‹ Histoire des constituantsChapitre 7 sur 9 · LIVRE TREIZIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TREIZIÈME

L*A8semblée constituante» entraînée à son tour par le mouvement qu*elle avait imprimé, commençait à s'interroger avec anxiété elle-même et à se demander si elle aurait la force de reconstruire ce qu'elle avait eu le courage de renverser.

Il lui était déjà difficile de se faire illusion. Sa force était toute morale; elle avait été l'opinion publique personnifiée dans les douze cents députés de la France chargés de faire prévaloir contre la cour, l'Eglise et Taristocratie une opposition presque unanime aux vices du gouvernement d'un seul et du gouvernement des castes. Son œuvre était accomplie : elle avait arraché le gouvernement au roi, le privilège à la noblesse, le patrimoine territorial de la nation au clergé propriétaire ; elle ' avait proclamé

tous les grands principes sur Torigine du pouvoir, émanation de la souveraineté du peuple, confié, pour le bien de tous, à des magistrats élus et responsables; elle n'avait excepté, de cette égalité générale dans les représentants élus de la loi, que le roi lui-même, rqfurésentant héréditaire, non de l'action, mais de la dignité de la loi.

Mais cette royauté, jadis souveraine par droit divin et par le prestige, d'une investiture sacrée et inamissible, n'était plus qu'une suprême magistrature. Cette suprême magistrature même était tellement désarmée de force, et ses volontés propres tellement circonscrites dans ses attributions, tellement entourées de précaution et de garantie oonire sa tyraimie» qu'elle ne pouvait agir sans rencontrer une résistance» une responsabilité ou un pi^. Ella reasemhiait i une concession faite à l'habitude et à la faiblesse d'eqfuil du peuple bien plus qu'à la nécessité ou à la raison. Si elle n'était pas la dérision» elle était au moins l'inipuissant vestige de la royauté. On pouvait s'étonner qu'il se trouvât dans Tempire un homme qui consentit à représenter de ai haut sur un dâbri» du trône cette inutilité, cette impuissance et cette inaction qu'on appelait la rojiauté* Tout le gouvernœienl était républicain, excepté le roi, dénomination menteuse écrite au frontispice d'une république; mais l'Assemblée s'apercevait, avant même que le mécariisme de sa constitution fût en mouvement, que la

république y annulerait le roi el que le roi y agiterait la république.

Elle avait vécu jusque-là de principes» de théqries, d'éloquence, d'espérances; elle n'avait plus de principes vrais et passionnés à accorder à l'opinion. L'éloquence s'usait ou passait de la tribune de la nation aux tribunes des démagogues , qui retentissaient plus haut y plus bas el plus près du peuple. L'espérance se changeait en découragement; la popularité des députés de Versailles les abandonnait à Paris; des factions se formaient dans leur propre sein, et conspiraient avec les Jaçobiiiis ou avec la cour et l'émigralion contre l'œuvre de TAssemblée. Paris l'avait devancée et dépassée dans son insurrection du U juillet. I^ garde nationale et Lafayette l'avaient conquise et ramenée en triomphe , mais malgré elle, dans la capitale, le 6 octobre. Les provinces s'insurgeaient et se oonfédéraient sans elle, Le peuple lui demandait un gouvernement, die n'avait à lui donner que des lois; la société implorait de la force, elle ne lui répondait que par des maximes. Pour maintenir même un ordre précaire autour d'elle dans la capitale, l'Assemblée était contrainte à reconnaître la dictature insurrectionnelle et toute militaire de Lafayette I et de prêter à un dictateur municipal

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le respect et le pouvoir qu'elle refusait à son roi. Cette situation ne pouvait durer sans dégénérer promptement en guerre civile dans le royaume, en anarchie sanglante dans Paris, en despotisme armé d'un Cromwell protégeant insolemment en elle et sous ses yeux un parlement avili et un roi captif, jusqu'à ce qu'il n'eût plus besoin de l'un et de l'autre pour r^ner seul sur la lassitude de la nation.

Ces réflexions, qui n'échappaient plus au membre le plus obscur de l'Assemblée, échappaient bien moins encore à la longue et perçante vue du seul homme culminant de l'époque. Mirabeau ayant manqué , par la répugnance de la cour et par la jalousie de ses collègues, le rôle de premier ministre, de Richelieu du peuple et du roi, qui avait été le rêve de son génie et de son ambition, il ne lui restait qu'un autre rôle, celui de grand moteur et de grand modérateur de la Révolution , de dictateur de la démocratie , de fondateur et de tuteur de la liberté sous le vrai nom de la liberté, république.

Mirabeau était et se sentait le seul homme de la nation capable, par sa supériorité et par sa popularité, de prendre ou de se faire décerner ce rôle, Ken qu'il eût trop d'instinct naturel des choses d'Etat et trop d'expérience historique pour croire qu'une

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république durable et régulière pût sortir en 1789 de cet accès de colère entre les classes d'une nation si rompue à la monarchie, et qui ne renversaient le trône que pour s'arracher des privilèges.

Il ne pouvait pas se dissimuler non plus qu'un roi des classes privilégiées comme Louis XVI ne pouvait impunément continuer à régner sur les classes si récemment émancipées et encore si inquiètes et si jalouses de leurs droits reconquis; qu*un roi des vaincus nt pouvait pas Être le roi des vainqueurs, qu'un in terrine serait nécessaire » et que cet interrègne, quelque court qu'il dût être, ne pouvait s'appeler qu'anarchie ou république,

La gloire de diriger^ de modérer et de gouverner cet interrègne à titre de suprême magistral de celle république pouvait su (Tire pour sa mémoire, même au génie d'un lel homme. Remplacer un roi, donner d^ lois à un peuple, Tanimer de son âme, le réformer de sa main , faire traverser à sa nation ce gouflre qui sépare deux natures de gouvernements el d'institutions sans périr, Tairranchir de l'arbitraire d'un côté, la défendre contre la démagogie de l'aulre, donner son nom k ce sauvetage d'un peuple après la plus grande tempête des temps modernes^ et disparaître après, soit dans Toslracisrae de Solon, soit dans la mort d'un César civil de son pays^ c'était une destinée assez haule et assez immortelle pour Mira^ beau. Mais il avait hésité à la suivre le jour où il

avait oflari à Versailles ses services i la cour pour restaurer un pouvoir royal qu^aucune main humaine ne pouvait restaura alors. Et maintenant que les avances tardives de la cour et son propre désiliusionnement pouvaient le faire revenir à ce rôle, Mirabeau le trouvait pris par Lafajrette, espht infi^ rieur à lui en intelligence, mille fois wpérîeur en considération, en constance et en habileté.

Dans cette situation presque désespérée, il restait cependant encore à Mirabeau un troisième grand rMe à prendre : c'était celui que Danton, encore obscur, commençait à se dessiner pour lui-même dans le peuple, que les Lameth, Barnave, Robeq^nerre, âbaachaient pour eux à la tribune, le rôle de grand tribun démocratique de la nation , d'agitateur de Paris, d'accusateur hardi et corps à corps de La&yette.

Il n'est pas douteux que Lafayette mesuré corps à corps avec Mirabeau à la tribune, à l'hôtel de ville, aux Jacobins, dans la presse, dans les clubs, assailli de ses apostrophes, cicatrisé de ses discours, rivalisé de popularité à tout prix, n'eût été promptement rapetissé à ses proportions naturelles devant la nation, et que sa dictature de contre-poids et de bascule n'eût disparu en peu de temps devant la dictature franchement républicaine de Mirabeau.

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Ce parti, loul extrême qu*it paraisse au premier regard, était peut^lre en réalité !e plus politique et le plus honnête pour le grand tribun démocra tique m 1789* En supposant (t-e que nous voulons croire que Mirabeau voulût sauver le roi et quelque reste de la monarclûe^ il ne pouvait les sauver en oê moment qu'en écartant complètement le roi de la scène. On n'arrête pas un écroulement à moitié ou au tiers de sa pente. Il faut que les débris comme les révolutions tombent au fond pour qu'on puisse les relever et reconstruire sur d'autres fondéments. Dire, comme le faisait Mirabeau au roi et à la famille royale : a L'édifice monarchique s'écroule, je h sape moi-même, mais restez dedans ^ p t'était les condamner à périr inévilablemem sous les décombres, La Révolution ne pouvait se calmer qu'en l'absence du roi; la monarchie ne pouvait se reconstruire qu'en l'absence du roi. L'expulsion ou l'abdication étaient nécessaires au peuple comme au prince après Ifê humiliations et 1^ outrages du Ï4 juillet et du 6 octobre. Mirabeau » tribun du peuple après cet ostracisme, était moins dangereux que ftjirabeau conseiller vendu d'une cour taplive : il manqua de génie ou de résolution une fois dans sa vie, en concevanl œ grand rôle et en reculant devant sa destinée.

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Pendant que Mirabeau hésitait devant ces diflërents partis qui se présentaient à son ambition et à sa politique, la cour hésitait elle-même aux Tuileries entre le désespoir et l'espérance, entre l'asservissement sincère et complet au protectorat de Lafayette et les conspirations sourdes contre le maire du palais, entre la réconciliation avec le peuple, après une constitution acceptée, et le recours à l'Europe, conseillé par le comte d'Artois et le baron de Breteuil.

Le roi, facilement résigné à l'inaction, ne trahissait la Révolution que par son inertie, s'il est vrai qu'^m captif puisse trahir ceux qui l'enchaînent. Ses mmistres continuaient à tenir en sa présence un conseil impuissant : ils n'avaient plus que le titre et le geste du pouvoir. Tous les ressorts étaient brisés dans leurs mains. L'Assemblée, la Commune, Lafayelte, les munidpahtés, les séditions, régnaient seuls dans tout l'empire. Les ministres ne savaient pas si l'ordre qu'ils allaient donner à un administrateur ou à des troupes ne serait pas le lendemain une révolte contre la constitution; si l'Assemblée ne leur imputerait pas à crime l'accomplissement de leur moindre devoir, et si une loi ou un article de la constitution votés le soir n'anéantiraient pas tel ou tel rouage de l'administration dans leurs mains. On a accusé le roi d'inac-

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lion el de perfidie pendant œlle période : il fallait l*aceuser seulement de consentir à resler rot de nom, pendant qu'il n'éuiil plus en réalité que le prisonnier de son peuple^ le jouel de F Assemblée, l'otage de Lifajetie. Sa seule faute alors fut de souffrir qu*oD rappelât roi.

B La reine, moins passive et moins résignée que son ■ mari, avait des conciliabules plus mystérieux et plus actifs autour d'elle, dont elle reportail au roi les conseils. Le but , vague alors , de tous ces entretiens el de toutes ces manœuvres était de retourner les forces de la Révolution contre elle-même, d'acheter l'opinion publique en corrompant par Tor de la liste civile les a^ta leurs les plus renommés de Paris, de s'assurer, par les perspectives de l'ambition et par des subsides secrets, des principaux orateurs arbitres des décrets M de l'Assemblée, dlnspirer sous main leurs discours ' et leur vote, de les raltadier à la monarchie par des

I alliances gémoniaqucs, et de faire rendre au roi , par l'Assemblée elle-même» dans les derniers articles de la constitution, la plénitude du pouvoir exécutif: on lui fournirait bientôt les occasions de retrouver, sinon la plénitude, au moins une part dominante dans le pouvoir législatif. Celte conspiration purement monarchique ne tramait rien, à celle époque, contre

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rindépendance de la nation; elle n'avait pour but que rapaisement * de Popinion , la modération de r Assemblée, le salut du roi et la conquête, par la résipiscence ou par la corruption, des conditions de pouvoir qui deraient reconstituer une royauté.

L'homme politique le plus influent de ce conseil intime de la reine était le comte de Merçy-d'Argenteau, ambassadeur de l'empereur Joseph II auprès de sa sœur Marie-Antoinette; cette princesse était accoutumée depuis vingt ans à voir, dans cet homme d'État éminent et dévoué, une sorte de consal de famille représwitant auprès d'elle le cœur de sa mère et de ses frères , bien plus que tes intérêts de l'Au* triche.

La reine avait redoublé de confiance pour le comte de Blercy depuis ses malheurs. Son titre d'ambassadeur de famille lui donnait auprès d'dle un accès de tous les moments. Il avait remplacé dans Tintîmilé de la reine toute la société des PoKgnac, éloignée de la cour et de la France depuis le 14 juillet. D était à lui seul le ministère confidentiel de la oour. Sincère, éclairé, libéral, autant qu'on peut l'être à la cour des rois, sans répugnance pour les institutions représentatives, partisan des réformes en fout œ qui n'atteignait pas l'essence de la monarchie. Hé d'amitié avec la plupart des hommes politiques ou littéraires de France et d'Europe, le comte de Mercy-d'Ai^gcnteau, impartial par sa patrie dans nos querelles inté-

rîeures, avdit toutes les qualités nécessaires pour être le chef du oonseil intime de la seine, excepté celle d'être Français. Mais l'empereur Joseph II, son maître, prince au moins aussi réYolutionnaire que Louis XYI aurait voulu Tétre, n'avait aucune vue contraire aux intérêts de la France. U faisait des vœux ardents pour le succès des réformes tentées par le roi, il prenait à sa sœur un intérêt de famille et de tendresse qui excluait tout machiavélisme perfide des conseils qu'il faisait donner à Marie-Antoinette par son ambassadeur. Le confident le plus intime du comte de Mercy était le comte de la Marck (prince d'Aremberg), son compatriote et son ami; l'un et l'autre étaient Belges.

On a vu, dans le cours de ce récit, Tamitié d'esprit et de cœur qui unissait le comte de la Marck à Mirabeau. Le désir le plus naturel du comte de la Marck était de concilier son sentiment d'enthousiasme et de prédilection pour Mirabeau & son dévouement de naissance et d'admiration pour la reine, d'élever Mirabeau au poste de premier ministre, et de donner en lui, à la monarchie, le plus puissant de ses défenseurs dans le plus redoutable de ses adversaires.

Le 6 octobre, Tascendant tout à coup conquis par

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Laiayette, le vote inconsidéré de TAssemblée, excluant tous ses propres membres du ministère pour en fermer rentrée à un seul homme; Tanarchie de Paris, la captivité mal déguisée du roi, les harangues trop peu monarchiques de Mirabeau avaient momentanément découragé le comte de la Marck. Il était parti pour Bruxelles ; il se complaisait à oublier dans la retraite, au fond de ses terres du Brabant, les agitations et les troubles de la France. Son attachement à la reine pouvait seul Vy rappeler. Le comte de Mercy lui écrivit, à la fin de février, qu*on désirait sa présence immédiate à Paris pour des intérêts graves. Le comte de la Marck comprit que ces intérêts étaient ceux de la reine. Il arriva à Paris. Pour bien se rendre compte des mobiles intimes des grands acteurs dans ces scènes à demi-voix du drame historique, il faut entendre leur propre accent; c'est là, plus que dans les paroles à haute voix et dans les actes, que Tâme se révèle. Nous allons donc, dans ce récit de la conquête et de la corruption de Mkabeau, laisser parler et écrire le comte de la Marck et Mirabeau lui-même.

Vin.

« Le lendemain de mon arrivée, » écrit le comte de la Marck dans celte grande confidence pour la première fois communiquée à Fhistoire après sa mort,

Ui

n le Icndemoîn de mon arrivée, je me rendis, dfe » le malm » chez le comta de Mirabeau , ei nous >t passâmes la journée tête à tête. Je le trouvai >ï plus méconlent de tout, plus découragé encore que » je ne Ta vais laissé. H me dit qu'il ne s'occupait ï> plus qu'avec répugnance des affaires publiques et j> qu'il ne paraissait que rarement à la tribu ne,

n Et, qu*on le remarque bien, ce découragement

I» tenait au spectacle des événements publics, de Tir-

» rilation toujours croissante des esprits, du progrès

» visible d'une anarchie délirante el furieuse, de

D raiïaiblissement de tous les r^sorls moraux et ma-

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