CHAPITRE II
LOUIS XIV. — PREMIÈRE PÉRIODE DU REGNE (1643-1661). — ÉDITS FINANCIERS DE 1646. — TAXES ET CRÉATIONS d'oF- FICES. — LA FRONDE (1648-1652).
Le nouveau règne auquel il était réservé de jeter un si vif éclat sur la monarchie française s*ouvrit par de glorieux succès. Jamais à aucune époque de notre histoire, sauf au temp» de l'incomparable épopée napoléonienne, nos armes ne furent aussi constamment et aussi brillamment victorieuses que pendant cette période de cinq années qui s'étend de l'avènement de Louis XIV aux traités de Westphalie (1643-1648). Les triomphales journées de Rocroi, de Fribourget de Nordlingen qui immortalisèrent le nom de Condé, vinrent tour à tour accabler la puissance de la maison d'Autriche, cette rivale séculaire delà France. L'Alsace, puis les cités du Rhin, Spire, Worms. Mayence, tombèrent au pouvoir de Turenne, qui bientôt envahissait le Palatinat et menaçait la Bavière, tandisqu'en Catalogne d'Harcourt mettait en déroute les Espagnols et les forçait à capituler dans Balaguer (20 octobre 1645) ; tandis que sur mer la victoire navale de Carthagène assurait au pavillon blanc la Méditerranée, et qu'en Flandre, Gassion s'emparait de Gravelines et de Dunkerque. Ces succès militaires furent couronnés par une éclatant succès diplomatique ; les traités de Westphalie qui donnaient à la France l'Alsace, Brisach, Philipsbourg, agrandissaient la Suèder émancipaient les princes protestants d'Allemagne, nos alliés^ et consacraient la défaite de la maison d'Autriche.
Malheureusement la situation intérieure de la France contrastait violemment avec ces succès militaires et diplomatiques. Le Trésor était à sec ; les expédients les plus divers avaient dû être employés pour faire face à des dépenses toujours croissantes; en vain avait-on contracté des emprunts onéreux, levé une taxe sur les édifices nouvellement construits, augmenté les tailles, on ne parvenait pas à combler le déficit.
Les corporations étaient évidemment désignées les premières à rinquisition fiscale obligée de chercher à tout prix des ressources nouvelles. D'une part, les gens des métiers ne jouissaient d'aucun de ces privilèges de noblesse et de cléricature devant lesquels le fisc devait s'incliner; d'autre part, leur organisation collective facilitait la perception d'un impôt en permettant d'établir une solidarité entre la communauté et les individus qui la composaient. Toutefois, on se borna tout d* abord à les atteindre indirectement, mais régulièrement, en créant les lettres de maîtrise en usage au début d'un règne et en leur réclamant comme à toutes les villes de France un droit de joyeux avènement. Mais en 1646 on fit plus. Non seulement on augmenta certains impôts généraux dont les gens de métiers payaient leur part, comme les droits sur le sel et le vin, mais on frappa les Six Corps de marchands de Paris d'un impôt de 7 à 800,000 livres à répartir entre leurs membres ; cet impôt fut bientôt remplacé (août 1647) par un tarif ou octroi sur toutes les marchandises entrant dans Paris * .
Ces charges nouvelles avaient excité un vif mécontentement, surtout dans la classe marchande, plus directement visée. Ce mécontentement fut encore accru par l'édit de rachat (7 janvier 1648] obligeant tous les détenteurs de terres redevables d'un cens envers le roi à racheter ce cens, en payant de suite une année de leur revenu. La Cour ayant cm devoir faire une démonstration militaire dans la ville, il
f . m Les esprits étaient échauffes et tout allait à faire rejeter Tédit. » {Mémoires du cardinal de BetZf édition Mic H Auc et Poujoulat, p. bô.)
y eut des troubles, a Le bourgeois s'alarma, monta dans les clochers des trois églises de la rue Saint-Denis où les gardes avaient paru. Le prévôt des marchands avertit le Palais-Royal que tout est sur le point de prendre les armes ^ » (13 janvier 1648). Il fallut ordonner aux gardes de se retirer.
La Cour toutefois n'avait cédé qu'en apparence; le surlendemain de nouveaux édits vinrent confirmer Tédit de rachat et aggraver pour les marchands la charge que leur avait imposée rétablissement du tarif en le remplaçant par la création d'offices de contrôleurs des poids et mesures auxquels chaque maître dut payer de 15 à 75 livres par an (15 janvier).
La résistance opiniâtre opposée à cet édit par les Parlements obligea une seconde fois la régence à capituler et les délégués des cours souveraines réunis dans la chambre de Saint-Louis furent appelés à formuler publiquement leurs vœux. Ces vœux offrent un intérêt particulier en ce qu'ils reflètent funion intimes des Parlements et de la bourgeoisie des métiers. A côté de mesures politiques comme la révocation des intendants et l'obligation de ne lever des taxes qu'en vertu d'édits enregistrés ; à côté de mesures financières comme la mise aux enchères des fermes et la réduction d'un quart de la taille, on réclame pour les corporations l'abolition des monopoles commerciaux concédés à des particuliers ainsi que l'interdiction d'importer des étoffes et des draps du dehors.
Les métiers ont donc pris une part effective à cette première partie de la Fronde et ont apporté leur concours au Parlement qui avait pris la direction du mouvement. La noblesse qui plus tard se mit à la tête de la Fronde y demeura au début presque étrangère. La classe bourgeoise et les parlementaires sont en 1648 les seuls adversaires avec lesquels Mazarin ait à compter.
Cette première phase de la Fronde se termina par la défaite du cardinal. Avec sa finesse italienne, Mazarin avait tenté de
1. Mémoires du cardinal de Retz, éd. Miciiavd et PouJotLAX, p. 65.
ruser avec ses ennemis et de les payer de demi-concessions ; en voyant sa diplomatie demeurer sans résultat, il voulut recourir à la force qui ne lui réussit pas mieux. La célèbre journée des Barricades déjoua toutes ses prévisions^. La Cour dut capituler et publia, le 24 octobre, une déclaration qui donnait pleine satisfaction aux vœux de Topinion en supprimant le tarif de 1647 et en défendant de lever aucune taxe nouvelle avant quatre ans. L'article 12 de cette déclaration mérite d'être cité : « Pour donner moyen à tous nos sujets qui exercent la marchandise d'augmenter leur trafic au dedans de notre royaume, nous avons révoqué et révoquons dès à présent tous privilèges accordés aux particuliers pour trafiquer de quelque marchandise que ce soit, laissant la liberté à tous les marchands d'en user à l'avenir, selon l'expérience que chacun a pu acquérir, avec défenses de troubler ceux qui ont pu s'entremettre du commerce desdites marchandises, comme aussi faisons défenses à tous négociants d'apporter, ou faire apporter en notre royaume draperies de laine et de soie manufacturée, tant d'Angleterre que de Hollande, passements de Flandre, points d'Espagne, de GAnes, et d'en acheter et de s'en serviràpeîne de confiscation et de 1.500 livres d'amende*. »
Cette déclaration du 24 octobre 1048 clôt la première partie de la FVonde par la victoire du Parlement et de la bourgeoisie des métiers : cette victoire devait être de courte durée. Trois mois après, Mazarin fort de l'appui de Condé avec qui il venait de se réconcilier rétractait toutes ces concessions et la Cour se retirait à Saint-Germain.
La bourgeoisie et le peuple se retrouvèrent unis pour défen-
1. Le rôle des gons de métier apparaît à plusieurs reprises dans ces troubles. Voir, dans les Mémoires de Gui Joli (Collection Miciiaud et Poujol'LAT, 3« série, t. II, p. 11), les sommations adressées au premier président par le chef de la barricade de la rue du Trahoir, un marchand de fer nommé Raguenet, lors de l'arrestation de Broussel,et aussi l'émeute des cabareticrs et tonneliers. (Jfe//toi/'t'« d'Orner Taloii^ publiés par M. CiiAMPOLLioN-FiaBAc:; Collection Miciiaud et Pou- JOULAT, 3« série, t. VI, p. 387.)
2. Mémoires d'Orner Talon (publiés par M. Champolliok-Fiobac^ p. 29â.
dre leurs droits. L'assemblée des corps et communautés de Paris autorisa le prévôt des marchands et les échevins à lever le nombre d'hommes nécessaires, et Ton poussa activement les préparatifs de défense. Les portes de Paris furent minées;
on creusa toute une ligne de tranchées au mur des Chartreux (derrière le Luxembourg) ; la Seine fut fermée par des ponts de bateaux. En même temps, il était prescrit à tout bourgeois ayant une porte cochère de fournir aux quarteniers un cheval bien équipé, et les bourgeois dont le logis ne s'ouvrait que par une porte ordinaire durent fournir chacun un soldat avec son baudrier, son épée et un fusiP.
Contre toutes les apparences, les hostilités ne furent ni bien longues, ni bien sérieuses. Le Parlement renouvela par des arrêts nouveaux son alliance avec les parlements de Provence et de Normandie [28 janvier, 9 février 1649), mais les Parisiens furent le plus souvent malheureux dans les escarmouches qui se livrèrent autour de Paris. Les ressources dont disposaient les révoltés se trouvèrent d'autre part insuffisantes, et il fallut le 10 février recourir à une nouvelle taxe sur les métiers et sur les conseillers du Parlement. Aussi l'opinion inclinaitelle à la conciliation, lorsqu'un héraut d'armes se présenta de la part de la reine pour traiter de la paix. Elle fut conclue à Rueil le 11 mars 1649 sur les bases de la déclaration d'octobre 1648. Le 19 avril, une députation de 300 membres représentant les 120 métiers de Paris allait porter à Saint-Germain les hommages et les remerciements populaires.
La paix de Rueil termine la Fronde parlementaire et bourgeoise, la seule à laquelle la classe marchande ait directement participé et dont nous eussions dès lors à nous occuper. Les événements qui suivirent et qui constituent les péripéties diverses de la lutte de Condé contre Mazarin ont un caractère exclusivement politique. Souvent encore, il est vrai, les partis
1. Registres de l'hôtel de ville pendant la Fronde (publics par MM. Lk Roux DK LiNCY et DouKT o'ÂiicQ dans la collection do la Société de rHistoiro da France), t. I, p. 105.
chercheront à s*aUacher les iiAétiers. Mazarin.qui connaît leur influence, emploiera des agents secrets pour tenter de se les concilier; les députés des Six Corps seront à diverses reprises convoqués par le' bureau de Thôtel d« ville et délibéreront avec lui sur les affaires publiques V Mais les métiers ne soutiennent plus une cause qui leur soit propre ; ils ne défendent plus des intérêts de classe. Partie intégrante de la cité et de TËtat, ils sont mêlés à leur histoire au même titre que le clergé ou les communautés religieuses ; mais leur rôle politique en tant que corporations est terminé.
Les corporations étaient sorties victorieuses de cette première Fronde que termina la paix de Rueil ; mais cette victoire fut de courte durée. La défaite de la Fronde aristocratique emporta du même coup les conquêtes et les espérances de la bourgeoisie. Si le tarif n^est pas rétabli tout d*abord, le pouvoir reste libre de lever tous les impôts qu'il jugera nécessaires et cette liberté engendrera par la suite d'étranges abus. Quant à la suppression des monopoles et à la prohibition des marchandises étrangères, ces dispositions de la déclaration de 1648 trop visiblement inspirées par d'étroits intérêts de classes furent révoquées parla royauté victorieuse, et cette abrogation de réformes hâtives et mal conçues ne saurait être blâmée. C'est sur un plan autrement mûri et sur des bases autrement solides que va s'élaborer la grande œuvre dont il nous faut maintenant aborder l'étude : la refonte de toute la législation économique et industrielle de la France par Colbert.
1. Lcfi Registres des délil)érations des Six Corps {Archives yationales,KKf\Z\0) mentionnent à la date du 3 février 1651 la visite faite par leurs gardes au duc de Longueville et au prince de Condé n leur arrtv(*e du HAvre, où ils avaient subi une captivité d'un an; les Six Morps leur présentent leurs respectueux compliments (p. 71).