CHAPITRE PREMIER
LQUIS XIII (1610-1643). — ÉTATS GÉNÉRAUX DE 1614. — CAHIERS DU TIERS. — ÉDITS DP 1625. — ROLE PATRIOTIQUE DES CORPORATIONS EN 1636.
Les édits de 1581 et de 1597 furent le point de départ d*une évolution de la politique de la royauté dans ses rapports avec les métiers. En décrétant l'enrôlement et l'organisation obligatoire de tous les artisans en corporations soumises à une surveillance administrative, le pouvoir royal avait voulu discipliner ces associations et s'en faire un instrument de gouvernement. L'octroi des privilèges concédés par Henri IV avait été d'autre part une atteinte nouvelle au monopole de la corporation et avait réalisé en dehors d'elle le type d'une industrie supérieure et affranchie de toute obéissance à ses statuts.
Cette mainmise de la royauté sur les corporations et ces brèches faites à des droits jusqu'alors incontestés n'avaient pas semblé rencontrer au premier moment de bien sérieuse^ résistances : les communautés avaient pensé sans doute que les ordonnances nouvelles auraient le sort de celles qui, à tant de reprises et toujours avec un égal insuccès, avaient ordonné la suppression des confréries et défendu à leurs membres dp
se réunir. Mais la situation politique s'était singulièrement modifiée de Charles IX et de Henri III à Louis XIII, et l'autorité royale contestée et affaiblie au temps des guerres de religion s'était, sous Henri IV, consolidée et affermie. Les officiers royaux reçurent l'ordre de veiller strictement à l'exécution de l'Ordonnance de 1597 et d'obliger tous les artisans des provinces de se grouper en corporations. Des protestations fort vives se firent alors entendre : dans nombre de villes, les métiers refusaient de se soumettre à la réglementation nouvelle, tandis que dans les bourgs et les campagnes, les artisans rebelles à toute idée d'association, redoutant d'ailleurs que la corporation ofGcielle ne servît d'agent au fisc et ne devint prétexte à des impôts supplémentaires, opposaient à tous les efforts des officiers du roi cette ressource Suprême des campagnards : la force d'inertie. En même temps, les privilèges de création royale dont les communautés n'avaient pas tout d'abord pris ombrage commençaient à inquiéter et à mécontenter nombre de marchands, dont les manufactures royales ou privilégiées menaçaient l'industrie. Ces doléances et ces rancunes ne devaient pas attendre longtemps l'occasion de se manifester. En 1614, à la majorité de Louis XIII, les États Généraux du royaume furent convoqués à Paris pour délibérer sur les affaires publiques, présenter leurs vœux et faire entendre leurs doléances. Bien que ces Etats Généraux n'aient abouti à aucun résultat pratique, leurs cahiers sont cependant intéressants à étudier, car ils font connaître les réformes que réclamait alors l'opinion. Le Tiers Etat demande la diminution des tailles au] taux de 1576, la surséance des pensions dont jouissaient nombre de grands seigneurs ; mais il n'oublie pas l'industrie et proteste publiquement contre les Ordonnances de 1581 et de 1597, en demandant que toutes les maîtrises établies depuis 1576 soient abolies et que l'exercice des métiers soit laissé libre, sauf inspection par des experts à désigner. Il émet également le vœu que toutes les lettres royales de maîtrise délivrées à l'occasion des avènements, entrées du
Roi dans les bonnes villes, naissances de dauphins soient supprimées ; que les nouveaux maîtres ne paient plus aucun droit lors de leur réception ; que les sociétés de commerce si longtemps prohibées soient reconnues ; que toutes les charges vénales de contrôleurs, visiteurs etc., soient abolies \ la surveillance de rindustrie et le respect des règlements étant assurés par les jurés de la corporation librement élus par leurs confrères; enfin que tous les monopoles et les privilèges soient abolis. Tous ces vœux étaient résumés par le Tiers sous cette formule générale : « Soit la liberté du commerce, ira fie et manufactures remise en tous lieux et par toutes choses », Les Etats de 1614 mirent donc en pleine lumière le conflit qui venait d'éclater entre le gouvernement royal et la bourgeoisie : le premier revendiquait pour lui seul le droit de légiférer, de diriger l'industrie et de régler l'organisation du travail ; la seconde luttait avec énergie pour ses libertés séculaires. La royauté voulait la corporation d'Etat, rouage et instrument de gouvernement; la bourgeoisie voulait la corporation indépendante et autonome. En réalité, par les fautes de l'un et de l'autre, la corporation s'achemine à sa perte. La bourgeoisie des métiers, celle-là même qui combat en 1614 pour la liberté de la corporation, est incapable de présider à ses destinées et d'en assurer l'avenir. Elle n'a pas su élargir les statuts corporatifs, s'assimiler le progrès, éclairer sa marche vers de nouveaux horizons ; elle se voit de toutes parts dépasser par des novateurs qu'elle ne sait ni accueillir, ni imiter. Elle a bien une sorte de conscience confuse de son immobilité au milieu du mouvement universel, mais elle ne sait ni agir, ni aboutir. Au lieu de plier ses règlements aux idées nouvelles et de leur donner une élasticité nécessaire, au lieu d'ouvrir ses portes toutes grandes à l'inventeur, de récompenser, de provoquer la pensée féconde et créatrice, la cor-
1. La corporation des tannoara présenta une roquôte tendant à la suppression des offices hcrcditaires do contrôleurs, visiteurs, marqueurs do cuir. {Recueil des pièces originales concernant la tenue des États Généraux^ VI, p. 166.)
poratîon se borne à réclamer la suppression des privilègc<f concédés par le roi à ceux qui ont introduit en France les industries de l'étranger, c'est à dire à demander qu'on étouife le progrès dans son germe.
La royauté, de son côté, en travaillant à constituer la corporation officielle, ne s'aperçut pas qu'elle contribuait, elle aussi, à la décadence de l'institution elle-même. Au lieu de relever la corporation en révisant ses statuts dans un sens libéral, elle fut la première à créer en dehors d'elle, par l'octroi des privilèges, une élite industrielle, et à la réduire ainsi au rang d'une communauté purement routinière qui étouffait les initiatives et se trouvait en hostilité perpétuelle avec le progrès. Le gouvernement royal nuit encore à l'avenir de la corporation en pesant sur elle de tout le poids d'une surveillance excessive et tracassière. Il ne se borne plus à corriger ses abus ; il exerce sur elle une tutelle oppressive. Ainsi s'affaiblira peu à peu la vitalité de cette institution autrefois si puissante et qui, par un déviation fatale et continue, s'éloigne de plus en plus de son but naturel.
En 1614, toutefois, la corporation n'en est pas encore arrivée à cette période finale de désagrégation et de dissolution ; les doléances du Tiers aux Etats Généraux de 1014 sont une preuve évidente que les métiers luttaient encore pour leur indépendance, et qu'ils étaient encore capables de s'unir dans un effort énergique pour la défense commune ; cet eflort devait, il est vrai, demeurer infructueux. Les Etats se dispersèrent en mars 1615 et les événements qui suivirent, le mariage du roi, la faveur puis la chute éclatante de Goncini firent bientôt oublier les revendications des gens du Tiers. •
Pour trouver un fait intéressant l'histoire des corporations, il faut franchir maintenant dix années ; en 1625, fut édictée, en effet, une ordonnance de police fixant définitivement ainsi qu'il suit le rang des Six Gorps des marchands : drapiers, épiciers, merciers, pelletiers, bonnetiers et orfèvres ; cette ordonnance mit fin à de longues contestations sur Tordre de
préséance entre les Six Corps*, mais ne statua pas sur les prétentions des marchands de vin qui réclamaient le titre de septième corps en s'appuyant sur des lettres patentes dr décembre 1585, demeurées, il est vrai, sans effet par suite de- Topposition achai*née des autres corps. Aussi les marchands de vin avaient-ils du, en 1610, lors des fêtes du couronnement de Marie de Médicis, renoncer à porter à leur tour le dais sur la tôte de la reine, privilège réservé aux Six Corps, et se contenter de suivre avec des robes et des toques pareilles à celles des juges-consuls. « Voilà, dit Sauvai, bien des chicanes pour peu de chose ; mais chaque temps n'a-t-il pas ses ridiculesdont l'époque contemporaine n'est pas même exempte, et faut-il s'étonner que de simples marchands aient attaché um ^el prix à des questions qui nous paraissent aujourd'hui futiles, alors qu'à la Cour, modèle de la société d'alors, l'étiquette était souveraine? »
L'ordre de ce récit nous conduit maintenant à retracer une des pages les plus honorables de l'histoire des corporations : nous faisons allusion à ce bel élan de patriotisme qui, en 163G, transporta les métiers de Paris et leur fit consentir les plus grands sacrifices pour la défense de la France envahie..
Rarement la fortune du pays fut aussi près de sombrer qu'à cette date de 1636. Un acte d'insigne perfidie, la surprise et le massacre de la garnison de Trêves par les Impériaux, venait, en 1635, de précipiter les événements et de faire éclater une guerre que les revers des Suédois, nos alliés, avaient du reste rendue inévitable. Le sort nous fut tout d'abord contraire : tandis que, sur le Rhin, Galas s'emparait de Spire, de Worms, e% refoulait les Français jusqu'à Metz, une diversion
1. En 1504, à la Aiiitc do d(>m(>h>A entre pelletiers, merciers et épiciers sur lapréséance, les rangs à ol>ser^-er avaient été tirés <iu sort qui donna gain docausc aux épiciers sur les deux autres corps concurrents et aux merciers sur les pelletiers. Sauval, Antiquités de Paris, II, 469. Sur la participation di»s Six Corps aux fûtes qui eurent lieu à Paris en 1635 à l'occasion do l'ontréo du cardinal BarlM*rini, légat du pape, ainsi que sur le cérémonial suivi en cette circonstance, V. Archive» nationales, KK, 1340, p. 9 à 13.
tentée sur les Pays-Bas échoua complètement. La campagne de 1636 sembla tout d'abord réparer ces échecs : en Alsace, Bernard de Saxe-Weimar prit Saverne aux Impériaux, et en Franche-Comté, le prince de Condé, après avoir enlevé Lons, venait de mettre le siège devant Dôle, quand, par un coup d*audace et mettant à profit la dispersion des armées royales, Jean de Weert et Piccolomini, à la tète de 18,000 cavaliers et de 15,000 fantassins, envahirent tout à coup la Picardie. En quelques jours, les places de la Capelle et du Catelet capitu* laient et l'ennemi, forçant à Gerisi le passage de la Somme, envoyait ses reconnaissances jusqu'à TOise.
La nouvelle de Tapproche des Impériaux éclata dans Paris comme un coup de foudre. A chaque instant on s'attendait à voir les éclaireurs ennemis couronner les hauteurs de Montmartre et venir insulter la place. La surprise d'une attaque aussi imprévue, la réputation terrible des bandes croates el hongroises que l'armée espagnole et impériale traînait à sa suite produisirent tout d'abord une sorte de panique dans la grande ville. Beaucoup d'habitants s'enfuirent au dehors; l'âme indomptable de Richelieu eut elle-même son heure de doute et de faiblesse. Mais cette défaillance générale ne fut que passagère et le réveil de Paris fut superbe. L'honneur de l'avoir provoqué appartient tout entier à Richelieu qui, surpris au premier instant, avait bientôt envisagé le danger avec ce courage viril et ce sang-froid héroïque qui étaient la marque de son génie. Le 4 août, le cardinal fait avancer son carrosse, se rend à l'hôtel de ville et donne au prévôt des marchands l'ordre de convoquer pour le lendemain au Louvre tous les corps de métiers auxquels il veut confier le soin de pourvoir au salut de Paris et du royaume.
Ces grandes assises de la bourgeoisie parisienne tenues dans des circonstances aussi tragiques furent, au dire de tous les écrivains du temps, un imposant spectacle. Ce fut un de ces enthousiasmes indescriptibles, une de ces explosions soudaines où tout ve qu'il y a de fier et de généreux dans rame
d'un grand peuple se réveille et se fait jour ; ce fut une de
ces rares heures où le cri de la race se fait seul entendre et
couvre la voix des intérêts. Louis XIII reçut les délégués des
métiers qui lui firent offre de leurs personnes et de leurs biens.
avec une si grande gaieté et affection que la plupart d'entre
eux lui embrassaient les genoux^ Emu par un dévouement
si fidèle, le roi embrassa le syndic des savetiers dont la
harangue avait été particulièrement chaleureuse et Ton prit
d'un commun accord l'engagement solennel de ne reculer de
vant aucun sacrifice pour sauver TKtat et repousser l'étranger*.
Les résolutions pratiques furent à la hauteur de ('es sen-^
liments. Les métiers dressèrent un rôle du nombre d'hommes
que chacun d'eux pouvait lever et soudoyer, et le remirent
au lieutenant civil avec les noms de tous ceux d'entre eux qui
étaient en état de porter les armes si la nécessité devenait
plus pressante. Les ateliers de Paris furent fermés ; il fut
enjointe tous les maçons, tailleurs de pierre, chai'pentiers^
d'aller se faire enrôler à Thôtel de ville ; il fut même interdit
à tous les maîtres artisans servant en leurs boutiques de
retenir plus d'un compagnon ou apprenti ; on n'excepta de
cette défense que les boulangers, selliers, fourbisseurs,
arquebusiers dont l'industrie était nécessaire à l'alimentation
et à la défense de la ville. En même temps on établissait un
tarif officiel pour le prix des armes et on convoquait dans les
six jours à Saint-Denis tous les privilégiés et exempts de
la taille pour former une armée de réserve.
Les artisans des métiers répondirent avec ardeur à cet appel ; valets et apprentis s'engagèrent en foule dans le coi*ps que le maréchal de la Force recrutait à l'hôtel de ville. « Tout le jeune bourgeois (la jeune bourgeoisie), dit Montglat, à
1. Mémoires de Richelieu. (2* série, tomo IX do la Colloction des Mémoires pour scr\'ir à l'histoire de France publiée par Micbaud et Poujovlat, p. 70.)
2. m Chacun s'efforça de coutribucr noblement ce qu'il put et aucun ne refusa selon sa portée de fournir hommes, chevaux^ armes et argent. • [Mémoires de Bassompierrey publics par le marquis de Chantkrac dans la Collection de la Société de l'Histoire de France, t. IV, p. 106.)
toutes forces voulait aller à la guerre^ ». Bientôt, l'armée assemblée à Gorapiègne pour marcher contre les Espagnols, grossie, il est vrai, de troupes régulières venues de la Bourgogne, compta 35.000 fantassins et 15.000 cavaliers*.
Les événements qui suivirent sont du domaine exclusif de l'histoire. Gomment celte armée improvisée réussit à arrêter la marche des Espagnols, comment Jean de Weert, effrayé ^e cette levée en masse, craignit d'être coupé de ses communications et battit en retraite, c'est là un récit qu'il ne nous iippartiont pas de retracer. Il nous a suffi de montrer que dans une heure de danger pour le royaume, les humbles associations dont nous essayons de faire revivre la physionomie, ont été au premier rang des défenseurs du pays et ont ajouté «ne belle page à leurs annales.
Louis XIII introduisit peu de changements dans les règlements corporatifs. En dehors de la confirmation pure et simple d'anciens statuts, il convient de signaler la réunion <les peintres et des sculpteurs opérée en 1613. Les membres des deux corps devaient être égaux : un des deux jurés serait peintre et l'autre sculpteur ; des statuts nouveaux leur furent donnés en 1679.
En 1631, des lettres patentes avaient créé une corporation nouvelle, celle des tailleurs graveurs sur métal. Le nombre des maîtres était limité à vingt ; les places vacantes devaient être données aux anciens apprentis et de préférence aux iils de maîtres. L'apprentissage était fixé à six ans, le compagnonnage à deux ^.
1. Mémoires de Mnntglat, piibliôs dans la Colloction dos Mi'inoiroH ]>our sorvir À l'Hif^toirv do France do Miciiaud ot do Poujoulat, 3» HÔrio, t. V, p. 44.
2. Paris avait offert au roi pour trois mois la solde ot IVntivticn do 12,000 miliciens recrutés parmi les artisans, ot do 3,000 cavaliers. Lo corps de ville contribuait à ces dépenses en payant la solde et l'entretien do 2,000 fantassins. La patriotique corporation des savetiers donnait à elle seule la somme considérable pour ré|M>quc de 5,000 livres.
3. Ces statuts renferment une clause assez curieus(>. Lorsqu'un fils do maître est en Ajçe d'apprendre la profession, son père doit déclarer s'il veut siiivrt» 1«» métier. Si oui, le père ne peut prendre d'autre apprenti pendant C ans. Si mm,
En 1639 une autre corporation nouvelle celle des distillateurs fut instituée par arrêt de la cour des Monnaies : l'apprentissage devait durer quatre ans, le compagnonnage deux. Le chef-d'œuvre était examiné par les deux jurés et un conseiller de la cour des Monnaies.
le père peut engager un autre apprenti, main le fils est à jamais exilé de la maîtrise.