fait et par vous et » pour vous, égaux devant la loi, libres d'agir, de n parler, d'écrire, ne devant jamais œmpte aux n hommes, toujours à la volonté communal quelte )» plus belle eondilion!

» Pourmil^il êlre encore un seul citoyen vraiment » digne de ce nom, (}ni osât tourner ses regards en n arrière, qui vouliH relever les débris dont nous sommes lî environnés, pour en contempler l'ancien édiflce?

1 Et pourtant que n'a-t-on pas dit , que n'a-l^on n pas fait pour afTaiblir en vous Timpr^iion natu^ B relie que tant de biens doivent produire?

^ Nous avons tout détruit, a4-on dit. C'est qu'il p fallait tout reconstruire* Et qui a-t-il donc lont » à regretter? Veutroo h savoir?

» Que, sur tous les objets réformés ou détruits, » Ton interroge les hommes qui n*en profitaient pas; » qu*on écarte ceux-là qui, pour ennoblir les affeo- » tions de l'intérêt personnel, prennent aujourd'hui » pour objet de leur commisération le sort de ceux i> qui, dans d'autres temps, leur furent si indiffé- » rents, et l'on verra si la réforme de chacun de )» ces objets ne réunit pas tous les suffrages laits » pour être comptés.

» Nous avons agi avec trop de précipitation

y> et tant d'autres nous ont r^roché d*agir avec ]» trop de lenteur I Trop de précipitation I Ignore- » t-on que c'est en attaquant, en renversant tous » les abus à la fois qu'on peut espérer s*en voir » délivré çans retour?...

D II est impossible, a-t-on dit, de r^nérer une D nation vieillie et corrompue... Que Ton apprenne D qu'il n'y a de corrompu que ceux qui veulent » perpétuer des abus corrupteurs, et qu'une nation » rajeunit le jour où elle a résolu de renaître à » la liberté. Voyez la génération nouvdlel comme i> déjà son cœur palpite de joie et d'espérance I D comme ses sentiments sont purs, nobles, patrioti- D quesl avec quel enthousiasme on la voit chaque x> jour briguer l'honneur d'être admise à prêter le » serment de citoyen!

D Mais pourquoi s'arrêter à un aussi misérable » reproche? L'Assemblée nationale serait-elle donc

ï) réduile à s*excuser de n*avoir pas désespéré du » peuple français? «

Puis l'Assemblée, se justifiant avec une énergique fierté des crimes sur les malheurs du temps justement rejelés au passé et au temps lui-même, terminait ainsi :

« Voyez, Français! la perspective de bonheur et i> de gloire qui s'ouvre devant vous. Il reste encore p quelques pas à faire, et c'est où vous atlendent n la détracteurs de la Révolu tioa.

» Défiez-vous d'une impétueuse vivacité; redoutez » surtout les violences, car tout déî?^rdre peut de- » venir funeste à la liberté. Vous chérissez cette li^ » berté; vous la possédez maintenant. Montrez- vous » dignes de la conserver; soyez fidèles à l'esprit, à m la lettre des décrets de vos représentants^ sanot tionnés ou acceptés par le roi; distinguez soigneu- » sèment les droits abolis sans rachat et les droits » rachetables, mais encore existants* Que les premiers » ne ioîeot plus exigés, mais que les seconds ne n soient point refusés. Songez aux trois mois sacrés » qui garantiâsent c^ décrets : la nation , la loi, le » roi,

)i la nation, c'est vous; la loi, c'^t encore vous, 1» car c'est votre volonté; le roi, c*est le gardien de » la loi. QiJcls que soient les mensonges qu'on pro- » digue, complet sur cette union. C'est le roi qu'on » trompait; c'est vous qu'on trompe maintenant, et

3|g RÉVOLUTION FBANÇAISE.

» la, bouté du roi s'en aCQige; il veut piéserver ion » peuple des flatteurs qu'il a éloigaés du trûoe*

1» Il en défendra le berceau de «on fiU, car, au y> milieu de vos représentants, il a déclaré qu'il M- » sait de l'héritier de la couroome le gardien de la » constitution.

tt Qu'on ne vous parle plus de deux partis : il « n'en est qu'un, nous l'avona tous juré, c'est oelui ïk de la liberté. Sa yiotoire est sûre, attestée par les » conquêtes qui se mulUplient tous les jours.

I» Laisse?^ d'obscurs hl^spbé^lateurs prodigua eontre » nous les û\jures, les calomnies; penses seulement )> que, s'ils nous louaient, la France serait perdue.

» Gardez^vous surtout de réveiller leurs espérances » par des fautes, par des désordres, par Toubli de » la loi. Voyez comme ils triomphent de quelques )) délais dans la perception de l'impôt I Àb( ne leur )> préparez pas une joie cruelle I Songes que cette )i dette.,. Non, ce n'est plus une dette, c'est un tribut ^ sacré I et c'est la patrie maintenant qui le reçoit SI pour vous, poijpr vos enfants* Elle ne le laissera >^ plus prodiguer aux déprédateurs qn^ youdraient )) voir tarir pour l'Etat le trésor public maintenant » tari pour eux. Us auraient à des malheurs qu'a r^ prévenus, qu'a rendus impossibles la bonté ma* » gnanime du roi.

» Français, secondez votre roi par un saint et x> immuable respect pour la loi; défendes contre

LES CONSTiTUANTS, 3111

» eui son bonheur, ses vertus, sa ïpémoire; mon- » Irez qu'il n'eut jamais d*aiiti^ ennemis que ceuï ïi de la liberté; montrez que pour elle et pour lui V voire constance égalera' votre courage ; que , pour » la liberté dont il est le garant, on ne se lasse » point| on est infatigable. Votre lasâitude était le n dernier espoir des ennemiii de la Révolution; ils )i le perdent ; pardonnez - leur d'en gémir > et dé* » plorezj sans les liair, ce reste de faiblesse, loqtes >» ces misères de V humanité,

» Cherchons, disons même ce qui leà excuse, Vojez p quel concours de causes a dû prolonger, entrew tenir, presque éterniser leur illusion 1 pli! n^ ï> Taut-il pas quelque temps pour chasser de sa )> mémoire 1^ fontômcs d*un long rêve, le^ rêves î) d'une longue vie? Qui peut triompher en un n moment des habitudes de Tesprit, des opinions lî inculquées dans Tenfance» entretenues par les M formes extérieures de la société, longiemps favoï> risées par la servitude * publique , qu'on croyait n éternelle, chèros à un genre d'orgueil qu'on im- » [Xksait comme un devoir, enfin mises sous la » protection de rinlértt personnel, qu'elles flaltaicnl i> de tant de manières? Perdre à la fois s^ illu- » âionSt sçs espérances, ses idées les plus chères, >^ une partie de sa fortune, est-il donné à Ixaucoup » d*hommes de le pouvoir saus quelques regrets ^ » sa;^ des elf^r^ s^ns des féô^slances d'abord na-

SSO RÉVOLUTION FRANÇAISE.

D turelles, et qu'ensuite un faux point d'honneur » s'impose quelquefois à lui-même?

» Eh! si, dans cette classe naguère si favorisée, » il s'en trouve quelques-uns qui ne peuvent se » faire à tant de pertes à la fois, soyez généreux, » songez que dans cette même classe il s'est trouvé » des hommes qui ont osé s'élever à la dignité de 1» citoyens, intrépides défenseurs de vos droits, et, » dans le sein même de leur famUle, opposant à » leurs sentiments les plus tendres le noble enthou- » siasme de la liberté.

D Plaignez, Français, les victimes aveugles de tant Y) de déplorables préjugés, mais, sous l'empire des » lois, que le mot de vengeance ne soit plus pro- » nonce. Courage, persévérance, générosité, les verï> tus de la liberté I nous vous le demandons au nom » de cette liberté sacrée, seule conquête digne de D l'homme, digne de vous, par les efforts, par les » sacrifices que vous avez faits pour elle, par les » vertus qui se sont mêlées aux malheurs insépa- » râbles d'une grande révolution. Ne retardez point, r> ne déshonorez point le plus bel ouvrage dont les )) annales du monde nous aient transmis la mé- » moire.

» Qu'avez- vous à craindre? Rien, non, rien qu'une

» funeste impatience. Encore quelques moments

» c'est pour la liberté!

» Vous avez donné tant de siècles au despotisme!

LES CONSTITUANTS. Mt

» Amis^ ciloyens, une patience généreuse au lieu » d*une patience servile, au nom de la patrie» vous » en avez une maintenant; au nom de votre roi, n vous avez un roi» il est à vous, non plus le roi » de quelques milliers d'hommes, mais le roi des « Fronçais, de tous les Français!

» Qu'il doit mépriser maintenant le despotisme ! w qu'il doit le haïr! Roi d'un peuple libre, comme » il doit reconnaître Terreur de ces illusions men- » son gères qu'entretenait sa cour, qui se disait son » peuple! Prestige répandu autour de son berceau^ » enfermé comme à dessein dans Tédiication royale, m et dont on a cherché, dans tous les temps, à » composer renlendemenl d^ rois» pour faire de » leurs erreurs le patrimoine des cours,

lî H est à vous. Qu'il nous est cher! Ah! depuis » que son peuple est devenu sa cour, lui refuserezp vous la tranquillité, le bonheur qu'il mérite? n D&ormais, qu'il n'apprenne plus aucune de cses n scènes violentes qui ont tant affligé son cœur; » qu'il apprenne au contraire que Tordre renaît, que » partout les propriétés sont respeetées, défendues, n que vous recevez, vous plac& sous l'égide des » lois, l'ami, l'ennemi de votre cause, Tinnocenl, le » coupable...

n Be coupables T il n'en est points si la loi ne i'a » prononcé* Ou plutôt qu'il apprenne encore de votre » vertui^ux monarque quelques-uns de ces traits gé-

» néreux, de ces nobles exemples qui déjà ont illus- D tré le berceau de la liberté française, vos adversaires )» protégés, défendus par vous-mêmes, couverts de » votre personne...

» Étonnez-le de vos vertus, pour lui donner plus » tôt le prix des siennes, en avançant pour lui le » moment de la tranquillité publique et le spectacle )» de votre félicité.

» Pour nous, poursuivant notre tAche laborieuse, » voués, consacrés au grand travail de la oonstitu- » tion, votre ouvrage, autant que le nôtre, nous » le terminerons aidés de toutes les lumières de la » France; et vainqueurs de tous les obstacles, satis- » faits de notre conscience, convaincus, et d'avance )> heureux, de votre prochain bonheur, nous place- » rons entre vos mains ce dépôt sacré de la consti- » tution , sous la garde des vertus nouvelles dont le » germe, enfermé dans vos âmes, vient d*éclore aux » premiers jours de la liberté. »

Un mémoire sur les troubles fut envoyé par le ministre et lu & l'Assemblée.

c( Les désordres qui régnent dans les provinces )) afleclent douloureusement le cœur de Sa Majesté. » Si cxîs alarmantes insurrections n'avaient pas un » terme prochain, toutes les propriétés seraient bien-

» l6t violées. Rien n'est sacré pour les brigands. Sa » Majeslé, en sanctionnant le décret ralatif à Torga- » nisation des nouvelles municipalités, était dans la » conflance que les officiers civils et municipaux env » ploieraient^ avec autant de courage que de succès, » tous les moyens poisibles d'arrêter les troubles qui u se propagent.

» Cependant, ces troubles subsistent encore dans >f les provinces méridionales» et Sa Majesté, voulant » donner à son peuple Texemple du respect qu'on >ï doit à la loi, communique à l'Assemblée Texposé » des malheurs dont la ville de Bézicrs porticulière- » ment \1ent d'être le théâtre,

» L'Assemblée nationale devra prendre à ce sujet » le parti qui lui paraîtra convenable, et qu'elle ^ pèsera instantanément dans sa sagesse.

sî Des paysans, faisant la contrebande du sel , fUn rcnl arrêtés aux portes de Béziers par les commis n cliargés du recouvrement des deniers royaux. Un » nombre considérable de Bretons s'arma pour allais quer les commis. M. de Vadre, colonel, comtïiani> dant du régiment de Médoc, en garnison dans » cet le ville, fit lui-même, et sans raulorisation de n la municipalité, de vains efforts pour arrêter les ï> brigands. Quelques commis se réfugièrent à l'hôlel » de ville. M. de Vadre insista inutilement pour qu'un « consul au moins y passât la nuit. Le peuple de- » mandait à grands cris que le nommé Bernard et

» les autres commis lui fussent livrés. M. de Yadre )» prévint ces malheureux menacés de mort, et se » flatta d'empêcher le peuple d'entrer pendant une » heure. Les portes furent fermées et bientôt enfon- » cées. Les séditieux poursuivirent leur proie. Les » malheureux commis furent mutilés : cinq d'entre » eux furent pendus , et le secours de la garde » nationale vainement imploré. »

Hais pendant que l'Assemblée constituante protestait ainsi de ses lumières, de ses intentions et de ses bienfaits dans l'ordre constitutionnel et législatif, les événements protestaient plus haut qu'elle contre l'anéantissement du pouvoir exécutif. Il y avait des législateurs; il n'y avait pas de gouvernement. Les séances, le lendemain même du manifeste, n'étaient plus que le procès-verbal des désordres et des calamités du royaume. Chaque député, chaque rapporteur montait à la tribune pour dérouler un plus sinistre tableau des troubles de sa province, de l'impunité des agitateurs, de la mollesse ou de la complicité des municipalités. La loi ne doit pas compter sur l'héroïsme des magistrats. Celle qui remettait le commandement de la force armée et la répression des troubles aux municipalités des villes était une loi illusoire. L'esprit de localité désarmait l'esprit d'ordre;

tas

le magislrail se taisait quand il fallait sévir contre ses proches; la garde nationale jetait s^ armes quand on lui ordonnait de les tourner contre ses concitoyens* L'Assemblée cherchait un moyen d'armer la répression sans rendre au roi la disposition de la forœ publique contre les troubles civils; elle sommait son comité de constitution de lui présenter d'urgence ce moyen. Le comité se taisait, Le marquis de Foucaud, ardent et courageux royaliste, faisait, a défaut du comité, le rapport véliément et passionné des incendies el des meurtres du Périgord. « On y éclaire les n châteaux, » s'écriait-il, « c'est-à-dire, dans la langue » des incendiaires, qu'on les brùie. Les brigands se D prétendent autorisés à leurs crimes par des décrets ^ de l'Assemblée nationale et du roi. Ils plantent sur i> les cendrïs de nos demeures des arbres de liberté; » ils suspendent aux branches des écriteaux avec cette D légende: a De par le roi et rAssemblée nationalel » » Tout cède, ou fuit» ou tolère devant eux. Il faut de » prompts remèdes. Il faut renforcer la gendarmerie, » placer les troupes dans It^ villes, 1^ tenir en corlî respondance et en communication avec la points » menacés» Cela vaudrait mieux que des adresses j> qu'on ne comprend pas et qu'on ne comprendra »> pas de sitôt. Car je ne crois pas à la prophétie » qu'on a Mte , que dans dix ans tous tes Français » sauront lire t n La&jetie lui-même, succédant à M. de Foucaud,

confessait « que de violents désordres régnaient» à la » douleur des amis de la liberté» parce qu'ils y Toyaient » un danger pour elle ; au grand r^^t de ce peuple, » ajoutait-il» <x qu'il faut défendre contre certaines inx> culpations qui le calomnient» contre certaines jus- D tifications qui l'accusent. L'ordre I Le peuple Tattâid }> des municipalités; il l'attend aussi du pouvoir ei6- D cutif» qu'il ne faut plus chercher sous des ruines. » Mais cet ordre» il est dans la constitution» et il » existe par elle et pour elle I »

Ces vaines paroles ne ressuscitaient pas le pouvoir exécutif» ne donnaient pas aux municipalités l'énergie et la responsabilité qu'elles ne pouvaient pas avoir, n'éteignaient pas une étincelle des flammes qui dévoraient les provinces. Lafayette lui-même avait vu par son propre exemple l'impuissance de la municipalité de Paris et de celle de Versailles le 5 octobre. U ne maintenait lui-même en ce moment un ordre précaire dans Paris qu'avec les troupes soldées» nerf de son armée» dont il disposait avec une autorité toute militaire.

Mirabeau le sentait; il demanda qu'on présœiftt une loi pour contraindre les municipalités à défendre l'ordre public» ou pour suppléer à des municipalités inertes par une intervention énergique du pouvoir exécutif.

a La guerre civile ensanglante une partie de la » France! » s'écria un député du Quengr; « il

Vf esl instant d'employer la force militaire et le i) canon, w

Charles Lamelh, dont le château venait d'êlrc incendié dans sa province, prol^la contre l'emploi de la force, remit œ crime au peuple égaré, et soutiiil que les incendiaires étaient plus malheureux que cjou* pabl^. Le parti qui flattait tout du peuple, jusqu'à ses eicés, élait décidé à acheter la popularilé au prix môme de l'anarchie. Les Lameth, les Barnave, les Duport, les Péthion, les Robespierre et leurs amis oubliaient que la liberté ne sort jamais des crimi* ndies complaisance des législateurs pour la licence pour les délires de la muUilude, et que les prételles donnés aux réactions sont des armes prêtées au despotisme.

BamaTe, l'orateur de ce parti, fut chargé de combattre par des sophismes de faclions !a loi préâenlée le 20 février pour armer l'ordre public contre les excès populaires. Toutes les raisons paraissent bonnes aux sophistes pour soutenir leurs intérêts contre la nuson et ta nécessité.

Barnave parla en complaisant de la multitude. Chapelier lui répliqua en citoyen. Lafayelle éluda la qncsstion par quelques ptirases qui laissaient sa pensée en suspens entre les deux partis.

328 UÉVOLUTION FRÂNÇÀISB.

Mirabeau demanda de plus amples réflexions, dans la crainte de paraître moins indulgent au désordre que ses émules en patriotisme. Cazalès seul proposa avec énergie la dictature momentanée du pouvoir exécutif, consacrée dans tous les gouvernements libres, comme en Angleterre, par une loi contre les séditions, qui supprime, en cas de trouble, toutes les lois.

(( Il la faut, )> dit-il avec l'accent d'une conviction impartiale, <x aussi protectrice de la liberté elle-même ï> que de la société. Il faut protéger, assurer les » propriétés et la vie des citoyens. Si la société D négligeait ou était impuissante à remplir ce devoir » sacré, les hommes se trouveraient bientôt ramenés x> à leur état primitif: il n'y aurait plus de patrie.

)> Depuis six mois un grand nombre de citoyens ont » été attaqués, les propriétés ont été violées; elles le » sont aujourd'hui, elles le seront peut-être encore. » Pensez-vous que les propriétaires puissent le sup- » porter plus longtemps? Non, sans doute: ils s'ary> meront pour leur défense, et de là la guerre la » plus destructive de toutes les sociétés civiles, la n guerre de ceux qui n'ont rien contre ceux qui » ont quelque chose. Sans ^oute il est instant de » parer à tous ces maux, et le projet de loi qui D vient de vous être présenté par votre comité est D peut-être propre à défendre les villes ; mais il est D sans force pour la sûreté des campagnes; en gé- » néral même je ne pense pas que l'effet qu'il peut

LES CONSTITUANTS. 3it

yi avoir soit assez prompt pour le moment dans lequel B nous nous trouvons,

» Profitons des exemples de nos voisins; voyons p si la constitution anglaise ne nous offre pas des » remède plus sûrs contre 1<^ insurrections et les n émeutes. Voyons quelle est la t^nduile de cette w nation qui a le plus opposé de barrières au des- M polisme du trône; de cette nation qui a le mieux *> assuré la tranqniilité civile,

yi En Angleterre , on a étaLU contre les séditieux ïï le bill de mutînerkt qui» à très peu de chos^ j> prèSr ^t notre loi martiale. Mais quand les pro- » vinces sont ravagées, quand rinsurreclion est gé- )î nérale, le corps législatiï emploie de plus grands w moyens : alors il a recours au pouvoir exécutif. Il » lui donne, par un acte parlementaire et pour un » temps limité, le droit d'employer tous les moyens » qui lui jîaraîtront convenables pour ramener le w calme et la paix; et, dans ce cas, les ministres » ne sont responsables que de Teiéculion des ordr^ » du roi,

B Tel esl le moyen que je veux proposer en » France. Je sais bien qu'on me dira que c'est s'exlï poser au risque de donner trop de force au pou^ » voir exécutif. Je ne répondrai à cette objection )i qu'en interrogeant la bonne ibi de l'Assemblée, » Je demanderai si elle ne croit pas que la bonté 1^ du roip que ropinion générale, que les forces

» citoyennes ne puissent et ne doivent faire éraï) nouir ces alannes, surtout lorsqu'on Youdra bien » observer que ce pouvoir ne sera accordé au roi » que pour un temps limité, pour un temps court, x» Non f messieurs , la constitution n'a plus rim à » craindre que de nou»-mémes; il n'y a que Texaxt gération des principes» il n'y a que la ligue de la » folie et de la mauvaise foi qui puissent y porter » quelque atteinte. Hâton»-nous d'affermir le grand » œuvre de la liberté I que les ennemis de la cons- » titution, qui, n'en doutez pas, sont les instigateurs )» des désordres, soient forcés à perdre l'espérance de » détruire notre ouvrage. »

xxxn.

Mirabeau, affectant de voir le despotisme dans la loi contre les séditions de l'Angleterre et de l'Amérique elle-même, s'écria, pour détourner la question, qu'il s'agissait de savoir si on accorderait ou non au roi la dictature, si la France avait besoin ou non de la dictature. Dans le cas où l'on poserait ainsi la question, ajouta-t^, je demanderais la parole pour combattre la dictature.

Ce subterfuge semblait indiquer dans Mirabeau le regret d'avoir demandé lui-même, la veille, la loi répressive. Cazalès comprit l'embarras de Mirabeau; il jouit de l'accroître en le provoquant lui-même à

parler. Jlirabeau se tut, Maury fut amer et servil, comme toujours^ la cause du désordre en désespéraut de Fordre- Malouet parla en homme poliliquc sincèrement préoccupé de concilier la sécurité publique avec les instilu lions représenlaliv^,

et II ne faut pas confondre, )> dil-il, avec une sage distinclion, qui réfutait dVancc Tapostrophe de Mirabeau sur la prétendue dictature du roi, « U ne » faut pas confondre Tautorilé royale avec le pouvoir » eiéculif. L'un est la souverainelé ; Taulre n'en est ïj que rinstrument. Tout ce qui tient à Fexécution r* des lois compose le pouvoir eiéculif; la réunion » de toutes les forces constitue le pouvoir monarjt chique. Ainsi la liberté nationale ne peut consister » dans ratlénuement de lautorilé royale ni dans celui )5 du pouvoir exécutif,. • Il faut donner au pouvoir » exécutif Tunité et ractivité, en statuant que tous » les corps administratife et militaires obéiront aux >i ordres du monarque. Cest au corps administratif M à faire en sorte que les lois constitutionnelles ne B soient pas attaquées. Si Ton ne prend pas ce parti » il y aura autant de puissances souveraines que de n divisions partielles du royaume; les vill^ s'arme- » ront les un^ contre les autres ; bientôt la dispa- » rilion complète du numéraire et la famine naîtront y> de ces troubles intestins ; le pouvoir législatif sera )» moins respecté, et nous verrons paraître de loin » en loin les effets désastreux de ranarchie. Tout ce

» ce qui ne concourt pas à Tordre dans un gou- D vemement Taltère et finit par le désorganiser. Lors- » qu'une nation reconnaît un chef suprême, s'il ne » peut rien pour son bonheur , il peut tout contre )) sa liberté. Si» au contraire» il est entouré d'une )> grande puissance, sur un trône brillant de gloire » et de félicité, regrettera-t-il le despotisme et la » tyrannie ? Je propose de décréter ce qui suit :

(( Tous les corps administratUs et militaires sont » dans la dépendance immédiate du pouvoir ezécu- » tif, et doivent obéir au monarque. Toute résis- » tance des corps administratifs serait une forfai- » ture; tout acte d'insubordination dans l'armée se- » rait une désobéissance. Il appartient au roi de )> prévenir par la force publique tous les désordres » et de veiller à ce que la vie des citoyens ne soit » en danger, à ce que leurs propriétés ne soient y> violées, à ce que la perception des impôts ne soit » troublée. Tous les ordres qui seront donnés par » le roi seront signés par un secrétaire d'Etat qui » sera re^nsable de leur exécution. Si dans une » convulsion violente le salut public exige des for- » mes contraires aux formes légales, les ministres » seront tenus d'en rendre compte au pouvoir lé- » gisidtif, qui, pour ce cas seulement, pourra les » absoudre. »

Celle motion sage et forte par sa sagesse même avait l'assentiment intime de toute l'Assemblée, les

partis ne s'y gouvernant pas par des convictions, mais par des tactiques*

Robespierre la combattit à l'exemple de Barnave, dans la séance du 22 février, par un discours où il dépassa Barnave en déclarations logiques de tribune et Mirabeau en force d'idées. Il y dit le dernier mot delà Révolution, pour lui la victoire!

« A quoi tendent ces accusations? ?) dit Robesl pierre. « Ne voyez- vous pas le royaume divisé? ne » voy^-vous pas deux partis, celui du peuple et » celui de rarislocralie et du despotisme? Espérons » que la constitution sera solidement affermie; mais » reconnaissons qu'il r^te enœre de grandes choses » à faire* Grâce au zèle avec lequel on a effaré le » peuple par des libelles et déguisé les décrets, l'es- » prit public n'a pas encore pris l'ascendant si né- » cessair«, Ne voyez-vous pas qu'on cherche à éner- » ver les sentiments généreux du peuple pour le » porter à préférer un paisible esclavage à une li- » berté achetée au prix de quelques agitations et w de quelques sacrifices? Ce qui formera l'esprit pu- » blic, ce qui déterminera s'il doit pencher vers la » liberté ou se reporter vers le despotisme, ce sera t» rétablissement des assemblées administratives; mais B si rintrtgue s'introduisait dans les élections, si la » législature suivante pouvait ainsi se trouver com- » posée des ennemis de la Révolution, la liberté no I» serait plus qu'une vaine espérance que nous au-

» rions présentée à l'Europe. Les nations n'ont qu*un » moment pour devenir libres» c'est celui où l'excès x> de la tyrannie doit faire rougir de défendre le » despotisme. Ce moment passé, les cris des bons i> citoyens sont dénoncés comme des actes séditieux, » la servitude reste, la liberté disparaît.

» En Angleterre, une loi sage ne permet pas aux >» troupes d'approcher des lieux où se font chaque x> année les élections, et dans les agitations incer* )» taines d'une révolution, on nous propose de dire x> au pouvoir exécutif : Envoyez des troupes où vous » voudrez, effrayez les peuples, gênez les suffrages, » faites pencher la balance dans les élections.

» Dans ce moment même, des villes ont regu des » garnisons extraordinaires qui ont, par la terreur, » servi à violer la liberté du peuple, à élever aux )) places municipales des ennemis cachés de la Révo- » lution. Ce malheur est certain, je le prouverai, et » je demande pour cet objet une séance extraordir> naire. Prévenons ce malheur ; réparons-le par une » loi que la liberté et la raison commandent à tout » peuple qui veut être Hbre; qu'elle a une nation n qui s'en sert avec une respectueuse constance pour » maintenir une constitution à laquelle elle recon- » natt des vices ; mais ne proclamons pas une loi » martiale contre un peuple qui défend ses droits, » qui recouvre sa liberté. Devons- nous déshonorer » le patriotisme en l'appelant esprit séditieux et tur-

ïi bulenl, et honorer Tesclavage par le nom d'ày> mour de Tordre et de la paix? Non : il faut prén venir les troubles par des moyens plus analo- » gués à la liberté. Si Ton aime véritablement la n paix, ce ne sont point 1^ lois martiales qu'il faut n présenler au peuple : elles donneraient de nouveaux » moyens d'amener des troubles. Tout cet empire osX >» couvert de citoyens armés par la liberté; ils re- » pousseront les brigands pour défendre leurs foyers, >} Rendons au peuple ses véritables droits; protégeons lï les principe patriotiques attaqués dans tant d'en- » droits divers; ne souffrons pas que des soldats îi armés aillent opprimer les bons citoyens sous le ï> prétexte de les défendre; ne remettons pas le sort î* de la Uévolution dans les mainF des chefs mili- » taires; faisons sortir des villes ces soldats armés qui h cflrayenl le patriotisme [jour détruire la liberté î n Le fanatisme éclairait Robespierre et réblouissail à k fois dans ce d^cours pour le triomphe de sa cause. Dans la lutte ouverte entre rancien régime et ie nouveau, il craignait plus l'ordre préservé par la main d'un roi que les excès commis par la main du peuple. Entre ces deux dangers, il avait fait son choix; décidé à toutt et même au crime, pour faire prévaloir et régner la démocratie absolue, il était aussi coupable mais plus conséquent que Barnave, qui voulait un roi sans royaulé et une paix publique saiw furee pour la moi II tenir.

336 AÊYOLUTLOR PlàNÇAISE.

Clermont-Tonnerre le réfuta avec rautorité de la conscience , de la morale et de la politique. Pur d'adulation aux rois quand ils avaient des courtisans, l'orateur du centre déteste éloquemment les adulateurs du peuple. « Que craignez-rousî » s*écria-t-il en finissant. « Que la force publique soit toujours x> plus puissante que les scélérats I Elle ne sera jamais x> plus forte que nous, plus puissante que l'opinion. »

Péthion, aussi téméraire que Bamave, mais moins amer que Robespierre, soutint que la loi martiale était suffisante, bien que la loi martiale, sous l'empire de laquelle tous ces excès se continuaient, ne donnât ni énergie aux magistrats municipaux ni force armée aux répressions.

Mirabeau réfléchissait depuis huit jours sur l'expédient qu'il saisirait pour retremper, dans cette di^ cussion, son patriotisme compromis le premier jour. Il feignit de voir la dictature dans les mesures d'ordre et de force réclamées par la liberté elle-même.

Il prépara un projet mixte et illusoire qui donnait aux troupes l'autorisation de marcher en cas d'attroupements et de violences, mais qui donnait en même temps aux municipalités le droit d'arrêter leur marche et de leur interdire le territoire de leurs communes, prétexte de parole qui n'était utile qu'à sa popularité.

i> Oo a voulu, » dit-il, « entraîner une assemblée » législative dans la plus étrange des erreurs. De quoi » &'agit-il? Défaits mal expliqués, mal éclaircis. On w soupçonne, plus qu'on ne saii^ que l'ancienne muî> nicipalité de Béziers n*a pas rempli ses devoirs. En » lait d'allroupements, toutes les cireonslanccs méi> rilenl votre attention; il vous était facile de prévoir » que f par la loi martiale , vous avez donné lieu à ^ un délit de grande importance, si cette loi n*était » pas exactement» pas fidèlement eiéculée.

» En eiret, une municipalité qui n'use pas des D pouvoirs qui fui sont donnés dans une circons- » tance importante commet un grand crime. 11 fallait » qualifier le crime, indiquer la peine et le tribunal; î* il ne fallait que cela. Au lieu de se réduire à une Il question aussi simple, on nous a dit que la ré^ » publique est en danger. J'entends, et je serai en*jiî tendu par tout homme qui écoutera avec réfleiion, » j'entends la chose publique. On nous fait un tan bleau enrayant des malheurs de la France; on a » prétendu que TEtal était bouleversé» que la moto narchie était tellement en péril, qu'il fallait re- » courir à de grandes ressources : on a demandé la » dictature, La dictature, dans un pays de vingtw quatre millions d'âmes ï la dictature a un seul, » dans un pays qui travaille à sa constitution î dans n un pays dont les représentants sont assemblés» la m dictature d'un seul! Le plus ou moins de sang

tiu

838 RÉVOIUTIOH fiSyÇAISE.

» qui doit couler ne doit pas être mis en ligne de D compte. Usez, lises; ces lignes de sang dans les » lettres du général d'Alton à Tempereur» voilà le » code des dictateurs; voilà ce qu'on n'a pas rougi » de proposer. On a voulu renouveler les prodama- » tiens dictatoriales des mois de juin et de juillet. » Enfin, on enlumine les propositions des mots tant » de fois répétés, des vertus d'un monarque vrai- » ment vertueux, ces mots tant de fois répétés, mais » répétés avec justice,

» Je regarde déjà la monarcbis comme dissoute. » La dictature passe les forces d'un seul, quels que ï> soient son caractère, ses vertus, son talent, son x> génie. Le désordre règne, dit-on { je le veux croire » un moment. On l'attribue à l'oubli d'achever le » pouvoir exécutif, comme si tout l'ouvrage de l'or- » ganisation sociale n'y tendait pas 1 Je voudrais qu'on s> se demandât à soi-même ce que c'est que le pou- » voir exécutif, Vous ne faites rien qui n'y ait rap- » port. Que ceux qui veulent empiéter sur vos travaux s> répondent à ce dilemme bien simple : ou quelque ïi partie de la constitution blesse le pouvoir exécutif: » alors qu'on nous déclare en quoi \ ou il faut achever X) le pouvoir exécutif : alors que reste-t-ol à foire? » Dites-le, et vous verrez s'il ne tient pas à tout » ce que vous devez faire encore. Si vous me dites : » Le pouvoir militaire manque au pouvoir exécutif, » je vous répondrai : Laissez-nous donc achever l'or-

LBSCONSTITUANTS, 33Ô

Mion du pouvoir militaire; le pouvoir judi- 19 ciaire : Laissez-nous donc achever rorgûnisation du B pouvoir judiciaire. Ainsi donc ne nous demandez » pas ce que nous devons faire, si nous avons fait » œ que nous avons pu. 11 me semble qu'il est aisé » de revenir à la question, dont nous n'avons pu » nous écarter. Vous avez fait une loi martiale; vous » en avez confié l'exécution aux officiers municipaux, » Il reste k «établir le mode de leur responsabilité, i> 11 manque encore quelques dispositions. Eh bieni » il faut fixer le modo des proclamations. U existe n des brigands ! il faut faire une addition provisoire » pour ce cas seulement; mais il ne fallait pas em- B piéter sur notre travail; il ne fallait pas proposer » une exécrable dictature. Je n'ajouterai rien à ce » qui a été dit; mais peut-être résumerai-je mieux li 1^ diverses opinions des préopinants. J'ai rédigé » le projet d*uno loi additionnelle à la loi martiale- w U lut ce plan,

XXÏIV-

Le duc d'Aiguillon ♦ du parti de Barnave et des Lameth, jura que les bons citoyens aimaient mieux voir périr toutes les propriétés que de voir la liberté en péril, « Je dois cependant convenir, m ajoula-t-il pour faire contrepoids a son propre sophisme» que « les désordres de Tanarchie amèneraient infaillible-

D ment le despotisme. » Il conclut qu'il fallait persuader la justice et la vertu aux déyastateurs.

Lafayette, aussi embarrassé que Mirabeau dans une question où il fallait opter entre la sédition et le pouvoir exécutif, remonta comme Mirabeau à la tribune pour atténuer le peu qu*il avait dit en &veur de la force à rendre au gouvernement.

« Parmi les discussions intéressantes que j'ai en- » tendues, » dit-il avec une naïveté d'homme d'Etat qui fit sourire f auditoire» « une grande idée m'a D frappé. Le peuple est trompé, il faut dissiper son D erreur; il laut lui apprendre jusqu'où s'étendent » les promesses qui lui ont été faites, et lui mon- » trer les bornes de ses espérances. Mais en même )» temps que je pense avec M. d'Aiguillon qu'il faut » s'occuper incessamment du rapport du comité féo- D dal, je crois aussi qu'il est à propos de terminer » la discussion en statuant sur le projet de loi qui D nous a été présenté. »

Cazalès réfuta avec modération , mais avec l'ftme de la France même, les mollesses et les astuces de ces orateurs ou trop francs ou trop hypocrites.

<c Avant de rentrer dans la question, )» dit-il, « je » rétablirai des faits qui n'ont pas été bien exactement » exposés par un préopinant : i^ depuis la révolu- » tion anglaise, en 1688, Vhabeas corpus a été sus- » pendu neuf fois; 2^ ce qu'il lui plaît d'appeler dic- » tature a été accordé au roi d'AngleUifre dans des

» monienls d'insurrection, el assurément, dans les ïî circonstances présentes, nous avons tout lieu de n craindre une insurrection. M. le duc d'Aiguillon a D eiprimé des sentiments dignes de tous les éloges, 1^ Ce qui constitue la véritable générosité, c'est d'être y* peu afTecté des pertes pei'sonnelles; mais la liberté » qui donne cette vertu ne permet pas de croire que » tous 1^ citoyens pourront faire des saci ifices aussi » généreux*

» Les principf^ des préopinants sont les nniens;

* les conséquences que j'en tire dilTèrent essentielle-

» ment de cell^ qu'ils vous ont présentées. Le œmité

» vous a offert des moyens qui pourraient être utiles

f» si le mal n'était pas à son comble. Je ne puis me

I» dissimuler que les excès ne sont point partiels, et

ï» qu'il est évident que s'ils n'étaient point réprimés,

^» ils se changeraient en une guerre funeste de ceux

» qui n*ont rien contre ceux qui ont quelque chose,

» L'expérience nous a déjà prouvé combien la loi

» martiale est insuffisante. Il faut donc , si nous vou-

» Ions arrêter \es malheurs qui affligent le royaume,

» recourir au pouvoir exécutif, et Tarmer de toute

» la force riécessatre pour qu'il agisse avec succès-

lu Je n'ai cependant pas pensé qu'il fallût investir

I* le souverain d'un pouvoir trop durable, Eh! qu'on

» me dise quel danger i) y aurait à conDer au roi

» une autorité momentanée, que T Assembla natio-

» nale, toujours existante, pourrait suspendre ou

34â RÉVOLUTION FRANÇAISE.

v> retirer à son gré; qu'on me dise ce qu'elle peut 1» avoir de dangereux dans les mains d'un roi dont ï) les vertus sont connues; qu'ils me disent, ces » prétendus apôtres de la liberté, ce qu'ils craignent » de ce prince entouré de son peuple, de ce prince )) qui est venu se confier aux habitants de la capi- » taie, et dont les intentions sont intimement liées i> avec celles des représentants de la nation ! Mais , » diront-ils, les ministres abuseront de cette autorité D d'un moment. Que pourraient des ministreii contre r> l'opinion publique, contre un peuple qui, d'une » voix unanime, a juré qu'il voulait être libre? Non, » je ne crois pas qu'il y ait un seul citoyen qui ne » soit partisan de la liberté. Ce n'est qu'au milieu » des désordres de l'anarchie que le despotisme peut » lever sa tète hideuse. La loi martiale est insuffi- » santé; nul autre moyen ne se présente, si ce n'est » celui d'autoriser la force armée à obéir au pouvoir » exécutif. Il faut donc adopter ce moyen. »

L'Assemblée, partageant la timidité de ses orateurs, n'osa ni rejeter ni admettre encore ces projets de force légale. Les propositions furent ajournées, discutées de nouveau sous l'impression de nouv^ux excès. Dans les séances suivantes, elles furent éloquemment soutenues par M. de Montlosier, qui déplora le rôle subalterne que les projets assignaient au roi, subordonné dans son action, pour la répression des troubles, aux municipalités. Barnave, Mira-

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beau, Robespierre» les Larnelh reprirent la parole. On se borna à déclarer les municipalilés responsables d^ dévastalionâ contre lesqut*lles elles n'auraient pas invoqué les forées du pouvoir exéciiiit

Lanjuinais fil éclater en deux mots le néant do riniquité de cette solution. « Qui commet le désor- » dre? » dit-il. « CV^t celui qui n*a rien I Qui le » payera? C'est celui qui pr^ssède! Ce sont les in- % firmes, les enfants, les veuves, les vieillards» les *► innocents! n

L'Assemblée, impatienlc de sorlir du dilemme où elle était jetée par la crainte de ranarchie d*un côté, et par la crainte plus grande du pouvoir exécutif de Tautre» ne s*arrèta pas à Tobjection de Lanjui*

s, et vota cet Impuissant palliatif aui eiefe populir^.

Elle apprit, le soir même, un accès de guerre in latine à Lyon. La jeunesse riche et commerçante de la ville, formant un corps distinct et aristocratique dans la garde nationale, sous le nom de garde d'honneur du premier magistrat munieiiKil de la ville, Imbert Calomès, occupait les princijmux postes de sûreté, et, entre autres, TArsenaL Le peuple eii les confédérés des provinces limitrophes^ jaloux et[ inquiets de ces prérogatives, s'étaient levés en armes 'pour arracher ces postes à la jeunesse privilégiée J 'Onarante mille hommes s^étaient emparés de TArsenat, et avaient distribué cinquante mille fusilSi La jeunesse,

vaincue aux portes, désarmée, insultée, traînée au Rhône, n*avait obtenu la vie qu*en s*humiliant devant les vainqueurs. La municipalité, opprimée ou démissionnaire, était remplacée par un comité insurrectionnel. Imbert Calomès, suspect de royalisme ou de modération, s*était enfui en Suisse. Lyon donnait à tout le cours du Rhône, au midi, à Test et au centre, le signal et Texemple de Tinsurrection contre les municipalités et contre la garde nationale. La guerre, qui n'était à Paris que du peuple au roi, devenait, dans une ville d'ouvriers, une guerre de classe à classe et des pauvres contre les riches. On égorgeait à Lyon au nom de la richesse; à Montauban, à Nîmes, à Arles, au nom de la religion. Le roi ne pouvait rien; TAssemblée n'osait ni lui rendre la force nécessahre à la paix publique, ni saisir elle-même l'autorité. Tout croulait; pressée d'achever son œuvre législative, afin de retrouver dans la constitution les éléments d'un ordre nouveau, elle feignait d'entendre à peine le bruit de ces écroulements.

Dubois-Crancé, Charles Lameth, Menou, Mathieu de Montmorency, de Broglie, lui présentèrent, dans le courant de février, des plans de constitutions militaires, qu'elle discuta avec réflexion et qu'elle

vota avec unanimité. Nul n'y contesta au roi le litre de chef suprême de l'armée. L'admission des corps étrangers, milice stipendiée des rois absolus, qui n'ont ni les opinions ni les responsabilités de la patrie , n'y fut autorisée qu'en vertu du consentement du pouvoir législatif. L'égalité d'admission d^ citoyens à tous les grades y dépouilla la noblesse du monopole du commandement ; la vénalité des emplois militaires fut supprimée; le roi fut chargé de présenter un plan d'organisation de l'armée conforme dans ses détails à ces grands principes généraux,

L'Assemblée, reprenant ensuite la question du clergé* dét^réta, sans résistance même des ecclésiastiques, l'abolition des voeux monastiques. Le sort des cinquante mille religieux et religieuses qui peuplaient encore les couvents et 1^ monastères fut fixé dans les termes suivants*

« Art. I^^ L'Assemblée nationale décrète, comme ïï articles constitutionnels, que la loi ne recxïnnattra 1) plus les vœux oionastiques et solennels des pern sonnes de l'un et l'autre sexe; déclare, en consé- ** quence» que les ordres et congrégations de l'un et n l'autre sexe sont et demeureront supprimés, en » France, sans qu'on puisse à l'avenir en établir )ï d'autres.

f> AtU il Les individus de l'un et l'autre sexe » oxistant dans des monastères pourront en sortir en

» faisant leur déclaration à la municipalilé du lieu.

i> Il sera pareillement indiqué des maisons pour » ceut ou celles qui préféreront ne pas profiter des » dispositions du décret.

» Art. m. Déclare, en outre, l'Assemblée natio- » nale, qu'il ne sera rien changé, quant à présent, » à l'égard des ordres ou congrégations chargés de » l'éducation publique ou du soulagement des ma* i> lades, jusqu'à ce que l'Assemblée ait pris un parti » à ce sujet.

» Art. IV, Les religieuses pourront rester dans les )» maisons où elles sont aujourd'hui , l'Assemblée les r> etceptant expressément des dispositions sur les or- » dres monastiques. »

Cette discussion, préparée par la presque unanimité de l'opinion de toutes les classes qui réprouvaient celles des institutions monacales qui ne servaient ni aux malades ni à l'instruction, survivantes d'un autre temps et dans un autre ordre social, ne fut signalée que par la timidité des orateurs pcfpulaires à se prononcer sur l'existence ou la non-existence d'un culte d'État, au lieu d'un culte individuel et libre de conscience. Charles Lameth osa seul proclamer le principe de la séparation de l'Étal et de l'Église , ei de la neutralité des gouvernements dans les matières de foi.

Ce fut le plus courageux et le plus éloquent de ses

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discours; il y fit enfin hommage de la liberté à Dieu, son premier auteur. L'Assemblée recula devant son principe» et prépara le schisme d'une Eglise consiiiutionnelle^ germe de division dans l'Église et de mort dans la Révolution.

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