‹ Histoire des corporations de métiersChapitre 164 sur 214 · Comparer Quksnay, Droit naturel, ch. m et iv · texte numérisé non relu

Comparer Quksnay, Droit naturel, ch. m et iv

Si la philosophie sociale des physiocrates était dénuée d*ori< ginalité, on ne peut adresser ce reproche au système économique de la même école, système dont le point de départ est un véritable paradoxe. M. Daire, le savant éditeur de Quesnay, résume ainsi ce système : « La matérialité est le caractère fondamental de la richesse. Puisque la richesse est chose essentiellement matérielle et que l'acquisition de la richesse est la fin de tout travail, il en résulte que le travail n'a jamais d'autre but que Toccupatiea» la prise de possession de la matière pourvue d'utilité, d

Mais quelle est la source de toute richesse ? D'après les physiocrates, c'est la terre et uniquement la terre*. Les productions de la terre ont seules une valeur réelle ; la valeur plus grande que leur donne le travail industriel n'est autre chose que le remboursement imposé par celle-ci à des dépenses qu'elle a dû faire pour transformer les denrées et leur communiquer une utilité plus grande ; l'industrie majore ainsi de ses dépenses la valeur du produit de la terre, mais ce produit demeure cependant seul la véritable richesse ; le travail de l'industrie est stérile; seule, la terre donne un prodoit net.

Il serait superflu de démontrer le vice radical de la théorie des physiocrates si plaisamment raillée par Voltaire dans L'Homme aux quarante écuSy et tom|)ée au XIX* siècle dans un discrédit aussi complet que mérité. Il est trop évident que l'agriculture n'est pas la source unique de la richesse d'un pays, et l'on ne peut considérer comme stérile le travail de l'industrie qui de substances inutilisables à l'état brut, telles que le lin ou le houblon, tire la toile dont l'homme se vêt oo la bière dont il fait sa boisson. Si erronée qu'elle fût, la doctrine des physiocrates n'en a pas moins exercé cependant au XVIII* siècle une influence capitale sur l'opinion et contribue

1. « Toute richottso provient do la terra et H n'^ n quo les reproductions annaeUes qui peuvent fournir aux dépenses do la sociëttii «Mbrcibr De la Rivikrb, VOrdrt naturel des Sociétés politiques.

au triomphe de la liberté du commerce. D'une part, en effet,

les idées philosophiques des physiocrates reposant avant tout

sur fa notfon de liberté les conduisaient naturellement à n*ad'

mettre Tintervention de Tautorité que dans la mesure strie*

tement nécessaire à la protection des intérêts individuels.

D'autre part, leur axiome économique en vertu duquel la

terre est la seule source véritable de la richesse avait pour

corollaire nécessaire la subordination désintérêts de Tindustrie

et du commerce à ceux de Tagriculture. Or, Tintérét de Tagri-

cullure réclamait alors la suppression de toutes les entraves

douanières ou administratives et la libre circulation des

denrées. En effet, la France tributaire aujourd'hui de Té-

tranger produisait au XVI IP siècle beaucoup plus de céréales

qu'elle n'en consommait \ et les agriculteurs, pour ne pas voir

fermer à leur exportation, par voie deVep résaille s, les marchés

étrangers, étaient les défenseurs naturels d'un système qui se

résumait dans la formule : « Laisser faire y laisser passer, »

La question de la libre circulation des céréales se posa en effet la première devant l'opinion. La législation économique en vigueur avant Tédit de 1763 était à la fois restrictive et mal définie. Les importations de blé étaient permises, mais insignifiantes. Au contraire, les exportations tant hors du royaume que de province à province étaient rigoureusement interdites dans les années de mauvaise récolte et n'étaient autorisées dans les années de récolte bonne ou passable que sous la condition pour les exportateurs d'acquitter de lourdes taxes.

Bois-Guillebcrt •, le premier, avait au début du siècle dénoncé les dangers et les inconvénients de cette législation prohibitive. Dans son Traité de la nature y culture et corn" merce des grains^, le célèbre économiste écrivait déjà:

1. La production moycnno do la France est évaluée, on 1757, par Quosnay, à 45 mUlions do sotiors de blé; la consommation ne dépaasait pas M miUions. Gf« VBncyclopédiey articles Grains et Fermiers.

S. Mort en 17U.

3. II« P'«) eh. V. Le Traité des Grains a ctc^ piiblh! dans le tomo I do In CoUec-^ ttom des économistêSi édition Gnillanmin.

€32 HISTOIRE DES GORPORÀTIOfIS DE MÉTIERS

a L'avilissement du prix des grains, comme leur extrême cherté qui en est une suite nécessaire, doit être regardé avec le même degré d'horreur. Or, la défense de faire sortir les blés étant cela même qui produit' cet avilissement, c'est à elle seule qu'il faut déclarer la guerre. » Mais les idées de Bois'Guillebert ne trouvèrent tout d'abord aucan écho dans l'opinion encore mal préparée à l'étude des questions économiques.

11 était réservé à Quesnay de reprendre, un demi-siècle plus tard, lés idées de Bois-Guillebert et d'en préparer le triomphe. Dès 1756, il publie dans V Encyclopédie ^ sous les rubriques « Fermiers » et « Grains », deux éloquents plaidoyers en faveur de la libre circulation des grains; il s'efforce d'y prouver qu'en prohibant l'exportation des blés, on prive annuellement le royaume d'un revenu de plus de 150 millions.

Ces aHicles, publiés dans iin recueil dont la vog^e était immense, eurent un grand retentissement. Quesnay profita de cette faveur pour frapper un Nouveau coup sur l'opinion, car ses Maximes générales du goui^rncment, imprimées en 1758, renferment un exposé complet du système et des idées delà noxrvellé école, dortt !a victoire était proche. Le 25 mai 1763, en effet, une déclaration royale' proclama la liberté de la circulation des grains ài'tntérieiir du royaume; cette déclaration fut elle-même bientôt suivie d'un édit (juillet 1764)« aux termes duquel toutes les eritt^aves qui s'opposaient jusqu'alors à U sortie des grains hors du roj'^aîume étaient supprimées.

L'édit de 1764 ne mit pas fin à la controverse. Knerpque' ment défendu par le Joumnl de rAgricuUnre, et plus tard par les Êphémérides du citoyen dont les rédacteurs principaux

1. IsAMBBRT, necueil êet atwUnnexijoù frOnçaùeSy XXll, 993. Voltaire était un partisan convaincu de l'édit, ainsi que le prouve cet extrait de sa correspoodanee : « V\m la p<>rmi8sion d'exporter les blés que le roi a donnée mcrite notre reconnaissance et plus notis en devons aits9i au DietietiHoire phiiosophiftit qui démontre les avantages de cette exportation. Il est certain que c'est le plos grand encouragement que Ton puisse donner à l'agriculture. ■ Lettre à Dûmiia' viUe, t1 fihrrier 1767.

f. ISAMBBRT, XXII, 8M.

étaient Dupont de Nemours et Le Trosne, Tédit trouva un redoutable adversaire dans Tabbé Galiani, dont les Dialogues sur le commerce des blés, véritables chefs-d'œuvre d'esprit et de style, mirent en lumière les inconvénients et les dangers d'une liberté illimitée. Les économistes répliquèrent par la publication d'un écrit intitulé : L'Intérêt général de l'État, dont l'auteur était Mercier de la Rivière. Mais cet ouvrage fort abstrait et d'une lecture fastidieuse ne fut pas lu, tandis que l'étincelante causerie de Galiani divertissait et

convertissait la cour et la ville. D'ailleurs, Louis XV avait un intérêt personnel au renchérissement des blés sur lesquels il spéculait avec des accapareurs que l'on nommait tout bas. Un arrêt du Conseil du 14 juillet 1770* abrogea bientôt la déclaration de 1763, l'édit de 1764 et rétablit les anciennes prohibitions.

La controverse sur la liberté du commerce des céréales n'était pas le seul champ de bataille ouvert à la lutte déplus en plus vive entre l'école du laisser faire, laisser passer, et l'école de la restriction. Les économistes, avant de s'attaquer directement au régime corporatif, combattaient toutes les prohibitions et toutes les restrictions apportées au libre exercice de l'industrie. La polémique relative à l'adqiission ou à l'interdiction des toiles peintes, pour ne citer qu'un exemple, faisait déjà prévoir la déclaration de guerre aux corporations qui la suivit de près.

L'industrie des toiles peintes, c'est-à-dire des tissus sur

lesquels à l'aide de procédés mécaniques on fixe des couleurs

à l'épreuve de l'eau, fut importée de l'Inde en Europe au

XVIl* siècle. Des fabriques de toiles peintes ou d'indiennes,

^insi qu'on les nomma, s'établirent à Genève, à Vevey, à

C^laris, à Zurich. Grâce à leur bon marché relatif, ainsi qu'à

l*<attrait de la nouveauté, les- produits de ces manufactures se

^pandirent en France où ils firent une concurrence sérieuse

lUx étoffes de luxe dont on faisait antérieurement usage.

Page 1