L'Économie politique chrétienne, t. I, p
associations et s'il sera fait appel dans ce but à l'intervention <le l'Etat. D'autre part, en interdisant aux corporations toute délibération, même consultative, sur le taux des salaires, il les dépouille de leur attribution la plus nécessaire, il leur enlève le pouvoir d'interposer leur arbitrage dans les conflits les plus graves et les plus fréquents, ceux qui ont pour cause les demandes d'augmentation ou le refus de subir une réduction de ces salaires.
Cependant l'idée en quelque sorte ressuscitée par Sismondi faisait son chemin. Un autre économiste, M. de La Farelle, la développait à nouveau en 1842 dans son « Plan ijC une réorganisation des classes industrielles ». Son système peut se résumer ainsi : distribution de tous les marchands et ouvriers en corps de métiers, mais sous la réserve du droit de chacun de se refuser à en faire partie et de continuer à exercer son état ; division des membres en maîtres, compagnons, apprentis ; temps d'apprentissage et examen. Chaque communauté aura son règlement et nommera un syndicat où les ouvriers seront représentés. Les syndics auront un pouvoir disciplinaire, mais ne pourront s'immiscer dans la fabrication, ni limiter le prix de vente ou de main-d'œuvre. Un bureau central des arts et manufactures sera créé au Ministère.
Dans un ouvrage intitulé « De la misère des classes laborieuses en France et en Angleterre, » un autre auteur, M. Buret\ exposait un plan différent. Dans chaque communauté les maîtres et ouvriers nommeraient un Conseil de famille. Ce Conseil de famille arrêterait le taux des salaires, sanctionnerait les contrats d'engagements des ouvriers et garderait les livrets. Des délégués de toutes les industries du canton s'assembleraient, sous la présidence du juge de paix, en Tribunal investi d'un pouvoir judiciaire équivalent à celui des prud'hommes. Les syndicats de canton délégueraient au chef-lieu des mandataires qui, à leur tour, nommeraient un
1. V. l'analyse do ce «ystèmo dans la Revue des Deux-Mondes, du !•' mars 1841, article de M. Cochul.
député au Corps législatif. Ce système offre un caractère original en ce que, le premier, il trace à la corporation son rôle d'arbitre naturel des litiges professionnels entre patrons et ouvriers. On peut, il est vrai, considérer comme dangereuse et peu équitable la taxation uniforme des salaires admise par M. Buret et comme un peu utopique son projet de représentation nationale du travail. Cet auteur n'en a pas moins eu le mérite d'exposer dans toute son ampleur la mission réservée à l'association professionnelle.
Pour terminer cette énumération des écrivains qui sous le règne de Louis-Philippe ont contribué à l'évolution de l'idée corporative, il nous reste à citer le témoignage d'un homme de cœur et de talent, qui ne saurait être rangé à vrai dire parmi les partisans de la corporation, mais dont l'opinion est intéressante à consulter comme un indice de la réaction qui s'accomplissait alors dans les esprits les plus libéraux contre l'individualisme excessif et l'état d^abandon où la société laissait l'artisan. Nommé pair de France par Louis- Philippe, le baron de Gérando^ publia en 1841 son livre sur les Progrès de l'industrie où il dénonçait avec énergie la démoralisation croissante des basses classes, « le surmenage qui entendre le goût des plaisirs grossiers et sensuels, l'extrême division du travail qui abrutit l'ouvrier. En présence de ces périls, l'ouvrier a-t-il du moins un guide, un protecteur ? qua^ t'On substitué à la protection qui dérivait des corporations ? ï qui l'ouvrier s'adresse-t-il dans ses malheurs ? Le plus souvent il est livré à lui-même ». Un tel préambule paraît indiquer une tendance d'esprit favorable à la reconstitution des corporations. Mais la tyrannie du préjugé qui associait nécessai-
1. Lo baron de Gérando, &gé de 21 ans en 1793, avait pris part à la révolte de Lvon contre lo régime terroriste. Blessé ot fait prisonnier, il échappa à la mort en s'évadant et se réfugia en Suisse oîi il fut commis chez un négociant. Rentra en France après l'amnistie accordée aux Lyonnais, il servit d'abord dans Tarm»' qu'il quitta peu après. Il fut tour à tour sccrétain; général du Ministère de l'iat^ rieur, puis maître des requêtes au Conseil d'État, fonctions qu'il conserva sou» la Restauration. Gérando était membre do l'Institut depuis 1S06. Il a laissé de nombreux ouvrages philosophiques et quelques études d'économie sociale.
rement à ce mot l'idée d'un monopole était encore si forte, même sur des intelligences d'élite, que Gérando recula devant cette conclusion. Il se prononce seulement en faveur de la fondation de sociétés amicales analogues aux sociétés de ce genre déjà existantes en Angleterre. Il recommande aussi rétablissement de comités de patronage composés de citoyens notables placés à la tête des institutions de prévoyance et devant exercer sur l'ouvrier une action toute morale. Leur action sera corroborée par la diffusion de bonnes publications. 11 s'en fallait toutefois que les économistes fussent tous d'accord avec Gérando pour reconnaître l'impuissance où se trouvait la société de protéger l'ouvrier et la faillite du système purement individualiste consacré par la loi si peu libérale de juin 1791. Tandis que les socialistes réclament l'absorp- * tion de toutes les énergies individuelles et la confiscation de la propriété privée par l'Etat, tandis que Villeneuve-Bargemont et les écrivains de son école demandent à l'association professionnelle le redressement des injustices et le soulagement des misères sociales, d'autres économistes, fidèles aux idées du XVIIl* siècle dont Jean-Baptiste Say et Bastiat continuent avec éclat la tradition, persistent à repousser Tinter-
vention de toute autorité, qu'elle vienne de l'Etat ou de la corporation, dans les rapports d'individu à individu*. Ces économistes ne veulent toujours voir dans la corporation qu'une institution parasitaire, dont l'action vient déranger l'équilibre universel dû à la libre concurrence*. Le plus illustre représentant de l'école libérale, Rossi, n'hésitait pas à condamner les corporations et à traiter d'ut(;pie rétrograde le projet de les rétablir*.
1. On consultera, non sans intérêt, à co sujet, l'articlo de M. Audioannk sur l'organisation du travail (Revue des Deux-Mondes du !•' mars 1846).
3. Dans son ouvrage sur la liberté du travail, un des chefs de cette école, M. Dunoyer, va jusqu'à condamner toute intervention de l'État, relativement à la législation des établissements insalubres ou de la protection du travail des enfants dans les manufactures (t. II, p. 363 et 369).