‹ Histoire des corporations de métiersChapitre 17 sur 214 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Onir.INKS DK LA CORPORATION DK MKTIKR EX FRASChî

La pi^riode qui îi'étond du V* sièrh' au XI* esl sans foirtredit la plus obscure et la plus mal eoiiiiue de notre histoire. Aucune époque n'a été en eflet traversée par de plus tragiques événements. Le naufrage de la civilisation romaine emportée par le flot furieux des invasions barbares, les guerres incessantes des temps mérovingiens ; puis après l'intervalle trop court de paix prospère et glorieuse que donna à la France le règne de Charlemagne, de nouveaux fléaux déchaînés, les guerres privées partout rallumées, l'autorité royale impuissante et bravée, le désordre et l'anarchie féodale devenus la seule loi, telles sont les images qui pendant six siècles s'offrent aux regards de l'historien. La rareté des documents originaux, le laconisme des annalistes qui se bornent le plus souvent à une sèche nomenclature des événements et des dates rendent particulièrement difficile l'étude des mœurs et des institutions de cette lointaine époque. C'est donc avec une grande circonspection et sans prétendre apporter au débat d'autre contribution que celle d'une opinion fondée sur une interprétation personnelle des faits et des témoignages que nous entreprendrons de rechercher les origines de la corporation française.

lue question se pose tout d'abord. Que sont devenues, au milieu des invasions et des guerres incessantes ^|ui se sont succédé du V'* an W' siècle, les anciennes corporations romaines jadis si florissantes dans le midi de la Caule et qui avaient même pénétré, comme on l'a vti, dans les provincesi

septentrionales de ce pays ? Cette question est du plus haut intérêt pour l'histoire des origines de la corporation en France. En effet, la corporation apparaissant au XII* et au XIII" siècle avec tous les caractères d'une institution déjà organisée et dotée d'une constitution régulière, il y a lieu de se demander si on ne se trouve pas en présence d'une émanation directe de lacorporation romaine dont la tradition se serait secrètement perpétuée en France, ou si au contraire il faut assigner à la corporation une origine plus récente, soit germanique, soit autochtone ?

Une étude supcrlicielle de cette grave question conduirait, sans nul doute, et a, en effet, conduit certains auteurs à contester toute relation entre les collèges d'artisans de l'ancienne Gaule et la corporation française du XIP et du XI II* siècle. Au premier examen il semble, en effet, impossible que la corporation gallo-romaine ait survécu aux grandes invasions du V* siècle, ou même que des traditions corporatives aient perpétué à travers six siècles le souvenir de cette institution, alors qu'aucun signe, aucun fait, aucun témoignage d'historien ou d'annaliste ne nous permet, pendant cette longue période, d'en retrouver la tra<*e.

Une telle conclusion, tout au moins formulée sans rései'ves <îl d'une manière absolue, serait pourtant, à notre avis, entièl'enienl inexacte. C^'est qu'il ne faut pas demander, à ces époques troublées et à demi barbares, la même abondance ni la niéme précision d'informations qu'à des époques ralmes et civilisées, ni se presser de ronclure à la disparition d'une coutume <Hi d'une institution, pan'c qu'une éclipse temporaire obscur- <'U son histoire. C'est ce que fait admirablement ressortir M, Guizot dans sa seizième leijon sur l'histoire de la civilisation en France. « La confusion, l'obscurité sont universelles à cette époque et la société féodale y est plongée aussi bien nue la société municipale. Dans les IX' et X* siècles, la société féodale elle-même, cette société des vainqueurs, n'a point d'histoire, et il est impossible de suivre le (Il de ses destinées.

La propriété était alors tellement livrée aux hasards de la force, les institutions étaient si peu assurées, si peu régulières, toutes choses étaient en proie à une anarchie si agitée, qu'aucun enchaînement, aucune clarté historique ne se laissent saisir. »

Un exemple frappant des erreurs auxquelles est exposée une critique téméraire ou insuffisamment préparée se trouve dans la célèbre méprise qui fit si longtemps enseigner que le droit romain avait entièrement cessé d'être en vigueur en F'rance après les invasions germaniques pour ne reparaître qu'au XII* siècle, à la suite de Texhumation d'un manuscrit des Pandectes extrait de la Bibliothèque d'Amalfi. 11 était réservé à Savigiiy de prouver par des arguments irréfutables dans son Histoire du droit romain au moyen ûge^ que, loin d'avoir sombré avec la puissance politique de Rome, le droit romain avait été recueilli par les Germains et avait exercé la plus grande influence sur leur législation. Le Bréviaire d'Alaric (oOO) dont le Gode Théodosien forme la base, la loi des Burgondes (517) qui soumet les Gallo-Romains à l'autorité des Réponses de Papinien, divers passages de la loi Salique et des formules de Marculf sont autant de preuves victorieusement invoquées par Savigny à l'appui de la théorie nouvelle.

Mais cette erreur longtemps admise en avait entraîné une autre plus grave encore et qui touche de trop près h notre question pour ne pas être, elle aussi, signalée. Le droit romain étant réputé inconnu ou délaissé à l'époque franque, on avait été amené à conclure également à la suppression complète des franchises municipales jadis octroyées par Rome aux villes de la Gaule. Les Barbares, pensait-t-on, ne s'étaient pas contentés d'asseoir leur domination politique sur les cités gauloises, mais les avaient dépouillées du droit de s'administrer librement.

Les belles recherches de Raviiouard* sont venues à leur

1. Gvschichtr des romUchen Hcchtcs im Mittclaltcr, 6 vol. Hoidclborg, ISac*

2. Histoire du droit mnnicip\^l en France, 1829, p. 373) 298, 31C U 331.

tour démontrer combien sous cette forme absolue et exclusive cette théorie était éloignée de la vérité. Raynouard a prouvé par des chartes dont Tauthenticité est indiscutable que nombre de villes de France, comme Laon, le Mans, Angers, Vienne, Arles, Nîmes, avaient conserx-é jusque sous la domination franque leurs institutions municipales, une curie, des défenseurs, des honorati, .parfois même un sénat, enfin les éléments constitutifs de leur ancienne administration locale. Sans doute les recherches de Raynouard ont laissé auhsister bien des lacunes dans nos connaissances ; sans doute, il serait imprudent de vouloir généraliser les faits qu'elles ont mis en lumière, et d'ailleurs le régime féodal dans la plupart des cas avait fini par anéantir ou par rendre illusoires ces franchises locales que les communes ne devaient ressaisir qu'au XI* siècle. 11 n'en reste pas moins acquis un fait important: c'est que sur nombre de points l'organisation municipale romaine a survécu à la conquête.

11 se dégage de ces considérations un rapprochement et

une leçon. Si on a pu si longtemps méconnaître l'influence

persistante de la législation romaine et la conser>*ation dans

nombre de villes des institutions municipales dont Rome les

avait dotées, ne faut-il pas se montrer très réservé avant de

conclure à la disparition radicales des institutions corporatives

'^niaines à l'époque franque ? Un jugement aussi absolu ne

"oit-il pas être fondé sur autre chose que sur le silence des

^^xtes et sur l'absence des témoignages ? Ne doit-il pas, pour

^^^^ admis, être assis sur une base plus solide, c'est-à-dire

^tre précédé d'une démonstration scientifique établissant

^^^ l'ancien faisceau corporatif a été rompu et a fait place

* ^r\ autre type d'organisation du travail?

Cç type nouveau de l'organisation du travail, on a cru pai^rois l'avoir trouvé dans une double manifestation de l'acti- ^**^ humaine à cette époque : les ateliers de serfs et le travail "^^ïi astique. D'une part, a-t-on dit, les idées germaniques *'^*^^lles à toute organisation libre du travail s'accommodaient

mal d'associations autonomes d'artisans et les. avaient remplacées par le servage. D'autre part, Tesprit religieux alors dans toute sa force avait absorbé le surplus du travail dans les centres monastiques, lieux de production en même temps que de prière.

Il est certain, en effet, qu'à partir du V*^ siècle un double courant s'est établi et a fait dévier vers les ateliers de serfs et vers les cloîtres une grande partie des travailleurs des villes. Le travail servile dont l'antiquité avait tiré parti plutôt pour l'agriculture que pour l'industrie, est réglementé et discipliné par les rois francs qui établissent dans leurs domaines de grands ateliers de fabrication. On y rencontre des forgerons, des orfèvres, des argentiers, des cordonniers, des tanneurs, des charpentiers ^ Les esclaves [ministeriaies] y travaillent sous les ordres d'officiers (judiccs). Il existe même des ateliers de femmes ou gynécées *. D'autre part les ordres religieux ne se bornaient pas aux travaux agricoles, au défrichement du sol el à l'assèchement des marais ; la i).écessité les rendait inventifs et faisait d'eux au besoin des artisans ; des bouchers, des boulangers, des tailleurs travaillaient à l'onibre du cloUre el formaient d'autres centres de fabrication. Des industries plus raffinées prenaient même naissance. Au VI 1*^ siècle l'orfèvrerie rendait célèbre le couvent de Solignac en Limousin, fondé par saint Kloi, et au X'^ siècle l'abbave de Saint-FUirent de Saumur créait en France une industrie nouvelle, la confection de tapisseries ornées de fleurs el de ligures d'animaux.

Le travail servile et le travail monastique formaient donc deux types très distincts de l'organisation industrielle à l'époque franque ; mais ces deux types d'organisation étaientils les seuls ? Avaient-ils enlrafné la disparition radicale de

1. (Jt unii»qiii!»qiu' jiiclov in hiio miniMlorio bonos liabeat «irtiflccu, id cflt fnbros fornirioH vol atirincu», siitort*», carjK^DtarioM (eapitiilairt* dv villÎM) f 4ô).

3. Coosultor h ce* sujet la cIcHcriptioii don atcHcrn de Hvrfs dan» 1<* Ptolêgnmène dn Pnljfptffquc d'Irminon d»? Gl'kharii.

Tancieiine corporation, fédération d*artisans libres, ou coexistaient-ils avec elle ?

La question est délicate ; nous croyons cependant devoir admettre comme très vraisemblable, sinon comme certaine, la persistance à travers l'époque franque d'un certain nombre de corporations ou, plus exactement peut-être, de traditions corporatives. Cette opinion s'appuie tout d'abord sur certains éléments de preuves tirés de l'bistoii'e des corporations parisiennes. Ainsi la corporation des nuirchands de l'eau, la plus importante de Paris, et dont un titre remonte à 1121, était régie, dit une cbarte de Louis le Gros de 1170\ par des coutumes remontant à une époque très reculée : « Consuetudines laies sunt ab aniiquo, » Si l'on se rappelle qu'une corporation de Hautes parisiens existait déjà à Lutèce sous Tibère, si l'on remarque que le titre français de cette corporation des marchands de l'eau est la traduction même du titre ordinaire du collège romain fmercatores aquîei et que l'objet du trafic est identique, on est amené à conclure, surtout en présence de l'ancienneté des coutumes de ce métier, ancienneté constatée dès le XI 1® siècle : 1° que la corporation des marchands de l'eau est bien dérivée du collège romain des niercatorcs aquœ ; 2° que des liens corporatifs avaient dû se perpétuer du V* au XI* sièck entre ceux qui avaient exercé cette profession.

Il semble également que la coi-poration dei bouchers de Paris tire son origine des institutions corporatives qui régissaient cette profession dans la Craule romaine^ Kn effet, la transmission héréditaire des étaux de bouchers, que l'on trouve établie comme un ancien usage dès le XJl* siècle, paraît avoir pour origine l'ancienne législation romaine qui assujet-* tissait les artisans à la condition de leur père *.

Ces indices seraient insuffisants pour justifier l'opinion d'a-

\% Onintunanveâ de* Rois de France, H, 4.13.

3i DKFi'iNn, Introduction au Livre des Mèticrji, LIV

près laquelle des vestiges de Tancienne organisation romaine se seraient conservés à travers les âges, si la critique moderne n'était venue lui donner un fondement plus solide en démontrant que nombre de villes avaient conservé sous la domination franque leurs libertés municipales, ces institutions si intimement liées aux institutions corporatives. Il est difficile en effet d'admettre que dans des villes où s'étaient perpétués la vie municipale et le système administratif de l'ancienne cwita8,\es collèges d'artisans aient disparu sans que le moindre vestige de cette organisation séculaire ait subsisté ; il est permis de croire par exemple qu'à Lyon, où les corps d'artisans étaient au III* et au IV* siècle si étroitement unis ; à Vienne, où les souvenirs romains se conservèrent si vivaces que longtemps après la conquête on y datait encore les actes publics par les années écoulées depuis le dernier consul d'Occident ; dans nombre de villes de Provence ou d'Aquitaine encore tout imprégnées des mœurs et des idées si longtemps prédominantes, les collèges ne furent pas dissous d'un seul coup, et qu'il subsista entre les artisans exerçant la même profession des traditions et des coutumes qui perpétuaient le souvenir des anciennes corporations.

Si donc la corporation du moyen âge ne peut être considérée comme une simple résurrection de l'ancien collège d'artisans, il semble cependant qu'à bien des égards cette corporation, de même que la guilde d'artisans en Angleterre, ait été l'héritière de son aînée, la corporation romaine, que des liens encore mal définis, d'une extrême ténuité peutêtre, mais dont le temps ni les événements n'avaient suffi à rompre complètement la trame, aient uni à travers les siècles les institutions corporatives du V* siècle à celles du XII*. Mais d'autres influences n'ont-elles pas concouru à la constitution des corporations du moyen âge ? Ces institutions n'ont-clles emprunté aucun de leurs traits à ces guildes dont nous avons étudié le développement et qui sont elles-mêmes ssu(îs d' une combindisoti opérée SouS l'itiflUence deâ idées

chrétiennes entre les traditions romaines et les coutumes germaniques ou saxonnes ?

Les guildes ou confréries apparurent en France à peu près à la même époque que dans la Grande-Bretagne. Divers capitulaires de Gharlemagne* et un capitulaire d'Hincmar, évêque de Reims [Lahbœi Concilia y édition Goleti, 1728, t. X, rap. 16, p. 4), les interdisent au IX* siècle ; ce dernier texte s'exprime ainsi : «Ut de collectis quas geldonias vel confratrias vulgo vocant jam verbis monuimus et nunc scriptis praecipimus. Id in omni obsequio religionis conjungantur. Pastos autem et cbmmessationes quasdivinaauctoritas vetat... penitus interdicimus. »

11 est assez difficile de se prononcer sur le véritable caractère de ces guildes ainsi proscrites par Tautorité ecclésiastique. Mais il paraît certain qu'elles n'avaient rien de commun avec l'association professionnelle ; c'étaient plutôt des guildes sociales analogues à celles qui apparaissent en Angleterre vers la même époque, peut-être aussi souvent, comme parait l'indiquer le texte ci-dessus, des réunions bachiques où rintempérance germanique se donnait libre cours. En dehors de ces associations, il existait encore des guildes purement religieuses, comme cette fraternité de Gluny dont les statuts se réfèrent à des œuvres purement pieuses'.

11 nV a rien dans ces diverses guildes qui rappelle la guilde d'artisans. G'est seulement, en effet, à la fin du W siècle, en France comme en Angleterre et en Allemagne, que la guilde se manifeste avec ce caractère nouveau. La consta* tation de ce fait historique n*est pas faite pour surprendre,

1. Pkrtz, Monumenta GermanÙB hUtorica^ Loges, t. I, p. 37, cap. 16; — p. 59, cap. 39. D'aprvs qudquos historiens, ces guildes auraient déjà été condamnées ea 9&8 par le concile de Nantes. Mais le savant compilateur de la Cotlectio Vonciliorum déclare suspecte l'authenticité des canons de ce concile.

I. Cf. DU Canok, y Fraterniteu, « Il y a plusieurs fidèles du Christ, tant pauvres que riches, qui, se faisant introduire à notre chapitre, demandent à faire partie de notre fraternité. On y consent et on leur donne un livre, afin qu'ils aient part à tous les biens qu'on peut retirer des prédicatipns, des aumônes... •

S-r HISTOIRE DES CORPORATIONS DB MÉTIERS

si l'on se rappelle ce que nous avons déjà dit de l'état de paralysie et d'annihilation presque totale de l'industrie aux sièrlea qui suivirent les invasions barbares. Alors que la corporation romaine, cette institution déjà enracinée en Gaule par quatre siècles d'existenc^e, sombrait presque entièrement dans la jçrande tempête du V*^ siècle, il n'est pas surprenant que la guilde, cette greffe entée par le christianisme sur l'arbre germanique encore sauvage, demeurât encore inféconde, ou du moins n'eût pas encore porté tous ses fruits. L'ère franque et féodale avec laquelle on a souvent si injustement confondu tout le Moyen Age fut une longue torpeur de la civilisiition, une nuit obscure où toute l'énergie humaine concentrée suffisait h peine à lutter contre la coalition des forces ennemies. Mais des temps plus propices succédèrent enfin à cette sombre époque. Déjà au XI® siècle bien des signes avant-cou reui*s font présager un réveil prochain de la pensée et de l'activité humaine, en même temps que se raffermit entre les fortes mains des Capétiens l'autorité royale si longtemps méconnue, mais c'est au XII'' siècle que se manifeste vraiment la renaissance universelle bientôt affirmée par le prodigieux élan des Croisades. Alors pour la première fois la double fraternité des armes et de la foi opère entre les descendants des vainqueurs et des vaincus cette fusion de races d'où s'est dégagée la nationalité française. Ce n'est plus la crainte seule qui range alors le vilain sous la bannière de son seigneur ; il ne combat jplus pour une cause étrangère, pour des intérêts personnels et passagers, mais pour le triomphe d'une foi qui ne fait pas de différence entre les hommes. A Xicée, à Antioche, à Jérusalem, le soldat a effacé le manant et a mérité, lui aussi, après son maître, d'être appelé le <'hevalier de Dieu.

(]es idées d'aHVanchissement, ces aspirations vers un état social meilleur furent la cause ]>rincipale du grand mouvement communal du XF siècle et par là même contribuèrent puissaninaant à la résurrection des institutions corporatives, Par

ORIGINE DBS CORPORATIONS 55

nature» sinon par essence, la corporation est, en effet, intime» ment liée aux libeinés municipales dont elle est à la fois Témanation et le reflet. C'est de la décadence et de la disparition partielle des franchises des cités gauloises que date la désagrégation des associations industrielles si florissantes à Tépoque romaine ; c'est un réveil de la vie municipale qui va être le signal de leur reconstitution.

Une autre cause déjà mentionnée favorisa également au XU* siècle l'éclosion, ou plutc^t la floraison nouvelle de Tassôciation corporative : cette cause n'est autre que l'élan à la fois anistique et religieux auquel nous devojis tant de chefs- (1 œuvre. C'était alors l'époque où le sentiment religieux s'affirmait et se symbolisait en quelque sorte dans des monuments où se reflétait toute l'âme du moyen âge; c'était l'époque regrettée du poète :

Où sous la main du Cbrisl tout venait de renaître; Où Cologne et Strasbourg, Notre-Dame et Saint-Pierre S'agenouillant au loin dans leurs robes de pierre, Sur Torgue universel des peuples prosternés Entonnaient l'bosanna des siècles nouveau-nés.

De semblables travaux, poursuivis et exécutés par des mifliers d'ouvriers volontaires qu'une même pensée pieuse et persévérante groupait dans un commun effort, devait sortir une idée d'union et de solidarité. A Strasbourg, les maçons qui construisent la cathédrale fondent entre eux des confréries au caractère à la fois mystique et professionnel. Les cathédrales de Laon, Noyon« Senlis, Saint-Oei'>ais de Soissons, et celte pure merveille gothique, Notre-Dame de Chartres, furent le berceau d'associations semblables dont les membres, d'humbles artisans, se trouvaient être en même temps d'ardents chrétiens et d'incomparables artistes. Tout concourt donc alors à favoriser le réveil de l'esprit corporatif : la conquête des libertés municipales qui rend aux bourgeois des villes le droit de s'organiser librement et de faire revivre les associations d'autrefois; le souffle créateur et fécond du sen-

timent chrétien qui ouvre le cœur de l'artisan à la fraternité. Sous rinfluence vivifiante de cette double cause, la tradition presque oubliée de la corporation romaine va se renouer et se rajeunir; la guilde, jusqu'alors limitée à des intérêts personnels ou purement religieux, va s'élargir et se transformer, et de la fusion de ces éléments si divers sortira une institution nouvelle organisatrice et régulatrice suprême du travail national : la corporation^.

C'est surtout au nord de la France, dans les riches contrées de la Flandre, de l'Artois et de la Picardie, que la corporation paraît s'être constituée de bonne heure. Nul pays n'égalait alors en richesse ces provinces qui monopolisaient les industries textiles et spécialement la fabrication de la laine ; nul pays n'avait conservé au même degré le culte de ses libertés. Les premières cités qui obtinrent de leurs seigneurs des chartes d'émancipation se rattachent presque toutes, le Mans excepté, à celte région. Cambrai, Noyon, Saint-Quentin, Laon avaient les premières levé le drapeau de la révolte et forcé l'autorité impériale, royale ou épiscopale à reconnaître leurs droits. L'affranchissement politique devait avoir pour conséquence l'établissement ou plutôt le rétablissement d'une organisation municipale et une des bases mêmes de cette organisation devait être la corporation. 11 est certain qu'à partir du XII* siècle les métiers des villes du nord de la France étaient déjà pourvus pour la plupart d'une organisation régulière ; il importe toutefois de rappeler la distinction déjà faite à propos des guildes saxonnes entre les guildes de marchands, associations de riches négociants dont le trafic s'étend au dehors, et les guildes de gens de métiers. Les guildes marchandes apparurent les premières en France comme en Angleterre

1. Co tcnno de corporation est d'origino moderne : au XIII* siècle, l'associatien d'artisans était connue sous le nom de métier. Plus tard, au XVll* siècle, elle était ordinairement dénommée communauté. Nous nous servirons le plus souvent pour désigner le tnètier ou communauté du mot générique de corporation qui, à condition de ne i>as se méprendre sur l'origine de ce terme, nous paraît le plus propre à caractériser l'association professionnelle.

et à peu près à la môme époque ; les plus anciennes dalent de la seconde moitié du XI® siècle, comme celles de Saint* Omer (1072-1083) et de Valenciennes ; plus tard» des guildes marchandes se fondèrent dans d'autres villes, notamment à Amiens, à Arras, à Chàlons, à Reims, à Saint-Quentin, à Cambrai, Lille, Douai, Beauvais*. Les associations de métiers ne 8e constituèrent pas aussi rapidement. Parfois même elles n'apparurent que tardivement comme à Amiens, où la plus ancienne corporation ouvrière ne fait dater ses statuts que de 1268. Mais toutefois on trouve dès le XI® siècle nombre de guildes d'artisans déjà organisées et en plein fonctionnement. C'est donc à cette époque qu'il faut faire remonter la création ou plutôt la reconstitution des institutions corporatives en France. La Flandre, la Picardie et l'Artois virent certainement des métiers s'organiser en corporations de très bonne heure ; il est difficile d'accorder quelque crédit à l'assertion de Guichardin* qui prétend avoir vu des documents attestant que les corporations flamandes auraient été établies dès 865 par Baudouin, fils d'Arnould le Grand ; mais il semble probable que dès le XI' siècle certaines d'entre elles existaient déjà. I^'après M. Coomans^, un manuscrit de cette époque mentionne notamment la guilde des corroyeurs de Gand ; les drapiers de Valenciennes auraient, eux aussi, été organisés en corporation <lès 1167*. Mais entre toutes les villes du nord de la France et de la Belgique, c'est peut-être à Rouen que la corporation professionnelle ou plus exactement la guilde d'ai*tisans apparaît pour la première fois avec les caractères de la plus indiscutable authenticité.

1. Cos tUIcs ot Dombrc d'autros adhérùront îi la cûlûbro Hanso do Londres, ■ortc do liguo iatcmationalc, commerciale et douanière, conclue entre les guildes <i© ces cités.

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